INTERVENTION CHEVALERESQUE
Lorsque de pauvres chevaux ou mulets, ont, sous des charges qui leur tombent sur le rein, gravi des échelles de montagnes; quand ils ont descendu les pentes opposées sous les mêmes charges qui, alors, leur glissent sur le garrot, il arrive qu'ils demandent grâce et que vers les troupeaux, lâchés dans les pâturages, ils tournent des yeux languissants.
Comme nous traversions le territoire de Billo, je remarquai ces regards obliques. Par milliers, des mulets qui, de l'aurore au couchant, avaient brouté l'herbe grasse, revenaient avec
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la chute du soleil, pour s'abriter dans des enclos contre les surprises nocturnes des fauves. Tous, ils étaient la propriété de ces marchands qu'en pays abyssin on nomme « Nagadi ». Ce sont, tout ensemble, des convoyeurs et des colporteurs. Ils vont chercher la marchandise aux douanes où les chameaux dankalis les déposent, puis, à dos d'ânes, de mulets, de ces rosses d'origines mal définies, dont, de tout temps, l'Afrique eut la spécialité, qui, au temps de Jugurtha et de ses Numides, s'appelaient déjà « jumenta », ils transportent tous les objets d'échange du désert au Nil.
La plainte de mes mulets me fendait l'âme. Deux d'entre eux avaient succombé dans la côte. J'allai, plein d'espoir, trouver les Nagadi de Billo. Je leur demandai bien gentiment s'il leur conviendrait de transporter, pour de l'argent, mes bagages jusqu'à Lékamti.
Le chœur des marchands répondit à l'unisson :
— Impossible.
— Mais vos animaux ne font rien !
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— Nous le regrettons...
— Et moi, je vous offre de beaux thalers... Voyez plutôt I... Des thalers reluisants à l'effigie de Ménélik et de Marie-Thérèse d'Autriche?
Nez à droite, nez à gauche, les Nagadi secouèrent la tête d'un mouvement cadencé comme si leurs gestes avaient été réglés par un maître de figuration.
— Empêcherez- vous, prononça le plus vieux, que nous soyons, sur la route, pillés par les soldats du Dedjaz, les bandes de Damassié, qui retournent dans leurs provinces avec des besaces vides et des fusils sur l'épaule? Nous attendons pour reprendre nos voyages, qu'ils aient fini de défiler. Alors seulement les routes seront sûres. En attendant, que nos mulets s'engraissent !
J'ai eu à trois lieues de Billo la preuve que les pauvres Nagadi avaient raison de chômer jusqu'à la disparition des bandes soldatesques qui retournent dans l'Ouest. Certainement, à plusieurs reprises, nous sommes intervenus pour empêcher que, sous nos yeux, on dépouil-
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lât, de ses provisions de route, une famille en voyage; mais notre apparition sous les traits de dieux de la machine avait toujours été volontaire. Aujourd'hui, on l'a sollicitée.
Gomme je descendais avec nos mulets fourbus la pente, fort à pic, du mont Soddo, une jeune fille vint se jeter à la tète de mon cheval.
Contrairement à l'habitude des campagnardes qui vont nues jusqu'à la ceinture, celle-ci avait une sorte de robe-tunique, fort décente, ouverte largement sur la gorge ; les manches, très amples, faisaient à ses gestes de suppliante comme une paire d'ailes. Avec ses bras, cette jeune personne levait au ciel ses yeux qu'elle avait fort beaux, et qui, d'un coin de l'orbite à l'autre, roulaient comme les grains de son collier de verroterie bleue.
Tout en gros, je compris que, voyageant avec ses deux frères, elle venait de croiser un parti de soldats; ces coquins avaient arraché les lances aux deux jeunes gens, et, à cette aimable enfant, les provisions dont elle était chargée.
— Par Dieu, par l'Empereur, par ton père et ta mère, par ta tête chérie, aide- moi à leur reprendre ce qu'ils ont volé ! Nous n'avons d'espérance qu'en toi ! Si tu ne nous assistes pas, nous tomberons affamés sur la route.
En parlant, la jeune fdle prenait, comme de l'eau bénite, sur le dessus de mon soulier, enfilé dans l'étrier gauche, de la poussière dont elle se marquait le front.
Je demande la permission de faire remarquer au lecteur français que si la perte totale des armes (vous diriez vous autres vos cannes et vos parapluies), des provisions et bagages, est fâcheuse en tous pays du monde, elle devient particulièrement pénible dans une contrée où l'on ne trouve ni auberges ni boutiques, où la belle étoile est sans doute clémente, mais où le pain, le lait et la viande de broche, sont de rencontre bien plus rare qu'un soldat affamé ou une bête féroce.
Je savais, d'autre part, que, en temps de paix, les Dedjaz poussent le mépris des services d'intendance jusqu'à l'extrême limite. Ils ne
disent pas positivement aux soldats qu'ils licencient :
— Jusqu'à ta rentrée dans tes foyers, tu te nourriras aux dépens du pays...
Mais, pour le chemin, ils ne leur donnent pas d'autres provisions de bouche qu'une ceinture de cartouches. Et ils les engagent à demander bien poliment dans les fermes et dans les villages ce qui leur est nécessaire pour subsister. Le soldat n'aime pas à perdre ses enjambées ; il récolte volontiers sur la piste même. Il a de l'ancien « routier » français le dédain congénital pour la catégorie de gens qui voyagent simplement dans un but d'affaires. En les détroussant, il croit exercer son droit.
Je contemplai ma suppliante avec les yeux qu'un chevalier de la bonne époque moyenâgeuse aurait pu lever sur l'innocence opprimée, et, du coup, la violence de ces soldats me parut abominable.
Nos gens étaient ^ une bonne heure de marche en arrière. J'étais seul avec ceux de
nos hommes montés à cheval afin de prendre les devants et de raccourcir au galop les lenteurs de l'étape: c'était, à savoir, l'interprète Balainé, un des deux Deseta que je tiens pour un homme de cœur, et un jeune ouallamo, le minuscule Sorké juché sur une jument hors de combat.
Suivi par cette escorte imposante, j'enlève mon cheval à flanc de montagne, dans une descente de pierres, où les chèvres de chez nous feraient des façons pour marcher. Devant, avec des pieds nus, merveilleusement habiles à mordre sur le caillou, la jolie fille courait dans le vol gracieux de mille bouclettes soulevées autour de sa tête.
Ces jeunes filles gallas apportent aux soins de leur beauté des raffinements dont une grande dame du temps jadis se serait honorée. Avant le mariage, la mode exige qu'elles se coupent les cheveux, du front à la nuque, tout en rond. C'est la mode byzantine qui fut en honneur aux temps des Croisades. M. Cabanel l'a adoptée dans ses fresques du Pan-
théon pour figurer l'enfance de saint Louis. En l'absence de fer et de « bigoudis », la coquetterie des Gallas roule soigneusement les mèches folles sur de petites baguettes de bois. J'ai le chagrin d'ajouter que, à cette préparation, elles joignent l'usage d'une graisse qui n'est pas toujours parfumée. Mais à quelque distance, le résultat de cet artifice est charmant. Le visage jeune, aux traits réguliers, apparaît auréolé de boucles fines, vaporeuses, merveilleusement symétriques. On songe naturellement aux divines figures qui, à droite et à gauche des Christs et des Madones, s'étagent dans les mosaïques de Ravenne.
