DEUXIÈME PARTIE
L'or dans la Colombie anglaise. — Grandeur et décadence. —- Russie libre. — Idée simple mais géniale. — Le chiffonnier de placers, — Prospérité. — Jours sombres. — Envieux. — Perrot président. — Ses auxiliaires, — Pourquoiil faut devenir riches. — La colonisation de l'avenir.
. Avant 14856, la Colombie anglaise n’avait presque pas
d'habitants de race blanche. Ce beau pays, si riche et si fertile; était délaissé des immigrants qui se précipitaient vers l’ouest américain, et surtout vers la Californie, alors dans toute son opulence. -
Brusquement on apprend que des Indiens ont ramassé des fragments d’or au bord du Fraser et de ses affluents. Des mineurs d'avant-garde accourent, prospectent les alluvions du bassin, trouvent de l'or en grains ou en poussière, notamment dans les grèv2e du bas Fraser et de son grand affluent le Thompson, s'installent, exploitent, font fortune.
D’autres suivent, remontet jusqu’à la région du Caribou, enserrée dans l’anse formée par la bouche supérieure du Fraser, et découvrent des terrains où l’or surabonde.
Alors se produit la grande « ruée » des mineurs, le
rush qui, de 1858, dura sans interruption jusqu'à 1875.
Le pays, jusqu'alors désert, se peupla co mme par enchantement, grâce à la fièvre de l'or qui poussa vers les terrains nouveaux tous les aventuriers de race angiosaxonne, errant entre les deux frontières d'Amérique et de Colombie. En deux ans, il yen eut plus de 40,000, sans compter les Chinois qui s’insinuaient par toutes les fissures.
La production annuelle atteignit rapidement 2), 25, 30, et jusqu'à 35 millions de francs par an.
Peu à peu, les sables exploités par les travailleurs irdépendants, concessionnaires de petits claims, s'épuisèrent, et la rigueur du climat aidant, avec les difficultés de communication et de ravitaillement, le chiffre de la production s’abaissa graduellement, pour tomber, en 1888, à 3,200,000 francs.
Mais alors ja Colombie comptait environ 100,000 habitants de race blanche, de langue anglo-saxonne, attirés dans le pays par l'exploitation des mines d’or, et fixés par l'appât de nouvelles richesses dont la conquête est moins aléatoire et plus rémunératrice que celle de l'or (1).
Cette dernière est entourée, en effet, de difficultés de toute sorte, parmi lesquelles il convient de faire entrer en ligne de compte la longueur de l'hiver, la pauvreté relative des minerais, la cherté de la main-d'œuvre et de l’approvisionnement.
Les travaux sont forcément suspendus pendant près de six et souvent sept mois, à cause du froid intense qui durcit les terres, gèle les cours d’eau et confine impitoyablement les ouvriers dans leurs demeures.
Une industrie astreinte à d'aussi longs chômages doit être nécessairement très lucrative ou déchoir.C’est ce qui
(1) Notamment l'exploitation des forêts, l’agriculture, les pêcheries, les mines de charbon. La pêche seule rapporte, bon an mal an, de ?5,000,000 à 27,000,000 de francs, et le charbon, de 12,000,000 à 45,000,000.
s’est produit du jour où le lavage des terrains épuisés ne fut plus suffisamrient rémunérateur pour le travailleur isolé ou les petites associations.
Restait l’exploitation des schistes et des quartz aurifères.
Autant le lavage demande peu de main-d'œuvre et de mise de fonds, autant le traitement des roches aurifères exige de matériel et de capitaux.
s simples orpailleurs, ne possédant pas l'argent nécessaire à l'installation des appareils très coûteux pour le broyage des roches, vendirent pour un prix dérisoire leurs claims (concessions) ou les abandonnèreut tout simplement.
Survinrent alors les compagnies financières ou de riches particuliers, qui résolument s'attaquèrent aux quartz, installèrent des marteaux-pilons mus par la vapeur ou des appareils hydrauliques, et continuèrent, à peu près seuls, à exploiter les champs d'or.
Les anciens travailleurs libres entrèrent au service des nouveaux industriels, moyennant un salaire assez élevé, pour conduire et surveiller les machines, mettre à jour les filons, les désarticuler à la mine, et les ccncasser en fragments de grosseur, pour les batteries de marteauxpilons.
