XXVII
Elle se souvenait , la courtisane , de l’empire étrange qu’elle avait eu sur ce Jean de Château-Gaillard, qui passait, dans le monde de la galanterie, pour savoir soumettre et assouplir les plus rebelles : pour avoir trouvé souvent des affolées, jamais d’indomptables; et, en voyant de quelles armures sociales le paladin revenait couvert, en reconnaissant, en lui, un des maîtres de son époque, elle éprouvait un impérieux besoin de ressaisir cet empire, de posséder cet homme et d’en faire son serviteur. Mais comment le reprendre, alors qu’il avait eu, depuis plusieurs années, tant d’occasions de connaître de nouvelles ivresses ? Alors qu’il allait épouser la jeune fille la plus séduisante de Vienne ?
Toutes les habiletés de son esprit rompu à l’intrigue, toutes les recherches de sa science de courtisane , elle se résolut de les employer pour faire à
( : il A T K A L -0 A I L L A K D 289
Jean une fête de royale volupté. De même qu’il avait jadis si longtemps gardé un souvenir brûlant de l’unique matinée de plaisir qu’elle lui eût donnée, de même il fallait qu’à plus de quinze ans de distance, elle lui jetât sur les épaules une tunique de Nessus que nulle rivale désormais ne pourrait plus ôter.
Et' puis, il y avait encore, au fond de ses résolu lions, l’infernale coquetterie de la femme de plaisir. Eh ! quoi ! faudrait-il donc qu’après tant de désirs, entés sur le soùvenir, qu’après cette lutte entre deux champions dignes de se combattre, Jean pût sortir d’un rendez-vous avec elle, en se répétant le terrible mot de Lovelace vainqueur de Clarisse ?
Ah ! si elle avait su quels puissants alliés ses projets rencontraient dans les dispositions de Jean !
Mais elle le comprit et le devina, seulement, dans les transports qu’elle faisait naître.
Aussi, tandis qu’en quittant Sarah pour retourner h Vienne, Jean disait : « Il me la faut, à moi, tou- ^ jours... » la courtisane d’autre part pensait : « Je le tiens!... désormais chaque rendez-vous sera le prix d’un service rendu; chacun de ses plaisirs me sera un échelon! »
Trois jours après, Château- Gaillard rendait à « madame Le Sourd » une visite officielle, entre trois heures et six.
Elle était seule.
— Sarah, lui dit-il, en promenant, autour de lui, un regard circulaire, qui embrassaij, en même temps que les objets matériels, tout un ensemble de situation, — il faut « régulariser, » comme on dit à Paris.
?nO CHATEAU-GAILLARD
Traduction : il faut être sérieusement « madame Le
Sourd. » •
— Oui, dit-elle.
— Le Sourd doit vous aimer assez pour faire tout ce que vous voudrez?
— Le Sourd ne m’empêchera jamais de me faire appeler, par mes gens, « madame Le Sourd; » défaire graver mes caries à son nom. Il me laisse libre de mes allures, comme de mes dépenses; ne me demande pas, quand je m’absente, où je vais; quand Je reste au logis, qui je reçois. Mais, pour le conduire h la mairie et à l’église, ce n’est pas si facile que vous croyez.
— Pourquoi?... des scrupules?
— Euh! peut-être. Et puis, il faut faire des démarches personnelles, que jamais il ne fera, sans une pression quelconque.
— Mais, cette pression-là, vous pouvez l’exercer.
— J’aurais besoin d’être aidé par les circonstances et par un ami.
— Ah !
Il y eut un silence. Sarah reprit :
— Par exemple, si je me trouvais introduite dans la société viennoise...
— Eh bien?
— Go serait un pas dans la voie. Le Sourd ne m’y introduirait jamais, quant à lui; mais si, d’ailleurs, . j’entrais dans le monde, il laisserait faire.
— J’entends.
— Et, à un moment donné, il serait dominé par la situation.