Cette grâce et ce style archaïque dont, pour ma part, je suis charmé, n'ont pas suffi à désarmer les bandistes du Dedjaz Damassié. Nous prenons contact avec eux au bas de la côte. Ils sont sept ou huit, fièrement drapés dans des châmmas en haillons, avec des cartouchières bien pourvues de douilles de cuivre autour de leurs tailles flexibles. Leurs faces brutales, leurs fronts, bas sous leurs cheveux
courts ; leurs larges poitrines, leurs moues, tout dit qu'ils ne sont pas gens à céder un pouce des exercices de leurs droits, voire de leurs licences.
L'apparition d'un homme au visage blanc, fondant du ciel sur leurs épaules en pareil lieu, a tous les caractères d'une intervention miraculeuse. Je ne sais si, une seconde, ces routiers me prennent pour une incarnation de saint Georges, mais leur attitude n'en est pas modifiée. J'ai l'intuition très nette que la crainte superstitieuse a peu de prise sur leurs décisions. Ils défendraient leur droit au rapt contre une légion d'archanges.
A notre choc avec ces coquins il faudrait Cervantes pour historien. En une seconde, fusils, courbaches et bâtons sont en l'air, hérissant le tumulte de façon redoutable.
Je crie tous les noms que j'ai appris pour dire « brigands », en abyssin, en galla et en arabe-égyptien.
Les soldats ripostent avec indignation :
— Nous ne connaissons pas cette fille ! Nous
n'avons rien volé! On nous prend pour d'autres ! . . .
Et, ils se fortifient dans ce mensonge, assurés que tous les soldats de Damassié leur ressemblent comme deux gouttes de poison.
Au galop, depuis le haut de la côte, nous avons trop d'élan pour nous arrêter à d'aussi plates négations. J'abats ma courbache qui cingle, sur les épaules d'un de nos adversaires. Il répond avec sa crosse de fusil. J'évite le coup, tant bien que mal, en me jetant sur l'échiné de mon cheval. Chacun de mes soldats a, pour le moins, deux hommes sur le dos. Sorké luimême fait tête, et aux injures que nous lançons, les uns et les autres en ferraillant, il ajoute les invectives de son patois « ouallamo » dont la veine est riche.
Heureusement la jolie fdle, cause première de toute cette bagarre, ne se recommande pas seulement par la beauté de ses yeux : elle les a perçants. Sous le manteau d'un des soldats, qui continue de nier énergiquement son rapt en nous traitant de diables, elle aperçoit, roulé
dans une peau de bique, le petit sac de farine dont elle et ses frères comptaient se nourrir le long du chemin. Au plus fort de la bataille, elle trouve moyen d'écarter la châmma qui masque ce recel. Vous entendez d'ici le cri de triomphe qu'elle pousse î Je vole à son aide. J'arrache le sac. Je le lui rends. L'imprudent soldat veut contester encore. Il vocifère :
— Cette farine est à moi î Je réponds :
— Ba Ménélick !
C'est-à-dire :
« Jure -le, au nom de Ménélick ! » En entendant prononcer ce nom dont nul ne se sert en vain, et qui, tout seul, fait la police du Désert au Nil, le soldat se tait. Il baisse la tète. Ses camarades n'osent plus le défendre, et la justice triomphe comme dans un conte bleu .
... Les soldats auront pris leur revanche un peu plus loin ; mais la jolie fdle aux beaux yeux n'aura pas été leur victime. Et j'ai eu la satisfaction de lui entendre dire : tandis que,
derechef, elle se faisait des croix sur le front avec la poussière de mes souliers :
— Saint Michel est descendu sur la terre...
Nous ne suivions pas le même chemin, elle et moi. Je n'ai donc eu aucun mérite à demeurer, dans l'occasion, un Archange tout à fait désintéressé.
SORKE
Les frères Seljan, les « globe-trot ters » qui font le tour du monde sans un sou en poche, à pied, en raclant du violon, étaient venus nous dire adieu dans l'enclos que l'Empereur m'a donné pour y planter nos tentes, à l'ombre de son guébbi.
— Nous reprenons, me dirent-ils, la suite de notre voyage, du côté de l'Asie. Pendant un an, nous avons été gouverneurs d'une province équatoriale. Notre destin est de rentrer dans la route. Nous liquidons nos gens. Dans le tas, il y a plusieurs gamins qui n'appar-
tiennent plus à personne. Ils sont trop jeunes pour disposer d'eux-mêmes. II leur faut des maîtres. Prenez -en un. Vous ferez une bonne action.
— D'où viennent-ils, vos bonshommes?
— Ils ont été faits prisonniers dans une razzia, au pays deOuallamo, banlieue du lac Rodolphe.
— J'irai les voir chez vous...
... Le couple de jeunes gens qu'on me présenta aux chandelles ne laissa pas longtemps mon choix hésitant. Je m'enquis, bien entendu, de leurs aptitudes morales ; mais j'examinai surtout leurs yeux, leurs dents et leurs pieds. Les ophtalmies sont, au pays où nous vivons, une tare rédhibitoire ; les dents aiguës dans une mâchoire trop lourde indiquent des hérédités féroces. Et il importe que des gens qui auront à marcher pendant des mois aient les pieds nets, comme de bons chevaux.
L'enfant qui était marqué des meilleurs signes d'intelligence et de force se nommait Sorké. Il pouvait avoir une douzaine d'années. On l'informa, sans le consulter davantage, qu'il
eut le soir même à laver son pantalon d'aboudjidide et la chemise qui baillait sur sa poitrine d'acajou. Il convenait qu'il se présentât le lendemain à ma tente avec toute la propreté dont il était capable.
Je le vois d'ici, arrivant à mon camp avec la lettre d'introduction dont il était porteur. Il s'était coiffé d'un magnifique foulard à fleurs, qui tantôt lui sert de turban, tantôt de châle. Comme il entendait fort mal l'abyssin, j'envoyai quérir le cuisinier qui, avec un explorateur américain, a poussé une pointe jusqu'au lac Rodolphe. Cet interprète d'occasion expliqua de son mieux, dans la langue du ouallamo, que désormais j'étais le maître du foulard à fleurs, de la chemise d'aboudjidide, de ce qu'il y avait sous l'un et dans l'autre.
Sorké était prévenu ; et, d'ailleurs, ce changement de patrons ne lui semblait pas une chose contraire aux usages; seulement il laissait du côté de ses maîtres anciens quelques souvenirs qui n'étaient pas tous rudes. Il s'assit par terre et pleura.