Seuls, un certain nombre de Chinois continuèrent le travail de l’orpailleur isolé, traitant de préférence les terres déjà lavées, et se contentant d’un bénéfice modique, dont s’accommodent leur sobriété, leur frugalité, leur parcimonieuse ténacité.
Parmi les compagnies minières qui se partagent les terrains renfermant les minéraux {mineral claims) et spécialement les quartz et schistes aurifères, il en est une dont la situation est depuis longtemps prospère.
Fondée en 1879, — nous sommes en 1886, et une durée de sept années, c’est longtemps, là-bas, — elle s'appelle Free Russia , La Russie Libre. Cette prospérite, attestée
par les jolis äividendes versés aux actionnaires, au nombre de six, est due au principe même sur lequel a été édifiée la commandite, et qui n’est pas sans originalité.
L'idée, très simple mais presque géniale, fut trouvée par un jeune Russe qui traversait la région du Caribou, en compagnie de deux voyageurs français, dont les aventures ont été racontées précédemment sous ce titre : De Paris au Brésil par Terre (1).
Le Russe, nommé Alexis Bogdanoff, familiarisé @ec les différents procédés employés à l’extraction de l'or, par un séjour assez long en Sibérie, vit en un clin d'œil les défectuosités de la main-d'œuvre anglaise et le moyen de tirer un riche parti de cette défectuosité même.
A cette époque, c'est-à-dire en 1879, les gisements superficiels étant épuisés, il fallait aller chercher, à une profondeur variable, la couche de terre aurifère qui, amenée par des galeries souterraines à un puits, était montée dans des bannes actionnées par des treuils, et lavée dans des auges de bois surajoutées, dont la réunion forme le long-tom.
Malgré un lavage à grande eau dans le long-tom et l’amalgamation par le mercure des parcelles métalliques, une certaine quantité d’or demeure enfermée dans les graviers, même les plus petits, et reste perdue pour l'exploitant.
Alexis Bogdanoff savait que les résidus sibériens, au sortir de l'appareil laveur, contenaient encore de 12 à 15 grammes d’or pur par tonne d'argile ou de sable, soit de 36 à 45 francs. Par analogie, les résidus colombiens devaient en renfermer autant.
Ce qui est peu, à première vue.
D'un autre côté, certaines sociétés exploitaient fructueusement les quartz, dont le rendement n'était pas su-
(1) Flammarion, éditeur, 26, rue Racine, Paris,
périeur à 60 francs, c'est-à-dire ne renfermant guère plus de 20 grammes d’or.
Le jeune Russe fit ce calcul très simple : à combien revient la tonne de quartz au moment où elle est placée dans les auges où la broyent les pilons d'acier? Tant pour les fouilles souterraines, tant pour le boisage des galeries, tant pour le travail de la mine proprement dit, — percement des trous et explosifs, — tant pour le salaire du personnel, tant pour l’amenage à l'orifice inférieur du puits et la montée. Tout compte fait, ces frais atteignent à 30 francs la tonne.
D'autre part, à combien reviendrait, sous le bocard, la tonne de sable aurifère déjà lavée? A 2 francs à peine, puisqu'il s’agit seulement de déplacer une terre friable et déposée en tas, comme pour en faciliter la manutention.
En outre, le concassage des fragments de quartz et leur réduction en poudre impalpable est plus long du double que celui du sable. Donc, économie de 50 p. 100 sur cette opération dispendieuse.
De telle facon que ces terres, abandonnées comme épuisées parce qu'elles ne contiennent, eri apparence, qu’une quantité de métal trop faible pour être suffisamment rémunératrice, sont, en réalité, plus riches d'un tiers que les filons neufs.
Edifié par ces chiffres, Alexis Bogdanoff se fit fort d'extraire de ces détritus, dont personne ne voulait, une moyenne de 30 francs, et de bocarder par jour, avec un nombre égal de pilons, le double de ce que l'on peut broyer de quartz.
Et l'événement justifia pleinement ses prévisions.
