LES FOURMIS
Quand, longuement, on a chevauché à travers des vallées et des plaines d'où l'homme est absent, où toute la place appartient aux épines agressives, aux végétations inconnues et démesurées, c'est pour le cerveau une satisfaction surprenante de découvrir des cultures, aux versants de quelques pentes, lavées par l'écume d'un torrent. C'est comme une revanche de l'homme sur la nature. Le spectacle de cette conquête est réconfortant.
D'ailleurs, elles sont charmantes, ces cultures des Gallas, — qu'ils fassent jaillir au bord d'un
ruisseau l'énorme feuille du manioc dont la vue, en tout lieu où elle pousse, apporte avec soi un souvenir paradoxal de jardin public, — ou bien que Ton ait aligné des caféiers aux feuilles luisantes comme des camélias, — des pieds de « berberi », dont les innombrables fruits écartâtes pendent en grelots, ainsi que des fleurs de fuchsias.
La beauté des créatures humaines qui se penchent ici sur le sillon, qui se relèvent avec curiosité pour voir passer notre troupe, est un autre charme de ces rencontres. L'homme, couleur de bronze, musclé, presque nu, pousse, en apostrophant ses bœufs dans une langue harmonieuse, le plus primitif des araires. Les fdles, nues jusqu'au buste, cambrées comme des danseuses, appuient leurs coudes dans leurs mains, leurs mentons sur leurs doigts, pour contempler notre défilé. Elles n'ont point d'embarras pour répondre par un éclat de rire aux propos que leur jettent mes soldats. La grâce de l'Inde méridionale, d'où leurs aïeules vinrent atterrir sur cette côte d'Afrique, fait
d'elles, pour les Aryens que nous sommes, des cousines que l'on salue avec plaisir. Et l'on dirait vraiment qu'elles-mêmes, elles nous reconnaissent. Elles ont pour le blanc qui passe des coquetteries que leur obscure rancune de vaincues ne prend pas la peine de déployer pour le maître abyssin.
Celui-ci n'est pas fils de Japhet, mais de Sem. Au physique et au moral, il a gardé tous les caractères de ses origines salomonesques. Il est un bon administrateur, un commerçant avisé. Il entend former dans le pays une caste supérieure au profit de laquelle le Galla fera la moisson»
... L'accablement de midi commençait de peser sur le paysage. J'avais décidé que, ce jour-là, nous ne pousserions pas plus loin. On venait de s'asseoir au bord du torrent pour dévorer à la pointe du couteau la bosse froide d'un zébu, quand le gardien des mulets accourut pour dire que trois cavaliers dévalaient de la montagne et semblaient arriver sur nous à franc étrier.
En pareil cas, la première pensée du voyageur, c'est qu'un courrier lui apporte des lettres. J'examinai donc avec sympathie ces gens-là dans ma lorgnette. Mais vite, je déposai la jumelle avec un soupir léger. Aussi bien l'expérience m"a-t-elle instruit d'une certitude qui ne vaut pas seulement en Abyssinie, mais, sans doute, en tout pays du monde : des gens qui ont tant de hâte à vous joindre ne viennent point vous apporter un plaisir, mais vous demander un service.
A vingt mètres du campement, le plus gros des trois cavaliers arrêta son cheval ; il mit pied à terre, et, tandis que ses deux suivants s'occupaient des montures, il s'approcha avec cette politesse aisée, qui, en tous les pays du monde, est le lot d'un monsieur sûr de soi. J'imagine qu'un gentihomme de bonne maison qui viendrait réquisitionner le médecin du village pour le conduire au chevet d'un malade, userait de telles nuances. La forme des égards dit :
— Vous seriez bien bon de vous déranger.
Le fond donne à entendre :
— Et puis, VOUS savez, c'est votre devoir!... Il s'agissait, en effet, de donner des soins à
un blessé. J'étais un « faranghi », un blanc, qui passait sur la route. On n'aurait pas admis que ma cervelle ne contînt pas la science et ma cantine le remède de la guérison.
— Quel est-il, ce blessé?
— Un de mes domestiques...
— Et qui l'a frappé ?