La nécessité d'un bon dressage empêchait que tout d'abord je prisse garde à ces larmes douloureuses. Sorké ne saura jamais comme je me suis fait violence pour attendre que mon repas fut fini afin de lui offrir la confiture dont j'avais, à son intention, chargé mon assiette. Il hésitait à toucher à ce miel inconnu, qui, peut-être, enveloppait du poison. La première cuillerée le rasséréna. Il essuja ses pleurs. Depuis, je n'en ai jamais revu dans ses yeux.
Pourtant la défiance reparut, le même soir sur son visage sérieux, quand il apprit qu'il dormirait dans la tente que de Soucy partage avec moi. Il aurait préféré s'allonger auprès de nos hommes sous deux pans d'aboudjidide. La puce était trop abondante dans ces parages pour que j'y fisse volontiers coucher un jeune homme qui allait me servir de près.
Le moelleux du tapis indien sur lequel j'assois, le long de la route, les personnages de marque qui viennent goûter à mon araki, parut à Sorké un lit excellent. Il avait un autre
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visage au réveil. A l'heure du repas il surveilla les verres. Il les emplit jusqu'au bord avec la sûreté de main d'un vieux garçon de café,
Deux jours plus tard, nous partions pour le Nil Bleu.
Comme la caravane passait devant le mont Managacha, Sorké me demanda la permission d'aller visiter son frère qui, à quelques lieues de là, servait un soldat soudanais. Nous avancions à marches forcées ; l'enfant n'aurait pas pu nous rejoindre. Je refusai, à contre-cœur, et il n'insista point. C'était pourtant la dernière chance qu'il eût en ce monde de revoir quelqu'un de son sang.
Jusqu'au Nil Bleu, au fond du pa^s chingalla, Sorké m'a suivi sur un vieux cheval blanc. Bien entendu, les pieds du petit garçon n'atteignaient pas l'étroit étrier où les cavaliers abyssins glissent seulement leur orteil. Sa mince culotte d'aboudjidide était en contact direct avec l'échiné de la bête. C'est un voisinage qui fait paraître longues les huit, neuf, dix heures de pas qu'on fait ici quotidienne-
ment, à flanc de montagnes, sans descendre de selle. Jamais l'enfant ne s'est plaint. Il craignait trop qu'on l'empêchât de suivre les deux porte -carabines qui m'encadrent à l'avantgarde. Seulement, à l'étape, je le voyais ramper jusqu'à la rivière et plonger dans l'eau courante ses membres endoloris.
L'affection est venue, au moins la fierté d'approcher celui qui commande et de galoper dans son ombre. C'est Sorké qui tient ma glace quand je me rase. Il a un plaisir infini à déboucher les flacons de mon nécessaire, à essuyer la mousse sur le tranchant du rasoir. La cérémonie de la poudre de riz répandue sous le menton, à la fin de la toilette, lui apparaît comme un rite inexplicable et sacré.
Sorké a encore le soin de mes guêtres. Il les cire religieusement jusqu'à ce qu'elles miroitent. Il a appris que le beurre indigène est bon pour graisser les souliers, et que ceux qui s'en tartinent les cheveux sont des gorets. Quand latente est dressée et que je travaille à ma carte, nul ne le vaut pour renvoyer au
large les chiens, les fâcheux et les mendiants. Il jette les pierres avec la redoutable habileté d'un fils de chasseurs à la lance. Les plaies des lépreux ne l'attendrissent point. 11 attaque des hommes de six pieds avec la furie d'un jeune fox-terrier chargeant la bête puante, et, jusqu'ici, il est toujours resté le maître de son terrain.
Quand les matins et les montreurs de plaies lui laissent un peu de répit, Sorké vient s'accroupir à côté de ma table à écrire, sur le tapis indien qui lui sert de lit. Mystérieusement il déroule la ceinture d'andrinople qui est plusieurs fois roulée autour de ses reins. Il Ta cousue lui-même, en forme de boyau, et c'est là dedans qu'il cache son trésor.
Je l'ai vu tant de fois, ce trésor, s'éparpiller sous mes yeux qu'à présent je le connais par cœur. C'est d'abord un thaler d'argent tout neuf, à l'effigie de Ménélick, que j'ai donné a Sorké, le jour de Pâques. Puis quatre épingles de nourrice, noircies au feu. Un bouton d'uniforme quelque peu dédoré. Enfin, une demi-
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douzaine de douilles de cartouches en cuivre, tombées à vide de mon winchester. Sorké se sert de ces débris de métal comme d'une monnaie. L'autre soir, il a fait, pour deux douilles, l'emplette d'un poulet. Il l'a rôti personnellement sur une baïonnette et il l'a mangé tout entier sans rien laisser pour les milans.
Malgré ces instincts de négoce, ce pauvre enfant, volé au fond du Ouallamo par une troupe en razzia, est d'une honnêteté touchante. L'autre nuit, il a réveillé mon camarade, qui dormait à poings fermés.
— Qu'est-ce que tu veux?... Tu es malade?
Sorké voulait remettre à son propriétaire un thaler qui était tombé sur le tapis. L'affaire lui paraissait trop urgente pour attendre au lendemain.
Qui lui a enseigné la probité à cet enfant de douze ans? Et la pudeur? Et une discrétion perpétuelle qui jaillit de lui aussi naturellement que la bravoure? Il n'a eu d'autres instituteurs que les spahis soudanais de Léontieff. Us lui ont appris à porter la main au képi dont il
n'est pas coiffé, pour saluer et pour dire merci. Dans la brousse du Ouallamo, où il a poussé comme un jeune léopard, les hommes ne prient aucun Dieu qui ait une forme, un nom ou une légende.
L'autre jour, il m*a demandé, avec cette gravité qui vieillit son visage quand l'effort d'une pensée vient à rider son front :
— Je voudrais que vous me donniez un cordon de chrétien...
Il entend par là le cordon de cuir que chaque Abyssin reçoit au jour de son baptême, qui, théoriquement, devrait supporter une croix, mais qui, dans la pratique, soutient un cureoreille et une foule de gris-gris dont l'origine est quelque peu diabolique. Tel quel, le ruban de chrétien est rivé pour la vie au cou de l'Abyssin le plus brouillé avec l'oraison dominicale. Mes soldats en portent tous. C'est l'indication d'une haine séculaire pour le musulman qui fut l'ennemi mortel de cette race.
J'ai demandé à mon jeune néophyte :
— Tu as donc envie d'être chrétien, Sorké? Sais-tu ce que c'est?
Il a répondu sans détour :
— Je serai chrétien si cela vous plaît. Mais c'est un cordon de chrétien que je veux.
Sorké est le fds d'un très vieux peuple. Des gens d'ici disent que ceux du Ouallamo sont les plus anciens habitants des pays du Nil, ces Éthiopiens des jours passés que le divin Homère appelait déjà « les plus sages des hommes». Aussi bien, au fond des yeux songeurs de cet enfant est écrite la résignation d'une race vaincue qui eut son ère de grandeur et qui s'en souvient.
Sorké redescendra à la côte dans les pas de mon mulet. Il s'embarquera avec moi sur un grand navire. Il connaîtra la mer, les villes que les nouveaux maîtres du monde ont bâties. Un dimanche d'hiver, je le conduirai au musée du Louvre. Je lui montrerai les belles choses que firent dans des temps évanouis ceux de sa race.