Il demanda et obtint facilement la concession des terres l'avées, à l'exclusion formelle des sables neufs, et fit venir séance tenante d'Europe des appareils perfectionnés. Ses deux amis se transformèrent aussitôt en commandi- - taires, et les travaux commencèrent sans désemparer.
Naturellement, les Anglais actionnaires, directeurs et ouvriers des autres compagnies, firent des gorges chaudes sur les prétentions du nouveau venu, qu'ils surnommèrent ironiquement : Rag-Picker, le Chiffonnier sousentendu de placers.
Le Russe laissa dire, et, pour ses débuts, exploita par jour cinquante tonnes de minerai, avec un bénéfice net de 25 francs, soit 1,250 francs.
Le mois suivant, il embaucha des Chinois terrassiers en nombre suffisant, améliora ses amalgamateurs, bocarda couramment cent tonnes et réalisa un bénéfice de 3) francs : soit 90,000 francs par mois, et 540,000 francs pour les cent quatre-vingts jours que dura le travail de la première année.
La seconde année, il établit une nouvelle batterie de marteaux-pilons, broya cinquante tonnes de plus, et inscrivit à l’avoir de la compagnie 850,000 francs, c’est-àdire le cinquième de la production totale de la Colombie à cette epoque.
La situation se maintint aussi prospère jusqu’en 1885, non sans exciter de formidables jalousies et soulever de rudes compétitions.
Jusqu’alors, le privilège de la compagnie Free Russia était demeuré inattaquable. Mais l'administration, mécontente de voir un étranger si bien réussir avec l’appoint de capitaux également étrangers, pressée d’ailleurs et probablement achetée par les sociétés rivales, modifia ses règlements sur les concessions faites aux citoyens non anglais, de telle facon que la Russie Libre se vit menacée non seulement dans ses intérêts, mais encore dans son existence.
Il y a évidemment injustice flagrante; mais Alexis Bogdanoff, étant proscrit, ne put réclamer aide ei protection de son gouvernement, et c'est bien là-dessus que comptent ses ennemis pour le réduire à merci.
Enfin, pour comble é'iniquité, un arrêt d'expulsion
vient d’être pris contre le Russe, au mépris de la réputation légendaire d’hospitalité dont se targue l’Angleterre.
Cet arrêt, que rien ne justifie et contre lequel Alexis va se pourvoir devant le gouverneur général, et, s’il le faut, devant l’autorité métropolitaine, vient de lui être siguilié télégraphiquement, par ordre du lieutenant-gouverneur. :
Pourquoi? de quel droit? daus quel but?
Il est parti séance tenante pour Victoria, après avoir remis ses pouvoirs à Perrot, arrivé depuis huit jours.
Et Perrot, président improvisé d'un conseil d’administration, ayant sous ses ordres ingénieur, directeur, mécaniciens, contremaitres, chefs de chantier, ne sait plus trop à quel Saint se vouer, quand sesneveux, mandés par lui au moment où la s'tuation était déjà compromise, lui arrivent le 20 juin.
Trois beaux jeunes gens, d'intrépides Bois-Brûtés de taille gigantesque comme leur oncle, vigoureux et adroits comme lui, loyaux, braves et dévoués autant qu'il est possible de l'être.
L'ainé, Jean, a dix-neuf ans; Jacques, le second, dixhuit ans et François, le dernier, n'en à guère que dixsept. Bien qu'ils soient à peine sortis de l’adolescence, ils n’en sont pas moins, pour le digne Pierrot qui perd un peu la tête, de vaillénts et précieux auxiliaires (1).
Confortablement installés dans la grande maison de bois où est le siège de la société : Free Russia, en rase campagne, à deux kilomètres de Barkerville, ils viennent de déjeuner et causent de la situation,
Non loin de la maison vont et viennent les ouvriers, chinois pour la plupart, circulent les wagonnets Decauville, halètent les trois machines à vapeur, et retentissent
(1) Voir le Défilé d'Enfer. Flammarion, éditeur, 26, rue Racine.
avec un roulemeut de tonnerre lointain les batteries de marteaux-pilons.
— Ainsi, mon oncle, dit François, vous nous avez appelés, le mois dernier, censément pour garder la mine.
— Oui.
