LE BUFFLE
La bête légendaire dont mes soldats abyssins causent entre eux, le soir, assis autour des grands feux, ce n'est pas le lion, c'est le buffle.
— Le lion, m'a dit cent fois Abdi, il ne t'attaquera jamais situ ne le provoques point... Mais le buffle ! C'est lui qui charge l'homme. Il se cache derrière un buisson, un tas de pierres, dans la simbalette... Il se lève à quatre pas du chasseur. Il est si effrayant, si brusque, que beaucoup d'Abyssins ont été tués par lui, sans seulement avoir eu le temps de se mettre en défense. Ils n'y avaient pas songé! Ils
avaient rentré leurs têtes entre leurs épaules, comme si, du haut d'une montagne, un quartier de roc roulait sur eux.
Je sais que Fimmense forêt de Handeck, entre les rivières Didessa et Angueur, est une des dernières retraites de ces animaux dont la rencontre se fait rare. A ma première traversée du pays, je n'ai pas pu me donner le loisir d'une station de chasse dans cette admirable réserve de bêtes sauvages. Mais, maintenant, nous sommes sur le chemin du retour. Nous avons heureusement touché le but de notre voyage ; on se sent des droits à quelques heures de divertissement.
Cette forêt de Handeck a été défendue contre les empiétements des paysans gallas par le chef du pays, le dedjaz Ghébregzyer. Il a voulu en faire un parc immense à éléphants. Ces formidables bêtes, repoussées par le progrès des cultures, s'enfuyaient toutes vers les marais du Dabous. Il devenait difficile de les y atteindre aux saisons de battues, quand le dedjaz mobilise une petite armée pour aller chasser Tivoire.
Alors le gouverneur du Ouallaga a interdit SOUS peine de mort d'allumer ces incendies, qui, un peu partout, ont rongé les forêts, chassé la bête fauve, préparé la route aux charrues.
Ces terres que nous foulons sont des alluvions glissées le long des flancs abrupts du Gara-Maretchi. C'est un sol d'une fécondité sans limite. La jungle y atteint des tailles d'arbres, les bambous y ont la grosseur de canons de montagne. Dans l'herbe d'or où nos montures enfoncent, tantôt jusqu'au paturon, tantôt jusqu'au jarret, des fleurs, de formes et de colorations inconnues, se dressent sur des hampes. Et la lumière même où nous sommes baignés, pleut en rayons d'or vert, à travers la souple cotte de mailles du plafond de feuilles.
Sur ce tapis humide les traces des habitants de la foret sont écrites en profondes foulures. Nos gens les nomment, même lorsque la terre est invisible, lorsque les pas, à nos yeux, sans dessin précis, sont seulement révélés par des écrasements d'herbes.
2o8 CHASSES ET GENS D ABYSSINIE
J'ai pu cependant m'assurer par moi-même que le buffle est abondant dans la région. Au passage des torrents la boue a moulé des empreintes que j'ai appris à lire. Ce n'est pas la fourche écrasée de nos bœufs et de nos taureaux domestiques. Ce sont des sabots taillés pour « prendre », aussi différents du pied de vache que la mule d'une danseuse espagnole est distincte de la chaussure d'une pauvresse anglaise.
J'ai laissé sur ma droite le gué où les laveurs d'or qui redescendent de Maretchi ont coutume de franchir la Didessa. Pour belliqueux que soit le buffle, il n'est pas un coupeur de route. Il aime lui aussi la solitude. Si, à la première vue, il se jette sur l'homme, c'est qu'il veut défendre la tranquillité de son sommeil et de sa pâture. Or, tel quel, le gué de Maretchi est la plus grande voie de communication entre Lekamti, la capitale du dedjaz Ghébregzyer, et les territoires du Ouallaga. Le buffle a dû s'éloigner à droite et à gauche de cette passe. J'ai décidé de le rechercher vers le Nord.
On ne peut pas dire que cette fantaisie ait été accueillie avec enthousiasme par ma troupe. Certainement on serait enchanté de rencontrer un buffle et de rentrer glorieusement à Lekamti avec le trophée de ses cornes. Mais dans ces parages, inconnus de tous, où je m'aventure à la boussole, il n'y a plus de chance de rencontrer ni paysans, ni villages. Le droit de réquisition que le Négus m'a accordé ne servira de rien ces jours-ci. Au lieu d'hydromel, on boira l'eau de la Didessa; et, d'autre part, cette nuit, il faudra se garder sans défaillance, car ce n'est pas seulement la bête féroce qui pullule sur le marais, ce sont les nègres chankalles, qui, ces jours-ci, ont coupé deux pauvres gens en morceaux, à un quart d'heure de nos tentes.
Dans ces occasions de méchante humeur, j'ai pris l'habitude de prendre un peu les devants. Des gens qui savent qu'on ne les regarde point détendent, petit à petit, leurs mines renfrognées. Mais il semble qu'aujourd'hui la bouderie s'accroisse à chaque pas. Évidemment le marais est tirant, les mulets
s'enlizent, les charges se déplacent et la défense de chanter sur le terrain de chasse ces mélopées qui balancent la marche, soutiennent l'entrain d'une troupe, laisse chacun en face de sa grognonerie.
Déjà deux fois Abdi s'est approché. Il dit que nous ne trouverons pas un second gué pour franchir le fleuve et qu'il faudra recouvrir demain tous les pas que nous alignons l'un devant l'autre. Je m'obstine. Je déclare que je vais me rapprocher de la rivière et que sûrement, avant le soir, nous trouverons quelque chapelet d'îlots qui nous permettra de franchir le fleuve sans mettre nos montures à la nage.
