‹ Chasses et gens d'AbyssinieChapitre 13 sur 21 · LE CHEF DE MILLE · texte numérisé non relu

LE CHEF DE MILLE

... Au sortir de la jungle, incendiée par le soleil couchant, la clairière apparaît comme une oasis en pleine dune. Nous venons à peine d'y planter notre tente et d'établir le camp : un soldat accourt en hâte. Il annonce la visite d'un homme d'importance, qui était installé à un kilomètre de distance, plus près de l'eau.

On a si soif, on est si las, que l'heure est mal choisie pour échanger des paroles vaines.

— Qui donc est-il, cet homme-là?

— Un Chef de Mille.

— Que le diable l'emporte !

Mais le diable n'emporte pas le « Chef de Mille » : il l'amène.

J'ai devant moi un militaire d'une cinquantaine d'années, dont la tête nue, encore très noire, est rasée à la « Titus ». Le front est saillant, le masque de peau très ridé, très mobile sur le squelette. Pas de sourcils visibles, mais des pommettes en grand relief, des joues glabres, une moustache grêle, un poil léger au menton; quelques points de petite vérole heureusement distribués. Les dents sont éclatantes dans la face bronzée. Les lèvres fraîches, roses, entr'ouvertes ; et, au-dessus de ce sourire franc, deux yeux d'un brun ardent, pétillants de la joie de vivre, illuminent, par leur éclat de persistante jeunesse, une expression de contentement général.

La « chama » d'une éblouissante blancheur, à bande de pourpre, comme une toge de sénateur romain, est rejetée sur l'épaule droite. Autour du cou, le « Chef de Mille » porte ce cordon noir, dit « cordon de chrétien », qui, théoriquement, devrait soutenir une croix. Un

cure-oreille y ballotte. D'ailleurs, ce soldat exhibe à son poignet gauche des « gris-gris » qui sentent leur sorcellerie musulmane, et, dans de petits sacs de pçau, des versets, tirés de rÉvangile ou du Koran, à des fins de conjuration.

Ce visiteur s'avance la main tendue, la joie sur le visage, comme si nous étions des amis de toute la vie qui se rencontrent par fortune.

— Comment allez- vous?... Vous avez fait bon voyage?... Moi aussi... Je vous remercie... Asseyons-nous... Le soleil est chaud... Nous aurons plaisir à nous rafraîchir...

Il égrène les demandes et les réponses sans nous laisser le loisir de placer un mot. Et, avec une bonne grâce qui devance toute question, il dit rapidement :

— Je me nomme Bacha-Kassou... Je viens, avec mon équipage, au-devant du Ras Makonnen. C'est pour grossir son cortège. Je suis de mon gouvernement . . . Vous, vous êtes du votre?... Notre père commun est à Jérusalem... Et, quand on voyage, si on ne peut pas réqui-

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silionner, le voyage n'a plus d'agrément... Oualdé-Mariam !...

Un soldat s'avance à la hâte. Il se penche, il approche son oreille attentive des lèvres roses du « Chef de Mille ». Et, quand il a disparu, prompt comme l'éclair, le Bacha-Kassou prononce sentencieusement :

— Ce qui sort de la bouche prouve ce qu'est l'homme... C'est David qui l'a dit.

Le soldat ne fait qu'aller et venir. Il reparaît avec cinq ou six compagnons, qui encadrent une jeune personne accorte et rebondie à souhait. Sur son épaule, cette belle enfant porte une cruche d'hydromel bouchée avec un bouquet d'herbe. Le « Chef de Mille » considère avec un sourire de jubilation ce vase, et les bras nus qui l'inclinent. Il fait sortir d'un étui en fdali le gobelet de corne blonde où luimême il se rafraîchit sur le chemin. Il veut que nous y buvions avant lui. Il regarde la liqueur d'or couler dans le gobelet, monter à nos lèvres, y disparaître. Il la suit jusque dans nos gosiers. Il est excessivement heureux, et,

quand je fais remarquer que nous allons

épuiser sa provision de « tedj », il répond avec la confiance d'un vieux routier habitué

à compter sur la Providence des grandes routes :

— Buvez cet hydromel sans inquiétude...

C'est Dieu qui nous l'envoie !

