SUR LES PAS DU LION
Aujourd'hui, commencent pour moi les émotions de la grande chasse. Nous abandonnons la piste impériale. On va prendre à travers torrents, plaines et montagnes, à la recherche de la grosse bête. Le fort de notre troupe, les animaux de somme, les bagages trop lourds, continueront la route par les voies communes. Nous espérons les rejoindre dans deux semaines.
Ce camp de Lagardhine, où, ce soir, nous dormirons pour la dernière fois avec tout notre monde, est une belle terrasse, au-dessus
d'un formidable torrent. Derrière, la brusque montée de la montagne. En haut, un poste téléphonique; — entendez une grande case ronde, couverte en chaume, d'où l'on peut causer avec le Négus dans son guébi d'Addis- Ababa.
J'y monte, vers les quatre heures, pour échanger un salut avec le ministre de l'Empereur, M. Ilg, et pour le mettre au courant de nos projets.
— Allô ! Allô ! C'est vous ? Comment allezvous ?
Malheureusement, la fin de la causerie ne répond pas à ces excellentes prémices. Nous avons l'autorisation de tuer tout ce que nous attraperons, excepté l'éléphant, qui est chasse réservée. Il n'y a pas à mettre en doute la bonne grâce de l'Empereur. C'est M. Ilg qui prend cela sous son bicorne de ministre. Il m'attend à Addis-Ababa, pour faire de la sérieuse besogne, et il craint que son colis n'arrive endommagé. Et, en effet, il court ici ce proverbe :
« Les éléphants ont tué plus d'Abyssins que les Abyssins n'ont tué d'éléphants. »
Nous espérons nous rattraper sur les grandes antilopes, l'autruche, l'hippopotame, sur le lion, infiniment moins dangereux que la bête aux défenses d'ivoire. Cette région en est « pourrie ». On a tué dernièrement, à cette même place, une bête qui avait mangé six hommes. C'est le péché des vieux lions. Ils ne peuvent plus chasser. Alors ils étudient les mœurs régulières des gibiers, et ils se postent à l'affût. Or, entre toutes les bêtes qui ont des habitudes fixes, l'homme est le plus méthodique. Tous les jours, il va puiser de l'eau au même endroit... Le lion le sait, et il s'embusque.
Avant le coucher du soleil, je tire un peu à la cible avec mon camarade Carette. Bons résultats. Je me suis procuré une branche de bois fourchue pour appuyer le winchester, s'il pèse trop lourd sur mon bras, qu'un coup de pied de mule a disloqué.
Ce matin, en distribuant les cartouches,
nous avons passé la revue de notre petite troupe. C'est le fossé de Gédéon. On n'emmène que les tireurs qui ont fait leurs preuves de sang-froid. En première ligne, un certain Zarafou dont je vous parlerai tout à l'heure. Interrogé sur les accidents mortels qu'il a vus dans des chasses à l'éléphant, il me répond :
— Qu'est-ce que cela me fait que les autres meurent ? Je ne les regarde pas !
Un poète décadent a trouvé une phrase heureuse pour caractériser ces infortunés qui tombent dans le chemin, sous les pieds de la bête. Ne les a-t-il pas appelés : « les vagues humanités » ?
Après Zarafou, et sur le même plan, l'homme le plus robuste et certainement le plus intrépide de notre bande est Djimma. J'ai ouï dire qu'en « temps de paix » les proches et les voisins de Djimma considèrent ce géant avec quelque méfiance.
Dès que le risque de la vie est en jeu, Djimma devient une espèce de bon génie des grandes routes et de la bataille avec les bêles. Sans
CHASSES KT GENS d'ABYSSIME 153
parler des éléphants, il a tué un rhinocéros, tout seul, avec la carabine Lee-Metford qu'il a en ce moment sur l'épaule. Il n'a pas donné à sa victime le temps d'un sursaut : il lui a coupé les jarrets et l'a achevée au sabre.
Djimma est plus que jamais attaché à la garde de mes quatre membres. Il m'estime pour quelques prouesses de carabine que j'ai eu la chance d'exécuter en sa présence. Il n'est pas non plus insensible au partage que je fais avec lui, sur le pied d'une fraternelle égalité, de ma gourde de cognac et de mes boîtes de tabac.
