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oublier l’afTaire des mines d’Archiennes la remit en mémoire, et toute entreprise quelconque restait impossible au faiseur. Au milieu de l’hiver, la crise en vint à son comble : les gardes du commerce furent mis au trousses de Château- Gaillard, qui dut tenir, assidûment, compagnie à Charlotte pendant le jour, ne pouvant plus sortir, avec sécurité, qu'après soleil couché.
Château- Gaillard eut bien volontiers quitté Paris ; mais c’était encore là que les décavés ‘du grand jeu social avaient le plus de chance de trouver des gisements aurifères. Tant bien que mal, enfin, depuis deux ans passés, Jean y avait vécu sans moyens d’exis- , tence. — Et comment eut-il fait en province ou à l’étranger ? , ^
Il sortait donc le soir ; et pour prendre sa revanche du calme de ses journées, passait les nuits dans les cafés, entre le jeu , les femmes de mauvaise vie, les hommes de débauche ; ou bien chez la Saint-Didier, où commençaient à se rencontrer quelques boursiers de haute volée, et quelques coupe-jarrêts politiques.
Ce fut là, qu’il entendit se croiser les appréciations, les avis et les prédictions à propos de l’agitation parlementaire des li'.Dis de janvier et de février 1848. Ceux-ci ne voulant voir dans la formule du jour :
<( réforme électorale » qu’un mot destiné aux échos de la presse, et, dans les banquets réformistes, qu’une machine de guerre contre le ministère Guizot, lequel, depuis sept ans, avait triomphé de bien d’autres ; ces autres, sentant là-dessous les premières oscillations des tremblements de terre qui renversent les monarchies.
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Jean aspirait à un rôle politique; mais, jusqu’alors,
il ne connaissait, réellement, ni le jeu ni les hommes.
Autant il était versé dans la bohème dorée, les cou-
lisses de la galanterie et celles de la bourse , autant il était neuf dans celles de la politique, malgré son stage à la chambre.
La science de Machiavel, sous le gouvernement de juillet; lui paraissait 4’ailleurs si simple, qu’en vérité, il avait peine à y appliquer son intelligence : Le pays légal à satisfaire, ce n’était pas la mer à boire. Les électeurs à deux cents francs vendaient leur vole au candidat , qui, p(/ur une bobrse au collège donnée à leur fils; qui, pour une place de substitut donnée à leur neveu ; qui, pour un chemin vicinal tracé selon leur gré; le député, à son tour, vendait le sien au ministère moyennant le total des bourses, places et chemins qu’il avait promis, et son bénéfice en sus. Un roi citoyen régnait sur tout cela, et la nation, désintéressée, regardait le jeu. Tout aussi peu digne de souci,
lui semblait le mécanisme parlementaire. Rester au
ministère était l’unique préoccupation des uns ; le renverser pour s’y mettre à leur place, l’unique travail des autres. M. Guizot chef des « satisfaits » d’une part; M. Thiers chef des k impatients y> de l’autre; derrière, M. Odilon Barrot chef actuel des mécontents, peut-être chef futur d’un ministère de l’avenir; — et c’était tout.
Car les figures isolées de Berr> er et de Lamartine, la figure révolutionnaire de Ledru Rollin n’étaient pas parties dans la comédie, et, par conséquent, pour Château-Gaillard ne comptaient pas.
Au demeurant une assemblée d’actionnaires lui fai-
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sait l’effet d’êti-e plus difficile à manier que t le pays légal » parce que les intérêts étaient plus directs et plus immédiats; et, quant aux finesses de la fiction représentative et du jeu constitutionnel, il s’en souciait comme un poisson d’une pomme.
S’il avait jadis voulu être député, c’est que le député était l’homme puissant de la société ; et si député, il avait pensé à se faire une placé individuelle à l’assemblée, c’est qu’il avait bien vu que, parmi les puissants, ceux-là qui se faisaient craindre étaient des tout-puissants ; c’est enfin qu’il chiffrait la dot et mesurait l’envergure sociale que valait la situation.
Mais quand, sortant du domaine des faits pour s’élever à celui de. la spéculation, il considérait un roi qui n’était pas le maître et qui subissait son ministère; des ministres qui se donnaient la peine de faire des députés, à l’aide d’une armée de fonctionnaires, et en se débattant dans un inextricable réseau de lois libérales, puis, d’acheter ensuite ces mêmes députés pour se maintenir au ministère, — il haussait les épaules. Cette politique n’était point son fait.
La grosse machine de guerre contre le ministère - Guizot, en janvier etfévrier 1848, était l’accusation trèsmotivée, de corruption électorale : au cours des dernières sessions, plusieurs élections avaient été cassées; celle de M. Grandin, celle de M. Boutmy. Enfin, on se répétait avec scandale le mot de M. Guizot aux électeurs de Lisieux ; a Vous sentez-vous corrompus if »
Quant à Château- Gaillard, ce n’était que depuis le discours de Lisieux qu’il se sentait quelque estime pour M. Guizot.
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Quelle devait être la réforme? abaisserait-on le cens de cinquante francs ? ou de cent t
— C’est une question de budget, répondit Jean. Vous avez un budget de 1200 millions; si vous abaissez le cens à 150 francs, c’est une augmentation d’un quart au budget ; si vous le réduisez de moitié , c’est une augmentation du double. S’il y a de vrais amis du peuple, ils ne doivent donc pas vouloir l’accroissement du pays légal, puisque le résultat serait un accroissement de charges pour la masse.
— Mais la nation n’est pas représentée !...
— ^ Sottise !
— ^ Mais l’impôt n’est pas voté par ceux qui le paient.
— Fadaise!... est-ce que ce n’est pas toujours et partout Jacques Bonhomme qui paie, et est-ce que c’est, quelque part, Jacques Bonhomme qui vote?
Les radicaux d’alors demandaient « le sufl'rage universel ». Mais cela semblait si énorme, si révolutionnaire, si absolument impraticable qu’on haussait les épaules à ce mot-là. Odilon Barrot lui-même bondissait, quand on parlait de suffrage universel. Autant vaudrait, disaient les plus flegmatiques, parler d’organiser le phalanstère.
— Il n’y a pourtant que cela, s’il y a quelque chose, reprenait Jean : une nation ne pouvant s’acheter ellemême... Et puis cela seulement donnerait un réel in; térêt à la question gouvernementale. Quel coup pour l’ignoble et mesquine bourgeoisie !... Quand je pense que, pour être éligible, j’ai dû faire, par devant notaire, deux ou trois acquisitions simulées avec contre -lettres
CIIATEAl-dAILLAKl)
et... C’est pitoyable ! avec le suffrage universel nous cesserions d’être une nation d’épiciers.
— Nous tomberions dans la république, et bientôt les hommes de 93. . .
— Peuh 1... jusqu’à ce qu’un Bonaparte..,’
— Allons donc ! le prince Louis, peut-être? ^
. — Qui parle de ce pauvre garçon? Les Bonapartes,
comme les Césars jadis, n’ont pas de dynastie!
— Point tant pauvre garçon , dit un financier décavé qui avait connu le prétendant à Londres.
Ces discussions platoniques, et peu platoniciennes, retenaient quelquefois Château-Gaillard, assez avant dans la nuit, chez la Saint-Didier. Quand il faisait une petite gelée sèche , il les continuait sur le- boulevard. Tout son intérêt du moment semblait être de tuer le temps, et de ne retourner qu’au premier blanchissement de l’aube, rue Rousselet Saint-Germain.
Mais on ne parlait pas toujours politique chez la Saint-Didier. Château-Gaillard y apprit, un soir, le reretour de Sarah Bertin avec son protecteur Le Sourd.
Ils venaient à Paris pour deux ou trois mois seulement. Lui, pour régler quelques affaires; elle, pour se remettre au niveau des modes et se montrer au bois, en calèche, côte à côte avec le millionnaire. En effet, Le Sourd promenait publiquement Sarah et l’avait installée dans la même maison que lui, au mêfne étage . A peine gardait-il le décorum d’avoir un appartement séparé. Encore recevait-il chez sa maltresse les trois quarts du temps, et y traitait-il les affaires les plus importantes.
A la nouvelle du retour de Sarah, un bouillonne-
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ment de sang chàud •monta au cerveau de. Jean, avec une telle violence qu’il eut peur de lui-même. Ce n’était plus, comme jadis, lors de la rencontre de la courtisane chez Fanny, un envahissement général de l’être par le désir; c’était un de ces mouvements terribles de la nature, d’où sortent les crimes soudains qui épouvantent et consternent les natures sereines.
Il lui fallut toute sa volonté, toute sa présence d’esprit, tout son empire sur lui-même pour ne pas courir jusque chez Le Sourd, pénétrer chez Sarah, la saisir comme une proie.
Mais il sentait trop bien, avec une clairvoyance impitoyable, que la courtisane le ferait jeter à la porte, avec esclandre, par ses laquais, et saisirait cette occasion d'offrir un holocauste à son protecteur.
D’autre part, se présenter devant Sarah, humblement, en amoureux discret, mendiant la pitié... — d’abord, cela était impossible à sa nature; ensuite,.il connaissait assez celle de la courtisane pour savoir que, •ce serait un moyen certain, de s’en faire mépriser.
Non ! désormais, il ne devait plus paraître devant elle qu’en maître, ou, du moins, en homme puissant, dont l’alliance ou la haine ne sont pas à dédaigner.
Et qu’il était loin, alors, d’une telle situation!... Aussi lui fallait-il renoncer à voir Sarah Bertin, pendant ce séjour et savoir attendre !
Mais qui l’aurait pu croire? lui-mêrne se révoltait contre lui-même... et pourtant, le soir, en s’échappant de la maisonnette de la rue Rousselet, il courait sous les arcades de la rue de Rivoli, pour regarder de loin... sa porte! (Elle demeurait rue du 20 Juillet.) Il
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regarcftiit pendant des heures, malgré la pluie, malgré la bise, la lumière à travers les persiennes de ses fenêtres ! '
Et bien souvent, sortant d’un enfer, revenant à des heures indues de chez la Saint-Didier, il passait et repassait encore, vingt fois, cent fois, dans la rue déserte, en proie à une fièvre intense et à des transports alternés de passion, de jalousie, de haine.