— Vous avez donc peur qu’on la vole, continue en riant le jeune homme.
— Mais oui, et c’est pas trop de trois lurons comme vous pour la garder. . en attendant le renfort de mes deux frères, Eustache et André.
— Comment !... c'est sérieux... on veut voler ces grès, ces sables, ces pierres, ces trous, ces rigoles, ces ruisseaux...
» Et qui donc, bon Dieu!
- Des filous, des envieux que ça enrage de voir la Russie Libre faire de bonnes affaires.
» Il y a là-dessous un coup monté, une histoire abominable pour nous déposséder. »
— Perdriez-vous beaucoup, mon oncle?
— Peu de chose. mon argent est garé à Montréal où vous le trouveriez en cas de mort, car vous héritez.
» La chose ne regarderait que moi, je m'en moquerais.
» Mais il y a aussi ces braves et chers amis de la vieille France, qu’elle intéresse, M. Julien de Clenay, M. Jacques Arnaud, M. Alexis Bogdanoîff qui est Russe et qui a tout organisé...
» Donc, c’est pour eux surtout qu'il faut ouvrir l'œil.
» Du reste, afin de vous dédommager de vos peines, vous serez intéressés aux bénéfices d’une façon convenabie.
— Intéressés.. nous!... pour quoi faire ?.….
— Mais, pour être riches, mes chers enfants.
— Nous aurions voulu avoir des millions pour délivrer Louis Riel, dit Jean gravement : Louis Riel prisonnier à Régina, et que les Auglais ont eu l’infamie de pendre.
» Mais, maintenant, à quoi bon!
— Jean, mon cher garçon, je te croyais promis à cette brave jeune fille qui t'a sauvé la vie, et a si crânement tué l’assassin de votre père.
— Oui, mon oncle, répondit le Bois-Brûlé en rougissant, nous devons nous marier aussitôt que vous pourrez . venir à la noce avec mes oncles Eustache et André.
— Et tu veux te mettre en ménage avec pas le sou, malheureux enfant!
— Nous travaillerons!
— Je doterai ma nièce, naturellement, et Eustache avec petit André feront de mème...
» Là n’est pas la question, d’ailleurs.
» Le vrai motif, le plus important, le plus... principal, pour être riches, très riches, c’est de pouvoir acheter, au Manitoba et au Saskatchewan, les terres qu'on refuse de nous concéder.… d’en acheter tant et plus, et de coloniser, avec des éléments de la vieille France, notre chez Canada français.
— Comme cela, nous voulons bien devenir riches, afin de faire le bien du pays.
» Quand devons-nous entrer en fonctions ?
— C'est fait?
» En l’absence de M. Alexis parti pour se débrouiller avec le lieutenaut-gouverneur, je commande ici.
» Vous aurez affaire seulement à moi... ça vous va de m'obéir, hein, les p'tits.
— Oui, l'oncle! nous sommes à vos ordres, et avec joie, répond en son nom et au nom de ses frères, Jean, l'aîné.
« Nous vous obéirons, foi d'hommes, de Canadiens et de chrétiens.
— Bien, mes enfants! du reste, si la besogneestrude, mon autorité vous sera douce.
Les neveux de l'oncle Perrot. — Où l’on finit par se rencontrer. — Besoin de locomotion. — Tout va bien. — Une dépêche à Perrot esquire. — Une lettre à Perrot, toujours esquire!..…. — Les largesses du gentleman. — Perrot se décide à aller tuer le bighorn. — Jour de paye au placer, — Vaine attente, — Tumuite. — Directeur assassiné,
On n’a point oublié le nom de Louis Riel, ni son héroïque tentative pour affranchir les Bois-Brûlés canadiens ses frères, ni sa mort tragique.
Parmi ceux qui combatiirent aux côtés de l’intrépide métis, pendant cette rude campagne qui fut terminée, de fait, quand la petite ville de Batoche tomba au pouvoir des troupes régulières commandées par le général Middleton, se distinguèrent un vieux Bois-Brûlé et ses trois fils.
