‹ Chasses et gens d'AbyssinieChapitre 19 sur 21 · LE TOTA · texte numérisé non relu

LE TOTA

J'ai déjà tracé plus haut le croquis du petit Ouallamo enlevé dans une razzia par les Soudanais de Léontieff. Il semblait que cet enfant se fût attaché à moi comme fait l'ombre au voyageur dans ces pays d'ardent soleil. J'avais songé à le ramener en France et j'écrivais :

« Mon ami Sorké descendra à la côte. Il verra la mer. Il connaîtra les villes que les hommes blancs ont bâties. Un dimanche d'hiver je le conduirai au Musée du Louvre. Je lui montrerai les belles choses que, dans des temps évanouis, créèrent ceux de sa race. Et qui

sait si, un instant, il ne lèvera pas la tête, le Scribe égyptien agenouillé au milieu de la salle des Osiris, pour sourire à ce visiteur qui lui ressemble, le petit Sorké du Ouallamo, razzié par un condottiere du vingtième siècle au bord du lac Rodolphe. »

Beaucoup de mes amis avaient gardé dans leur souvenir cette image de l'enfant esclave, et, depuis que je suis de retour, plus d'un m'a demandé :

— Et votre ami Sorké?... Oii est-il?

Sorké n'est pas descendu à la côte; il n'est pas monté sur le navire; il ne viendra pas troubler le recueillement du Scribe égyptien. La grande Afrique l'a gardé. Il a fui ma tente. A travers les périls de la nuit et de la montagne, des fauves et de la razzia, il a tenté de regagner seul ce Ouallamo où il était né. Puisse-t-il avoir revu cette falaise à pic que les vagues du lac Rodolphe battent en mugissant.

Il était, quand on me le donna, un animal sauvage. Jamais la vigilance ne s'endormait

dans ses yeux larges. Un jour, par amitié, je lui avais posé la main sur la nuque; il s'était retourné, avec la décision de la lutte à mort dans ses prunelles. N'était-ce pas ainsi que, tant de fois, pour leur mettre le couteau dans la gorge, il avait vu saisir ces prisonniers que les siens saignent après la victoire?

Petit à petit, pourtant, j'avais cru l'apprivoiser. Il dormait sur un tapis, sous notre tente. Le matin, il me présentait, avec un grand sérieux, les objets de ma toilette. Il servait à table comme un « boy » bien stylé. Il faisait le salut militaire pour dire merci. 11 tendait les deux mains à la fois pour recevoir un gâteau sec. Au camp, lorsque la tente était dressée, il rôdait à l'en tour armé d'un gourdin. Et personne n'osait venir troubler le repos ou le travail du maître. Les fâcheux tâtaient de la trique, les mendiants et les chiens recevaient des pierres. Pour me suivre à l'avant-garde, il s'était approprié un vieux cheval blanc. Il avait donné dans une rencontre avec des soldats maraudeurs comme un héros d'Homère,

Pourtant, le destin avait décidé que Sorké ne verrait pas la France, et voici comment il s'y prit, sournoisement, pour nous désunir.

Sur la fm d'avril, derrière la Didessa, nous chevauchions depuis cinq ou six heures; le plateau, doucement vallonné, était coupé de petits ravins où s'étouffaient des arbres.

Parfois, rapide comme l'éclair, quelque antilope jaillissait du fourré, et franchissait la piste d'un saut. On s'était assis près d'un de ces ruisseaux pour rafraîchir les bêtes. A une vingtaine de mètres de notre halte, un grand frisson de ramée me fit lever les veux vers la cime des arbres. Sorké avait eu le même mouvement que moi :

— Zingero!... dit-il en abyssin. C'est-à-dire « des singes!... »

Et, vif comme un lézard, il disparut dans l'herbe.