Mon garde du corps sera, sur le flanc gauche, un homme que je connais moins, mais qui lui aussi, a, ses six pieds de haut, une carrure de cerf-volant et un bon visage, assez souriant, entre une petite paire de favoris courts. Il se nomme Oualdé Tadick (Fils des Saints). Il porte également à l'oreille la boucle d'oreille des tueurs d'éléphants.
Garette a deux Issas pour l'encadrer : Mi-
guéné, qui est allé au lac Rodolphe, un petit
loi CHASSES ET GENS d'aBYSSINIE
homme haut comme une botte, mais d'une énergie indomptable. Et aussi ce jeune Guellé qui ne rêve que de « zigouïer » et qui, avec sa jolie figure de beauté, presque douteuse, est le meilleur liseur d'empreintes d'une bande où l'on fait plus de cas d'un homme qui déchiffre une piste que d'un expert assermenté en écritures.
De Soucy est, lui aussi, bien servi et appuyé. Cela fait, en tout, quinze hommes armés de façon redoutable, et qui, ma parole, se nourrissent avec de la fatigue et des douilles de cartouches.
Nous avons, pour nous conduire, un vieil homme d'une cinquantaine d'années, sec comme une matraque. Il habite depuis l'enfance ce pays perdu. Il y a gardé les troupeaux quand il était gamin. Il connaît le lion comme un petit enfant, dans le faubourg Saint-Antoine, connaît le clerc d'huissier, qui, tant de fois, a fait déménager les pauvres frusques de sa famille...
... J'écris ces notes, rentré au camp, après
avoir vu toute la journée à l'œuvre ce vieux batteur de montagnes. Sa lance à l'épaule, son sabre au côté, il a marché, du petit matin au coucher du soleil, sans prononcer dix paroles. La plus longue période qui soit sortie de sa bouche lippue, plissée, comme son front, par le sentiment d'une responsabilité grave, a été, pendant la demi-heure qu'a duré notre repos sommaire, cette observation, impérieusement formulée :
— Le soleil baisse... Il faut repartir.
Il ne voulait pas nous laisser surprendre dans les gorges par la trahison des ombres.
Bien des gens refuseraient le nom de chemin à la piste que nous suivons à l'ordinaire, et qui, en l'absence, certainement complète, d'ingénieurs des ponts et chaussées pour la tracer, de terrassiers pour la mettre au point et de cantonniers pour l'entretenir, a du moins pour elle le voisinage à peu près constant du fd téléphonique qui relie le ras Makonnen avec le ghébi du Négus. De quel nom ces délicats désigneraient-ils la suite d'éclaircies dans la
lo6 CHASSES ET GENS D AliïSSIME
brousse et de foulures dans la jungle que Ton nomme « sentier » à deux cents mètres en balcon au-dessus du torrent de Laghardine? Tous les dix mètres, il faut dégringoler de nos mules. Elles ne demandent pas mieux que de monter et de descendre par des pentes de quarante-cinq degrés. Mais quand c'est un mur d'épines que l'on a devant soi ? Quand le sabre ne réussit pas à l'entamer? Quand les mimosas obligent un homme à marcher à quatre pattes? Bien malin qui resterait en selle. Le caoutchouc de Garette, qui était ficelé sur ses fontes, est arrivé en lambeaux. Mon bon manteau militaire, heureusement roulé à l'envers sur mes sacoches, n'a plus de doublure. Il a l'air d'une pelote d'épingles, tant les mimosas y ont fiché d'épines.
Le silence de ce paysage de montagnes, abandonné par l'homme aux bètes et aux végétations hostiles, nous serre le cœur à tous — aux blancs comme aux chasseurs à figure de bronze. L'ombre chasse d'ici tous les oiseaux. Les insectes ne bourdonnent point. C'est vraiment
CHASSES ET GEXS d'aBYSSINIE 157
une excursion dans les régions bien nommées par les géographes de notre enfance : Monts de la Lune.
Ce silence extérieur s'aggrave du recueillement des énergies. Il n'a pas été nécessaire de commander aux bouches de se taire. Tous ces gens savent qu'ils ne vont pas à un jeu. Ce n'est point ici l'affût, où l'on est maître de la bête que sa curiosité ou sa faim attirent à une place marquée. Issas et Abyssins n'ignorent pas, que, dans cette traversée de la brousse aux lions, ils sont le gibier. Le vrai chasseur est caché à tous les yeux. Il entend ceux qui viennent, et lui, il choisit sa minute pour se découvrir...