— Moi... dans une battue... Il s'est levé de la simbalette au moment où je tirais...
— Il a reçu le coup?...
— La balle lui a traversé les deux cuisses.
— Il y a longtemps de cela?
— Quatre jours.
— Et tu demeures loin?
— Tout près.
— Qu'appelles-tu tout près?
— Sur l'autre versant de la montagne. . .
— Mon cheval est fatigué.
— Je te donnerai le mien. J'enfourcherai la monture d'un de mes hommes... L'autre courra derrière nous.
Il n'y avait pas moyen de dire non. Donc, tandis que l'on posait sur le petit cheval de l'homme ma selle encore chaude, je pris à tout événement ma trousse dans notre pharmacie, un peu de gaze, deux bandes et quelques paquets de sublimé. Ma nouvelle connaissance me regardait faire d'un air grave, évidemment impressionnée par l'apparition des bouteilles, de leurs enveloppes en buis, de leurs étiquettes et de l'odeur mystérieuse qui se dégageait de la pharmacie
D'ailleurs, il recouvra toute sa liberté d'humeur dès que nous fûmes en chemin. Il daigna m'apprendre qu'il ne se plaignait pas de son sort. Il avait été soldat sous les ordres du Ras Makonnen. Après la guerre italienne, il avait reçu cette terre comme une prébende et pour la mettre en valeur. Du haut de sa selle il surveillait les Gallas qu'on lui avait donnés Lui, naturellement, il était Abyssin, de la race des conquérants, un peu fonctionnaire. Il conservait chez soi un dépôt de douze fusils pour armer sa clientèle en cas de mobilisation rapide.
Entre temps, il s'amusait à tirer sur les fauves qui pullulaient dans la région.
Nous commençâmes d'apercevoir sa ferme au bout d'une heure de route. Elle était importante comme mon compagnon lui-même. Cinq ou six maisons rondes, aux toits pointus, la composaient. Une haute accumulation de broussailles chargée de piquants formait un premier cercle de protection entre chaque maison et ses dépendances. Ces épines de mimosas dessinaient entre des haies comme des ruelles de village.
Le demeure même du maître de céans était close par une enceinte palissadée qui enfermait une cour. Là traînait une charrue rudi mental re et sans roues, dont le socle était un fer de lance. Du berbéri séchait au soleil sur des sacs. Une belle fdle, qui disparut en nous apercevant, était occupée à piler du grain dans un mortier fait d'un tronc d'arbre.
Du doigt, l'homme me désigna la petite croix qui dominait la toiture de chaume, soigneusement recouverte avec de la bouse de vache;
puis, passant devant moi, il entra dans sa maison, qui, selon la règle invariable, s'éclairait par une porte unique.
L'entrée était toute garnie de selles et de harnais. La pièce centrale, circulaire, sur laquelle ouvraient les chambres et la stalle nocturne du cheval favori, avait pour centre le tas de cendres d'un brasier éteint. Des peaux d'antilopes servaient de tapis, garnissaient les bancs de terre. Le propriétaire jetait sur toutes ces preuves de son aisance un regard satisfait. Il caressa de l'œil les deux gobelets de corne blonde qu'un serviteur extrayait à notre intention de leurs écrins de cuir.
Au moment où l'on y versait l'hydromel, il daigna déclarer :
— Goûtez ce tedj ! Vous n'en avez pas bu de meilleur.
Je n'étais point venu pour vider des cornes d'hydromel et de tala en compagnie d'un glorieux. Je demandai donc à voir le blessé. Mon hôte fit la moue :
'— Êtes -vous si pressé? Il attend depuis
quatre jours ! . . . Il peut bien patienter encore un instant... Enfin! puisque vous le voulez...
Nous sortîmes de la maison, de la palissade, et, entre les ruelles d'épines, l'Abyssin me conduisit vers un toit de chaume qui avait l'aspect d'un bonnet de police. Il était posé directement sur la terre, sans muraille ni cloison d'aucune sorte. Une écharpe de fumée bleue s'échappait de l'ouverture, si basse, qu'il fallait ramper pour entrer dans ce réduit.