Oui, ce fol amour était fait de haine, et voilà ce qui le rendait brûlant et corrosif comme une tunique de Nessus !
La situation dans laquelle il se débattait en vain, et qui devenait de jour en jour plus pressante; l’ardeur inassouvie de ses nuits, le mortel ennui de ses journées, surexcitaient en ce moment Château-Gaillard, au-delà de toute expression. Il rêvait des entreprises impossibles, il lançait des imprécations vers le Ciel, la Fortune ou l’Enfer, qui ne faisaient point de miracle en sa faveur, qui ne broyaient pas les hommes, qui ne retournaient pas la face de la terre, à son profit.
Arrivèrent les 22 et 23 février; l’interdiction des banquets réformistes, les protestations des députés, les résistances, puis les concessions du roi.
Jean, qui d’abord avait regardé toutes choses comme une de ces comédies, sans grand intérêt, qu’on écoute et regarde en songeant à autre chose, se réveilla tout à coup, quand il entrevit que ces prodromes pourraient amener des événements éérieux ; qu’ils entraîneraient sans doute un bouleversement quelconque. Tout changement, tout écroulement, tout cataclysme même, devaient être pour lui comme la perche ten-
ClIATKAL-r.AILLAHI)
Uue au nauixagé*. Quoi qu’il advint, les événements ne pouvaient lui apporter rien de pire que sa situation présente... Et de combien d’occasions ne seraient-ils pas gros, peut-être 1
Il attendit donc avec angoisse, et suivit pas à page la marche de la crise.
Mais comment, pendant de telles heures, rester claquemuré rue Rousselet? 11 coupa sa moustache et sa royale, se ternit un peu le teint avec du café, salit ses cheveux, chargea Charlotte de lui procurer une casquette et une blouse, et se lança par la ville et les faubourgs.
En ce temps-là, il y avait encore des faubourgs à Paris. Et l’on se demandait : « Les faubourgs descendront-ils? ne descendront-ils pas? »
C’est qu’en effet, toute la question était là; les faubourgs ne descendant pas, ce n’était qu’une échauffourée; les faubourgs descendant, c’était une révolution.
Et, pendant toute la journée du 23, les faubourgs • restèrent en expectative. Quelques zélés essayaient bien des barricades au coin des rues ; mais il n’y avait, derrière, rien de sérieux pour les défendre^ C’est une parade, disaient les sceptiques des quartiers élégants qui regardaient, puis se détournaient et continuaient leur promenade.
Mais, quelques vieux loups de mer qui se souvenaient de 4830, et d’Audry de Puyraveau, faisant la révolution à lui tout seul, hochaient la tête? Ils savaient bien, qu’à Paris, une révolution ne se fait pas en trois jours, mais en trois heures. Les trois jours sont la période d’incubation.
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Le soir, vers huit ou neuf heures, on apprit le changement de ministère, et, de toutes parts, dans la bonne bourgeoisie, on s’écria : « Tout est fini, tout est arrangé; Odilon Barrot arrive aux affaires... »
Mais, si cela contentait, par à peu près, le Parisien bénévole, cela ne contentait pas les partis; cela contentait, moins encore, Jean de Château-Gaillard et divers autres chevaliers de sa catégorie, qui ne voyaient pas bien comment, ce changement de ministère en apporterait un dans leur situation.
Enragé, battant le pavé d’un pied fiévreux, impuissant à tout, par sa position absolument nulle dans le monde de la politique, ab^blument compromise dans celui des affaires, Jean aurait voulu qu’il y eût, en . ce moment, dans une des anfractuosités quelconques des dessous parisiens, une soute aux poudres. Avec quelle joie il y eût jeté, lui inconnu, lui perdu dans la foule , l’allumette enflammée qui aurait fait sauter la ville, dussent sauter avec, non-seulement une dynastie , mais une société , une nation , un monde!
Que lui importait? Que pouvait détruire le cataclysme à quoi il tint? Mais, sur les débris fumants ne , pouvait-il pas, en revanche, se trouver debout? et, dans les décombres, ne pouvsût-il pas ramasser des trésors?
Pourtant Jean de Château-Gaillard n’était pas socialiste. Il ignorait le nom de Cabet et faisait peu de cas de celui de Proudhon. Quant au phalanstère, il le considérait comme une des plus colossale» cocasseries qu’eût inventées la folie humaine.
Mais il n’y avait pas jusqu'à son sarrau' de voyou, qui ne lui fût tunique de Nessus.
Ses pas le portèrent rue du 29 Juillet, et tandis qu’il levait les yeux vers les fenêtres de Sarah Bertin, les souvenirs attachés au nom de la rue l’obsédaient. Un mélange d'effluves passionnées et d'effervescences révolutionnaires lui courait dans les veines.
Pas de lumière aux fenêtres. Sarah était sortie. « Oü pouvait-eUe être allée par celte soirée tumultueuse? » Il attendit et, protégé par son déguisement, osa se ranger presque sous la porte de la maison meublée qu’elle habitait.
Vers dix heures, une voiture à deux chevaux arriva : la sienne. Il la connaissait bien. 11 ouvrit la portière, comme un vagabond, qui, passant là, par hasard, aurait saisi l’occasion de gagner deux sous.
Le gros Le Sourd descendit le premier. Du fond de la voiture, Sarah tendit, à Le Sourd, divers paquets. L’un d’eux affectait une forme particulière, qui frappa l’entrepreneur :
— Ehl qu’est- ce que c’est que cela, Sarah? dit-il.
— C’est un pistolet américain, que j’ai acheté pour vous. — Qui sait ce qui va arriver? Vous ave^ de l'argent, et pas une arme pour vous défendre si. .
Elle n’acheva pas. Une main vigoureuse, qui n’était pas celle de Le Sourd, lui arracha l’arme des mains, et l’homme qui avait ouvert la portière, prit la fuite dans la direction de la rue Saint-Honoiré.
— Au voleur! s’écria-t-elle.
Le Sourd essaya de courir; le concierge s’élança. Mais ce soir-là, on n’arrêtait pas ceux qui prenaient
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des armesl Ils s’en souvinrent à temps, et restèrent court, tandis que, brandissant le pistolet au coin de la rue du 29 Juillet et de la rue Saint-Honoré, l’homme s’écriait d’une voix retentissante :
— Citoyens!... la Patrie est en danger!
Qu’allait-il faire? Il n’en savait rien et ne formait pas de projets. Pourquoi avait-il pris cette arme? — Par inspiration, par tentation, par folie?... Il n’aurait pu le dire : une impulsion soudaine et spontanée avait conduit sa main. Mais, quoi qu’il en fût, depuis qu’il tenait ce pistolet, sa position lui semblait changée. Tel, un homme à cheval, n’est pas le même qu’un homme à pied.
Après avoir ouvert la boîte et contemplé sa proie, il marcha devant lui, suivant la foule peut-être. Le courant le conduisit au boulevard. Là, devant le ministère des affaires étrangères, situé alors boulevard des Capucines, stationnait un immense rassemblement.
— Qu’est- ce qtfe c’est? demanda-t-il à ses voisins.
— C’est une charrette, chargée de cadavres ramassés sur les barricades, qu’on promène.
— Comment ? il y en a beaucoup ?
(’.IIATEAU-CAILLARD
— Il n’y en a qu'un. Cette mise en scène a été organisée aux bureaux de la Réforme, et Ig cortège, parti de la rue Jean-Jacques Rousseau, d’abord trèspeu nombreux, s’est grossi le long du chemin. A présent, vous voyez, il y a beaucoup plus de curieux que de meneurs....
Et le fait est, qu’en quelques minutes , la foule s’était assez augmentée autour de Château-Gaillard pour qu’il s’y trouvât pris. D’ailleurs, il restait là volontiers.
— Nous voulons Guizot ! disait un homme à côté de lui. — Guizot, Guizot ! l’assassin du peuple, le patron de tous les satisfaits, le bourreau de Buzançais !
Il s’élève des foules, une fermentation capiteuse. Bien des gens venus là « pour voir » sentaient une sorte de communication électrique, s’établir entre eux et les autres; et d’aucuns, qui seraient . sans doute rentrés tranquillement chez eux, s’ils ne s’étaient trouvés englobés dans le rassemblement, se prenaient à crier ; « Guizot I Guizot ! la Réforme ! la Réforme ! »
La nouvelle qu’un régiment arrivait pour charger, augmenta les dispositions hostiles des badauds qui, ag-
glomérés, se sentaient devenir peuple.
Quelques uniformes brillaient sur les terrasses du ministère; quelques alarmistes répandaient le bruit que le roi venait de mettre Paris en état de siège, et de donner le commandement des troupes à Bugeaud.
La foule grossissait toujoui's et frémissait de plus en plus.
Jean écoutait les propos d’une oreille avide, et, de temps en temps, avivait les colères d’un mot froid et
eu
acerbe. Ses yeux profonds et troubles regardaient partout, oomme pour embrasser l’ensemble de la scène, et saisir l’instant où le plus léger choc devrait faire jaillir l’étincelle. Sur ses lèvres errait un mauvais sourire.
Enfin un officier parut, en avant du régiment de cavalerie qui s’avançait pour faire les sommations d’usage. Un sourd grondement lui répondit.
Jean avait le pistolet dans sa poche, et le palpait d’une main impatiente.
L’officier commanda la charge; le premier rang dés soldats s’élança. La foule fit, en rugissant, un mouvement de recul...
En même temps un coup de feu retentit.
— On tire sur le peuple ! crièrent à la fois cent voix; "mille voix. Les unes effarées, les antres furieuses.
Alors, ce fut un désordre et un bruit indescriptibles. Tous ceux qui avaient des armes tirèrent ; les autres, en cherchant à s’enfuir, se heurtaient à la charrette qui promenait le mort. Quelques soldats, entendant des coups de feu partis du sein du rassemblement, tirèrént à leur tour. En un instant, le boulevard fut plein de clameurs. Les Officiers n’avaient pas d’ordres ; les soldats se débandaient ; les badauds cherchaient des issues, les meneurs ralliaient les fuyards et les appelaient aux barricades.