J'ai, dans mon enfance, laissé trop de culottes dans les forêts de France et de manches de veste aux épines du chemin, pour prétendre à cette heure que les gens de chez nous ne savent point ce qu'est un fourré. Dans la seule forêt de Saint-Germain, il y en a quelques-uns d'honorablement épais, où les ronces font d'assez beaux tas. Mais il n'y a pas à dire! Au cœur
d'Afrique, le tas est plus gros. Imaginez, je vous prie, non plus un buisson, un fourré de ces ronces, mais une montagne qui, tout entière, en serait vêtue. Remplacez les épines de nos treilles à mûres par des dards de toutes les grosseurs, de tous les calibres, depuis l'épingle de tailleurjusqu'à l'alêne du cordonnier. Élevez, au-dessus de cette première brousse, la forêt des mimosas rabougris, entre-croisant leurs branches vert pâle, liez le tout avec des lianes, les unes grosses comme des ficelles, les autres, tordues comme des cables, articulées comme les serpents de bois du bazar à treize, vous aurez une idée de la brousse où, ce matin, pendant quatre heures , nous avons rampé, déchiré nos habits, nos mains, nos figures et nos cuisses, roulé sur des pierres, élevant désespérément, — tels des nageurs, — nos carabines prêtes à jeter leurs balles.
Hélas ! ma pauvre mère, que, vers ma seizième année, j'inquiétais parce que, sur un cachet familier, j'avais fait graver cette devise : « Sentir! ». Le goût du frisson, de la minute
OÙ l'on se tâte, est resté à l'écolier, malgré les années qui lui viennent. Je confesse que j'ai passionnément désiré cette émotion-ci. Elle m'avait fui au Maroc, en Algérie. Je la tiens et je la savoure.
Soudain, arrêt brusque. Que se passe-t-il à la tête du serpent que nous formons dans l'herbe? Gomme j'en suis le quatrième anneau, me voilà vite sur la place. Accroupis sur les talons, on examine des traces dans la boue encore humide des pluies d'avant-hier. L'empreinte, large comme une main de forte paume, est presque ronde. Quatre affaissements symétriques y dessinent comme les feuilles du trèfle qui porte chance. Le vieux guide à la lance hoche la tête :
— Embassa... Embassa... Le lion...
On est venu pour les voir, ces traces. On veut les suivre jusqu'à la bête. On ne souhaite rien tant que le court tête-à-tête, l'éclair de la fusillade, l'inconnu qui est derrière. Pourtant, avec le mot mystérieux, la petite émotion court, chuchotée de bouche en bouche, jus-
qu'aux gardiens des mulets qui viennent en queue de notre file :
— Embassa... Le lion...
Cette ruelle entrecoupée de broussailles, c'est lui qui Ta tracée, entretenue avec le poids de son corps. Comme l'heure est trop avancée pour que nous le trouvions au gîte, et trop matinale encore pour que la bête descende boire au ruisseau, nous traversons ce bouillonnement d'eaux limpides, afin d'escalader l'autre rive et de nous engager dans la brousse qui est derrière. Bien entendu, il n'est plus question de mulets. Ils rejoindront comme ils pourront, traînés par leurs gardiens.
ZARAFOU
Au bout d'une semaine de route, on commence à distinguer dans la confusion d'une troupe les hommes qui encadrent les autres, ceux qui sont bons à recouvrir avec leurs pieds nus les empreintes d'un mulet, et ceux qui sont gens d'avant-garde, prompts à flairer le péril, heureux d'y courir.
Entre tous ces garçons de poudre qui ont fait leurs preuves sur les grandes rouies, il y en a eu un que j'ai remarqué pour la sobriété de ses mouvements, l'indépendance de sa pobtesse, la dureté de son regard. Il est, comme moi-même,
coiffé du casque et vêtu d'un complet en kaki, acheté à Djibouti, chez les tailleurs indiens. Cette imitation de l'accoutrement européen n'est point chez Zarafou un désir de plaire à ses maîtres. Il n'a au monde qu'une passion : la chasse. Il a déposé la chamma, parce que ces plis de toge l'embarrassent pour sauter à bas de selle, pour ramper dans la broussaille, pour épauler le fusil. Il a adopté le kaki parce que cette toile jaunâtre fond le chasseur dans la terre, et que les bêtes, effrayées du blanc, le distinguent mal sous la livrée brune.
