‹ Chasses et gens d'AbyssinieChapitre 8 sur 21 · SI LE LION VENAIT · texte numérisé non relu

SI LE LION VENAIT

Il était cinq heures du soir. J'étais en selle depuis quatre heures du matin et la vue de cette eau fraîche qui courait, torrentielle, entre les bancs de sable et de galet me fit sourire comme la rencontre d'un ami. J'oubliai que j'avais pris les devants de la caravane pour suivre une bande de singes dont les fourrures me tentaient. Je fis, sur la plage de sable, un petit tas de mon casque, de mes guêtres, de mes souliers de chasse, de mes vêtements de kaki. Je posai mon fusil bien soigneusement sur le tout, en travers — et, sous

l'oblique regard du soleil couchant, j'entrai dans l'eau.

Il fallait s'accrocher à des racines pour n'être pas emporté, tant la pente du courant était violente. Je recevais son ruissellement entre les deux épaules, dans un étouffement de spasme qui était une volupté. J'oubliais les singes, la courbature de l'étape, l'espérance prochaine du souper. Je n'étais que de la chair contente de se sentir douchée à la glace.

De la berge que je venais de quitter, une voix m'appela. Je vis mon cher ami Garette, le chasseur aimé de Dieu et des Issas. Sa figure et sa voix étaient sévères.

-— A quoi pensez-vous ?

— Eh bien! à me baigner...

■^^ Vous n'y songez pas I

■^ Cela scandalise les voisins ?

Et je lui montrai les cynocéphales, qui, hors de portée de nos balles, circulaient sur des crêtes de rocher.

Mais mon camarade continua tout aussi sérieusement :

— Yous n'avez personne pour vous garder... Vous êtes à cinquante mètres de votre fusil... Que feriez-vous si le lion venait ?

— Le lion ?

— Oui, le lion... A cette place même, à cette heure-ci, il y a six mois, les gens de Léontieff en ont rencontré deux et tué un... Vous n'êtes plus chez Bidel où les lions sont des messieurs bien élevés qui donnent la patte.

Et tandis que, moitié sceptique, moitié penaud — tel un jeune débardeur de commune suburbaine surpris par le garde champêtre en flagrant délit de natation et d'attentat à la décence — je renfilais mes vêtements de kaki, Carette continua :

— Quand vous serez à Addis-Ababa, vous verrez que l'empereur a une garde particulière composée d'hommes qui se coiff'ent avec la crinière du lion mâle. Ils l'ont tué eux-mêmes* Lorsqu'une occasion de guerre les groupe, ils sont tout près de quinze cents. Et vous savez j en Abyssinie, il n'y a pas encore de fabricants clandestins de crinières artificielles!..;

Quelques semaines plus tôt, à Berbera, j'avais reçu la visite d'un Somali qui a de la renommée tout le long de cette côte de l'Océan Indien. Il était venu me proposer une chasse dans l'intérieur. Il m'avait montré les traces terribles des coups de griffes dont ses épaules et son côté sont labourés. Encore aujourd'hui, ce demi -dieu de bronze dédaigne l'usage des fusils. Il va au lion à l'ancienne mode, c'està-dire avec une lance et un bouclier en cuir d'hippopotame. Il marche droit sur la bête. Il s'arc-boute pour recevoir le choc; au moment du contact, il soulève son bouclier de façon à couvrir sa tête et sa poitrine contre l'attaque de la gueule ; il pousse sa lance en dessous, là où le sternum s'arrête au-dessus du ventre découvert.

Inutile de dire que l'homme est taillé en Hercule. Il affirme pourtant, et je le crois, que, dans ce duel, la force est moins utile que la présence d'esprit. Je ne vais pas jusqu'à ajouter une pleine foi à cette affirmation du Somali :

— Un enfant de seize ans qui n'aurait pas peur du lion aurait des chances d'en venir à bout.

Mon expérience des choses léonines, c'est que, dans la majorité des cas, la bête évite l'homme.