Tandis que, du boulevard, se précipitaient des bandes furieuses vers les rues adjacentes, débouchaient,-de ces mêmes rues, des cohortes de curieux cl d’inquiets. La garde nationale se mêlait à tout cela,
It
s’interposant entre les exaltés qui appelaient aux armes et l’armée, démoralisée par l’incertitude et l’inaction .
En un instant, la masse humaine qui stationnait tout à l’heure sur le boulevard, se trouva divisée en une multitude de courants qui, emportant avec eux l’électricité révolutionnaire, se répandirent sur Paris comme autant de torrents de lave...
Et, au petit jour, tandis que dormaient, dans les quartiers retirés, les bonnes gens qui s’étaient couchés le soir sur cette conviction que « tout était arrangé », les faubourgs descendaient. Ils trouvaient çà et là, partout, des barricades élevées ou ébauchées ..
On sait le reste. A midi, Louis-Philippe quittait les Tuileries : la révolution était faite. A deux heures, la régence ne conservait plus d’espérance. Le soir, la République était proclamée, et le lendemain elle décrétait le suffrage universel.
DEUXIÈME l'ARTIE.
«L’hypocrisio est un vice privilégié qui do sa main, forme la- bouclie n font le monde et jouit en repos d’une impunité «ouvernîno. •
Molièhc, /Jon Juan.
Quinze jours après la révolution de Février, Château- Gaillard installait, dans un superbe appartement (le la Chaussée-d’Antin, les bureaux du NouvelUi^te.
Le NouvelUsle était né, simple canard, imprimé en têtes de clous sur une feuille volante, le 20 Février. Présentement, il en était à son douzième numéro et occupait déjà une légion d’employés et de rédacteurs; et il avait son imprimerie à lui, ses porteurs, ses correspondants... que sais-je?...
Château-Gaillard,, en se couchant le 24 février, s’était
CHATEAU-r.AlLLARI»
d’abord senti 'débarrassé des gardes du commerce et des créanciers^ pour un laps de temps plus ou moins long, et en avait éprouvé un premier soulagement. Puis, il s’était dit que la révolution, en faisant table rase, ouvrait à son activité un champ ' sans limites. Enfin, il avait compris que le premier point d’appui, la première base d’opération, en temps révolutionnaire, était le journalisme.
Il n’avait pas le sou. Et cette expression triviale doit être prise, ici, à la lettre. Outre que ses ressources diverses étaient arrivées à épuisement pendant les semaines précédentes, il avait été tellement surexcité, qu’il en avait oublié les nécessités les plus urgentes de la vie. Pas le sou, donc. — Et, pour imprimer son premier numéro, il vendit le fameux pistolet arraché aux mains de Sarah Bertin, et qui avait tiré lé coup de feu du boulevard des Capucines.
11 s’agissait donc de vendre ce numéro... pour payer le second.
Aussi, en outre des décrets de l’Hôtel de Ville parus et à paraître, le Nouvelliste contenait-il les nouvelles à sensation les plus extraordinaires. « Résurrection du duc de Praslin. » o Trahison 7nanîfcste de Guizol-Duchntel et Hébert. » « Les ministres du tyran mis en accusatio^i. » « Découverte d'une nouvelle armoire de fer aux Tuileries. » « Réouverture du club des Jacobiyis. » « Complicité' de Louis-Philippe et de madame de Feuchèi'es. » « Nouvelle émigration des aiùstocrates, etc., etc... »
Ce sommaire, à faire dresser les oreilles et à tirer deux sous des poches les. plus récalcitrantes, était
f-IIATEAl-CAFU. ARI)
2'ir,
crié, à tous les coins de rue, par de pauvres diables que Château-Gaillard avait recrutés lui-même, dans les manifestations qui partaient de tou*s les coins de Paris, pour converger vers l’Hôlel de Ville,' et auxquels il avait promis 25 p. 0/0 de bénéfice.
Le premier numéro du Xouvellisle se vendit à 50 mille exemplaires. Autant le second, autant le troisième. Dès le quatrième, Château-Gaillard comprit qu’il ne s’agissait plus de servir aux badauds des contes à dormir debout, qu’il ne s’agissait pas encore d’agir sur l’opinion par des articles do fond, mais qu’il fallait donner, à tous, des informations. Il se multiplia; il s’adjoignit trois ou quatre bons coureurs, qui assistèrent à l’ouverture de tous les clubs, se procurèrent, avant personne, toutes les propositions étranges, toutes les adhésions inattendues qui tombaient, dru comme grêle, sur 1 Hôtel de Ville, Et dès son sixième numéro, le XoucellisU' fut la feuille la plus lue de Paris.
Alors tout devenait facile , et Château - Gaillard troviva, d’emblée, un imprimeur qui risquait cent mille francs; un agent d’annonces, qui affermait fort cher la quatrième page; un propriétaire, qui fut heureux de lui louer un appartement vacant; un tapissier, qui meubla des salons de rédaction, une chambre à coucher, un cabinet de travail et un fpmoir pour le rédacteur en chef.
Château-Gaillard, en ne visant qu’aux informations rapides, avait tout simplement découvert une nouvelle source de fortune et de puissance pour la presse. Il n’avait songé d’abord qu’à se faire lire, sans s’en-
CHAT K A U -CAILLA K I)
2 if)
gager clans une voie politique quelconque, avant que les choses Jussent assez dessinées, pour qu’il vît quelle voie serait la plus favorable à son ambition. Mais, il ne tarda pas à pressentir le parti qu’on pouvait tirer d’un véhicule de publicité très-lu. A son journal quotidien, il joignit bientôt une agence de correspondances autographiées pour les journaux de province. — C’était encore une innovation; et, d’autant plus heureuse qu’il se trouvait ainsi prendre la suite (les affaires du bureau de l'Esprit Public au ministère de l’intérieur, supprimé par la révolution de février. L’agence réussit comme le journal, et, au point de vue matériel, Château- Gaillard se trouva, en peu (le semaines, hors d’embarras. Premier point.
Toutefois, pour bien établi qu'il fût, dans un cabinet de travail capitonné, entouré de trois ou quatre valets et d’une centaine de flatteurs, habillé par le bon faiseur, la main largement ouverte, pour recevoir l’or et le semer, Jean ne se dissimulait pas qu’il avait trente-si.v ans, que les cheveux se faisaient rares sur le sommet de sa tête, que s’il avait encore bon pied, bon œil, néanmoins il ne supporterait plus volontiers les fatigues de la vie de soldat en Algérie ;.. et que, pourtant, sa carrière était à recommencer, sa position à faire; et que, pourtant, il était tout juste aussi avancé que le jour où se regardant au miroir, et se souvenant de l’émoi causé la veille, chez madame Hérouard, par ses attentions pour Julie, il avait pour la première fois soupçonné son origine.
- Il récapitula sa vie. — D’abord la première' période
de sa jeunesse : ses appétits dégagés de scrupules.
cil ATKAL-r. AILLA RD 217
ses audacieuses fredaines d’amour... ses imprudentes... (I habiletés » au jeu. Puis la secon.de période, celle qu’il avait d’avance raisonnée, et qu’inaugurait, pourtant, une folie insigne : la séduction de Charlotte Lehallier. C’était la seule chose qu’il se reprochât. Non certes qu’il se repentît d’avoir volé la femme de son ami, d’avoir tué Marius;.. le remords était un sentiment à jamais inconnu, â jamais impossible pour cette nature ; mais parce que l’ivresse obtenue ne valait pas pour lai l’embarras causé par toute cette affaire ; parce qu’il s’était trouvé englué dans un drame, alors qu’il ne cherchait qu’un passetemps ; parce qu’ enfin, plus il avait usé et abusé de Charlotte, plus il lui en voulait d’être dans savie.
Il revit ensuite son intrigue d’un jour avec Annette, et il en sourit encore ; sa foudroyante visite à M. Hérouard, et, à l’entour de cela, ses entreprises et ses plaisirs. Un pli de rage plissa ses lèvres quand l’image hautaine et décevante, invincible et Implacable, de Sarah Bertin lui apparut ; et une malédiction lui échappa quand la fatalité lui rit au nez sous la stupide figure du colporteur de Pézenas.
Pourquoi, diable ! cet être grotesque était-il tombé comme un aérolithe sur sa tête ? et que faire contre de tels coups? Rienl... il n’y avait pas de calculs qui pussent les prévoir. La nécessité de payer le cens électoral, n’avait pas permis à Château-Gaillard de dégager assez vite sa responsabilité dans l’affaire des mines d’Archiennes. Il avait pu échapper à l’application-de la loi, mais non pas à la flétrissure morale...
2iK . CMATEAt-dAILLAKl)
Il resta en échec devant ce souvenir. Ce coup bêle de la destinée l’irritait. Il se dit enfin :
« J’ai trop compté sur moi-même, et rien qu’avec moi-même. Ma chûte n’est pas venue d'une faiblesse, ni d’une imprudence que j’eusse pu éviter... elle est venue de mon isolement. Il ne suffit pas à l’homme d’être fort de sa propre force, il lui faut l’être encore d’un certain nombre d’autres forces, venant de l’extérieur. En un mot, il faut des alliances, des amarres sociales. Si j’eusse été l’homme d’une caste ou d’un parti, on m’eût tendu la perche, et je ne me serais pas noyé... Désormais, il ne me faudra pas oublier que je dois surtout étendre ma surface sociale... On a besoin des autres... et non-seulement comme matériaux pour l’édification de sa propre fortune, mais comme associés, que la force des choses condamne, solidairement, aux dépens des procès perdus. »
Mais s’il fallait s’appuyer sur quelque chose, encore fallait-il bien choisir son, ou ses points d’appui. Château Gaillard ne pouvait s’appuyer sur une caste ; il chercha parmi les partis.
Bien que la république fût proclamée, Jean flaira vite qu’elle n’était pas née viable, et que la réaction l’emporterait. Les doctrines socialistes effrayaient trop les esprits, et elles étaient trop discordantes et trop affolées pour avoir chance de conquérir la partie sensée de la nation ; d’autre part, la république indépendante du socialisme, la république libérale et doctrinaire du National, ne pouvait réunir’ çà et là, qu’une poignée d’hommes d’exception.