Et qui sait s'il ne lèvera pas un instant la
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tête, le scribe égyptien qui écrit, à genoux, au milieu de la salle des Osiris, pour sourire à cet enfant qui lui ressemble, le petit Sorké de Ouallamo, razzié par un « globe-trotter », au bord du lac Rodolphe !
LES ADORATEURS DE l'iNFINI
Je venais de me hisser à deux mille et quelque trois cents mètres d'altitude au-dessus de la Didessa. La route est en échelle, et c'est vraiment le nez contre le mur de rocher que l'on grimpe. Mais quand on se retourne!...
De ce balcon du Gara-Sorté où je m'adosse pour prendre mes visées de boussole, le spectacle est si surhumain, que l'émotion jaillit du cœur en cri d'effroi.
Au pied de la mer de bambous, qui, à la brise, ondule sur le flanc de la montagne, la Didessa apparaît; elle réfléchit le ciel à travers
un paysage pâle qui n'a pas de limites, tel qu'on en découvre de la nacelle d'un aérostat.
D'ici, la forêt de Handek semble la première teinte qu'un aquarelliste avisé étale sur sa page pour indiquer la place de mystère où le ciel et la terre s'épouseront. Terre et Ciel ! Pour grandioses qu'ils soient, ils n'apparaissent plus que comme des Majestés vassales. Le suzerain, le Roi, le Victorieux dont la puissance s'impose, vous accable, vous relève, vous exalte, c'est l'Espace, l'Espace intangible, sans couleur, sans figure, sans bornes, frère divin de la Durée. En mer, il m'est apparu comme moi-même prisonnier de la voûte qui bombe au-dessus d'une base circulaire ; — par des nuits d'étoiles je me suis efforcé de le saisir, sous la forme des distances additionnées, que l'œil perçoit entre les astres; ici, dans le plein soleil, entre la terre verdoyante, les blancheurs aveuglantes du ciel, le ruissellement des fleuves historiques, j'ai, comme en coup de foudre, la vision de ce qu'il est, quand on n'essaie point de le rapetisser misérablement à la taille d'un moule de
la pensée. J'ai peur de lui ; je l'aime, je l'adore. J'entends sa leçon. Elle se grave dans mon cœur aussi profondément que cette parole dite autrefois sur une autre montagne, qu'un prophète écrivit sur des tables de pierre, et rapporta à son peuple, disant :
— Ceci est la Loi de Dieu.
Un grand remous au-dessus de ma tête, où le sentier continue de gravir en lacet la pente verticale.
— Est-ce un troupeau qui descend au fleuve en longeant ces précipices? Il n'y aura pas place pour lui et pour nos bêtes sur le fd de rasoir où se posent les sabots des mulets...
A travers les fenêtres de verdure, je vois passer des Gallas aux visages riants qui portent des chevreaux sur leurs épaules. Ce sont de tendres bêtes, fraîchement détachées du pis des mères ; sans doute, elles les suivent. Mais non. Ceux-ci ne sont pas des bergers, car nul troupeau ne les accompagne.
Ils se présentent dans leurs vêtements de fête, c'est-à-dire que leurs têtes frisées ont été
enduites d'onguents que des herbes parfument. Et les pièces de cotonnade qui les enveloppent, serrées aux reins, rejetées dans le dos, pardessus les épaules, en deux chutes symétriques, ont une éblouissante blancheur.
Des jeunes gens suivent, des adolescents imberbes, dont les formes hésitent encore entre la grâce féminine et les vigueurs de la virilité. Avec précaution, ils portent des gourdes de « tala » tout frais, bouchées avec de la feuille verte.
Des jeunes filles ferment le cortège. La rencontre de ces statues d'or pâle, dans cet éblouissement de soleil, est chaque fois pour nous une vision pleine de douceur et de trouble. Celles-ci n'ont pas appris au contact des étrangers les vaines pudeurs qui les empêcheraient de marcher à demi nues. Leurs bustes sont libres jusqu'aux hanches où une ceinture de perles bleues retient mollement leur courte draperie. Elles vont, animées et riantes. L'ombre de leurs cheveux qui bouffent est au-dessus de leurs veux de velours. L'ombre délicieuse
de leur gorge se répand sur leurs flancs aux lignes pures. La lumière se plaît à modeler les muscles assouplis de leurs épaules ; elle caresse les contours impeccables de leurs seins. Les colliers de perles bleues qui entourent leurs cous délicats, les cercles d'ivoire qui ornent leurs bras au-dessus du coude, les anneaux de cuivre, qui, aux poignets, font valoir la finesse des attaches, achèvent de leur donner l'apparence d'innocentes créations du désir paradisiaque, qui, les bras arrondis et la bouche en corolle, s'en vont dans la lumière, au-devant du baiser.
D'où viennent-ils, jeunes gens et jeunes filles, ces Gallas, si pareils à nous ? Ils nous semblent des cousins, un jour émigrés dans le Royaume du Soleil et devenus des demi -dieux à son service. Demain les savants étudieront la langue harmonieuse, qui chante sur leurs lèvres, comme le parler romain. Et, sans doute du côté de Ceylan, vers les rivages de l'Inde divine, ils retrouveront la place où les mères de ces jeunes déesses dormirent avec nos mères.
côte à côte, dans les mômes berceaux. Vin blanc des coteaux du Rhin, vin doré des plages méditerranéennes : au début des vendanges de l'homme, les deux ceps jaillirent du même pied.
J'arrête un vieux, encore tout droit, qui chante en tête du cortège :
— Veux-tu, mon bon père, nous vendre ces chevreaux? Mes hommes sont las de la viande de chasse. Volontiers, avec eux, nous mettrions la dent dans cette chair de lait...
Le vieux rit, et il secoue la tête :
— Cela ne se peut pas !
— Et pourquoi donc? Je te paierai bien. Tiens, voici de beaux thalers d'argent... des thalers à l'effigie de Ménélick et du Lion de Judas chargé de la bannière victorieuse... C'est bien la première fois que, au fond de ton Ouallaga, l'on voit une si rare merveille?
En effet, le vieil homme regarde la pièce avec quelque surprise : mais, tout de suite, il la rend, sans hésitation ni regret. Dans son pays, c'est la barre de sel, ou la poignée de coton,
qui sert de monnaie. Les ménagères l'échangent au marché pour une mesure de pois chiches ou une tranche de pastèque. L'or, que quelques-uns cherchent dans le sable des rivières, ne va qu'à payer l'impôt que l'on doit au lointain Négus.
Que sert ici l'argent ?
Ce n'est pas pour les vendre que ces Gallas ont longuement réservé à ces petits voraces le lait de plusieurs chèvres. Et, à cette heure, ils ne se dirigent vers aucun marché... Alors, où vont-ils?
Sur la gauche, le vieil homme indique un sommet de montagne ombragé d'arbres magnifiques. Cette cime domine encore le balcon du Gara-Sorté. C'est de ce côté-là que lui et les siens dirigent leur joie.