Il n'est pas un sanguinaire comme le léopard qui, lui, tue pour tuer, parce qu'une congestion de colère lui trouble le jugement à la vue de son ennemi. Il n'est pas même un batailleur. La force prodigieuse dont il est conscient enfante le calme. Il est un chasseur, un amateur de belles poursuites qui vous donnent de Fappétit avant la minute où l'on se met à la table. Ce n'est pas pour manger le cerf que, toute une journée, l'homme le chasse à cheval, derrière une meute de chiens. La c( courre », sans plus, est une joie qui paie de toutes les fatigues. Ici, on ne touche même pas le gibier ; on se contente de lutter avec lui de ruse et d'endurance. C'est une force qui se mesure à une force, qui, cruellement, je le sais — mais telle est la loi des espèces —

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jouit de sentir diminuer les chances de l'adversaire et les siennes croître.

J'y ai tant marché dans ces empreintes du lion qui croisaient notre route ! Il me semble vraiment que j'ai reçu ses confidences de veneur passionné, qu'il a fini par me livrer non seulement les méthodes de son expérience, mais les causes de son plaisir. Je ne voudrais point, quand je retournerai là-bas, qu'il m'accusât d'avoir abusé de notre intimité, pour confier au public ce qu'il fait quand il se croit seul. Je décline d'avance toute responsabilité morale en cette affaire. Il ne faut pas, mes chers amis, quand on prend le chemin du torrent, de la forêt et de la jungle, se mettre mal avec le lion.

. . . Pendant les heures lentes où le soleil, entre son lever et son coucher, incendie la brousse et la dune, il dort. Sa robe est du ton de la terre. Il ne se fie pourtant pas à l'éblouissement de la lumière pour le faire invisible dans un pli de terrain. Le plus épais des fourrés^ le plus fourni d'épines, celui où l'on ne pourra

pas se glisser sans frôler, sans écarter des branches dont le bruissement arriverait à l'oreille du dormeur, est, pendant cette longue méridienne, l'alcôve préférée.

La bête se réveille avec ce frisson de fraîcheur qui passe sur la terre à la minute précise où le soleil disparaît à l'horizon. Les membres s'étirent, les yeux clignotent; ils ne s'ouvrent tout grands que dans les profondes ténèbres. Les verdures denses ne sont jamais très éloignées de l'eau. Le lion va boire. Il est encore lent et ensommeillé. La fraîcheur du torrent le réveille. 11 est fréquent qu'à cette minute il donne de la voix. On dirait, dans le grand silence, un soupir qui s'échappe de la terre par quelque crevasse, un gémissement de cyclope au soupirail de sa prison.

La première fois qu'on l'entend, on demande :

— C'est l'heure de sa chasse?... Pourquoi donc est-ce qu'il trahit ainsi sa présence et met tous les gibiers en fuite?

C'est ce qu'il veut. Il rugit comme le piqueur sonne du cor. Il sait que les antilopes, déjà

blotties dans les fourrés et dans la jungle, vont sauter sur leurs pattes nerveuses ; tout à l'heure il sentira leurs effluves ; il entendra les mille bruits de leur fuite. Il ne surprend pas son gibier au gîte. C'est un sport encore plus qu'un souper qu'il lui faut.

Lorsque, appelé par ce' rugissement, vous accourez derrière lui, vous êtes tout d'abord déçu de constater que le roi de la chasse ne vous a pas attendu. Déjà il est loin. Il poursuit sa quête. Il avait rugi du côté de l'est. Patientez. Un nouveau rugissement va s'élever avant un quart d'heure. L'entendez-vous? Il est passé au nord. Est-ce vous qu'il évite?

Non, car le vent ne porte point de vous à lui. Il est passé au nord, et tout à l'heure il sera à l'ouest, puis au midi. C'est sa coutume. Soit autour du point d'eau où il a bu, soit autour de son alcôve épineuse, il décrit, avant de se lancer dans une poursuite, un cercle à peu près parfait. Qu'est-ce, pour l'intrépide marcheur qu'il est, qu'une circonférence d'une lieue? Il convient, avant de foncer, de choisir son

gibier du jour, son plat du soir. Sa fantaisie va d'une courre à l'autre, d'une chair à l'autre.

Nous qui marchons dans ses traces, nous voyons qu'il s'est arrêté, chaque fois que, sur son trajet circulaire, il a rencontré des empreintes, fuyant dans tous les sens, comme les rayons de la roue que sa promenade dessine. Il n'hésite pas longtemps, car son flair est sûr et, d'ailleurs, même tenté, il est fidèle à ses principes. Il ne faut pas choisir sur la liste le premier service qui vous plaît, mais bien lire la carte tout entière. Il le sait, de reste : ses jarrets sont les plus solides de tous, sa poitrine la plus profonde ; si la partie doit finir par une lutte de vitesse, c'est à lui que restera la victoire.