Il commença par chanter dans son journal les
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louanges de Lamartine, ce qui était le premier quart de conversion vers la réaction naissante ; puis il insinua que le danger venait de Ledru-Rollin et de Louis Blanc. Le 15 mai ouvrit une carrière plus vaste aux diatribes de la presse. Les affaires de juin furent décisives, et le Nom-ellisle cria, plus fort que tout .le monde ; « Vive Cavaignac! Cavaignac for evcr!... » au lendemain de la répression. Deux ou trois mois après, il était l’organe attitré de la réunion de la rue de Poitiers.
C’en fut assez; désormais les feuilles démagogiques seules firent allusion de temps en temps aux mines d’Archiennes. Mais il ne fut plus jamais question de cette vieille histoire parmi les « honnêtes gens » défenseurs de l’ordre de la religion, de la famille et de la propriété.'
Il va sans dire que le Xouvellinte approuva l’expédition de Rome, et que, vers l’époque de. l’élection présidentielle, il se rallia, selon le mot d’ordre de la rue de Poitiers, à la candidature de Louis Napoléon Bonaparte, que tous les- partis monarchiques soutenaient alors, dans l’espérance de faire « du prince Louis » un précurseur du rétablissement de la monarchie, un gardien du trône en attendant que « la fusion » fut réalisée.
Pendant sa période de déconfiture, Jean avait perdu ou délaissé la plupart de ses relations. Les unes s’étaient éloignées ; il avait quitté les autres : celles-ci, parce que, n’ayant rien à en espérer dans le malheur, il ne se souciait pas de les rendre témoins de sa déchéance : ces autres, parce que moralement engagés à lui venir en aide, elle redoutaient une mise en demeure.
Tel Valdeuil, auquel son mariage et son poste diplomatique faisaient une situation assurée ; et qui, je l’ai dit plus haut, déférait volontiers aux conseils de sa' femme, quand elle le priait de ne pas renouer avec Château-Gaillard.
La prospérité ramena les fuyards, et comme Jean avait compris la puissance des liens sQciaux, il les accueillit d’un sourire.
La République menaçait plus ou moins nos agents
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diplomatiques dans leurs positions. Valdeuil voyant Château-Gaillard à la tête d’un journal important; lui rappela leur ancienne confraternité, et Château-Gaillard, qui, en ce moment là, prônait tous les jours Lamartine, alors ministre des affaires étrangères, n’eut pas de peine à le faire maintenir à son poste. La correspondance entre les deux anciens compagnons de jeunesse devint alors assez active. Jean, interrogé par Horace sur l’état des choses et les probabilités d’avenir, lui répondit un jour :
« Mon cher Horace, en vérité le diable seul sait où « nous allons, à supposer qu’il y ait un diable. Quant <1 au bon Dieu, tu sais, je n’y ai jamais cru, et la rai- « son, c’est que si Dieu et sa providence existaient, « ils se ficheraient de nous positivement.
ff L’Assemblée est une pétaudière. Imagine-toi neuf « cents citoyens qui ne savent rien de rien, pour la « plupart, veulent tout refaire, et se chamaillent à la a journée, tirant celui-ci à a hue » et cet ?utre à « « dia. -» Pour les propositions de lois qui s’y produi- « sent, c’est un vrai casse-tête chinois.
« Le Français, né malin, s’est dit : « Il y a comme « cela par le monde, un tas de réformateurs qui prc- < tendent refaire les sociétés sur un nouveau modèle, « et jurent tous qu’ils ont en main une panacée, grâce « à laquelle tout le monde sera beau, bien fait, élé- « gant, bien portant, et pourvu de bonnes rentes à sa « naissance. Nommons tous ces gens-là députés, et « envoyons les s’expliquer ensemble. »
« Voilà comment s’est formée la Babel de carton où
%2 (:H.\TEA13-('.AII.LARD
« se décident nos destinées. Les uns, proposent de dé- « saréer la lune, et de faire un concours général pour a la confection des tartelettes ; d’autres, de partager la « terre en autant de carrés qu’il y a de créatures à « deux pieds, sans plumes, et d’abolir la banque ; ces « troisièmes, au contraire, veulent faire de la nature « entière une immense banque d’échange. — Tu fais a des protocoles diplomatiques; moi, des articles de « journaux; nous échangeons nos produits, ça forme « un immense fonds social de blagues, et, toi et moi, a nous vivons de l’échange, qui représente l'intérêt du « capital. Je te vois d’ici sourire : Ce trafic nous nour- « rirait mal ; aussi, me hâtai-je d’ajouter que la science « de ce jeu consiste, surtout, à échanger les blagues « contre les produits tangibles. Autre banque d’é- « change : « Château-Gaillard donne « son amour » Sa- « rah Berlin, « ses charmes » et... Mais ne voyageons « pas davantage au paysd'Utopie, et, puisque le nom de « Sarah est venu sous ma plume, autant te dire les « vicissitudes, actuelles, de son existence accidentée. « Sarah Berlin vit, depuis trois ans, en Autriche, avec « Le Sourd qu’elle a, je crois bien, recruté jadis chez « Fanny. Ils ont fait une apparition à Paris, quelques « semaines avant la révolution, et sont repartis aus- « sitôt, à tire-d’ ailes. On dit que nous pourrions bien « un jour la voir légitime épouse du millionnaire... ma «foi!... pourquoi pas? Nous sommes appelés, si a j’en crois mes inductions, à voir bien autre chose, « qu’une drôlesse chaperonnée par un mari.
« Je te le donne en cent, je te le donne en mille... « Qui va devenir président de notre République? —
CHATEAU-OAILLARD
» Cavaignacl vas-tu me répondre. — Mon ami, ta candeur m’épouvante... — Lamartine? — .\llons donc!
» prends-tu ta patrie pour une succursale du paradis . » terrestre? — Ledru-Rollin ? — Et les bourgeois?
B tu fais donc abstraction des bourgeois? Ils ont » depuis juin repris une toute-puissance invincible. —
» Raspail? — Tu te moques, mon |ami ! Tout simple- » ment le citoyen Louis Napoléon Bonaparte, lequel,
P comme tu le sais, à Strasbourg, puis à Boulogne... j> Mais, présentement il demeure place Vendôme, • B hôtel du Rhin, en face la colonne. Ne plaisantons » pas.
» Je t’avertis pour que tu ne compromettes pas ton
» avenir, en faisant du zèle en faveur de notre « grand
citoyen » le chef du pouvoir exécutif. Nos fonction-
B naires de France n’en feront pas, sois tganquille !
» mais, à l’étranger, vous pourriez sentir moins bien
P de quel côté vient le vent.
» A l’Assemblée, le citoyen Bonaparte ne sonne mot.
» Tout au plus, quand il est mis en demeure, pro-
» nonce-t-il quelques phrases embarrassées, que ré-
» dige, dit-on, son ancien précepteur, le représen-
» tant Vieillard. A l’Hôtel du Rhin, il reçoit tous les
» hommes, quelconques, qui ont des prétentions à » n-’importe quoi : réformer le monde, ou arriver au » ministère.
» J’y suis allé à mon tour, par curiosité. Le prince » a une figure impassible, qu’on dirait sculptée dans » du bois. — Son regard est fixe et terne ; et le trait » saillant de sa physionomie est une forte moustache » aux pointes bien cirées. Il invite les gens è parler
(:UATEAU-<;\lLLARr»
» et les écoute attentivement; même il a l’air de com- ») prendre : la reine Hortense, qui était élève de » madame Campan, aura enseigné à son fils cette poli- )> tesse des princes ; donc il hoche la tête et sourit, en » manière d’assentiment. Que ce soit Proudhon ou n Émile de Girardin, ou Victor Hugo qui parlent, il ap« » prouve du bonnet ; quand c'est M. Tlüers il s’incline. » Jamais d’ailleurs ne proteste ni ne conteste. En sorte » que tous ces messieurs sont, en partant, persuadés • » qu’ils régneront sous son nom s’il est élu. De là, con- » vergence d’elîorts...
» Victor Hugo compte éclipser la gloire politique de D Lamartine ; Émile de Girardin saisir enfin le portc- » feuille depuis si longtemps rêvé; enfin, M. Thiers,
» tout en le patronnant, comme une sorte de roi so- ' » liveau qui gardera la place, ne doute pas qu’il ne » dispose de la France deux mois après l’installation » du prince Louis à la présidence.
» En attendant on a baptisé le héros de l’hôtel du » Rhin : « le perroquet mélancolique. »
» Bref, ce chevalier de la triste ligure fait en ce » moment l’affaire de tout le monde. 11 plaît aux am- » bitions, parce que toutes comptent, sous son règne,.
» se donner carrière; aux apôtres du socialisme, parce » qu’en conséquence’ des hochements de tête de la » poupée de Nuremberg, ils croient l’avoir convertie » à leur marotte ; aux orléanistes et aux légitimistes,
» parce que, malgré les efforts de ces autres idéologues,
» la branche aînée et la branche cadette ne sont point ré- » conciliées, et, qu’en attendant le prince Louis tiendra » l’emploi du soliveau de la fable ; aux jacobins, parce
CirAl’EAü-GAlLLAKl)
» qu’il les débarrassera de Cavaignac ; aui» grand parti B de l’ordre, » parce quïl s’appelle Bonaparte.
• » Il répond au besoin du moment enfin, chacun se n tenant pour bien assuré, qu’au moins, il ne sera » jamais difficile de s’en débarrasser.
yh Pour moi, il m’a fait l’effet d’un crétin inoffensif » assez bien dirigé par des gens d’esprit (Mocquard, » Morny et autres commensaux de Fanny sont ses n amis). — On lui a surtout recommandé de se taire )> et de se tenir tranquille. Ce qu’il fait.