Cependant, le Bâcha- Kassou ne désire pas seulement nous rafraîchir, mais nous émerveiller. Il prend le menton de la jeune échansonne :

— Elle est gentille, n'est-ce pas?... C'est ma femme de chambre... Je l'emmène toujours quand je voyage... pour faire le pain... une foule de petits travaux... Mais il faut que vous voyiez aussi mon cheval... Et mon mulet... Oualdé-Mariam î . . . Orata ! . . . Oualdé-Giorguis! . . . Amenez mon cheval et mon mulet!

Il se tourne vers nous; il est tout gonflé du bonheur de vivre grassement :

— J'ai, dit-il, une maison à Fouré, près de Addis-Ababa... J'en ai une autre près de l'endroit où est enfermé le Ras Mansfacha... A Bou-

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rouméda, au lieu dit Boullou, dans le pays du Ras Mikaël, j'en ai une troisième... Et j'ai de tout!... Le Ras Makonnen le sait... Il connaît le compte... Et ces maisons se tiennent comme les doigts de la main... Et tout le pays le sait... Mais, regardez!... Regardez donc!... Ho!... Ho!... Holà! Hùhôôoo!...

En bride, par la main, un des soldats vient d'amener le cheval de guerre. C'est, sous une housse bleu pâle, frangée d'argent, une bête légère et ramassée, où le sang arabe pétille.

— Monte dessus, Oualdé-Mariam !... C'est cela î . . . C'est cela ! ... Et du talon ! ... Du talon ! . . . Ah! ah!... Mais voyez donc!... Il ne galope pas! Il vole!.. . Hourrah, Xaddo!... C'est le nom de mon cheval!... Un animal inouï!... Il flaire l'éléphant à la chasse!... Il vous plaît!... Il est à vous !...

— Nous reparlerons de cela tout à l'heure, mon cher Bâcha...

— Et mon mulet !... Regardez mon mulet...

— Oui, voilà un bel animal.

— Tout ce que j'ai est beau... Je suis le

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chef des Chasseurs d'Éléphants de Laga-Koura, Bacha-Kassou, Chef de Mille.

Il rayonne, il s'exalte. Son sourire s'élargit indéfiniment, met sa bouche exactement horizontale.

Evidemment, le Chef de Mille attend que nous répondions par quelque politesse à tant de prévenances. Nous sommes trop contents de souper en compagnie d'un homme si heureux. J'invite le Chef de Mille à partager notre repas du soir.

— A une condition.

— Laquelle, mon cher Bâcha?

— C'est que vous accepterez mon cheval... Et quand vous verrez l'empereur, vous lui direz : « J'ai rencontré sur ma route le Bacha- Kassou... Celui qui a trois maisons... Vous le connaissez?... » Il me connaît... « Et Bacha- Kassou... »

(Le Chef de Mille prononce son propre nom lentement, tout bas, avec des lèvres respectueuses, comme en usent les petites gens qui le craignent.)

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« ... Et Bacha-Kassou nous a offert,.. »

— Nous reparlerons de cela à souper, mon cher Bâcha.

La nuit tombe sur les coteaux de Ghiftey- Inani. Les herbes, les arbres, la terre rentrent dans le repos après la grande ardeur du soleil ; mais les pièges de mort se tendent dans l'ombre, pour les vies qui se meuvent.

— Allumez les feux... Placez les sentinelles... Dressez la table. GomTez-la d'un morceau d'aboudjidide neuve... Sortez toutes les bouteilles de liqueur des caisses clouées... Et allumez tous les « fanons »... Ce soir, nous traitons un « Chef de Mille », le Bacha-Kassou, l'homme aux trois maisons.

Le voici. Il a revêtu une toge encore plus blanche que l'autre, plus fine, et dont la bande de pourpre est encore plus sanglante. 11 laisse ses chaussures à la porte de la tente. 11 est toujours aussi gai, mais un peu recueilli. Il voudrait traverser avec les façons d'un homme qui a de l'usage l'épreuve de ce repas, assis sur des chaises, à la mode des Européens. La

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lumière des « fanous » se reflète heureusement dans ses pommettes saillantes. Il dodeline de la tête. Il avance ses lèvres roses en entonnoir, tandis que je lui verse un verre de chartreuse. Et aussitôt, avec la chaleur de l'alcool, le feu de l'héroïsme lui remonte dans les veines. Il se ressouvient de ses campagnes, des batailles où il s'est distingué :

— J'ai été blessé à Makalé... Le Ras et moi nous étions à coté Tun de l'autre... Et Dieu y était aussi.

