‹ Chasses et gens d'AbyssinieChapitre 18 sur 21 · LE LAVEUR D OR · texte numérisé non relu

LE LAVEUR D OR

Depuis le matin, il y avait de nouveau, dans le marais de Handeck, des traces de vie. Des buffles avaient imprimé le trèfle de leurs sabots, au passage des gués, dans la boue gluante. De larges foulures dans l'herbe disaient que les hippopotames, à cette heure cachés au fond de la rivière, étaient venus, pendant la nuit, paître sous les arbres. Une harde d'éléphants, en fuite vers le Dabous, avait, comme une trombe, tout ravagé sur son passage.

Balainé qui, un instant, s'était éloigné sur le flanc de la caravane, pour suivre une anti-

lope blessée, prétendait avoir relevé sur le sable d'une fourmilière les empreintes impériales de « celui qu'on ne nomme pas ».

Nous descendions les pentes du mont Tchoki, à la recherche du carrefour inconnu où, disaient les chasseurs d'éléphants, le Nil Bleu et la Didessa se rencontrent. Du pays Galla à ce marais, la chute est d'environ deux mille mètres. J'avais dû laisser sur les hauteurs le gros de ma troupe, les bagages, toutes les bêtes blessées, tous les hommes fiévreux, toutes les bonnes volontés hésitantes.

Quand j'avais demandé à Abdi, le brigadier chef, s'il s'engageait à me descendre sur le marais quelques caisses de cartouches, il avait répondu :

— Sur quoi voulez-vous que je les charge?

— Mais le chef du pays m'a promis des mulets en bon état!

— Demandez-lui des aigles.

Les aigles étant d'un recrutement difficile, chacun avait garni et serré sur ses hanches une cartouchière à deux rangs. On avait mis

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sur les mulets seulement ma tente, des effets de campement, de la farine d'orge et quelques conserves.

— Pour vous défendre contre les bêtes, avait déclaré Abdi avec simplicité, vous êtes assez fort. Contre les hommes, c'est une autre affaire. Si les Béni-Changouls veulent vous empêcher de passer, vous ne passerez pas. Si, au retour, ils veulent vous empêcher de revenir, vous ne reviendrez pas. Nous irions tous derrière vous, avec les fusils et les caisses de cartouches, que cela ne changerait rien à l'affaire. Les Béni-Changouls n'ont que des lances, mais ils en ont tant ! Et ils s'en servent si bien ! Inutile de surcharger vos mulets pour le plaisir.

De loin en loin, dans les replis des petits cours d'eau qui descendent à la Didessa, nous rencontrions des huttes de chasseurs, en ruines. Afin de ne pas dormir sur le marais pestilentiel, les Gallas abattent à la hâte quelques bambous gros comme des poteaux de télégraphe. A un ou deux mètres du sol ils élèvent,

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comme sur pilotis, un petit plancher. Il leur sert de couchette. Des feuillages forment la toiture, meublent trois côtés de l'alcôve. Quand on part, on laisse ces abris debout, derrière soi, pour que d'autres en profitent. La forêt vierge les cerne, les lianes les escaladent, et cela fait des logettes étranges à rencontrer ainsi, dans la solitude.

Je chevauchais un peu en avant de ma troupe, suivi de Balainé, car le bruit que fait une caravane en marche effraye les plus formidables gibiers, et il faut respecter le silence si l'on veut accroître les chances de placer une balle heureuse.

Nous venions de nous engager tous les deux dans un de ces tunnels de verdure qui, au passage de torrents, promettent vaguement un gué. En plein midi, il y faisait noir. Les jeux éblouis de la clarté extérieure et tout préoccupé des glissades de mon cheval sur les pierres roulantes, je ne regardais guère à droite ni à gauche.

Soudain, à voix basse, Balainé me nomma :

— Monsieur...

Il s'était avancé entre moi et la chose inconnue. De sa main droite, il abaissait le canon de mon winchester, que, d'instinct, j'avais relevé.

Deux hommes étaient là, debout, deux Gallas, appuyés sur leurs lances, immobiles comme des arbres. J'avais passé devant eux, près à les frôler, sans les voir.

Nous échangeâmes le salut :

— GaribouUé, (Portez-vous bien.) Ils répondirent :

— Gariboultani.

Forme de pluriel qui marque le respect.

Alors, on s'aborda.