Il ferme donc, en paix, son cercle de quête. Le voilà renseigné. Sur quelle piste sa fantaisie va-t-elle le jeter?

Il y a des soirs où l'on aime à tomber comme la foudre dans un parti d'innocentes gazelles. Leur épouvante moutonnière les jette les unes contre les autres. Elles se barrent la route,

elles se culbutent pour fuir. Le saut planant que le maître de la forêt fera au milieu d'elles, les quatre pattes écartées, lui permettra, s'il veut, d'abattre à droite et à gauche dans un seul choc.

Il y a des soirs où l'on a envie de se jeter derrière le galop du zèbre, de franchir après lui les ravines, les banquettes de mimosas, de voir la distance fondre d'une seconde à l'autre, le bond dévorant la foulée.

Il y a des soirs de colère où l'on veut la lutte et ses risques. Alors, c'est sur la piste de l'oryx que le lion s'élance. Celle-ci ne fuira pas à bout d'haleine. Une résolution brusque la fera se retourner, sur le terrain choisi par elle pour le duel. Soudain le fauve verra devant soi le tragique visage de cette bête d'apocalypse, licorne au masque d'arlequin, armée pour des assauts sans merci. Et, quelques secondes, ils se considéreront, avant de se heurter pour vaincre ou pour mourir.

Les musées d'armures n'ont pas d'épées si longues, si meurtrières que ces cornes de l'oryx.

Les peignes de fer dont les bourreaux rayaient les chairs des suppliciés n'étaient ni si crochus ni si aiguisés que ces griffes de lion. La partie est superbe parce qu'elle est égale. Le vainqueur a juste le temps de triompher. Une fois sur deux il meurt de ses blessures.

Le lion sait qu'il lui faut ici ajouter la ruse à la force. Il aime à surprendre ror}rs: avant qu'elle soit en garde. Un hasard de buissons qui le masquaient, de sable qui lui a permis d'approcher à pas de velours, s'est fait son complice. Il a été patient, malgré son ivresse. Nous qui relevons ses traces, depuis un quart d'heure nous suivons sa marche à plat ventre. Il haletait. Ses griffes étaient ouvertes comme des mains. Il s'étranglait pour étouffer le rugissement de désir qui s'enflait en lui, qui montait à sa gorge. Enfin, c'était la bonne distance. Il a bondi. Il est tombé sur le garrot, il a coupé la carotide avant que la tête héraldique ait eu le temps de se renverser dans la douleur et de lui enfoncer, à la renverse, entre les épaules, les pointes de la paire d'épées.

L'agonie a été courte et sans sursaut de défense. Conformément à son habitude, le vainqueur n'a pas touché à la chair. II a bu jusqu'à l'épuisement la fontaine de sang qu'il avait fait jaillir. 11 a bu jusqu'à l'ivresse titubante. Et puis, saoul de sang et de gloire, il est allé chercher un lit.

11 y va dormir jusqu'au premier rayon d'aurore, pesant, cette fois, gorgé, sans rêve, exposé lui-même à la surprise, si la forêt enfermait un être plus fort que lui, si les yeux de rhomme étaient, comme les siens, des vrilles de lumière qui dissipent les ténèbres en les fixant. Comme le sang est salé, au réveil, il aura soif. Il se lèvera, il ira boire au plus proche point d'eau. Ensuite, il retournera se coucher.

Le verrons-nous?

Il y faut deux conditions, dont l'accord est rare : que l'aurore se lève dans le dos du chasseur; que la brise matinale souffle derrière le lion.

LE PIEGE A HYENE

... Vite le cœur s'habitue aux périls de la route, ceux qui viennent de la nature, des bêtes, des homuies. Du coucher du soleil à l'aurore, on marche, insouciant, dans des forêts où chaque pas peut cacher un piège. Jamais on ne s'habitue à Timmense silence qui pèse sur les camps au repos, dans la solitude nocturne.