Ces rives de la Didessa sont protégées contre la vue par un inextricable fourré. Les arbres s'élancent ici à des altitudes de montagnettes. Les pieds dans l'eau, la tète dans le feu, ils semblent monter à la conquête des nuages. Et bien entendu les lianes les attachent les uns aux autres, comme les agrès d'une mâture. C'est l'ombre et c'est le piège.
Depuis des heures, je cherche dans celte muraille une petite brèche qui me donne raison, qui trahisse le passage de l'homme ou des animaux à travers cette citadelle de vie végétale. Il n'est pas possible que les Ghankallas ou les éléphants n'aient pas découvert, pour traverser le fleuve, une autre passe moins fréquentée que légué deMaretchi. Et justement voici que mon cheval est entré dans une sorte de sentier qui pique droit vers la rivière. A mesure que j'avance, le tunnel de verdure où nous sommes engagés se resserre ; le plafond descend; la lumière baisse. Cheval et cavalier nous avançons presque dans les ténèbres; le fleuve est derrière ce rideau d'arbres. Je l'entends qui coule : un grand bruit infini d'eaux rompues sur des pierres, la voix de la marée, mais plus monotone, uniformément tendue, sans ces à-coups, ces respirations de la vague qui s'écroule et puis se relève. Je me laisse envelopper par ce grand bruit berceur. Je ne pense plus à la Didessa, au gué, au buffle, je ne surveille même plus Ato, mon vaillant petit
cheval qui avance, comme il veut, les rênes sur l'encolure. L'évocation de la mer m'a détourné vers des souvenirs d'autrefois ; j'ai quitté le sentier de chasse, et l'heure et la terre d'Afrique...
— Ho î . . . Ho !.. . Hola ! . . . Qu'est-ce qui te prend, Ato?
Je l'ai su plus tard, mais à l'instant même je n'ai pas eu le temps de me reconnaître. Je me suis contenté de « sentir ». De sentir que le cheval se lève entre mes genoux, qu'il essaie un tête-à-queue et qu'avant d'avoir réussi il est avec moi jeté de côté par quelque poussée formidable, obscure dans les ténèbres. Cela est si prompt que je ne distingue rien. La berge est-elle venue à manquer sous nos pieds ? Il semble plutôt qu'elle s'est soulevée comme dans un tremblement de terre pour culbuter les insolents qui venaient troubler son repos.
Un buisson tout plein d'épines n'est pas un lit si moelleux qu'on s'y attarde à conjecturer, même étourdi par la chute. Ato est de mon aviSi Deux ou trois efforts, deux ou trois
rechutes sur ma cuisse, heureusement protégée par les sacoches du paquetage, l'ont remis debout. Je m'empare de sa bride qui traîne. Tant bien que mal je remonte en selle, et malgré sa mauvaise volonté je l'oblige à sortir de cette chambre noire.
Au dehors, dans la clairière, le spectacle est émouvant.
Fiché sur ses quatre pieds, un buffle de bonne taille considère, avant de la charger, ma troupe effarée. Trois ou quatre mulets, épouvantés de cette apparition, ruent par quarantecinq degrés et se débarrassent de leurs bâts. De ce fait, deux hommes sont par terre. Les autres s'efforcent de mettre un tronc d'arbre entre la charge du buffle et leur surprise.
Soudain, le buffle baisse la tête. En même temps, il gratte la terre avec un de ses sabots. Il pousse ce petit beuglement étranglé que connaissent les amateurs de « courses ». Un cri s'élève :
— Abdi I... Il va charger !... Tire!... Un coup de feu répond. Comme s'il obéissait
à un ordre, le buffle tombe sur les genoux. Il est touché à six mètres, au défaut de l'épaule, par une balle de fusil Gras. Nous attendons son écroulement. Il se relève^
Je Tapergois de trois quarts avec mon brigadier chef debout à quelques pas de lui ; le reste de la troupe en débandade, par derrière. Je ne peux tirer sans risquer d'atteindre à travers le buffle ceux qui sont là. D'ailleurs, Ato refuse d'avancer; il se défend entre mes genoux. Vivement, je mets pied à terre. Le buffle fait un mouvement. La crosse du fusil est dans mon épaule. Inutile. Voilà l'ennemi qui s'écroule. Une petite convulsion l'agite à terre. C'est le couteau qu'il faut maintenant dans sa nuque. A fond! Il se détend. Il est en paix...
... Une heure plus tard, quand déjà la belle peau sombre traînait par terre, écorchée, humide, comme un peignoir -éponge laissé sur le carreau de la salle de bains, je suis rentré dans ce tunnel de verdure, que j'avais pris pour le sentier d'un gué.
Là, le buffle avait sa bauge, adossée au fleuve, protégée contre les intrus par l'ombre et par les épines. Je l'avais surpris, sans cloute, sur la fin de son ruminement, au début de son sommeil. Il n'avait pas entendu le bruit des sabots du cheval étouffé par l'herbe. Il avait eu aussi peur qu'Ato, lorsque, dans les demiténèbres, il avait aperçu, au-dessus de soi, cette forme inconnue : un homme sur un cheval. Pour notre bonheur, il dut nous culbuter en se levant, d'une poussée de flanc ou d'épaule. Il ne voulait pas engager la lutte dans cette tanière. Il était sorti pour prendre du champ.
A cette heure, ses cornes admirables sont suspendues dans ma salle à manger, au-dessus de la porte. Un homme les soulève à peine. Trapues, farouches, elles conjurent le mauvais sort. Une petite plaque de cuivre fixe à jamais pour moi le souvenir de cette rencontre :
« Forêt de Handeck, 24 avril 1901. »