Il porte la main à ses culottes d'un geste brusque qui nous cause un instant d'inquiétude. Mais non. Il ne songe pas à nous montrer la balle qui lui a percé la cuisse. Il cherche dans sa cartouchière le petit morceau de plomb, gros comme un dé de fillette, qui lui était entré dans le front, et qu'un médecin grec en a fait sortir.

— Encore un petit peu de chartreuse, s'il vous pi ait...

Le vin qu'il a goûté tout à l'heure, du bout de sa langue rose, ne l'a qu'à demi satisfait.

Il ne le trouve ni assez fort, ni assez sucré. De même le ragoût d'antilope et les saucisses crevées sur du riz ne lui disent rien qui vaille.

— Je n'aime pas la viande... depuis que j'ai été blessé... Je n'aime que le poisson...

Il porte ses deux mains vers sa poitrine, pour rendre témoignage que ceci est la vérité pure. Il lève les coudes en l'air dans le mouvement d'ailes d'un chérubin qui s'envole.

— Ouvrez une conserve de saumon.

Évidemment, le Chef de Mille aurait préféré

une boîte de sardines, et cette chair rose, informe, le désoriente un peu. Il mange tout de même avec des coquetteries de jeune chat auquel on présenterait une tête de merlan. Pour relever le goût du poisson, il prend à plein couteau, dans la salière, du poivre de Cayenne. Il se l'applique sur la langue en petits tas. Comme la piqûre se fait attendre, il demande qu'on envoie chercher son poivre indigène, dont le coup de fouet est plus vif. Maintenant, nous lui versons la chartreuse

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comme de Teau rougie, à plein gobelet, et, dans la joie où le plonge le bien-être, il est traversé de la certitude mélancolique que les bouteilles se vident, que les soleils meurent :

— Demain, nous serons de la poussière... Est-ce que nous ne sommes pas de la poussière?

Cette balle qu'il a reçue dans la tête lui a délayé du paradis dans la cervelle. 11 pose son verre, il s'arrête, la main levée, l'index en l'air, comme un évangéliste qui enseigne. La minute des confidences approche :

— Je donnerais mon doigt pour qu'on le mange, que votre gouvernement et mon gouvernement sont d'accord... Bacha-Kassou peut parler librement devant ses hôtes... Un cheval meurt?... Qu'importe?... La jument reste pour en faire... Que Ménélick meure?... Il faut envisager la mort... C'est un homme qui meurt... Le gouvernement reste...

La chartreuse lui a fait la diction un peu lourde. Elle empâte ses gloussements de tourterelle, tandis qu'il énumère tous les Négus

dont il sait les noms et qui sont morts. 11 ouvre les mains, il levé les yeux avec ce geste des personnages de sainteté qui voient les cieux ouverts. Il conclut :

— Et moi j'ai cent vaches.

Mais si la langue bredouille, sa pensée est restée nette. Au-dessus de l'ivresse montante plane, avec clarté, la politique de sa race :

— Les Italiens, on ne leur en veut pas... Nous nous sommes battus, et Dieu a décidé... S'ils avaient été vainqueurs, ils n'auraient pas eu le fruit... Ce sont les Anglais qui les ont poussés... Les Anglais, on les connaît!... On les pèse comme dans la main... Je voudrais les manger !

Il me saisit par le poignet, et, mystérieusement, tout près de mon oreille, avec les glouglous d'une bouteille qui se vide, il articule :

— Ces gens-là n'ont pas de soldats... Ils en louent... Ils font battre les autres... Le Ras le sait... Autrefois, l'empereur Jean est mort en combattant les Derviches... Qui en a profité?

... Un coup de feu parti sur la droite, aux limites du camp, coupe en deux la période. Mes compagnons et moi nous levons :

— Qui a tiré?

— Abdi... Il vient de tuer une hyène.

Le Chef de Mille, lui, n'a pas quitté la table. Il incline un peu vers la nappe son verre à moitié vide, et il prononce :

— L'Anglais, l'hyène est sa mère... Qui est son père?

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