A ses oreilles vigilantes, Zarafou porte deux anneaux d'or vierge. Dans les grandes circonstances, trois pendeloques s'y accrochent de chaque coté. Ceci n'est point une vaine parure, mais une décoration de guerre. Le pendant d'oreilles est, en pays abyssin, un emblème qui équivaut à notre médaille militaire. Au temps passé, l'empereur l'accordait au soldat qui avait tué quarante ennemis ou abattu un éléphant. Mais, en tout pays du monde, il a fallu abaisser le niveau de l'héroïsme à la
taille des contemporains. L'éléphant d'aujourd'hui ne vaut plus que vingt hommes. Les six breloques de Zarafou ont été calculées à ce taux. Cela fait encore un total de cent-vingt guerriers dont les têtes sont estimées au prix de douze défenses.
D'ailleurs, Zarafou a aussi visé le Galla et il Ta tiré avec succès. Le bracelet d'argent qu'il porte au poignet gauche est un autre insigne de valeur militaire. Il signifie « dix morts ».
On dit que dans l'ombre de chac|ue homme apparaît la bête qui incarne sa passion dominante. Derrière celui-ci, c'est un objet qui est visible: un tromblon. Sa lèvre féroce et qui souligne chaque mouvement des yeux s'avance, se retourne dans la colère, pour jeter des mots qui frappent comme de la mitraille. Je vois qu'on les reçoit et qu'on fait le mort, pour éviter la récidive et le piétinement. Céder à Zarafou, se taire quand il injurie, ne passe point pour une lâcheté dans notre troupe.
Je l'ai souvent interrogé sur les péripéties
de ses chasses à la grosse bête, sur la pénétration des diverses armes dont il s'est servi, sur les places qu'il vise de préférence lorsqu'il a le choix. L'autre jour, je me souvenais de ce proverbe cité par M. Ilg:
« Les éléphants ont tué plus d'Abyssins que les Abyssins n'ont tué d'éléphants. »
Et je demandais à Zarafou :
— As-tu jamais vu tes compagnons tomber autour de toi ?
Il a répondu avec sa moue terrible :
— Qu'est-ce que cela me fait que les autres meurent?... Je ne les regarde pas.
Tel quel, Zarafou est dans une campagne de chasse le compagnon idéal. Je ne dis pas seulement qu'il a le flair des distances, qu'il sait régler sa hausse et placer sa balle. Avec le temps, un Européen peut acquérir ces pratiques. Mais ce que nous ne posséderons jamais, c'est l'art qu'un Zarafou déploie pour se traîner, pendant une heure, à plat ventre, sur la terre, pour se cacher derrière un arbre sans feuille, derrière une touffe de simbaletle, afin d'appro-
cher le gibier inconscient à la portée où une balle touche et tue.
Que de bêtes j'ai perdues avec une blessure morfelle et que Zarafou aurait rattrapées à la course! Un jour, auPa^'s Garayou, nous le vîmes revenir, poussant devant soi, comme un mouton ramené au troupeau, une antilope expirante. Il Tavait traversée de part en part avec une balle explosible. Il la trouvait trop lourde pour ses épaules, et, de la pointe de son couteau, il obligeait cette agonie à marcher vers nos tentes.
Une autre fois, j'avais exprimé le regret de n'avoir pu approcher l'antilope bubal, assez près pour placer dans ma collection ses cornes splendides. Celle-ci est haute comme un pur sang et tout aussi rapide. Le feu que, pour chasser les grands fauves qui mutilent leurs troupeaux, les Aroussi avaient mis dans leurs plaines ne m'avait point permis d'atteindre la bubal à cheval. Zarafou sut mon regret. Il disparut douze heures. A la nuit, la peau et les cornes de la bubal gisaient devant ma tente.