Derrière le fragile rempart de toile, on ne compte ni sur la vigilance des sentinelles, ni sur les fusils, ni sur les feux. Une oreille reste au guet dans le sommeil le plus profond. Les

bruits indistincts, elle les perçoit. Vous entendez l'homme qui, d'un long accroupissement près du brasier, se lève pour éviter que le sommeil le gagne. Vous distinguez le soupir du soldat que le descendant de garde va réveiller dans une autre tente, et qui, lentement, s'étire avant de se dresser sur ses pieds. Surtout vous écoutez les pas de ce qui, autour du camp, rôde avec inquiétude ou convoitise.

Dieu! ces pas qui rentrent leurs griffes pour éviter le froissement du sable ou des pierres, qui se veloutent sur l'herbe grasse, qui, somnambules, circulent entre la nuit et la proie. Pour longtemps ils laissent leurs traces dans Tattention, lasse de les avoir épiés. C'est comme un mystérieux rouleau de musique, percé à remporte -pièce, pour moduler des airs d'inquiétude, et qui, mécanique, monptone, se dévide, dans la demi-conscience du rêve.

Soudain, au-dessus de cet accompagnement en sourdine, le redoutable appel s'élève. Vous vous levez d'un bond. Vous demandez, avec un mélange de frisson et de joie :

CHASSES ET GENS D^ABYSSIXIE 3o

— C'est lui I

Car c'est au gibier à la grande crinière que toujours rêve le chasseur.

Ce n'est pas « l'embassa », le lion : c'est la hyène. Non la petite bête, maigre comme un louveteau, que promènent les ménageries foraines, mais la grande h^'ène abyssine qui, au garrot, a un mètre; si audacieuse qu'en plein jour elle attaque une caravane, bondit du fourré, emporte d'un seul coup de mâchoire la moitié d'un mulet. Son cri n'a point d'équivalent dans la gamme des hurlements nocturnes. C'est un sanglot. Prudente comme elle est, il lui jaillit irrésistiblement du gosier lorsque enfin elle a découvert la piste de sa proie. C'est comme un spasme de volupté, un râle d'espoir. Elle oublie en une seconde toutes ses précautions d'arlequin masqué, glissant à pas de pantomime. Elle avoue son rut de faim, sa certitude de possession, car la chair qu'elle a flairée est de la viande morte, un cadavre, qui ne se relèvera pas pour fuir. Il s'agit seulement d'arriver avant que d'autres aient fait la curée^

happé avec leurs gueules avides les morceaux délicats.

Vous saisissez votre fusil, vous sortez de la tente. Il nV a pas de lune, pas d'étoiles; pourtant une clarté douteuse cercle l'horizon entre les trouées de la brousse. Aussitôt le sanglot s'éteint. Là-bas, sous les mimosas, une ombre imperceptible s'éloigne. Vous distinguez le mouvement plus que la silhouette. Vous pouvez la mettre en joue si cela vous amuse de faire crouler le silence sous cette secousse terrible : un coup de feu dans la nuit. Vous ne tuerez pas. Ils donnent un peu à rire aux gens de la route, ces professionnels de la jungle qui, au bout de leur carabine, ont des guidons de diamant. A cent mètres dans l'obscurité, la balle qui touche est aussi rare que le bon billet qui gagne. Donc, très vite, on se blase sur les émotions de cette alerte et sur les espérances de cette chasse. On demeure sur le lit de camp roulé dans sa couverture, avec la joie de penser que l'aurore est loin encore, que les membres raidis peuvent continuer de s'allonger. Même

on ne permet plus aux yeux de s'ouvrir, à l'ouïe de se tendre. Pour celui qui est dans la route, le sanglot de la hyène devient quelque chose de connu, d'attendu, d'indifférent, tel le roulement de la première voiture de laitier qui, sous votre fenêtre, passe dans la rue déserte.

La louche rôdeuse escompte ce mépris. Son audace croît avec l'impunité. Elle finit par traverser le camp entre les tentes.

Une nuit, elle vint nous dévorer une bête à quelques pas de la sentinelle.

Vers une heure du matin, l'éclatement d'une cartouche de fusil Gras avait mis tout le monde sur pied :

— Qu'est-ce qui se passe?

