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yeux laissaient échapper des regards qui trahissaient son anxiété.
Prise à lïmproviste par cette présence inattendue, par l’espèce d’intimité qu’elle voyait régner entre Le Sourd et son adversaire, l’habile Sarah Bertin était toute désemparée; et, malgré ses efforts pour remplir son rôle avee désinvolture, elle ne parvint pas à dissimuler ses angoisses à Château-Gaillard. Il prit alors soin de la troubler davantage, par des mots jetés, çà et là, dans la conversation. '
Elle apprit ainsi, successivement, que son adversaire était à Paris dans une situation forte et brillante et qu’il venait à Vienne pour se marier. Le nom de la fiancée, même, ne larda pas à être prononcé et, en tombant dans la conversation, augmenta la préoccupation de Sarah. ,
C'était un des beaux partis de Vienne, et on savait les prétentions dè mademoiselle Dydecker. Sarah ne douta plus que Château-Gaillard ne fût, tant par sa liaison avec Le Sourd, que par les relations que son mariage lui apportait dans la société viennoise, l’arbitre de sa destinée.
L’aimait-il encore? Toute la question était là. S’il l’aimait, c’est-à-dire s’il la désirait, elle n’avait rien à craindre ; un peu d’adresse, et elle contiendrait ou dominerait cet homme redoutable, qui pouvait, même, devenir, pour elle, un allié. Mais si le futur de Minna Dydecker était épris de sa fiancée ? s’il ne gardait plus que le souvenir du mécompte infligé, par une tille, à un vertige de passion?...
Et d’autre part , Château-Gaillard avait-il besoin
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de Le Sourd, ou bien était- ce Le Sourd qui avait besoin de l’influence de Château- Gaillard à Paris?
Dix lois, vingt fois ces alternatives se représentèrent à l’esprit de Sarah Berlin pendant le dîner. Et comme elle n’osait trop regarder Château-Gaillard, ses yeux fouillaient le visage de Le Sourd.
Ce dernier était fort gracieux pour son nouveau convive ; et Sarah comprit qu’elle le reverrait au logis.
Alors, à son tour, elle s’efforça d’être aimable. Mais commerit aimable ? comme une maîtresse de maison avenante, ou, comme une hétaïre qui se souvient et qui attend?...
Le visage de Jean était si singulièrement impassible sous d’affables sourires, qu’elle ne savait quoi risquer.
Sarah, la terrible Sarah, était timide... et Jean, qui lisait en elle, savourait l’indicible volupté de' la sentir pantelante sous cette pensée : « M’aime t-il encore? »
Après dîner, quand on fut rentré au salon, pour y prendre le café, elle s’approcha de lui, tenant la tasse, et, de son bras blanc, effleura la main de cet homme que, jadis, sa seule présence faisait pâlir... Et il crut entendre un battement de cœur... Et il crut devinerqu’elle attendait, avec angoisse, de savoir si ce contact rapide amènerait un frémissement !
Il la regarda d’un regard clair et interrogateur. Elle baissa les yeux.
Plus tard elle revint près de lui, ne le regardant pas, mais essayant de ses ondulations les plus félines, l’enveloppant pour ainsi dire d’un magnétisme voluptueux.
Dieux ! quelle joie de tigre et quelle fébrile surexcita-
lion montaient au cerveau de Jean, tandis qu’à l’extérieur il restait calme, galant, de cette galanterie banale qu’il se pouvait permettre même devant Le Sourd, soit qu'il se posât en ancien amant de la courtisane, soit qu’il feignit de prendre Sarah Berlin pour la vraie femme d’un de ses amis.
L’ivresse était si capiteuse, l’orgie secrète de son cerveau eüleurait de si près le vertige, qu’il eut peur, plus d’une fois, de se trahir, tandis que Sarah, de vingt façons discrètes, semblait lui dire : o Veux-tu ? »
Sur les onze heures, deux ou trois invités disparurent. — Le cercle se trouva réduit, la conversation devint générale. On avait, jusqu’alors, parlé d’affaires par petits groupes de deux ou trois convives; on parla de choses et d’autres : do l’opéra en vogue, des chanteurs, des plaisirs de Vienne; des récentes anecdotes, puis des grandes fortunes ;et des beaux équipages...
Sarah fit ressortir le luxe de Le Sourd, l’étala pour ainsi dire, sans mauvais goût cependant ; elle savait ainsi faire plaisir à l’entrepreneur; et en même temps, pour Jean cela voulait dire ;
— Je suis riche, vous le voyez; j’ai un des plus beaux hôtels d’une grande capitale; ma loge à l’Opéra, des chevaux de prix, comme j’ai des diamants, des • rubis et des perles; ce n’est donc pas l’intérêt qui me pousse vers vous... et même, pour vous, je risque tout cela !