Ils dirent qu'ils avaient chassé l'éléphant dans le D;djous avec les soldats du Dedjaz- Ghébregzhier. Ils étaient nus jusqu'à la ceinture, purs de formes, et dorés comme des bronzes de patine claire. Ils allaient au Pays de Limou, à six jours de marche, pour une affaire pressante. Ils demandèrent s'ils pourraient se joindre à ma caravane tant que nos routes seraient communes.

— Car, dit l'aîné, nous ne marchons, mon frèie et moi, que la nuit. Ces Béni-Changouls sont des ennemis mortels pour ceux de notre race. Tous leur ferez peur parce qu'ici, sur le marais, ils n'ont jamais vu un blanc, et parce qu'ils seront effrayés de vos fusils.

Nous voyageâmes trois jours de compagnie. Ils étaient fort discrets et s'écartaient de mes hommes, à l'heure des repas, pour manger quelques bribes de galette. Mais, dès le premier soir, Balainé me dit qu'ils avaient menti quand ils s'étaient donné pour des chasseurs d'éléphants. Ils s'étaient trouvés, autour du feu de veillée, avec des hommes de l'escorte qui portaient à l'oreille la boucle d'or, pour avoir tué, en combat singulier, la bête monstrueuse. Ces chasseurs experts les avaient pressés de questions. Ils n'avaient su que répondre. Ils ne venaient pas davantage du Dabous. Un seul point était sincère dans leur récit : l'inquiétude que leur causaient les Béni-Changouls.

Je me contentai d'ordonner qu'on eût l'œil

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sur eux, dans le cas où nous aurions eu affaire à des voleurs, qui se seraient sauvés de nuit, emportant une couverture, une pièce de harnachement, une mule ou un fusil.

Ils nous quittèrent sans nous avoir donné nul embarras, mais Fangoisse au cœur. En effet, toute la dernière nuit, les sentinelles avaient veillé sur le qui-vive. Avec ce flair de limiers qu'ils ont, au soleil comme dans les ténèbres, mes Abyssins avaient senti que l'on rôdait autour du camp. La tranquillité des chevaux et des mulets, entravés au milieu des quatre feux, indiquait suffisamment que ce n'était pas de la bête, mais de l'homme qui rampait dans l'ombre. Une fois, on vint me réveiller, et je me levai, à la hâte, craignant une alerte; mais ce fut vainement que, pendant plus d'une heure, je prêtai l'oreille, scrutai l'obscurité d'une nuit sans lune. Je n'entendais rien que le silence et les bruits ordinaires de la forêt vierge.

... Une semaine plus tard, je rentrais à Lékamti, la capitale du Dedjaz-Ghébregzhier,

avec la satisfaction d'avoir atteint mon but, et traversé le marais sans y laisser personne. Ces rentrées dans les villes, au milieu des soldats en fête, ont toujours un caractère pompeux. Les autorités de l'endroit se portent à votre rencontre, et aussi les oisifs, qui, entre le Nil Bleu et le Nil Blanc, sont aussi nombreux qu'ailleurs.

Comme je descendais de cheval, heureux d'entrer dans l'enceinte du gouverneur pour y boire une corne d'hydromel bien frais, quelqu'un me coupa la route.

Je crus que c'était un mendiant lépreux, et j'allais l'écarter avec le manche de mon fouet, quand l'homme poussa un gémissement, auquel mes soldats répondirent par un cri d'horreur.

— C'est leGalla!

— Quel Galla?

— Un des deux hommes que vous avez rencontrés sur le marais.

Je ne l'avais pas reconnu.

— E t qui donc t'a mis dans cet état-là, mon Dieu?

Il éleva sa figure, pour attester le ciel. Et il gémit :

— Eux... Eux!... Les Béni-Changouls.

— Et ton frère?

— Mort!... Ils l'ont tué! Ils l'ont coupé en morceaux... Ils ont jeté sa tète dans un trou.

— Et tu ne l'as pas défendu ?

— Ils m'ont frappé le premier, mais j*ai fait le mort... Je suis resté couché par terre... sans bouger... Alors, ils ont couru après mon frère qui se sauvait... Voyez comme ils m'ont blessé!... Ayez pitié de moi, ou, moi aussi, je vais mourir!

Une voix s'éleva derrière lui qui dit, comme un écho :

— Ayez pitié de lui.