— 'Weuréga ! . . . Weuréga ! (Sacrifice! Sacrifice!)
Ces vases de lait que les jeunes filles portent à deux mains, leurs yeux sans inquiétude baissés sur la mousse précieuse, ces gourdes de tala que la fermentation nouvelle fait déli-
cieiises à la brûlure des gosiers, cette chair de crème, que le pâturage reverdissant, les mamelles alourdies, ont préparées, sont aujourd'hui quelque chose de plus noble que l'ornement d'un repas. Cette heureuse théorie de jeunes et de vieux sans-souci les porte, à travers les sentiers coupés de soleil et d'ombre, vers cette cime ombragée qui domine toutes les autres et laisse tomber dans le vide une cascade de perles.
Là, les Gallas de Maretchi déposeront leurs légers fardeaux. Les belles filles relèveront leurs paupières, que l'attention avait abaissées; les adolescents attacheront les quatre pieds des chevreaux avec une liane, pour les empêcher de s'enfuir, et toute la bande naïve se réjouira devant l'horizon.
Pris par des conquêtes successives entre le Coran et l'Évangile, ils ont réuni à leur cou les amulettes de l'islam et le « cordon » du chrétien. Ils sont demeurés païens. De la lointaine patrie dont ils n'ont pas gardé le souvenir, ils n'ont apporté nul dieu à figure d'homme ou
de bête. Ils n'ont pas même un nom pour désigner un objet de crainte surnaturelle, qui vous guette aux approches de la nuit et de la mort. Le pays édénique qu'ils habitent les a protégés contre les épouvantes vaines. Ils savent que, jamais, l'eau, la terre et le soleil ne leur manqueront, qu'il leur suffit de toucher à ce sol du bout d'une houe, pour que quatre récoltes, poussées en une seule année, récompensent le travailleur.
Alors, plusieurs fois l'an, le cœur enivré de gratitude, comme leurs pâturages débordent de sève, ils éprouvent le désir ingénu de porter l'hommage de leur joie à cette Bonté Immense qu'ils sentent autour d'eux vibrer dans la lumière. Ils n'ont point besoin d'un toit pour abriter leur plaisir. Ils souffriraient qu'à cette minute l'obstacle d'une muraille vînt s'interposer entre cette Bonté épandue et leur élan d'adoration. Habitants de la montagne, ils veulent escalader la montagne la plus haute, élargir, en s'élevant, le cercle de leur rêve.
On m'a dit que leur bonne volonté à faire
largesse cherchait où accrocher les témoignages de leur gratitude. Avec le beurre, avec le miel, élixirs de l'herbe et des fleurs, ils enduisent quelque vieux tronc d'arbre.
Ils disent :
— Que ces baumes te gardent en fécondité éternelle !
Puis, le sang des innocents chevreaux, égorgés sur l'herbe drue, rend à la terre, en fleur de vie, ses munificences de chaque jour.
Pourquoi une hypocrisie vaine abandonnerait-elle sa part de ces richesses ? Le Dieu que les Gallas prient entre le ciel et la terre n'a pas une bouche dévoratrice. Sa spiritualité est assez nourrie par l'odeur des viandes grillées, par la gaieté des danses qui se nouent autour des feux du sacrifice, surtout par les chansons qui rythment les pas langoureux, que module l'ivresse du tala, légère, mêlée à la griserie de l'air.
Tout à l'heure, au premier frisson du crépuscule, ils partiront. Sur la place de la fête, ils abandonneront les os et les dépouilles des
chevreaux sacrifiés. Ils ne pensent pas que le dieu viendra broyer ces tendres osselets dans sa mâchoire d'ombre; ils n'ont pas à redouter la colère du prêtre dont ils se passent. Ils laissent ces os en témoignage de leur journée heureuse, comme le sang et le tala que la terre a bus, comme le miel dont le vieux tronc s'est doré, comme les foulures qu'ont imprimées dans l'herbe grasse la danse de leurs pieds, les allongements amoureux de leurs corps.
Or, ce qu'ils sont venus adorer à cette place, les Gallas de Maretchi, c'est ce même Espace dont ce matin je contemplais la divinité en extase; c'est la ligne bleue qui, là-bas, où finit la précision des choses, fait à la terre et au paradis le même fond d'azur.
Chères statues d'or vivant, dont l'âme est toute joie, que le bonheur naïf conduit à la gratitude, jeunes filles et adolescents, enivrés des fécondités de la terre, qui, aux changements de saisons, gravissez la plus haute montagne afin de vous réjouir devant l'horizon, prenez-moi, je vous en prie, dans votre bande
230 CHASSES ET GENS d'ABYSSIME
heureuse. Comme vous, à certaines heures, j'ai besoin de monter sur les cimes pour contempler la Beauté de l'Étendue. J'adore avec vous la Bonté sans forme ni figure, qui sourit vaguement dans le rayonnement de l'Espace.
DANSES d'hommes
Un humoriste américain conte qu'un jour, à la suite d'un naufrage, deux nègres se trouvèrent perdus sur l'Atlantique. Le radeau qui les portait se disloquait de façon inquiétante. La crainte de la mort toute voisine tourna donc leurs pensées vers les choses éternelles. Ensemble, ils jugèrent qu'il fallait demander un secours en haut contre les périls d'en bas. Et l'un dit à l'autre :
— Que feraient des chrétiens à notre place?
Ils réfléchirent. Ils avaient été baptisés un peu sommairement. Ils ne savaient pas trop s'ils
étaient catholiques, quakers, méthodistes, etc. Ils comparèrent leurs souvenirs. Ils cherchèrent à se rappeler l'acte essentiel, commun à toutes les religions, qu'ils avaient vu pratiquer de la même manière, par toutes les sectes, quel que fût le nom de la maison de prière, église ou temple.
Soudain, l'un d'eux, subitement illuminé, dit à son camarade :
— Si nous faisions une quête?...
Ce samedi 13 avril, vigile de la Pâque abyssine, je m'éveille au fond du Ouallaga, entre le Nil Blanc et le Nil Bleu. Je viens de traverser d'immenses régions habitées par des Gallas païens, des fétichistes, des nègres cynocéphales, des musulmans conquis à l'Islamisme par des Derviches, puis par le Négus à la Croix. Il est permis de supposer que tant de religions différentes, successivement imposées à des vaincus par des vainqueurs éphémères, ont mis au cœur des gens du Ouallaga d'heureux principes de tolérance. C'est bien, en effet, ce qui est advenu. Ici, comme sur le
radeau des nègres perdus au cœur de l'Atlantique, le seul acte essentiel qui lie entre elles ces religions bariolées, c'est l'usage et le respect de la « quête ».
J'ai donc reçu ce matin la visite des prêtres de Nédjo, qui, coiffés de bonnets de coton, vêtus de percales à fleurs, venaient, en agitant des sonnettes, réclamer une aumône pour le rachat de nos péchés du carême. Du plus loin qu'ils m'ont aperçu, ils ont sauté à bas de leurs mules. Ils m'ont accablé de leurs révérences. J'ai cru qu'ils allaient avaler les douze thalers que je leur ai fait remettre pour le rachat de nos omissions. A quarante hommes que nous voilà dans le chemin, cela fait soixante-quinze centimes par tête. J'ai été généreux.