Je n'ai jamais rien vu de plus piteux que la figure d'Oualdé-Mascal, qui venait de presser cette bruyante gâchette — un bon chasseur, pourtant ! — Énervé de sa garde, trompé par les ténèbres opaques, soudain, à dix mètres de soi, il avait vu se lever une bête énorme. Il avait marché sur elle, et tiré, presque à bout portant.

C'était un âne ! Notre âne, l'unique âne de

la caravane, un âne d'Egypte, jadis donné à l'un de nous par le Ras Makonnen. Il avait gagné ses invalides ; il ne portait pas de cantines, mais seulement un jeune boy nègre qui, tantôt le traînait sur ses talons, tantôt escaladait sa haute échine.

Le pauvre Aliboron s'était désentravé sans qu'on y prît garde. Il était allé se coucher au milieu de la simbalette, pour tondre plusieurs fois la largeur de sa langue dans le gazon frais. La balle lui avait traversé les poumons. Il était tombé foudroyé, sans un « lii-han ! » d'adieu à ses amis.

Sa mort ne nous appauvrissait guère. On alla donc se coucher avec un fou rire, tandis qu'Oualdé-Mascal baissait la tète, et que, tout seul, Atalafi, le petit boy noir, pleurait son compagnon.

Trois heures plus tard, c'était le jour, la chute des tentes, la remontée en selle. J'eus la curiosité de faire quelques pas hors du camp pour juger du ravage que la balle avait fait dans l'épaule du bourricot.

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II n'y avait plus d'àiie sur la place ensanglantée. La hyène était venue le prendre, encore chaud. Elle l'avait traîné un peu plus loin. Elle lui avait mangé le ventre, les entrailles, les naseaux, les oreilles, les yeux, toutes les parties molles; puis elle s'était attachée aux grosses pièces. Elle avait désarticulé les cuisses et les épaules, éparpillé tout cela sur le gazon. Sans doute les chacals lui avaient prêté secours pour en Unir, car, déjà, les canons ne tenaient plus aux jointures des genoux; elle-même, l'épine dorsale était nue et nettoyée. Seule, la peau, toute souillée de bave, traînait à terre comme un peignoir dont on s'est essuyé au sortir du bain. Et les dents semblaient rire, désormais découvertes de leurs lèvres, d'un rire affreux, un rire d'àne, blanchi par la mort.

A présent, c'était le tour des chiens, acharnés sur ces derniers reliefs, qui grondaient, pour tenir en respect les vautours.

Atalafi, les yeux pleins de larmes, leur jeta des pierres à tous avant de s^en aller*

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Pour le consoler, je lui dis :

— Ce soir, nous tuerons une hyène au piège.

Il y a au fond de tout homme — primitif ou civilisé — un goût féroce pour l'affût. Ici, cette passion s'explique plus qu'ailleurs : c'est quotidiennement que, sans l'apercevoir, l'on passe à deux pas d'une bête qui se rase. Puis, dans l'occasion, la supercherie a un côté comique: c'est la gloutonnerie de la hyène, sa voracité haletante, son immonde goinfrerie qui la perdent. On sait qu'en faisant mûrir une charogne, on la tentera comme un buveur avec un broc de vin. Et cela donne à la surprise du piège on ne sait quelle couleur de châtiment mérité.

Ce môme soir, lorsque les tentes furent dressées, nous fîmes le tour du camp pour choisir, dans un étroit rayon, un emplacement favorable. Il y fallait un buisson un peu détaché du fourré, de telle façon que la rôdeuse pût s'approcher de nous sans inquiétude et, au dernier moment, s'orienter dans la direction nécessaire, fatalement guidée vers l'appât par

son flair médiocre. Là, comme partout, les mimosas abondaient. On fit choix d'un arbre jeune et bien entouré de broussailles ; pour épaissir encore ce fourré selon nos commodités, les hommes allèrent dans le voisinage couper quelques branches drues et bien hérissées d'épines. Puis, Oualdé-Mascal, qui croyait avoir à se venger personnellement sur les hyènes en général de sa récente erreur, apporta lui-même un fusil Gras. On fixa la crosse de l'arme avec un lien un peu lâche, au pied du mimosa. Une fourche de bois soutint le canon à environ soixante-dix centimètres du sol, de façon à faire le nez à nez avec le museau de la hyène quand elle se présenterait. Enfin, une corde résistante, bien souple, entourait la gâchette et, elle aussi, presque tendue, s'attachait au pied du mimosa. A supposer que la bète vînt saisir l'arme par le bout du canon, la plus légère secousse appuierait cette cordelette sur la détente, ferait jailHr le coup. Deux ou trois répétitions de cette cause et de cet effet nous ayant donné les meilleurs résultats du monde,

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on introduisit dans le fusil une cartouche bien choisie.