» De temps en temps quelques voyons vont crier : Vive » l’Empereur! autour de la colonne, sous ses fenêtres. » Il leur jette des louis. . . fi! . . des « napoléons » voulais- » je dire. On ajoute qu’il distribue, ou fait distri- ’» buer, dans l’armée, de l’argent et des cigares. Pos- » sible !
j> Il prépare d’ailleurs, ou l’on prépare, son élection » à l’anglaise. Jamais on n’aura vu tel déluge de bul- » letins de vote, tel feu d’artifice de boniments. On » sèmera les bulletins par les bois et les sillons ; on » fera les boniments dans les villages les plus reculés. » Aux paysans, on dit que c’est l’ancien qui est revenu » de Saintè-Hélène ; ou bien que... c’est le fils, le fils » authentique du grand homme, sans se soucier aü-
* trement de calomnier la vertu de la reine Hortense.
» — 11 est vrai qu’avant d’arriver à la calomnie il y a s tant à faire pour la médisance...
» Le clergé, d’autre part, le soutiendra. Il a pris l’en- » gagement, dit-on, de rétablir le pape sur le trône de » Saint-Pierre. Et le clergé est encore bien fort chez
» nous.
CIIATEAl]. GAILLARD
».En conséquence de tout ce qui précède.’.... — Tu » me reproches toujours d’être trop bref, j’espère que » j’ai été prolixe cette fois? — tu peux, je crois, consi- • » dérer l’élection du prince Louis comme assurée. On » tient néanmoins des paris contre lui, et en faveur de » Gavaignac. Mais moi j’ai engagé mes cent louis... —
» allons donc ! encore I — mes cent « napoléons » sur B sa tête, et j’ai cru parier à coup sûr.
. » Te voilà maintenant renseigné aussi bien qu’un » Parisien du boulevard; pour moi, ouf! je n’en puis » plus? De ma vie je n’en écrivis si long ! Présente « mes respectueux souvenirs à ta femme, et compte » toujours sur ton vieil ami
» Jean de G.
» P. -S. — Tu me demandeé des nouvelles de Ghar- » lotte? Eh! qu’est-ce qui' te prend? Ge nom-là re- » vient, sans doute, en Allemagne? Au fait, cette pau- » vre femme mérite tout intérêt : cherche-lui donc » une place d’institutrice ou de dame de compagnie. >
On a dit que tout l’esprit d’une lettre était dans le post-scriptum. -Ge n’est pas assurément le cas de répéter l’aphorisme toutefois la vérité est que Ghâteau- Gaillard aurait bien voulu se débarrasser, à nouveau, de Gharlotte qui ne lui servait plus de rien dans la maisonnette de la rue Rousselet, et qu’il n’eût pas été fâché de l’envoyer à l’étranger. Peut-être même, au cours de la lettre, ne fut-il si causeur avec Valdeuil, que dans le but de glisser à Horace l’invite du postscriptum.
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Quoi qu’il en soit, remarquons que dans ces quelques lignes, les seules qui eussent trait à ses affaires ■ personnelles — Château -Gaillard prit le soin de tourner sa plume avant d’écrire. . et de ne confier au papier que les mots qu’il voulait perdre. A l’analyse, c’était même un chef-d’œuvre d’habileté et d’hypocrisie.
Quant au corps de la lettré, il l’avait écrit d’abondance... Et qu’av’ait-il écrit, d’ailleurs, que chacun, en ce moment, ne pensât dans un certain milieu, et ne dît dans les cafés et sur le boulevard ?
Il cachetait sa lettre quand on frappa.
— Entrez, dit-il.
C’était Baudrillet, l’ancien clero de Bordier, l’ancien gérant de VOpinion publique, l’ancien directeur commercial des mines d’Archiennes, l’ami « La Ressource » des jours d’infortune, présentement le rédacteur en chef titulaire du Nouvelliste.
Si la suite des affaires d’Archiennes avait été pesante pour Jean, on peut supposer ce qu’elle avait dût être pour le pauvre diable de gérant flétri par un jugement et condamné à l’amende. Quant à l’amende,' la vente de VOpinion publique l’avait payée ; mais, dépossédé de ^a responsabilité dans la société des mines et dans sa gérance du journal, Baudrillet l’avait été, en même temps, de ses appointements. Et il était marié depuis longtemps, et père de plusieurs enfants.
Aussi voulait-il, cette fois, tirer, de la prospérité de son patron, quelque chose d’indépendant des fluctuations de cette prospérité même. Tel était le but de sa démarche.
CMATEAU-dAIu: UU)
Après avoir parlé à Château-Gaillard, de choses et d’autres, concernant le journal et la correspondance autographiée, et après avoir constaté l’état de prospérité des deux entreprises : « Gela vous donne, ditil, une grande influence. Vous êtes bien avec tous les députés puissants... Vous savez que je suis chargé de famille... ma femme, comme fille de militaire décoré, pourrait obtenir un bureau de tabac, si vous le demandiez. »
Château-Gaillard fut surpris de cette ouverture. Baudrillct lui semblait sa chose. Puisque les entre- . prises réussissaient, de quoi s’inquiétait Baudrillet?
Et s’il s’inquiétait, c’était donc qu’il voulait se constituer une existence indépendante '/ Or Baudrillet, dans sa situation actuelle, était utile à Château-Gaillard.
— Un bureau de tabac 1 s’écria-t-il, en éclatant de rire, eh ! vous me demandez là, mon cher, quelque chose de plus difficile à obtenir qu’une préfecture.
— Si vous pensez pouvoir obtenir une préfecture, demandez-là pour moi, répondit flegmatiquement Baudrillet.
' — Ah ! çà, qu’est-ce qui vous prend? vous voulez me quitter ?
— Non, mais enfin, vous le savez, nqus avons passé ^ de mauvais jours...
— Et vous voudriez vons arranger une existence paisible?... à l’abri des revers?
— Oui.
— Mais, mon cher Baudrillet, d’abord, en ce temps-
ci, votre position chez moi est encore bien plus solide qu’une préfecture. , / . .
— Ça,- c’est possible.
— Ensuite, faites-moi le plaisir de me dire... Et Jean accompagna ces paroles d’un certain regard qui parcourait Baudrillet de la tête aux pieds — faites moi le plaisir de me dire si... dans le cas où une préfecture vous irait... vous iriéz à une préfecture? Et madame Baudrillet, fort honnête et respectable dame, j’en conviens, bonne ménagère qui fait un pot au feu incomparable, sert des rôtis cuits à point, et élève le mieux du monde sa jeune famille, je ne la vois pas bien dans son rôle de préfète?
Baudrillet sentit le rouge lui monter au visage. Il se mordit les lèvres. Un coup de cravache ne l’eût pas cinglé plus que ces paroles de Château-Gaillard. Eh ! qij^était donc d’ailleurs Château-Gaillard pour le traiter ainsi? Un méchant aventurier, pas plus!
11 ne répliqua rien de piquant ni d’amer cependant. L’habitude des rôles secondaires l’avait plié à une sorte de débonnaireté de formes.
— Alors, reprit-il, le bureau de tabac...
— Mon bon ami, tenez-vous tranquille; croyez bien que je ne vous oublierai pas. Mais patience ! En ce moment, j’ai besoin de toutes mes influences pour moi-même. Croyez-vous donc que, moi aussi, j’en veuille rester là? La presse est un moyen ; laissez-moi arriver au but. Quand j’y serai, je n’aurai besoin d’aller solliciter personne pour vous. Je vous pourvoirai moi-même, — et bien
Il n’y avait rien à répondre. La porte s’ouvrait d’ailleurs ; un garçon de bureau, timidement, venait rappeler à M. Baudrillet que « ce monsieur, » qui était
CIIATKAI-OAILLAKD
venu la veille, avec une lettre de recommandation, attendait toujours, et le priait de parler de lui, à M. de Château-Gaillard.
— Dites-lui que... que nous ne pouvons pas prendre de nouveaux rédacteurs ; — renvoyez-le 1 s’écria Baudrillet avec un geste d’impatience.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Château-Gaillard.
— Un quidam qui veut entrer au XouvelUste, et
qui écrit comme un cheval. ;
— Ah!
Le garçon de bureau sortit, puis revint aussitôt.
— Ce monsieur, dit-il, redemande sa lettre de recommandation.
Baudrillet la tira de sa poche et la tendit au garçon, mais Château-Gaillard la prit et, l’ayant lue : ^
— Faites attendre le porteur, dit-il.
Et quand l’homme fut sorti :
— A quoi pensez-vous, Baudrillet, de renvoyer un homme qui m’est adressé par M. le curé de “*?
— Ma foi ! je ne savais pas que vous teniez à plaire
au curé Be*“, et, quand j’ai vu la prose du candidat...
Imaginez-vous qu’il m’apporte depuis huit jours un
canard absurde. 11 s’agit d’un prêtre, interdit par son
évêque, pour avoir dit la messe en français, comme
l’abbé Châtel, et qui, en conséquence de l’interdiction,
serait rayé des listes électorales.
Château-Gaillard sourit en se caressant la moustache.
— On se moquerait de nous, si nous imprimions cela ! ajouta Baudrillet, et vous voyez df’ici la révolte de tous les journaux libéraux, si nous allions mettre en avant une pareille jurisprudence.
CIIAÏEAU-OAILLAIU) 2fit
— Engagez l'homme à un prix doux ; et faites passer son fait-divers dans la correspondance provinciale. Les feuilles dévotes des départements le reproduiront ; il se trouvera peut-être quelques curés de village qui le prendront au sérieux, et ça fera plaisir à ceux qui l’envoient.
Sur quoi, Château-Gaillard se leva et prit son chapeau. Apercevant sa lettre à Valdeuil, restée sur le bureau :
— Ah ! tenez, dit-il à Baudrillet, qui tenait encore le bouton de la porte, faites mettre ceci à la poste, je vous prie.
Tandis que Château-Gaillard sortait, Baudrillet revint sur ses pas, car il était rêveur. Jamais encore il n’avait vu, sous cet aspect, Jean, son ancien camarade de l’école, et depuis quelques années son patron social. Jusqu’alors il le prenait pour un décavé, peu scrupuleux sur les moyens de corriger les torts de la fortune, mais voilà tout. Soudain, il voyait apparaître régo'isme profond, d’une part, et, de l’autre, l'habileté poussée jusqu’à la ruse.
— Ouais !... se disait-il, c’est un fameux merle !