A chasser l'éléphant, j'en sais plus d'un qui
166 CHASSES ET GENS D ABV.SSlME
est devenu riche. En effet, quand labète tonibi', la défense qui touche la terre appartient à l'Empereur, mais l'autre bloc d'ivoire est vendu au profit de celui qui a tué. Zarafou a eu six fois dans les mains de quoi acheter une terre, des bœufs et bâtir une maison. Chaque fois, les cartes l'ont ruiné, encore qu'il passe pour corriger la chance et qu'on Taccuse de tricherie, quand il n'est pas là.
Tout joueur emprunte. Zarafou n'a pas seulement dissipé les thalers que lui avait rapportés sa chasse, il s'est engagé chez les usuriers d'Addis-Ababa sur les chances qu'il a de vendre des défenses dont les propriétaires piétinent encore les pâturages du Ouallaga et les marais du Dabous.
Et les gens de bon conseil lui disaient:
— Ne va point à Addis-Ababa... Tu dois et tu connais la loi !.. .
Zarafou a-t-il craint qu'on l'accusât d'avoir eu peur, ou s'est-il imaginé que nul n'oserait le citer devant l'Afanégous? Il est monté avec moi jusqu'à la capitale.
Le lendemain de notre arrivée, l'Impératrice m'avait envoyé un bœuf en présent. C'était un zébu noir amené la veille des pâturages de la Metcha. Quand l'animal s'est vu enfermé dans l'enceinte palissadée, où TEmpereur a logé son hôte, la peur l'a pris. Tète baissée, il s'est rué sur nos tentes, brisant les cordages, jetant l'épouvante dans le clan des servantes et des domestiques. Nos carabines n'étaient point armées que déjà Zarafou avait couru sus à la béte. A tour de bras, il la frappait entre les cornes avec le bois déferré d'une lance. Sous cette grêle de coups, le zébu ne s'arrêtait pas de charger. Nous crûmes l'homme mort. A la dernière seconde, le chasseur se jeta de côté, comme un planteur de banderilles. Et ce fut encore lui, qui, plus tard, arrêta d'une balle à l'épaule l'animal furieux, échappé dans la campagne. Il lui coupa la gorge sans lui donner le temps de se relever. Puis, certain que la bête lui appartenait maintenant autant qu'à moi, il tailla dans la cuisse une livre de chair, et il la mangea crue^ sur la place, à la mode ancienne du
pays, enivré du fumet de cette chair palpitante.
Ce fut son dernier exploit au cours de notre commune campagne. Je crus qu'il avait retrouvé des compagnons de jeu ou qu'il sollicitait l'autorisation d'aller, dans l'Ouest, tuer quelque nouvel éléphant. Mais, un soir, au moment où je m'asseyais devant le souper, l'interprète Balainé vint me dire avec mystère :
— Monsieur, c'est Zarafou qui demande à vous voir.
L'homme qui entra n'avait plus ni casque ni complet kaki. Il était enveloppé, à l'abyssine, de la toge blanche à bande pourpre. Le petit bandeau de mousseline blanche que l'Empereur porte dans tous ses portraits lui ceignait le front, selon la mode des premiers chrétiens. Sa bouche était toujours féroce, mais ses yeux avaient pris une langueur douloureuse, telle qu'il en passe dans le regard des bêtes blessées, lorsqu'elles doivent subir sans défense le couteau du chasseur.
J'avançai la main, mais mon visiteur ne
dégagea point pour cela son bras, enveloppé dans les plis de la chammâ blanche.
— Tu ne vois pas, Zarafou, que je te tends la main ?
Il poussa un soupir, et ayant laissé choir les plis de la toge, il découvrit une chaîne qui était rivée à son poignet.
C'est la loi biblique. Ceux-ci ont pris au pied de la lettre la parole qui dit : « Le créancier et le débiteur sont attachés l'un à Tautre par un lien indissoluble ». L'homme qui a prêté devient le maître du corps de son débiteur. Il le cite d'abord devant l'Afanégous pour établir que l'autre partie doit et qu'elle ne peut acquitter sa dette. Alors le juge suprême fait apporter une chaîne que ferment deux poignets de fer. On rive Tun au bras du débiteur, l'autre au bras du créancier. Désormais ces deux hommes ne pourront plus se mouvoir l'un sans l'autre. Ils ne recouvreront leur mutuelle liberté que le jour où les amis, les parents du débiteur se cotiseront pour étouffer la dette, au moins quand ils en auront payé une partie
et qu'ils se seront portés garants pour le reste.