Je tournai un peu la tête et je vis une jeune femme dans la trentaine, infiniment belle, touchante et triste. Elle était habillée cpmme les veuves. Elle avait soutenu le blessé, elle l'avait aidé à s'approcher de nous.

Le Galla prononça :

— C'est notre sœur... Nous ne sommes pas

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des chasseurs d'éléphants... Nous sommes des laveurs d'or. . . Nous traversions le marais pour aller porter à Limou les grains d'or que nous avions recueillis dans les rivières duOuallaga... Car l'or se vend mieux à Limou que dans ce pays-ci... Et il nous faut soutenir notre sœur qui est veuve avec ses deux enfants... Nous n'avons pas dit que nous avions de l'or sur nous, parce que nous ne vous connaissions pas et parce que vos hommes auraient pu nous dépouiller... Mais, maintenant, les Béni-Ghangouls ont écartelé mon frère, et si vous n'avez pas pitié de moi, je vais mourir !...

La nuit tombait, et je ne pouvais songer à le soigner dans l'obscurité. Je lui donnai, ainsi qu'à sa sœur, rendez-vous pour le lendemain.

Gomme je manquais de charpie, j'allai acheter, sur le marché de Lékamti, de petits fuseaux de coton filé. Des hommes les apportaient de fort loin, fièrement piqués sur leurs poings comme des faucons. Je les fis longuement bouillir dans la dernière casserole à peu

près émaillée qui nous restait. Puis on en fabriqua une provision de longues mèches, que nous trempâmes dans le sublimé. Tout était prêt quand, à l'heure que j'avais fixée, le blessé se présenta, appuyé sur sa sœur et sur un long bâton.

J'en ai vu, dans ces chemins d'Afrique, des plaies hideuses d'hommes et de bêtes : rien de pareil à ce qu'il me montra. Un premier coup de lance l'avait atteint par derrière, à la tête, et jeté sur la face. Alors, les Béni-Changouls s'étaient amusés à le frapper. Il avait toute la musculature du dos à découvert, creusée de déchirures profondes. Des coups de couteau lui avaient haché les biceps, les bras. Et tout cela n'était qu'un tas immonde de purulence, de sanies, délayées avec la terre, sur laquelle il s'était traîné, à plat ventre, pendant trois jours, — avec le beurre dont un pieux Samaritain l'avait enduit.

Les mouches volaient autour de lui par essaims. Il me dit qu'elles ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit. J'en étais aveuglé. Dans

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les sillons que les lances atroces des Béni- Changouls avaient creusés dans la chair de son dos, mes longues mèches s'enfonçaient, se superposaient. Maintenant, ses cheveux étaient décollés. Ses plaies, propres, n'avaient plus le contact avec l'air. 11 avait tout enduré sans un soupir. Je dis à la sœur :

— Vous voyez cette casserole? Je vous la donne. Vous y mettrez de l'eau bien propre, avec neuf tisons rouges dessous. Vous attendrez que cette eau chante. Alors, vous répéterez sept fois la plus longue prière que vous savez, et vous direz à la fin : « Saint Georges! Saint Michel ! Guérissez-le I » .

Sérieusement, profondément, elle répéta les rites de la magie prescrite.

— Mais ce n'est pas tout I Je vais vous donner une petite poudre bleue. Elle fait mourir ceux qui la touchent avec leur langue. Vous la jetterez dans l'eau qui aura chanté sur le feu. Vous vous en servirez comme j'ai fait pour tremper les mèches. Alors... votre frère guérira.

Elle me regardait avec des yeux tristes et brûlants, comme les saintes femmes en ont au pied des crucifiements.

Huit jours plus tard, nous quittions Lékamti et les pays gallas, pour reprendre le chemin d'Abyssinie. A quelque distance de la ville, sur la route, j'aperçus le couple, le frère et la sœur.

Il s'était traîné jusque-là pour m'apporter son remerciement, loin de la foule et des coudoiements.

— Sans vous, dit-il, je serais mort.

Il se baissa, malgré ma défense, pour me baiser la guêtre, au-dessus de l'étrier. Il n'avait que sa souffrance à offrir.

La sœur dit simplement :

— J'ai ajouté une parole à la magie que vous m'avez apprise. Chaque jour, pendant que l'eau chante, je dis : « Saint Georges ! donnez à ce chrétien un heureux retour dans son pays ».

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