Celui-ci, d'origine franco-indienne, descendait d’un de ces vaillants gentilshommes normands qui soutinrent, là-bas, si haut et si fers: 2: l'honneur du vieil étendard fleurdelysé d’or. Le gentilhomme s'appelait Jean-Jacques de Varenne, et fut le grand-père de Jean-Baptiste de Va-
renne, le père des trois jeunes gens, neveux de Perrot.
Enfermés dans Batoche, ils luttèrent jusqu'au dernier moment, etils allaient se retirer les derniers, en soutenant la retraite, quand leur père fut assassiné d’une balle dans le dos par un traître qui avait livré la ville.
Le vieux métis, Jean-Baptiste de Varenne, bien connu là-bas sous l'appellation familière et affectueuse de « Père Baptiste », avait fait promettre en mourant, à ses fiis, d'aller retrouver leurs oncles maternels, les trois frères Perrot, fixés depuis plusieurs années dans la Colombie anglaise.
Bien que les jeunes gens fussent de taille à se débrouiller dans la vie au moins hasardeuse des frontières, parmi les aventuriers sans foi ni loi qui ont fait de cette zone en quelque sorte neutre leur lieu d'élection, les braves trappeurs devaient, dans r’esprit du moribond, servir de tuteurs aux jeunes Bois-Brûlés désormais bien seuls.
Mais ces derniers, qui avaient voué à l'assassin de leur père une véritable haine de Peaux-Rouges, n’eurent point de trêve ni de repos qu'ils ne l’eussent atteint, et vengé cruellement leur cher mort (1). Entre temps, ils essayèrent, sans succès, hélas! de délivrer Louis Riel prisonnier à Régina, et se mirent enfin à la recherche de leurs oncles quand le martyr de l’indépendance des métis eut succombé !
Ils avaient été aidés dans ces diverses tentatives par Bob Kennedy, un cow-boy américain à l’adresse prodigieuse, à l'intrépidité folle, à l’esprit fécond en ressources qui, s’il leur dut d’abord la vie, paya largement par la suite ce bienfait.
Dès lors il ne les quitta plus, et s'en vint avec eux au Caribou, pour s'installer aussi près des Perrot.
Avant d’être occupés à la surveillance et intéressés aux
(1) Aventures racontées sous ce titre : « Le Défilé d’Enfer. » Flammarion, éditeur, 26, rue Racine, à Paris.
affaires de la compagnie Free-Russia, les Perrot étaient trappeurs au service dela Compagnie de la Baie d'Hudson, puis de la Compagnie Américaine des Pelleteries de Saint- Louis, c’est-à-dire nomades à rendre des points au Juif- Errant lui-même.
Depuis qu’ils avaient ainsi, pendant six mois environ, chaque année une occupation à peu près stable, ils étaient devenus un peu plus sédentaires, et ne s'écartaient guère à plus de cent ou cent cinquante lieues du Caribou,
Ce sont là d'ailleurs des distances tout à fait insignifiantes pour ces intrépides coureurs de bois et de mone tagnes.
Pendant les six mois où les travaux de la mine étaient interrompus par le froid, ils laissaient le matériel à la garde d'hommes sûrs, et partaient, au gré de leur fantaisie, mener la vie sans entraves du chasseur solitaire auquel sont indispensablesles horizons sans limites et les poignantes émotions de la lutte avec les fauves.
Ils adoptaient pour centre de leurs opérations une bourgade quelconque, parfois une ville, et plus généralement un fort, ou pour mieux dire, un poste de la compagnie de fourrures, et rayonnaient à l’entour, en menant avec ivresse, et pour leur seul plaisir, la rude mais enivrante existence du trappeur.
Or, il avait pris cette année-là, c'est-à-dire en 1885, fantaisie à Perrot d'hiverner à Kameloups, sur Thompson- River, et de battre la plaine et la montagne jusqu’à la reprise des travaux, qui s'effectuerait vraisemblablement fin mai 1886.
La lettre expédiée à leur oncle, de la frontière américaine, au siège de la compagnie Free Russia, par les jeunes gens, fut retardée par les neiges et ne parvint que très tard à Barkerville. Perrot était déjà parti. Elle courut après lui à Kameloups, mais Perrot chassait chez les Indiens du Cuivre, ses vieux amis. La lettre attendit au bureau, avec plusieurs autres adressées également à