Selon Tusage, Zarafou faisait donc la tournée de ses parents et de ses amis. Il venait solliciter de son ancien maître quelque largesse.
Je connaissais l'exigence de la loi, et je lui dis :
— Zarafou, je vois bien le débiteur et la chaîne, mais où est le créancier qui devrait être rivé à l'autre bout ?
Le chasseur d'éléphants répondit avec un sourire indéfinissable, le seul que j'aie jamais vu passer sur ses lèvres farouches :
— Je lui ai donné ma parole que je ne me sauverais point, et il a supplié l'Afanégous de ne point l'enchaîner avec moi.
Il me parut que ce débiteur avait donné là une marque de jugement. J'en conclus que les affaires de mon chasseur s'arrangeraient. Et je ne sais pourquoi, à cette minute, je vis repasser sur l'écran du souvenir cette antilope à l'agonie, que, de la pointe de son couteau, Zarafou poussait devant soi, dans le pays des Carayou.
ZAGA-CIIRISTOS
Il Y a parmi les innombrables magasins, qui dans Addis-Ababa forment une ceinture à la seconde enceinte du Guébi impérial, une salle que l'on peut appeler la bibliothèque. Là, sont accumulées les archives personnelles de l'Empereur Ménélick, et les documents qui, un jour, serviront à l'histoire du passé. J'ai consumé de longues heures dans ce réduit à feuilleter les récits de missionnaires, à contempler, hélas ! sans les comprendre, ces manuscrits rédigés dans des couvents éthiopiens, par des moines de culture byzantine en cette langue
sacrée qu'on nomme le «ghèze», et qui, dans la littérature ab^^ssine, voyage, parallèle et supérieur à l'idiome vulgaire, — 1' « amharique», — comme en usent chez nous le latin et le français.
Parmi ces raretés précieuses j'ai trouvé une vieille chronique, rédigée en latin. D'une façon délicieusement pittoresque elle conte les aventures mondaines et galantes d'un jeune Abyssin de bonne maison qui vint visiter Paris et la cour de France sous le ministère de... Richelieu.
Il s'était déroulé en ce temps-là, — aux environs de 1632, — des événements d'un caractère quelque peu révolutionnaire sur la montagne abyssine. Le règne de l'empereur Susnéjos, qui trépassa entouré du regret unanime de ses peuples, avait été troublé par la fourberie de deux imposteurs. L'un des deux, — dont les aventures ne nous intéressent pas, — s'était fait passer pour la réincarnation du prédécesseur de Susnéjos. C'était un certain négus Jacob, qui, de fait, avait été tué, vingt-cinq ans auparavant, très définitivement, sur un champ de bataille.
Le second malandrin, le héros de notre histoire parisienne, se nommait Zaga-Ghristos. Il ne prétendait pas être défunt Jacob, mais son fds légitime — partant, son héritier naturel.
11 paraît à distance que le négus Susnéjos ne professait aucun goût pour les histoires de revenants. Il attira le faux Jacob dans un piège. Il le fit enterrer sans bandeau impérial, mais avec sa tête entre les genoux.
Zaga-Ghristos eut vent de cette cérémonie, quand il était encore temps, pour lui, de prendre une décision sage. Il avait suffisamment entendu parler de Paris pour savoir que c'est le pays du monde où un homme audacieux, qui a une figure agréable, quelques pièces d'or à jeter en arrivant, la volonté bien arrêtée de se faire passer pour un roi en exil, est assuré de trouver le plus grand crédit auprès de l'opinion publique, des dames et des bijoutiers. Notre réputation en cette matière d'hospitalité était déjà établie sous Richelieu, longtemps avant que des présidents de Républiques sudaméricaines, retirés du commerce des révolu-
lions, vinssent bâtir des hôtels princiers autour de l'Arc de Triomphe.