Les prêtres témoignent donc de leur satisfaction par un déluge de bénédictions. Leurs visages ne sont pas plus recueillis que leurs pantomimes. Ils m'apparaissent aussi tondeurs de laine, au nom de leur croix à deux branches, que le soldat routier au nom de son fusil Gras.
Ils portent aujourd'hui avec eux des gerbes de roseaux d'un vert tendre. Ils nous les donnent en échange de nos beaux thalers. Aussitôt, mes hommes, même les pires mécréants, se hâtent de s'en ceindre leurs tempes ; et ces pieuses bandelettes sont d'un effet étrange autour de certains fronts.
Ces agneaux d'occasion m'ont demandé toute licence pour se réjouir cette nuit. Donc, à l'heure où les feux s'allument, nous sommes subitement entourés de revenants que le diable ou le « tedj » tourmente. Évidemment, ces fantômes qui s'agitent devant ma tente ouverte ont passé un contrat avec le feu. Ils sont vêtus de cotonnades — vêtus n'est pas le mot — « drapés » de plis flottants. Ce feu est un tas de sarments qui flambent clair sur la terre — que l'on promène en torches de paille — en pluies d'étincelles. D'ordinaire il s'entend à mettre tout un pays en braise ; aujourd'hui il se fait un compagnon des danseurs. Il sent qu'ils ont perdu la tête. Il s'incline en sens contraire quand ils s'approchent. Il brode d'or et de
pourpre leurs haillons, si bien drapés, que, malgré leurs contorsions grotesques, leurs trépignements de bamboulas en délire, la vie antique ressuscite, ces suggestions de beauté qui partout accompagnent le mouvement sous les voiles.
On surprend, ici, un des vertiges de l'Orient. Je les connais, un par un, ces muletiers, ces soldats, ces chasseurs d'éléphants, ces boys. Cependant, j'ai là, devant moi, des couples qui dansent en vis-à-vis. Dans chaque couple il semble qu'il y ait une femme; — pas le lamentable travesti de chez nous, mais une créature de grâce, une aimée. La tête enveloppée mystérieusement, à la mode des petites danseuses de Tanagra, dans le voile qui coiffe la tête, masque le visage jusqu'au dessous des yeux, enveloppe le bras, campé sur la hanche.
Ainsi, une fois de plus, je retrouve ici ce mélange d'Orient et d'antique qui donne à ce peuple une si particulière saveur.
La toge n'est pas le burnous. Elle a été inventée par un peuple artiste qui voulait que
le vêtement fût un instrument d'expression au service de la passion et des pensées. Mais si ces chrétiens de Byzance ont encore autour de la tête le petit jonc noué comme une bandelette que les prêtres leur ont donné ce matin, ils n'ont trouvé nulle indication de joie dans leur tradition chrétienne. Elle leur a offert des possibilités d'affmement moral, dont ils sont fiers, d'instinct, et sans trop s'en servir. Elle ne leur a pas apporté un sourire. Alors, ces ennemis irréconcihables de l'Islam ont emprunté aux musulmans toutes leurs manifestations de joie. C'est le même rythme des instruments et des claquements de mains, les mêmes aigres youyous jetés en Tair comme des cris de milans par des voix de jeunes garçons ou de femmes, les mêmes phrases indéfiniment répétées :
— Ouala!... Oualajiuno.'...
... Les mêmes contorsions du ventre, les mêmes ondulations de la hanche, les mêmes détentes de reins qui nous déconcertent par leur provocation directe.
Comme ils sentent que tous ces cris, tous ces trépignements épileptiques vont leur faire perdre la tête, d'instinct ils se rangent avec ceux de leur pays. Les Abyssins d'un bord, les Gallas de l'autre. On est confondu pour le travail ; mais pour la joie, pour les banquets, sans doute pour la tristesse, on se reclasse.
Le boy de mon camarade de Soucy, qui est Issa, mon petit Sorké, qui est remonté du Ouallamo, ne se mêlent pas aux jeux. Ils sont assis au pied de la tente, en spectateurs. Le garçon de vingt ans qui est allé faire la guerre à Madagascar, l'enfant de douze ans qui a été capturé au bord du lac Rodolphe dans une razzia, ont sans doute, en face de cette joie des autres, le sentiment de leur commun exiL Et, si disparates, ils se rapprochent.
Nous sommes avertis que ces cris, ces danses, ces feux, dureront toute la nuit.
— Ouata !... Oualajumo!
Je ne veux pas songer à la quantité de tedj que chanteurs et danseurs absorberont d'ici
à l'aurore, à la migraine du lendemain, aux lenteurs du chargement, quand nous lèverons le camp. Pâques ne tombe qu'une fois par année et il faut que ces pauvres gens, si enfants sous leurs violences, sous leurs promptes colères de soldats et de chasseurs, fassent les frais de leur plaisir.
— Tous ne savez pas, monsieur, me disait l'un d'eux, tout à l'heure, avec l'accent de la conviction la plus profonde... Vous ne pouvez pas vous imaginer comme la fête est belle, ce soir, à Addis-Ababa !
Et celui qui tient ce propos, c'est mon interprête Balainé. Il a vu Nice, Paris, l'illumination de l'Opéra la nuit. Mais les feux de brousse de son pays, les danses rythmées par les mains qui claquent, font tort à nos splendeurs civilisées, dans son cerveau dont la cellule est restée abyssine.
Je me claquemure donc sous ma tente et attends vainement un sommeil que les danses et les chansons des autres mettent en fuite. Je me rappelle les visites de ma jeunesse aux
cabarets de voleurs et de gueux où j'aimais à conduire de belles dames en robe de bal.
Toujours j'assignais, comme opportune pour le départ, la minute où ces messieurs, après avoir chanté leur répertoire, et dansé les pas où ils excellent, commençaient à essayer des exercices de force. Je savais, d'expérience, que cette concurrence des amours -propres virils allait dégénérer en rixe et que les couteaux ne tarderaient pas à sortir. De même je m'attendais, pour notre relevaille de danses, à quelque querelle tapageuse. Cela n'a point manqué.
Ce matin, il y a eu dans le camp une vraie émeute contre Abdi, mon brigadier- chef. Il est le représentant de l'autorité. Il a l'œil vigilant et la main rude. C'est plus qu'il n'en faut pour que les fortes têtes de la troupe le considèrent comme un ennemi.
Tout à l'heure, il a donné l'ordre à mon boy Taclé de raccommoder un accroc que les serviteurs ont fait à la tente pendant l'orgie de la nuit.
Ce Taclé est un ancien élève des missions *
Je Tai trouvé sur la route sans une chemise sur le dos. Il parlait et écrivait un peu le français. Je l'ai donc attaché aux soins de mes habits, de mon tub et de mon couvert. Un instant j'avais songé à le ramener en France, mais je me suis aperçu qu'il était sournois et qu'il buvait. Les gens disaient :
— Taclé a quelque chagrin...