Et il retournait la lettre en la regardant ; « Elle est lourde !... Que dit-il là dedans, à cet autre masque? »
Et Baudrillet se demandait pourquoi lui, qui avait été élevé comme ces messieurs, qui valait bien l’un, bâtard, et l’autre, gentilhomme de cape et d’épée protégé par le corps de ballet, pourquoi il était socialement leur inférieur? Était-ce donc l’habit fin et les escarpins vernis qui faisaient l’homme? Ou bien y avait-il quelque secret, de boudoir ou de salon, qui
s’apprenait dans un certain milieu, et tirait pour toujours les gens de la foule?... Cette lettre...
Il la pesait," la transperçait du regard. Mais l’enveloppe était opaque. ^
En revanche , le cachet de cire semblait pouvoir facilement se lever avec une lame chaude. . .
Baudrillet n’était pas coutumier de ces choses- Il avait fait plus d’un billet de complaisance et endossé plus d’une lettre de change véreuse;... mais ouvrir une lettre cachetée?...
Malheureusement il remarqua que la cire était restée sur le bureau, à côté du cachet.
Il lut.
Certes, la longue lettre que nous avons vue plus haut l’intéressa ; mais le post-scriptum surtout le jeta dans un océan^de réflexions. Il savait à peu près l’histoire de Charlotte, et il voyait quel cas en faisait Jean, et ce qu’elle avait à attendre de lui.
— Quelle leçon ! se dit -il, et comme j’ai bien fait de lire cette lettre...
Au moment de la recacheter, il songea même que ce bavardage politique, alors tout d’actualité, pourrait avoir son intérêt plus tard, et il la garda.
— Bah ! se dit-il, jamais peut-être ClTàtcau-GailIard ne saura que Valdeuil n’a pas reçu la lettre... *Et puis... le service des postes... à l’étranger... les bureaux d’une chancellerie... — Enfin, ma foi !... ils courront après, s’ils veulent!
Château-Gaillard avait donné des gages au parti de l’ordre ; il pouvait en donner encore ; la rue de Poitiers, alors toute-puissante, pensa qu’il serait bon de se l’at • tacher. En conséquence, on lui trouva un siège à l’Assemblée législative, quand la Constituante se fut dissoute, à l’invite de la proposition Rateau.
Pour cette fois, Jean était résolu à profiter de la situation, sans retard. Il chercha un parti.
Sa première idée avait été de s’allier à une famille ayant de fortes attaches sociales. Mais en réfléchissant, il sp dit que cette famille ferait à sa femme une situation prépondérante dans le mariage, ou, au moins, inattaquable. Or, il fallait qu’un homme comme lui fût maître absolu de son entourage. C’était par lui-même qu’il devait se faire des alliés sociaux. Une fille bien dotée, mais isolée, ferait donc mieux son affaire...
— Voudrais-tu, lui dit un jour Paul de Malinvault,
f.llATKAU-<;AlLLAUI)
qui était devenu son collègue à l’Assemblée, grâce au scrutin de liste, et qui restait son ami malgré toutes les vissicitudes, parce qu’il le considérait comme un être supérieur, et professait sans doute que :
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des Dieux ;
»... voudrais-tu d’une Anglaise de vingt-cinq ans, jolie femme, ayant voyagé, orpheline de père et de mère, et douée de quatre-vingt mille livres de • rente
— G’ est avoir. — Intelligentç ou sotte? et quel caractère?
— Romanesque.
— Euh !
— Oui ; mais quatre-vingt mille livres de rentes, en terres... et en Angleterre.
— En Angleterre? c’est bien loin. Et puis, je ne connais pas les lois anglaises... Quelque majorât peutêtre?... Décidément non.
— Diable! tu es difficile!... Il y a bien encore la fille du vieux Dydecker, mais...
— Qui est-ce ?
— Le vieux Dydecker, ou sa fille ?
— Tous les deux.
— Le premier, un Juif allemand enrichi dans la banque usuraire, et baronifié depuis peu ; rivé à l’Allemagne par des affaires, d'ailleurs. — La fille, une Viennoise très-éveillée, très-coquette et résolue à se marier à Paris, pour briller au bois, aux courses, à rOpéra...
— Tout-à-fait mon affaire, cela !
CUATEAU-GAILLA’RI)
— Bah ?... Tu ne crains pas?
— Quoi?... le père sans doute donnera une dot argent comptant?
— On le croit. Mais si ta femme dépense pour son train, sa toilette...
— Ça, c’est mon affaire. Mon intention est de laisser entièrement à ma femme l’intérêt de sa dot pour son luxe de maison et de toilette.
— Ah !.'.. c’est différent.
Paul de Malinvault n’avait jamais pensé que ce fût là un des principes à poser pour faire ce qu’on appelait en Poitou « une bonne maison, » Mais, néanmoins, il s’inclina. Château-Gaillard avait des manières de compter qui n’appartenaient qu’à lui, mais qui, quelquefois, réussissaient.
— Seulement, hasarda-t-il, permets-moi un avis. Le
père Dydecker étant Juif, et donnant la dot, tiendra probablement aux parchemins ... •
— Je me ferai aimer de la fille, répliqua Jean. — Où la rencontre-t-on ?
Ce fut à Carlsbad que Jean la rencontra. Elle y était la reine de la saison.
Jolie? — Non, pas précisément : les yeux étaient petits, la bouche grande, le nez incorrect; mais ces petits yeux étaient vife et brillants, de longs cils lesombrageaient. Cette bouche trop grande était garnie de belles dents blanches, et bordée de lèvres bien rouges ; ce nez prenait tour à tour les expressions le» plus diverses. Avec cela le teint était clair, la tête petite et bien attachée au col ; le corsage maigre mai»
souple, la tournure élégante, la toilette un peu excessive, un peu excentrique, mais de bon goût, pourtant. Le pied étroit, la main longue; les cheveux, étrangement ébouriffés, étaient d’un ton chaud; ni blonds ni
bruns.: tels que les artifices de la toilette pouvaient les faire, selon la mode ou selon les jours, blonds cendrés, blonds ardents ou châtains. Il y a de ces cheveux-là.
A la promenade, le long des allées sinûeusés qui grimpent parmi les sapins, elle avait une prestesse de démarche, une vivacité d’allures, que nos prudes femmes de province eussent redoutée, sans doute, dans une jeune fille dont elles eussent voulu faire la femme de leur fils, paais qui plaisait aux amateurs.
Le soir, à la Conversation, elle portait la robe basse avec un abandon , un meneho qui semblaient déceler une habitude des salons plus longue que ne le conrportait son âge; son ton était celui d’une Parisienne, femme dü monde, et mariée depuis cinq ou six ans.
Quand il l’eut vue, Château-Gaillard la trouva plus à son gré, encore , qu’il ne l'avait rêvée. Est-ce à dire qu’il en devint amoureux? — Non. Château- Gaillard n’avait jamais été amoureux de sa vie, et ne devait pas l’être. Il avait désiré telle ou telle femme, avec plus ou moins d’intensité; il, était sous l’empire d’une passion pour Sarah Bertin que le temps et les obstacles cristallisaient au lieu de la détruire, mais de l’amour? Comment un. sentiment fait de générosité et de tendresse aurait-il pu naître en cette terrible nature?
On ne saurait même dire qu’il désirât Minna Dy-
CHATEAll-fîAILLARO
decker. Elle lui plut ; c’était bien la femme faite pour la situation qu’il voulait prendre à Paris ; et il pensa que jamais un million de dot n’avait été mieux placé.
Lui plaire, à elle, s’en faire distinguer parmi les prétendants empressés sur son passage, ce ne fut pas affaire difficile pour Château-Gaillard qui n’avait jamais trouvé de cruelles. Il est douteux, pourtant, que s’il eût offert seulement , avec son cœur, une chaumière poétique, ou même une villa féerique accrochée aux flancs du Pausilippe, il aurait été agréé, Minna s’était dit depuis longtemps déjà, que, pour prix de sa personne, et de sa dot, elle voulait un hôtel aux Champs-Elysées, une calèche menée à la Daumont jes jours de courses, une loge aux Italiens, et une carte d’entrée dans tous les salons parisiens ; et ses idées sur la vie en général, et le mariage en particulier, ne permettaient pas de supposer qu’un amour romanesque pût, inopinément, naître dans son cœur,
- Cela encore plaisait à Jean. « Elle ne me fera pas de coup de tête.., elle ne s’affichera jamais comme font les sottes sentimentales, » se dit-il.
Et il en fut plus convaincu encore, après une conversation qui suivit la lecture d’une gazette.
C’était un matin. Dans un cercle de buveurs, assis sur la terrasse, on se passait un numéro de la Chronique de Paris :
« Le faubourg Saint-Germain est en émoi, — disait » la gazette. — On raconte qu’une de nos plus jolies » Parisiennes, Mme O. de L. aurait été rencontrée » très-matinalement, par son mari, dans une rue .du
» quartier latin. Explication conjugale. La dame aurait » prétexté une visite de charité; mais monsieur aurait » découvert que la charité s’exerçait spécialement » envers un jeune poète, encore plus connu par sa » chevelure abondante et soyeuse que par son talent,
» Le résultat final, c’est que madame a quitté 4e » domicile conjugal, partant pour Tltalie avec le » poète, disent les uns; se jetant dans un couvent,
» disent les autres. »
Les initiales désignaient, suffisamment, la femme pour les habituésdu monde parisien. Chacun glosa. Une jeune fille française, en pareil cas, eût baissé les yeux ’ et gardé une muette réserve. Minna éclata de rire, et dit très-haut, que la noblesse française ferait bien de moins médire des filles de banquiers, qu’elle recherchait d’ailleurs, car, certainement, elle ne connaissait pas de fille de finance capable de telles incongruités.
Le mot était cru.
— Mais si cependant elle est allée au couvent? répliqua Château-Gaillard.
— Peuh ! l’Italie ou le couvent, le couvent ou l’Italie...
— Cependant...
— Épousez-vous donc une femme pour qu’elle vous
fasse la fable des salons, à Paris et en Europe ? <
— Non, certes !