Mon auteur ne dit pas quel chemin Zaga- Christos prit pour se rendre en France, ni dans quel équipage il s'y présenta. Pour ma part, je le regrette. Il est infiniment vraisemblable qu'il apparut vêtu avec la richesse d'un Liquamaquas, c'est-à-dire coiffé de la crinière de quelque lion, vêtu d'une tunique de soie indienne à petites raies multicolores, roses, vertes et blanches, rehaussée d'un boléro de velours de Gênes, bleu ou vert, soutaché, chamarré, raide d'or, la main droite appuyée sur le pommeau de quelque sabre de parade, très plat, très chargé d'orfèvreries, le bras gauche abrité par un bouclier-recouvcrt de velours, violet ou rouge, tout clouté, tout lamé d'or massif. Dans un tel accoutrement, l'aventurier devait avoir fière mine. Sa carrure d'épaules, sa haute taille, le recommandaient aux hommes de guerre, comme aux femmes d'expérience. Les jeunes filles avaient un regard charmé pour son profil aquilin, les gens d'église appréciaient sa
politesse, la valetaille connaissait à son insolence qu'il avait dû, dans son pays, occuper un rang tout à fait illustre.
Sans doute, le voyageur avait eu la sagesse d'apprendre le français avant que de se faire présenter à Richelieu. Toutefois, Zaga-Christos n'ayant pas eu le loisir d'écrire ses Mémoires, nous ignorons ce que fut ce premier entretien. Le ministre de Louis XIII savait quelles entreprises les Portugais et les Jésuites avaient déjà tentées en Abyssinie. Comme tous ceux qui ont rêvé pour la France de hautes destinées, il sentait la nécessité de se ménager des appuis et des alliances le long du Nil. Défiant comme il était, il reçut favorablement ce brillant étranger, et lui, qui, à l'intérieur du royaume, avait peu de goût pour les féodaux intrigants, il accueillit volontiers la supposition que le négus Susnéjos pouvait bien être un usurpateur, et que Zaga-Christos avait toutes les raisons du monde de réclamer la couronne et le trône paternels.
En attendant que la bienveillance du mini s-
tre et la protection du roi de France prissent pour le prince dépossédé la forme d'une intervention politique, on alla au plus pressé : Zaga- Christos reçut une pension — mon auteur affirme qu'elle fut «considérable», — et on ouvrit au jeune exilé la Ville et la Cour.
Zaga-Christos n'avait pas seulement une belle figure : il parlait bien, et se servait de cette magie pour approcher les dames de très près. Les récits admirables qu'il pouvait faire de son pays inconnu n'étaient-ils pas une excuse suffisante à l'intérêt que le sexe aimable prenait, sans cachotterie, dans sa fréquentation?
Il y a trace dans V Histoire des Africains, publiée en 1764, de la nature de ces causeries.
D'abord, Zaga-Christos avait des aventures vraiment miraculeuses à rapporter au sujet des animaux à peu près fantastiques dont son pays est plein. Il disait les sortilèges du Feitan- Farass ou Cheval du Diable, qui ressemble à un homme armé de plumes, quoiqu'il ne soit que de la grandeur de la cigogne, qui marche avec
gravité, et court, les ailes ouvertes, avec une, rapidité infernale. Il racontait les gentillesses du singe Tota dont un poète éthiopien donne une idée avantageuse dans ces vers composés en l'honneur de sa douceur :
Je ne fais pas de mal à l'homme, Je n'endommage pas les moissons, On aurait tort de me haïr.
Mais le triomphe de Zaga-Ghristos c'étaient les histoires de «lions». Il se représentait volontiers attaquant ces fauves, pour ainsi dire corps à corps, avec la lance et le bouclier. Ensuite, il indiquait qu'une de ses victoires lui avait conféré le droit de se coiffer d'une de ces crinières léonines. Il inclinait sa tête fière pour donner aux dames l'occasion de toucher à la rudesse de ces poils; et, s'il se relevait un peu brusquement, il arrivait que des visages attendris et charmants étaient agréablement chatouillés.
Il faut évidemment attribuer à ces talents
de conteur, plutôt qu'aux facultés un peu particulières que mbn auteur désigne, sans discrétion par cette phrase — je me refuse à la la traduire — erat in amore aller Hercules^ — il faut, dis-je, attribuer à cette séduction toute morale les succès psychologiques que Zaga- Christos eut auprès de diverses dames.
Notamment, auprès de Tépouse d'un conseiller au Parlement. L'attrait fut si fort que cette amoureuse, oubliant tous les devoirs du mariage et de sa position, suivit le bel Abyssin dans la maison que Richelieu lui avait fait meubler, pour le plaisir coupable de se faire frôler par la crinière de lion, toutes les fois que la fantaisie lui en viendrait.