Et vraiment la demi -instruction, que les missionnaires donnent ici à des enfants ramassés sur les chemins, les déclasse plus qu'elle ne leur profite. Les camarades qui tiennent pour la religion nationale les considèrent un peu comme des renégats. Ils n'ont, d'autre part, aucune connaissance pratique qui les oriente vers un état, voire le plus simple de tous, la culture de la terre. Ils savent servir la messe; ils lisent le latin, ils ne vous regardent plus en face, et traînent dans des vies de hasard des façons hésitantes. Les éducateurs de ces enfants feront plus de tort que de bien à leur discipline, tant que, par une éducation pratique, ils n'assureront point une
existence exceptionnellement honorable à leurs néophytes.
Sur son instante prière, j'avais laissé à Taclé, autour des reins, mon revolver que je ne porte plus depuis que nous sommes sortis des pays Issa, Garayou, Aroussi, et autres banlieues du désert. Au milieu de tous ces soldats, Taclé souffrait dans son amour-propre de marcher sans arme. Le revolver du maître lui était une occasion de se pavaner. Malheureusement, rivresse du tedj aidant, il s'est redressé plus que de raison. Au lieu d'aller tout simplement chercher une aiguille et de réparer l'accroc dont il était l'auteur, il a traité mon brave Abdi de « fds de pourri ». Puis, prévoyant que quelque coup solidement administré allait le renvoyer dans le rang, il a tiré le revolver de sa gaine, et il a mis le brigadier- chef en joue.
On s'est jeté sur Taclé à temps pour faire dévier la balle, mais une mêlée furieuse a suivi cette folie. Les mécontents, les gens « qui mangeaient avec Taclé » ont pris fait et cause
pour lui. On menaçait de s'entre-tuer avec des hurlements de sauvages au poteau de guerre quand, précipitamment, je suis sorti de ma tente pour remettre l'ordre.
La séance a duré une bonne heure. Tous ces gens ivres et furieux m'entouraient, parlaient à la fois. Ils vidaient sur Abdi, sur Taclé, ou sur l'un et l'autre, des sacs de péchés et de reproches accumulés.
J'ai réussi à faire ficeler les uns et à conseiller aux autres d'attendre le lendemain pour m'expliquer l'affaire plus posément.
Mais il a fallu relier sur l'heure le châtiment de Taclé...
Je le regrette.
Il s'était coupé le doigt en aiguisant mon couteau de chasse. Longuement, je l'avais soigné, guéri. Et, comme l'immortel Perrichon, je m'étais attaché à lui, malgré sa sournoiserie, à cause de mes pansements.
DJIRATA
Au moment de monter en selle, Balainé, mon « boy » interprète, m'avait demandé avec quelque mystère l'autorisation de s'attarder.
— Tu as des affaires de cœur à Nedjo ?
— Non, monsieur, je voudrais causer un peu avec le Bambaras.
Je savais que notre interprète avait emporté d'Addis-Ababa une charge d'argent pour acheter de la poudre d'or. Je m'imaginai qu'il s'agissait de quelque spéculation dont les jeux du bimétallisme seraient la base.
Mais, le soir, mon secrétaire me dit :
— Devinez quel marché Balainé a passé avec le Bambaras?... Il a échangé son fusil Gras contre un petit Ghingallah. Voulez- vous le voir? Il marche, là-bas, en tête des muletiers, derrière votre cheval bai...
Je me levai sur mes étriers, mais je ne réussis à apercevoir qu'un chapeau de paille qui avait l'air de glisser à la surface du chemin.
— Quel âge a-t-il, ce marmot?
— A vue de nez le Bambaras lui donne six ans... Il en a cinq bien juste...
— Et ce bonnet de police dont ils l'ont affublé, où l'a-t-on découvert ?
— Vous ne le reconnaissez pas? C'est l'ancien chapeau de Balainé.
J'ai connu ce couvre-chef avec des bords larges comme des ailes de « panama » . Il les aura perdues dans la descente du Nil. En Afrique, les objets se transforment indéfiniment comme dans les Métamorphoses d'Ovide.
... A l'étape, j'ai vu ce qu'il y avait sous ce débris de chapeau de paille.
Le jeune Ghingallah était assis à l'ombre
d'une tente d'aboudgidide. Entre les genoux, il avait une boîte de conserve passée à l'état d'ustensile de ménage. Il y plongeait ses mains, énormes au bout de ses deux petits bras grêles.
Sa posture, son sérieux, ses coups d'œil rapides, une seconde inquiets, du côté des fâcheux qui approchent de sa nourriture, la hâte effrayante de sa gloutonnerie, les étranglements de son cou, les sursauts de son ventre, tout cela était si comique que les hommes faisaient cercle pour s'esclaffer. J'ai ri avec eux, comme les badauds du Jardin des Plantes, quand ils assistent au repas du chimpanzé.
C'est après seulement, que m'est monté aux lèvres un : « pauvre petit ! » qui, de ce marmot chingallah au plus distingué d'entre les cerveaux de civilisés, embrasse peut-être toute l'espèce humaine.
J'ai mal distingué ce jour-là le visage de notre enfant de troupe. Les jeunes gens qui vont tout nus sous le soleil n'ont pas de poches pour y loger des mouchoirs. Avec les rhumes
de cerveau qui font couler leurs nez, à deux narines, et les mouches qu'ils ne prennent point la peine de chasser de leurs visages, les jeunes Chingallahs se fabriquent un masque sous lequel ils passent anonymement leur enfance.
Je dis donc à Balainé :
— Je ne défends pas que tu emmènes ce marmouset, mais il faudra que tu le tiennes propre. Quand il aura fini de manger, passe-le à la lessive...
— Mais je ne vais pas seulement le laver, monsieur!... Je vais l'habiller.
Je connaissais assez exactement la garde-robe de mon interprète. Je me demandais donc avec une nuance de curiosité de quelle nippe il pourrait bien affubler son négrillon. Le jeune Chingallah parut, en effet, le lendemain, vêtu d'un tricot de bicycliste, qui, à sa belle époque, avait été noir à bandes roses. Quelque touriste avait dû s'en défaire à Djibouti contre une lance d'issa. D'épaules en épaules, il en était arrivé, au fond du Ouallaga, à vêtir pour la
première fois la nudité d'un jeune Beni-Changoul, qui le portait jusque sur ses talons comme un surplis.
Je n'ai pas dit que le jersey flottait par devant en plis de drapeau ; il bombait, au contraire, il se tendait de la façon la plus comique sur le ventre que le négrillon portait maintenant devant soi, renversé en arrière, pour faire équilibre, tout à fait comme une dame dans son neuvième mois.
— Mais on va lui donner le « carreau » , à cet enfant ! Il faut l'empêcher de manger.
— Ce sont les hommes, monsieur, qui s'amusent à le gaver. Et lui, tout le premier, se jette sur la nourriture comme un petit chacal. Hier soir, quand on a tué le mouton, il ramassait les morceaux de graisse que le couteau faisait voler et il les avalait tout crus.