Elle se leva délibérément, indiqua d’un signe à Jean qu’elle lui demandait son bras, et, marchant avec lui sous une des allées du parc :
— Je trouve d’abord qu’une femme doit garder son
aiATKAU-GAILLARI) 2GD
rang et sa situation sociale, dit-elle. Une femme qui s’en va, ici ou là, entraînée ou poussée par des passions, me fait l’effet d’une grisette.
— Vous avez raison.
— D’ailleurs, Je mari est aussi sot que la femme, et mérite ce qui lui arrive.
— Ah ! '
— Qu’est-ce que c’est qu’un homme qui va, piteusement, faire le pied de grue dans une rue pour guetter sa femme ? On appelle cela un- gentilhomme ! C’est un bourgeois ridicule !
— La jalousie... .
— C’est le fait des petites gens ! Si le mari n’eût pas surveillé sa femme il n’aurait pas découvert l’intrigue, et pas fait de scène ;... sa femme n’eût été ni au couvent comme une repentie, ni en Italie comme une aventurière... La gazette n’aurait pas imprimé l’histoire, et... présentement nous en serions réduits à parler de la pluie et du beau temps .
— Que vous semble de la toilette de Mme de R. que voici venant à nous ?
— Mais... fort jolie, répliqua Jean, distrait par la portée de la réponse de Minna... Non, je me trompe... trop voyante .
— C’est une grande affaire que la toilette !
— Oui? et il y a des femmes qui s’imaginent qu’avec de l’argent, et en s'adressant à la bonne faiseuse, elles sont sûres de devenir des modèles d’élégance !
— Nous sommes loin du temps où Marie-Antoinette imposait la simplicité à la cour de France, et inaugurait, chez vous, la mode des robes de jaconas ! Cepen-i^
r.riATEAU-HAlLLARD
dant il y a encore des femmes qui sgnt plus élégantes avec de simples robes d’organdi, que d’autres avec des robes de dentelle !
— Par exemple la charmante jeune ülle qui me fait en ce moment l’honneur de s’appuyer, sur mon bras.
— Oh ! je ne dis pas cela pour m’attirer un compliment. J’essaie d’avoir du goût... et c’est bien diffificile, allez! quand on n’a encore fait qu’entrevoir Paris.
— Il vous a suffi d’y passer...
— C’est la proportion qui fait tout. II faut avoir l’instinct de la proportion : c’est-à-dire, savoir ne rien porter qui soit, au-dessous, ou au-dessus, de sa fortune et de son rang...
— Oui! . •
— ... Ni au-dessus, ou au-dessous, de sa • figure et de sa taille.
— Ah! cela c’est difficile! pour y arriver il fout plus (jue de l’esprit, il faut un tact poussé jusqu’au génie.
— Par exemple : voilà une femme jeune, gentille, mince et ayant une fortune et un rang universellement connus ; elle peut coiffer cette toque à plumes et oser ce jupon rouge à bandes de velours noir.. — Mais supposez la même, grasse, rondelette et à la tête d’un mari bureaucrate et de dix pauvres mille livres de rentes?...
— Vous avez un esprit de démon, un tact de reine, et je vous adore !
Cependant, le papa Dydecker écrivit à Paris ; non, par malheur, à ses correspondants en banque ; parce que, sachant d’avance que le baron de Château-Gaillard
ciiateau-(;au. lard
n’avait pas de fortune acquise, et ne se doutant pas
qu’il eut jadis été dans les affaires, il s’inquiétait peu
des renseignements financiers; mais, à des hommes
du monde politique, dont Jean faisait partie, à des
membres de l’Assemblée législative, ses collègues.
, J’ai dit comment l’affaire des mines d’Archiennes, si flétrissante, n’avait atteint Château-Gaillard que dans le milieu parisien où l’on sait le dessous des choses, puisque son nom ne figurait pas dans le dispositif du jugement. — J’ai dit aussi comment « le parti des honnêtes gens » lui était devenu tout acquis depuis la révolution... Les^ renseignements furent excellents.
' Si excellents que, l’engouement de sa fille aidant, M. Dydecker passa légèrement sur l’article du blason.
Il était certain, d’ailleurs, que par la situation politique de son gendre, et par la haute considération qu’avaient pour lui les hommes titrés de l’Assemblée, sa fille appartiendrait au grand monde parisien; qu’elle était en passe de devenir ministresse ou ambassadrice... Et que fallait-il de plus ?
Il fut convenu que le mariage se ferait à Vienne, un mois après le retour des eaux.
— Connaissez-vous, à Vienne, demanda un jour Château-Gaillard à sa fiancée, un Français qui fait faire, je crois, des ponts, des canaux, des chemins de fer 2 Un nommé Le Sourd ?
— Certainement ! il est en relations d’affaires avec mon père... Et même il a une femme bien belle et bien élégante !
r.HATEAU-CiAILLARD
— Ah?... — une femme?...
— Oui... et à laquelle je dois peut-être une partie du peu do goût que je possède.
— Vous la connaissez ? ‘ x
— Oh ! de vue seulement. Elle n’est pas de ma société ; mais ort se rencontre journellement au Prado et... quand on a des dispositions, il n’y a qu’à regarder pour comprendre !
« Mon bon ami, » écrivit Jean à Horace, dès qu’il put revenir à Paris pour y préparer son installation, et arranger toutes ses affaires, en vue d’un prochain mariage, « Mon bon ami, je me marie; j’ai trouvé » mon idéal, dans une ravissante Viennoise, élégante, » intelligente, spirituelle. Au reste tu* en jugeras, car » en revenant de Vienne, où j’irai l’épouser dans » quinze jours, je compte bien passer par Dresde et » la présenter à Julie et à toi. J’espère' que nos deux » femmes se plairont et se lieront.
. » La fortune de ma future est convenable, bien en- » tendu.
» Je viens de louer un petit hôtel, cour donnant sur » le faubourg Saint-Honoré, jardin sur l’avenue Ga- » briel. J’espère bien aussi avoir le plaisir de vous » y recevoir quand vous viendrez à Paris.
» Le journal et la correspondance marchent tou- » jours, à souhait. Baudrillet s’en occupe et gouverne » très-bien le tout.
J Quant à moi, j’ai paru quelques jours à la Chambre » et demandé un nouveau congé. Rien de neuf dans » la politique ; pourtant il se pourrait bien que les
» choses se gâtassent entre le Président et TAssem- » blée. Le perroquet mélancolique a des velléités » d’indépendance ; l’Assemblée, j’entends la majorité » dont je fais partie, est peu disposée à le laisser gou- » verner à sa guise, et trouve, avec raison, qu il ne » doit pas se permettre de prendre ses ministres en » dehors d’elle. Si on le laissait aller, en effet, nous » verrions quelque jour Ratapoil lui-même aux af- » faires ; et, de bonne foi, nous n’avons pas nommé » le prince Louis pour ça.
» Revenons aux choses sérieuses. Je t’avais parlé » dans le temps , ce me semble, car peut-être bien » l’intention sera-t-elle restée au bout de ma plume, )) du désir qu’avait cette pauvre madame Lehallier de » trouver à l’étranger une situation d’institutrice ou y> de dame de compagnie. Dans les circonstances ac- » tuelles, tu comprends combien je serais désireux de » lui êtrè utile. Occupe-toi donc d’elle sérieusement, » et écris-lui directement (rue Rousselet Saint-Ger- » main). Je ne serai pas à Paris ; je ne tiéns pas non » plus à me donner un rôle vis-à-vis d’elle. Fâis ») mettre une annonce dans V Indépendance belge : » indique les références chez toi ; enfin, fais tout pour » le mieux. Je m’en rapporte à toi. »
D’autre part, il avait fait l’effort d’aller rue Rousselet, où, depuis le rétablissement de ses affaires, il n’avait pas mis les pieds, et il y avait trouvé Charlotte devant une corbeille de laines, faisant de la tapisserie. Il oubliait, souvent, de lui envoyer la petite somme mensuelle qui devait pourvoir aux principaux besoins
de la vie. Charlotte ne demandait rien et travaillait.
Sa visite fut un grand événement. Je ne dirai pas une fête, car depuis longtemps l’abandon , la souffrance et le remords avaient tué l’amour dans le coeur de Charlotte.
« Pourquoi vient-il *? » se demanda la pauvre créature, qui savait bien que Jean ne pouvait venir sans un but d’intérêt personnel.
Pourtant il parla de choses et d’autres, comme s’il lui faisait une visite d’ami. En prenant congé seulement, il l’avertit que la maisonnette de la rue Rousselet était vendue, et devrait être, prochainement, livrée à ses acquéreurs.
— Ah! dit-elle, émue, cette maison où... — alors je dois la quitter?
— Si je me mariais, ajouta-t-il sur le seuil de la porté, vous com prenez combien la possession,dans un quartier éloigné, de cette maisonnette habitée par une femme, pourrait me mettre dans une situation délicate... •
Il disparut, cette flèche de Parthe lancée. Et la pauvre Charlotte retomba brisée sur son fauteuil, oubliant sa tapisserie cette fois, pendant que deux grosses larmes roulaient dans ses -yeux.
— Ah ! je croyais que je ne pouvais plus souffrir î se dit-elle ; je m’étais trompée !
Et des sanglots s’échappèrent de sa poitrine, frappant les échos mornes de la maison vendue.*
Avant de partir pour Vienne, Château-Gaillard fit une autre visite. Il alla voir la Saint-Didier, chez la^ quelle, d’ailleurs, il n’avait pas cessé d’aller de temps en temps finir ses soirées.
— Je me marie, lui dit-il, délibérément. Et tu es la première à savoir la nouvelle.
CHATEAU-f.AII.LARI) 275
— Mon compliment, seigneur ! Et il va sans dire que tu épouses gros /
— Assez. Aussi t’apporté-je un petit cadeau... Tu as été gentille, autrefois, et je te dois bien quelque chose !' Il s’agit d’une gentille maisonnette, au diable Vauvert, c’est vrai; mais cela peut être arrangé ; il y a un jardinet. Enfin, ma petite, c’est, en bon bien au soleil, tout ce qye j’ai vaillant. Or le plus bel homme du monde. . . c’est comme la plus jolie fille, tu sais.