— Vous devez ici donner de belles fêtes, dit Jean, sans avoir l’air de prendre garde aux secondes intententions de Sarah. Quelle enfilade de salons superbesi
— N’est-ce pas ? répondit Le Sourd, tout joyeux.
Voyez, nous sommes ici dans un salon blanc et or. Quand il est illuminé... — remarquez que les cristaux sont magnifiques, — c’est resplendissant.
— Oui ; et le salon suivant ne me semble pas moins beau.
— Il est vert. A la lumière il est moins éclatant, mais voyez les tons émeraude du velours des tentures ? Et puis voyez cette guirlande, d’appliques en verres de Bohême représentant des bouquets de fleurs multicolores?
— Comme goût, c’est délicieux; et cette spirituelle décoration qui forme comme des girandoles de fleurs s’irradiant sur un tapis de gazon anglais doit être ' unique.
— C’est madame qui l’a fait exécuter, reprit Le Sourd avec orgueil. Le salon suivant est rouge, comme vous voyez. 11 est sombre aux lumières, mais décoré de plantes des tropiques, bordé de divans d’ Orient, et éclairé par ces nègres aux panaches éclatants qui sont des torchères vénitiennes....
— Les toilettes des femmes y doivent admirablement ressortir! s’écria Jean. Et je suis sûre que les belles Viennoises se disputent les invitations à vos bals? N’est-ce pas, madame?
Sarah fléchit sous ce coup droit, qui la frappait en plein cœur. Ah ! que n’eût-elle pas donné pour recevoir là, dans ce luxe qui était le sien, des .femmes, des femmes du monde !
Jean avait bien choisi la place pour enfoncer le fer aigu.
Sarah balbutia, tandis que ses ‘paupières s’abais-
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saient sur ses yeux et qu’elle tâchait de se ressaisir, devant cette conclusion qui répondait enfin à ses incertitude : « 11 vient en ennemi. t>
Pour l’entrepreneur, il était absorbé dans ses jouissances de vanité. Ne s’étant point attendu d’ailleurs à recevoir la société viennoise , il n’était point blessé par les mots qui lui rappelaient qu’il ne la recevait pas ; mais, vaguement, cette pensée lui vint, qu’en effet, dans de pareils salons, il faudrait donner un beau bal.
— Voici le boudoir de madame, reprit-il, en ouvrant une porte qui donnait sur un délicieux retira pompadour, tendu en satin bleu de ciel, parsemé de bouquets de roses.
— Quoi! et pas de salon cerise? Le cerise, va dé- • licieusement à madame, dit-il, en se tournant vers Sarah, qui eut un rapide frisson en recevant ce second coup.
. — C’est vrai, pourquoi n’avez-vous pas de salon cerise, Sarah? demanda le millionnaire. Il vous faut un salon cerise : tenez ! avec des applications de guipure de Venise...
— Oui, dit-elle machinalement.
— Mais, reprit Château- Gaillard, ce qu’il faudrait
surtout... ce que je voudrais, du moins, moi, ce me semble, si j’étais à la place de madame , ce serait cet hôtel et ces salons à Paris. Il n’y a que Paris après tout! Et, si gaie que soit la vie viennoise, j’aimerais mieux, pour mon compte, un cinquième étage capitonné, rue de Rivoli, que le plus bel hôtel à trois cents lieues de là. .. < ' ■
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— Il faut avoir hôtel à Vienne et hôtel à Paris, répondit l’entrepreneur en se rengorgeant. Et si l’affaire dont nous nous occupons réussit, j’aurai, dans un an, l’équivalent de ceci au faubourg Saint-Honoré.
— Nous serions voisins ;je vais habiter l’avenue Gabriel.
— Ah! se dit Sarah, ils ont quelque grosse affaire ensemble... Ainsi Château-Gaillard peut non-seulement me perdre, mais encore me ruiner!.. Il peut faire naître dans le cerveau de Le Sourd, cette idée que dans de pareils logis il faut une femme du monde, pour en recevoir d’autres !... Qui sait'? il a un parti, peut-être, à lui proposer '? Quand deux hommes sont associés, il faut que leurs femmes se voient, et soient comme les doublures de l’association.
Au moment où Château-Gaillard allait prendre congé, Sarah trouva moyen de l’attirer dans un encoignure , et là , courtisane plus que jamais elle ne l’avait été, de murmurer à son oreille :
— Non, je n’ai pas ici de salon cerise, mais à une demi-heure de .Vienne, sur la route de Schœnbrun, j’ai une maison de csqnpagne délicieuse... ignorée... une ile enchantée. . .
— Et vous y allez ï...
— Quand je veux.
— Et vous voudrez?...
. — ^ Quand tu voudras !