— Vous n'allez pas me dire que vous avez logé le blessé dans ce trou ?
L'homme répondit sans embarras :
— Il y habitait d'ordinaire.
— Et cette fumée?
— C'est lui qui a demandé du feu... Il avait froid la nuit.
Nous dûmes nous mettre à genoux pour pénétrer sous le toit de chaume.
A travers le voile de fumée qui piquait mes yeux, j'aperçus quelque chose de sombre et de nu qui gisait sur le sol à plat.
A la vue de l'homme au visage blanc, aux
vêtements de kaki qui, ainsi, à l'improviste, surgissait auprès de son agonie, le blessé n'eut pas un mouvement, voire des paupières : déjà il avait franchi la zone des étonnements et des craintes ; il s'en allait de l'autre côté des choses, à la dérive. Je voulus prendre son poignet, le bras résista. Alors seulement, je m'avisai que ses mains, comme ses chevilles, étaient liées. Vivement, je me retournai. Le maître du blessé était derrière moi, épanoui dans son large sourire. Et, sans doute, il était enchanté de cette idée de garrottage, car, à la foudroyante interrogation de mes yeux, il répondit avec sa suffisance heureuse :
— C'est une idée que j"ai eue... Pour l'empêcher de s'agiter... Cela ne vaut rien dans son cas...
— Et en dehors de cela, quels soins avezvous donnés à ce malheureux?
— Eh bien, mais tout ce qu'il m'a demandé... du feu... de l'eau... Depuis avant-hier il a refusé de goûter à la galette du tief et au berbéri que je lui envoyais.
CHASSES ET GENS d'aBYSSIXIE 193
Il était inutile de répondre. Je sortis de son étui mon couteau de chasse, je fis tomber ces liens, je soulevai, j'écartai les pauvres genoux, rivés l'un à l'autre dans la raideur affreuse d'un crucifiement. Je me penchai pour voir les blessures, pour les sonder... Dieu! quelle horreur ! Rien que d'y songer, le cœur vous manque.
La balle de fusil Gras avait traversé les deux cuisses, de part en part, creusant ces trous en entonnoir qui donnent à la chair, au passage du projectile, l'aspect d'un tuyau de plomb éclaté par une violence d'eaux. Depuis quatre jours la plaie se tuméfiait, se souillait, en contact direct avec la terre, et pas une goutte d'eau n'avait rafraîchi cette brûlure, pas un chiffon de linge n'avait essuyé cette sanie. Seules, guidées par l'odeur, les bêtes avaient trouvé le chemin de la blessure, et maintenant, sous les genoux garrottés, il y avait une fourmilière pullulante. Les petites bêtes rouges, vo races, féroces, entraient dans la hutte du côté des pieds; elles voyageaient sous les mollets, escala-
daient les cuisses. Elles montaient à la blessure comme à un puits de montagne, à une fosse de « placer » où elles se gorgeaient de la décomposition précieuse. Elles s'attardaient, elles bataillaient dans ces coupes, sans un mouvement, sans une plainte de ce martyr, pillé comme une épave vivante, et qui acceptait la souffrance atroce, sans une question, ainsi qu'une chose naturelle, la suite normale de sa blessure, un de ces tourments qu'un homme supporte, s'il le faut, sans se plaindre, jusqu'à la mort...
A pleines mains, je ramassai la cendre du brasier, je la jetai sur le grouillement de la fourmilière.
Puis je saisis le maître par l'épaule, je le poussai dehors.
— Vous avez vu ces fourmis? Votre serviteur va mourir, car ce que je puis tenter pour lui ne le sauvera pas... Vous l'avez assassiné deux fois!...
J'étais seul ému de l'aventure. Le flegme du compagnon ne se démentit point :
— Après? dit-il. S'il meurt, je paierai le prix du sang...
— Et cela vous suffît pour vous mettre la conscience en paix, à vous Abyssin, qui vous prétendez enfant de l'Évangile, qui regardez les gens du Coran du haut de votre orgueil?
Le riche fermier eut une moue de dédain indicible :
— Mais cet homme, dit-il, est païen comme tous ceux de sa race... Ce n'est qu'un Galla!