— Merci toujours, mon petit Jean.
— C’est un abri, une retraite, une cachette, quoi? ce que tu voudras, selon les cas. Il est bien évident que tu n’habiteras pas cela... Il te faut, au contraire,, garder un appartement au premier, dans le centre de Paris. Pour mon compte j’y tiens fort, car je compte toujours bien rester au nombre de tes amis.
— Certainement. Elles affaires? le journal?
— Tout va bien.
— Dis donc, dans le feuilleton de théâtre, tu ne pourrais pas me faire recommander...
— Une bonne amie?...
— Non. Un jeune homme qui débute mardi aux Délassements-Comiques.
— Ahl très-bien. Si, vraiment! donne son nom, pour que je'le recommande chaudement à Baudrillet, qui le recommandera au feuilletoniste de théâtre.. Adieu, mignonne... — Ahl... attends quelques jours avant d’aller visiter ta maison. — Autre chose : les chemins de fer américains i font prime et monteront encore ; achète et revends dans quinzaine.
Le seigoeur commandeur voudrait-il venir souper avec moi?
Mouèri, Don Jitaiu
Sarah Berlin avait, à Vienne, une luxueuse installation, qui lui était commune avec Le Sourd. Naturellement, on disait, en parlant d’elle : « madame Le Sourd. » — L’entrepreneur n’avait jamaia protesté. Pour Sarah, elle s’était trouvée trop heureuse de sa situation apparente, pour ne pas s’attacher au nom qu’on lui avait spontanément donné.
Jusques alors l’idée du mariage n'était pas entrée dans l’esprit de la courtisane. Jamais elle n’avait pensé qu’elle pourrait un jour être du vrai monde, avoir un mari, tenir le même rang que telle ou telle femme, riche et fière. Si elle avait dans le temps quitté un prince russe pour le gros entrepreneur Le Sourd, c’était simplement qu’elle sentait, eh ce dernier, un amant
plus solide. En effet, pour le grand sçigneur ^lle n’était qu’un jouet temporaire ; ce qu’elle avait à attendre, de sa munificence amoureuse, était coté sur le marché de la galanterie européenne. C’était, en un mot, un amant dont une femme galante pouvait être orgueilleuse ; mais ce n’était pas l’amant qui fait, à jamais, à la femme qu’il protège, une situation indépendante. En Le Sourd, au contraire, elle avait reconnu le parvenu qui a soif des vanités sociales, autant que des jouissances de la vie ; qui serait magnifique, non seulement parce qu’il désirait, en elle, la femme de luxe, mais parce qu’il avait la gloriole de l’enlever 'à un prince.
Avoir, de lui, un hôtel et des chevaux, tel avait été son premier rêve. L’hôtel avait été acheté avant le départ pour l’Autriche ; les chevaux, traînant une calèche à huit ressorts, devaient être donnés au retour. Les bases du contrat n’allaient pas au-delà.
Mais quand, à Vienne, elle s’entendit appeler a madame Le Sourd n tout un nouvel horizon s’ouvrit à ses espérances. Il s’agit alors, pour elle, de conquérir, à tout jamais, l’entrepreneur. Flatter sa vanité et satisfaire à ses plaisirs n’était plus assez. 11 fallait devenir, pour lui, la compagne utile et la femme unique ; celle avec qui il pouvait penser tout haut; et celle qui, seule, serait la dispensatrice des félicités intimes.
Intelligente, rusée, corrompue, elle en vint naturellement à bout. Bientôt elle sut la langue des affaires ; bientôt elle eut enveloppé son amant d’une atmosphère dont il ne devait plus pouvoir sortir.
Mais si le millionnaire était, sans l’avoir senti, de-
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venu la proie dç Sarah, encore ne pouvait-on espérer de l’amener au mariage sans bien des efforts, sans l’aide des événements ou la connivence de quelque allié puissant.
Sarah cherchait... et, à Vienne, ne trouvait pas. A. Vienne elle vivait fort isolée, fort en dehors de tout. D’abord, elle n’avait pas su la langue; et puis, si Le Sourd l’avait laissée porter son nom, il s’était bien gardé de la présenter nulle part. Elle avait étudié, pour passer le temps, et aussi pour se faire une éducation en rapport avec ses ambitions : d’abord l’allemand, ensuite l’italien, le français qu’elle écrivait jadis incorrectement, l’histoire, la géographie, la musique. Elle avait lu. Que si, en dehors de ses études, elle cherchait des distractions, la__facilité des moeurs viennoises ne lui marchandait pas les occasions ; et Le Sourd lui laissait la plus grande liberté.
Pourtant elle avait des heures de solitude, soit à la promenade dans sa voiture opulente, soit chez elle, dans des salons dorés, où Le Sourd n’amenait que quelques hommes d’affaires.
Elle se mettait au piano; elle prenait un roman; elle essayait une toilette nouvelle et se promenait devant les glaces. Et puis, après?
. Sarah avait alors trente-cinq ou trente-six ans. Elle était aussi belle que jamais. Sa taille ne s’était point alourdie. L’art de la toilette, se perfectionnant par l’usage, sertissait mieux le caractère de sa physionomie. Elle avait un grand goût. Sa beauté fulgurante, son train, ses parures, éclairaient pour ainsi dire on passage. Aussi, la connaissait-on bien à
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Vienne, comme l’avait dit h Château-Gaillard, Minna Dydecker.
. Que fallait-il pour qu’elle eût uii entourage de femmes et un salon? Bien peu de chose peut-être, l’irrégularité de sa situation actuelle et les chevrons de son passé étant inconnus dans cette nouvelle patrie.
Que devint-elle un soir, quand Le Sourd lui ayant annoncé quelques convives, elle vit apparaître, parmi ceux-ci, Château- Gaillard? . ‘
- Château 'Gaillard, avant le départ de Paris, avait eu soin de se renseigner sur les intérêts qu’y avait laissés l’entrepreneur, et de découvrir, parmi les travaux pu- ' blics projetés, ceux qui pouvaient tenter son ambition.
C’était à lui qu’il voulait aller; et non comme un indifférent ou un solliciteur, mais comme un homme utile, un associé possible, une puissance sociale, en un mot, qu’il fallait ménager. C’était par lui qu’il voulait être amené à Sarah Bertin. A Sarah la rebelle', la décevante, l’invincible... ~ qu’il lui fallait désormais tenir pantelante dans ses serres et sous son regard.
Dès longtemps, il s’était promis de né reparaître devant elle qu’en maître. Puisqu’il n’avait pu triompher de la passion, au moins fallait- il qu’il triomphât de la femme; et il comprenait trop la nature de Sarah pour ne pas savoir qu’après sa fugue, à l’heure du rendezvous, il devait s’en faire craindre, s’il ne voulait en être à jamais méprisé.
■ Les quelques paroles tombées des lèvres de Minna Dydecker, au hasard de la conversation, lui avaient appris que la fortune lui offrait l’occasion belle.
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.En effet, comme il la tenait maintenant, la terrible Sarah ! Et même, il la sentait si bien devenue sa proie, qu’il parvenait à n’être point pressé de l’étreindre. C’est ainsi qu’avant de se faire introduire auprès d’elle, par Le Sourd, il avait eu la patience de voir ce dernier trois ou quatre fois ; c’est ainsi qu’il en vint à se faire, pour comparaître devant elle, un visage à la fois aimable et froid ; un masque; dont l’expression indéchiffrable pouvait exprimer la haine dissimulée, l’indifférence méprisante, ou la passion discrète.
Elle portait ce soir-là, une robe de velours trèslongue, d’un rouge intense, comme ces rouges d’Orient qui n’éclatent pas à l’œil, qui ne sont jamais criards, mais qui semblent avoir une profondeur infinie et rehaussent l’éclat des peaux mates. Avec cela, une parure de rubis ; dans les cheveux, un simple nœud
assorti. La robe était basse, et laissait voir des épaules V et des bras de marbre dont les reflets du velours rasaient les contours. Naturellement pâle, Sarah pâlit encore à l’aspect de Jean; mais aux lumières cette pâleur rendait son étrange beauté plus éclatante et plus fascinatrice.
— M. le baron de Château-Gaillard, un de mes amis, lui dit Le Sourd, en lui amenant son nouveau convive. — Mais vous l’aurez peut-être vu dans le monde, à Paris, car, s’il m’en souvient bien, il était l’ami...
— Oui! d’une de nos amies, interrompit vivement. Sarah, qui ne se souciait pas d’entendre nommer, en ce moment, devant les autres convives, la danseuse . Fanny, dont la réputation était européenne.
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Car si, à Paris, Fanny n’acceptait pas volontiers, dans son salon, la présence de Sarah Bertin, à Vienne, Sarah Bertin n’acceptait pas la situation d’amie de Fanny. n
— Alors la connaissance est faite? Tant mieux ! — Demandez le dîner, ma chère, car ces messieurs et moi, en courant la ville, avons gagné un appétit d’enfer, reprit l’entrepreneur. ~ >
Sarah disparut comme pour donner des ordres; contente de trouver un prétexte pour s’isoler un ins • tant, car la vue de Jean l’avait stupéfiée.
Que venait-il faire? Se venger? ou bien la sommer d’une promesse de rendez-vous, qui avait plusieurs années de date ?
Elle secouait la tête : « Non! nonl... il serait venu plus tôt... sans doute sa passion est passée, bien passée... Et alors...
La courtisane pensa que peut-être Château-Gaillard avait besoin de Le Sourd, et voulait profiler, pour exploiter le millionnaire, de la situation que les circonstances lui faisaient vis-à-vis d’elle.
Que ne pouvait-il pas en effet? un mot de tui, et tout le monde, à Vienne, savait ce qu’était « madame Le Sourd. »
Une préoccupation profonde, la plus tyrannique peut-être qui se fût jamais emparée d’elle, envahit ’ Sarah. Elle rentra au salon, puis se mit à table, dominée par les questions qui l’agitaient. On ne vit rien, pourtant, qu’une maîtresse de maison parfaite, partageant également son attention entre tous les convives. Mais quand elle ne se sentait pas observée, ses