Lorsque le jeune Ghingallah ne mange pas, il marche. Il marche des neuf heures de suite, du torrent à la montagne, au pas long des mulets et de leurs conducteurs, sous ce terrible soleil d'Afrique, qui met les cerveaux en
ébullition, les corps en eau et les pierres en poudre.
Souvent, sur le chemin, nous rattrapons nos porteurs. Ils se sont laissé tomber au bord de la jungle; ils nous re^jardent passer avec des faces mornes. Ou bien c'est quelque mulet que la montée rebute à la longue, et qui, sous un orage de coups, se roule avec sa charge.
Le petit Chingallah ne s'assoit pas ; il ne se couche pas, il marche.
Il marche comme un homme, avec un bâton d'alpiniste à la main. Quand il a perdu trop de terrain, il court... Parfois, un de nous, à la fm pris de pitié, l'enlève, une seconde, sur sa selle. Alors, tout de suite, l'enfant s'endort. Mais il faut remettre les bêtes au trot, escalader le sommet de cette montagne et vérifier, de là-haut, un pan de la carte. On réveille le négrillon, on le débarque sur le chemin. Il n'avait pas dit « merci » quand on l'avait enlevé de terre; il ne se plaint pas davantage quand on le replante sur ses pieds. Heureuses ou lamentables, il est d'avance résigné aux choses
qui arrivent. Il recommence à marcher entre deux bêtes de charge. Il allonge, tant qu'il a d'haleine, ses enjambées de Tom Pouce.
Je voulais savoir s'il n'était qu'une mâchoire montée sur deux jambes, ou si quelque parole articulée sortait tout de même de sa bouche. J'ai dit à Balainé de me l'amener, et, par son intermédiaire, nous avons causé. La lèvre inférieure du jeune Ghingallah dépasse tout son visage, voire les ailes primitives de son nez, certes moins saillant que les deux pommettes. Mais les yeux sombres, noyés dans un blanc mêlé de jus de pruneau, ont de la flamme. Le front très élevé est coiffé de cheveux ras, plantés par touffes. Celui-ci est un type pur de sa race.
Il tend ses deux mains à la fois pour recevoir les vieilles noix que je lui présente. Il les grignote avec un bruit redoutable de ses dents éblouissantes, plantées dans des gencives roses.
Il parle. Il a un nom,
— Tu dis?
— Djirata.
Balainé répète deux ou trois fois ce nom de païen et il éclate de rire.
— Si vous saviez, monsieur, ce que cela veut dire! Djirata, dans la langue des Ghingallahs, cela signifie : « Yas-tu vivre ? » Pourquoi tes parents t'ont-ils appelé de ce nom-là, Djirata?
Le petit Ghingallah ne parle pas seulement ; il se souvient. Il a un passé. Il a raconté à Balainé une histoire qui doit être bien divertissante, si j'en juge par la large découverte des dents d'ivoire et des gencives couleur de rose.
— Voilà, monsieur. Ce petit avait deux frères et une sœur, qui sont morts avant sa naissance. Alors, quand il est venu au monde, son père lui a dit : «Et toi, vas-tu vivre?» Ça lui a fait un nom.
— Comment s'appelait ton père, Djirata?
— Les gens l'appelaient Billati.
— Et ta mère ?
— Ouaritou.
— Veux-tu retourner avec eux?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu'on me donne bien à manger ici.
— Est-ce que tes parents t'ont vendu?
— Quelqu'un m'a pris dans la hutte.
— Où était ton père ?
— Il était allé laver de l'or,
— Et ta mère ?
— Elle était partie.
— Tu sais à qui on t'a donné ?
— Au Fitéorari Amanti... On m'a apporté avec le dourgo.
Vous vo3^ez la scène d'ici. Le bon Fitéorari Amanti était allé chasser l'éléphant dans le pays de Ouombera. Il rentrait, radieux de ses succès, chargé de vingt-cinq paires de défenses. Il aurait voulu dîner comme un victorieux. Mais ces gueux de Chingallahs ne savent pas préparer un dourgo. Ils n'ont ni tedj, ni talla à verser dans les gobelets de corne. Leur moutons n'ont pas de graisse sur le dos. Leurs poules ne pondent pas. Alors le Fitéorari s'est fâché devant la médiocrité de la dîme que lui présentaient ses serfs noirs. Il a parlé de faire attacher le chef du pays. Il avait assez de sol-
2o2 CHASSES ET GE.NS D\\BYSSlNiË
dats à sa suite pour rendre cette colère redoutable. On ne savait comment l'apaiser; quelqu'un est entré dans une hutte, on a trouvé Djirata qui suçait son pouce ; on l'a apporté au maître pour apaiser son courroux, comme un chevreau de sacrifice.
— Mais ce n'est pas le Fitéorari Amanti qui t'a adjugé cet enfant, Balainé...
— Non, monsieur, le Fitéorari l'a changé avec le Bambaras, contre une selle de mulet...
— Et toi tu l'as payé avec ton fusil Gras ? Balainé baisse les yeux, car ces choses-là ne
devraient point se faire sans permission.
— Vous me donnez, monsieur, à porter une de vos carabines. Cela me faisait deux fusils sur mon cheval.
Balainé tient, d'ailleurs, à me démontrer que le jeune Chingallah est enchanté de sa destinée nouvelle.
— Qu'est-ce que tu aimes mieux, Djirata? Les rats que tu mangeais chez ta mère ou la galette de machella?
Djirata préfère les galettes de machella, et la
graisse de mouton cru, il n'y a pas de doutes. Son palais s'est éduqué avant son cœur. Il fait la moue à la pensée que les gens de Ouombera se nourrissent, en effet, avec des rats séchés au soleil.
Je le regarde s'éloigner sur ce mépris lippu qui indéfiniment allonge le bas de son visage, et qui, dans son dessin inesthétique a cependant toute la valeur d'un hommage rendu par la Barbarie à la Civilisation.
Eh bien ! c'est entendu, pauvre petit Djirata, tu seras un homme civilisé. Tu ne marcheras plus tout nu sous le brûlant soleil d'Afrique. Un moine abyssin te versera sur la tête son eau sacrée. Ton maître te donnera presque tous les jours de la farine de machella à manger et, tous les ans, le jour de Pâques, une chamma neuve pour te vêtir. Mais qu'est-ce que tu deviendras au milieu de toutes ces délices ? Un bon Ghingallah qui travaillera comme un mulet, portera de l'eau et du café sur sa tête? Un mauvais Ghingallah qui volera son maître et à qui l'on coupera le pied sur le marché ?
2o4 CHASSES ET GENS d'aBYSSIXIE
Finiras-tu dans le paradis du moine abyssin ou retourneras-tu manger des rats sur le marais avec les Chingallahs qui égorgent les chercheurs d'or?
Je comprends l'étonnement de Billati, ton père, le jour où, en te voyant surgir des entrailles maternelles, il s'est écrié : « Vas-tu vivre? » Mais, puisque l'état civil chingallah permet à un parrain toutes les fantaisies, à sa place je t'aurais nonimé, moi : « Pourquoi estu né ? »