J'avais beau écarquiller les yeux, je ne distinguais pas les corps des acrobates qui, si joyeusement, s'ébattaient au faîte d'un figuiersycomore. Du moins, à la légèreté du remous,

je pressentais que ceux-ci n'étaient pas ces grands « gourézas » dont j'avais déjà tué plus d'un type. Pour obliger ces malins à se découvrir, j'épaulai mon winchester. Au petit bonheur, j'envoyai une balle là où l'agitation des feuilles semblait la plus violente.

La fumée de la cartouche n'était pas dissipée que déjà toute la bande avait plongé au fond du ravin; mais un cri joyeux de Sorké avait répondu au coup de feu :

— J'en tiens un !

En effet, le jeune garçon revint vers moi en courant. Il portait dans ses bras une créature charmante. C'était un singe de Tespèce délicate que Galias et Abyssins nomment « tota ». Deux yeux , qui semblaient des bijoux , étaient enchâssés dans un masque d'arlequin en velours noir; une petite barbe blanche, un bandeau de front blanc, sous la toque un peu fauve, encadraient ce visage intelligent. Le manteau tirait sur le gris, rompu de poils orangés. La bête était grosse comme un chat de trois mois. Elle avait à peine atteint la moitié de sa taille.

La balle avait dû couper la branche sur laquelle elle se balançait. La bête était tombée sur le dos, dans l'herbe, et Sorké avait profité de son étourdissement pour la saisir.

Je sortis des fontes de ma selle une chaînette d'acier. Elle servit à faire une ceinture et une laisse au tota, que Sorké prit devant soi, sur son cheval. Le tout ne s'était point passé sans quelques grincements de dents; mais le tota était jeune, et le pas du cheval le balançait à la façon d'une branche. Le soir, quand nous arrivâmes à l'étape, le petit singe et le petit Ouallamo, l'un juché sur l'épaule de l'autre, formaient un groupe d'inséparables.

Tout de suite, le tota montra pour les raffinements de la civilisation un engouement très vif. Il s'assit, sans façon, sur la nappe d'aboudjidide, afin de lapper dans une soucoupe un délayage de lait concentré. Il grignota des biscuits secs en tournant les prunelles. Il poussa des cris affreux quand il vit que Sorké emportait la boîte en zinc.

L'heure du coucher étant venue, le petit ouallamo demanda :

— Où ce tota va-t-il dormir?

— Eh bien! sous la tente... Attache-le au pied de mon lit... Les nuits sont froides... Il se roulera dans les couvertures...

Sorké me regarda gravement. Il avait sur les lèvres une parole qu'il ne prononça pas.

Le lendemain, quand je lui ordonnai de prendre le tota sur son cheval, il répondit :

— Je ne pourrai pas galoper. Il sera mieux sur les mulets de charge.

Et, sans attendre la permission, il remit le singe entre les mains d'un convoyeur.

Dans le silence des longues routes que l'on fait pendant des mois côte à côte, les cerveaux se mettent à l'unisson. On devine les pensées d'un compagnon sans qu'il parle. Je sentis donc qu'il y avait un nuage entre Sorké et moi, mais je crus à un caprice d'enfant, et je n'y pris pas garde.

Trois jours plus tard, le ouallamo et le tota étaient devenus irréconciliables. Quand Sorké

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pénétrait sous la tente, le singe grinçait des dents. Il s'arrêtait de croquer des noisettes pour suivre son ennemi d'un regard méfiant dont il l'accompagnait jusqu'à la sortie. D'ailleurs, si, derrière mon dos, Sorké avait joué de mauvais tours au tota, il avait cette excuse que lui-même les hommes le tourmentaient. Un enfant de troupe est toujours un peu un souffre-douleur dans une compagnie d'hommes rudes. On avait remarqué la mauvaise humeur du petit ouallamo. On se plaisait à l'aiguiser. On lui disait :

— Tu as trouvé un camarade ? Parles-tu, avec lui, la langue de ton pays?

Ou, encore :

— Ce n'est plus toi qui es le favori, Sorké ! Si le tota dit qu'il veut monter sur le cheval blanc, on t'en fera descendre !