Mais le proverbe qui veut qu'on ne prenne pas les mouches avec du vinaigre et les poissons sans asticots allait se vérifier une fois de plus. On apporta donc un bas morceau d'antilope que, depuis plusieurs jours, nos hommes avaient fait pourrir au soleil. L'odeur en était si repoussante que je commençai par reculer. Oualdé-Mascal n'était pas incommodé d'une telle délicatesse. Il enveloppa soigneusement tout le haut du canon avec les lambeaux de cette chair décomposée. Le bout du fusil, chargé de viande ficelée, ressemblait maintenant à on ne sait quelle étrange andouille, braquée hors du buisson d'épines.

Oualdé-Mascal voulut-il embellir encore cette apparence, perfectionner le travail de ses mains? Je ne saurais, en tout cas, attribuer à la gourmandise l'acte répugnant qu'il accomplit alors. Il se mit à genoux à l'orifice du canon, et, tranquillement, commença de mâcher la viande, à l'enduire de salive, jusqu'à ce qu'elle

prît l'aspect d'un sucre d'orge qu'un écolier a sucé.

Le piège était dressé. Nous n'avions plus qu'à laisser la charogne puer et la hyène y venir.

Nous attendîmes moins d'une heure. La chute rapide de la lumière avait, presque sans transition, fait passer le camp du jour aux ténèbres. Contrairement à l'usage, aucun sanglot rôdeur, promené dans l'obscurité, ne nous avertit de l'approche du fauve. Sans doute, il vo^^ait le camp encore plein de remuements, et, incapable de maîtriser sa convoitise, du moins il étranglait son râle.

Les boys venaient de servir le café quand le coup de feu éclata.

Ce fut un tumulte de joie. Abandonnant leurs postes, les sentinelles coururent toutes les premières du côté du mimosa. Nous les suivions de près.

La hyène était sur le flanc; la mâchoire inférieure pendait, fracassée. Une convulsion frottait encore l'une contre l'autre ses pattes de

derrière. La gueule baignait dans une sanglante écume. Quelqu'un racheva, moins par pitiô que pour le plaisir de faire parler la poudre. Alors, je commandai qu'on la portât devant ma tente, et, tandis que les boys élevaient des a fanons » afm d'éclairer le cadavre, je rédigeai pour mon carnet de chasse le procès-verbal du décès.

Je le recopie tel quel :

« Hyène mâle tuée au piège, à Laghardine, le 2 février 1901.

» Hauteur au garrot : quatre-vingt-dix-sept centimètres.

» Le museau est noir. Elle boit dans son noir. Ce masque lui monte exactement jusque sous les yeux. Sur le front, le poil noir se m.êle discrètement et régulièrement aux poils gris et fauves. Même apparence pour le manteau. La coloration gris fauve très légèrement rompue de poils noirs persiste jusqu'à la moitié de la colonne vertébrale. C'est seulement en arrière des épaules que commencent les touffes d'un noir mat, plantées sans symétrie de dispersion

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ni régularité de dessin. Elles vont se multipliant dans la deuxième partie du corps, jusqu'à la queue que termine un balai marron noir.

» Sur les pattes, même semis de taches noires, mais plus pressées, plus serrées, sur les cuisses et sur les épaules,

» Le caractère de la tête oscille entre Tours et le renard. Les oreilles, extérieurement fauves, pâles en dedans, sont très poilues, écartées, découpées en entonnoir. L'œil, profondément enfoncé sous l'arcade sourcilière, a l'aspect de la fourberie. L'apparence générale de l'animal est incertaine, louche, ignoble, fuyante, sans personnalité distincte. Les muscles du tour du cou, des avant-bras et des épaules, ont une puissance qui terrifie. L'arrière-train est bas. Celle-ci est bâtie pour s'arc-bouter et déchirer la viande inerte. C'est une bêle de recul. »

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