Le scandale fut énorme. Mon auteur n'hésite pas à l'attribuer à la couleur du galant que la dame s'était choisi. Il faut avouer qu'elle était des plus foncées.
On décida en haut lieu que les débordements de Zaga-Chrisfos auraient un châtiment exemplaire. L'honneur du Parlement tout entier semblait intéressé dans cet enlèvement.
CHASSES ET GENS d'abYSSIME 179
On «ajourna» donc le prétendant en exil et le lieutenant criminel qui l'avait fait comparaître l'interrogea avec sévérité :
— Est-ce la coutume, monsieur, demanda ce magistrat austère, que l'on en use de la sorte, dans votre pays, avec des femmes de conseillers ?
Zaga- Chris tos répondit avec assurance :
— Dans mon pays, quand une femme quitte un mari et le trompe, ce mari est toujours puni par les lois. On estime qu'il n'a pas fait son devoir. Si, par la suite, il prétend à une indemnité, il ne peut faire valoir son droit qu'après avoir satisfait en payant une amende au mécontentement de l'opinion publique.
Le lieutenant criminel reçut cette affirmation avec beaucoup de scepticisme. Il déclara qu'en cette matière le Droit abyssin et le Gode français différaient radicalement. Il parla de loger le séducteur à la Bastille.
Mais Zaga-Ghristos reçut cette prétention de haut :
— Un mien pareil, s'écria- t-il, ne doit compte
de ses actions qu'à Dieu. Je ne vous répondrai pas davantage K
Le lieutenant criminel n'insista pas, mais lorsque vint à échoir le nouveau terme de la pension que le cardinal faisait payer à son protégé, l'homme qui apportait le précieux sac ne se présenta point.
Zaga-Ghristos fit demander des nouvelles de l'un et de l'autre. On lui répondit qu'il ne recevrait plus l'ombre d'un petit écu si, de bonne volonté, il ne consentait à quitter Paris pour aller habiter la campagne.
— Et où voulez- vous que je me rende?
On lui avait préparé une habitation suffisante sur une ferme, dans le village de Saint- Philippe-du-Roule qui était alors une banlieue en plein champ.
On affirme que la crinière du lion était tout à fait basse, le jour où Zaga-Christos opéra son
1. — Abductâ Consiliarii cujusdam Parlamenti uxore, iiiquisitio contra eum décréta fuit. Citatus a Quœstore rerum criminalium comparait quidem, sed accusationi respondere noluit; « un sien pareil », sui simiîem, inquiens, nemi?ii, nisi Deo soli, actionum suarum rationem reddere teneri.
déménagement. La femme du conseiller au Parlement ne faisait pas partie du voyage. Le prince en exil n'allait plus avoir d'autres amusements que les joies pures de la culture maraîchère et la vue, sur les grandes routes, des carrosses qui emportent des couples amoureux, vers des retraites campagnardes.
Il semble que ces deux distractions aient été également incapables de remplir la vie de Zaga- Christos. Il tomba dans une mélancolie encore plus noire que ce sombre visage qui avait paru aux conseillers du Parlement une aggravation de ses audaces. Il ne lui restait plus qu'à quitter la vie : il fit ce trajet par le plus court chemin.
Il y a deux versions sur sa mort : les uns pensent qu'il mourut si jeune, pour avoir trop confié à des conseillères la crinière de son lion. D'autres prétendirent qu'il avait spontanément demandé au poison la consolation que l'amour ne lui apportait plus.
Quand vous passez, aujourd'hui, de la rue de Gourcelles dans le faubourg Saint-Honoré
par la ruelle obscure qui longe l'église, vous foulez le corps de cet exilé. Ma chronique affirme, en effet, que ce fut au Roule qu'on Fenterra, en 1638.
(Haud procul Lutetid Parisiorum, anno ^638,
sepuUus fuit.)
On lui composa cette épitaphe que d'aucuns
qualifieront de badine, et qui, en tout cas, est
a déjà » bien parisienne :
Ci-gist le roi d'Ethiopie, L'Original ou la Copie.
On ne dit pas si ce trait d'esprit fut une trouvaille d'une femme qui avait aimé Zaga- Ghristos.
XYI