Ceci fut le premier signe de désaffection que me donna Sorké :

Avant de me lever de table, j'avais l'habitude d'empiler, à son intention, quelques friandises dans une assiette : le maigre dessert de

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la route, des confitures anglaises au gingembre, un poignée de figues, un biscuit poussiéreux. Un soir, que je lui tendais sa ration de plaisir, Sorké secoua la tête, tourna les talons, et brusquement sortit.

... La route du retour m'avait ramené dans la plaine d'Addis-Ababa : mais l'Empereur était absent. Il me fallait revenir sur mes pas, pour aller prendre congé de lui à Addis-Alam. Je laissai mes tentes, mes bagages, mes gens, mes bêtes, à la garde de mon brigadier chef, et je partis pour la capitale d'été, sans emmener Sorké ni son cheval blanc, seulement avec mon secrétaire et quatre hommes de suite.

Quand je revins sur la fin de la semaine, ma première question fut :

— Et le tota?

— Il est toujours vivant.

— Et Sorké?

Le brigadier chef hocha la tête avec un peu d'embarras :

— Sorké, dit-il, a fait un mauvais coup.

Et il appela :

— Oualdé-Guiorguis !

Je vis avancer un de nos muletiers qui avait la main droite enveloppée dans un chiffon sanglant :

Je lui demandai :

— C'est Sorké qui t'a blessé?

— Je l'ai appelé tota...

— Alors ?

— Il m'a donné un coup de couteau.

— Maintenant, où est-il?

Abdi désigna la porte de l'enclos :

— Il s'est sauvé...

— Vous ne savez pas où il s'est réfugié?

— On Ta cherché dans toute la ville... Il a dû se cacher dans la montagne.

— Il n'a rien emporté en se sauvant?

— Depuis qu'il est parti, j'ai placé une sentinelle à la porte de votre tente... On n'a plus touché à rien... Vous allez voir...

Je ne pris pas garde au tota attaché au pied de mon lit qui s'élança sur mon épaule avec une joie évidente. Je pensais qu'à cause de lui,

Sorké s'était sauvé dans la montagne, que je ne le reverrais plus.

L'inventaire de mes bagages révéla des choses touchantes. Sorké s'était donné beaucoup de mal pour distinguer ce qui lui appartenait en propre de ce que je lui avais donné comme effets de livrée et parce qu'il était à mon service. Il avait décidé de partir, mais il voulait emporter mon estime.

Un petit revolver, qu'il suspendait ordinairement autour des hanches, s'étalait, en évidence, sur mon lit; l'arme lui aurait été fort utile sur la route; en l'abandonnant, il avait dû s'arracher un morceau du cœur. D'autre part, en échange d'un beau foulard à fleurs qu'il tenait de Léontieff, et qu'il laissait enfermé dans une de mes cantines, il avait cru qu'il pouvait emporter sa châmma.

Je murmurais :

— Il n'a rien pris...

Quand mon secrétaire s'écria :

— Pardon I II m'a volé ma boîte à cirage. Sorké n'avait pas volé la boîte à cirage; on

s'en aperçut un peu plus tard. Au moment où sa dignité lui ordonnait de quitter une tente où il se croyait placé sur le même rang qu'un tota, il n'avait pas oublié les anciennes bontés de son maître. Il avait voulu prouver, à sa façon, qu'il était reconnaissant, en souvenir du passé. Alors, il s'était emparé de la boîte à cirage du secrétaire, et il avait passé la nuit à mettre en noir mes bottes, une paire de souliers de chasse en cuir jaune, des brodequins de toile blanche, achetés à Djibouti, chez un Grec, et que je chaussais seulement dans les grandes occasions.

Pauvre petit Sorké ! Qui donc t'avait appris la probité, la délicatesse, la fierté du cœur? Les soldats soudanais de Léontiefî qui t'avaient enlevé dans une razzia, ou tes aïeux du Ouallamo, les farouches guerriers qui saisissent leurs prisonniers par la nuque pour les égor^ ger?

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