— Et, obligé de a régulariser. »
«:ilATEAi;-(;AlLi.AHI) 2yi
— Précisément.
— Mais... n’ètes-vous pas d’avis que... c’est à Paris, surtout, qu’il faut être « madame Le Sourd. »
— Sans doute.
— Paris est l’unique capitale faite pour des gens comme nous... Moi, c’est à Paris que je vous vois maîtresse d’un hôtel- comme celui-ci, régnant par votre beauté et votre intelligence sur un monde qui ne demande guère aux millionnaires ni des titres de noblesse, ni même des certificats de bonne vie et mœurs;... formant, autour de vous, un cercle d’hommes et de femmes inattaquables, quant aux apparences, et sans préjugés, quant au fond...
— Et gardant mon boudoir toujours ouvert pour Jean de Château-Gaillard?
— Vous avez de l’esprit comme un démon... Les . anges sont bêtes, vous savez?
Tout en causant, Sarah jouait avec un éventail, et Jean, irrésistiblement, regardait fuir son bras blanc dans sa manche de velours. Quelle ligne onduleuse et attrayante que celle de ce bras en mouvement! et au bout de ce bras, quelle main!
Celte main était blanche, molle, souple, élégante et agile ; au bout des doigts, en fuseaux, brillaient des ongles roses aux chatoyants reflets.
— Quand ramenez-vous Le Sourd à Paris? demanda Jean, d’une voix où la courtisane perçut la vibration du désir.
— Dès qu’il aura « régularisé. »
— J’ai, reprit Jean, un ami ministre à Dresde. Vous savez que nos chanceliers à l’étranger, sont à la fois,
CHATEAÜ-r.AlLLARD
pour leurs nationaux, notaires et maires... Au besoin, avec une bonne recommandation... il serait possible de se marier au Consulat de Dresde, pour éviter la « régularisation » tardive à Vienne, et pour échapper, à Paris, k la langue et à la plume des nouvellistes... — Mais j’y pense! Vous le connaissez bien, notre ministre à Dresde : c’est Valdeuil.
— Ah! votre ami Valdeuil, qui a quitté Fanny pour épouser mademoiselle Hérouard?
, — C’est moi qui ai fait son mariage.
— Alors il vous doit bien quelque chose, et je compte sur vous, auprès de lui, au moment opportun.
— Hûtez-Ie, Sarah, ce mbment-là.
Il prit le bout de ces doigts roses qui le fascinaient, et il lui sembla que de chacun d’eux partait une étincelle électrique.
— Aidez-moi, dit Sârah; vous pouvez beaucoup sur l’esprit de Le Sourd; et puis...
En ce moment un coup de cloche annonça une nouvelle visite.
Jean se leva, porta la main de Sarah à ses lèvres qui brûlaient, et murmura :
— Quand... irez- vous encore à votre maison de campagne?
Et Sarah, qui s’était levée aussi, se pencha vers Jean, l’effleura de ses cheveux et de son souffle, et répondit, lentement, tandis qu’on montait :
— Quand donc votre mariage?
— Eh! . .je ne sais. . . dans huit jours, peut-être; mais. . .
— Eh bien!... dans une quinzaine, après vos visites de noces.
CFI AT F. A U- GAILLARD -293
Dans la lutte de ces deux amours, faits dè haine’ ■l’avantage était revenu à la courtisane.
Et quinze jours après, en effet, Jean de Château- Gaillard avait payé un second rendez-vous, d’une visite de sa jeune femme à « madame le Sourd. »
Le mariage fut l’occasion de quelques fêtes, dans le monde de la finance, à Vienne. « Madame Le Sourd, » femme d’un ami du baron de Château-Gaillard, et qu’on avait rencontrée chez la jeune baronne, se trouva naturellement invitée.
Le Sourd ne parut pas dans les salons avec sa femme. Mais on ne l’avait jamais vu qu’aux cercles et dans les réunions exclusivement masculines.
Désormais sans l’avoir voulu, sans l’avoir su, peutêtre, il était engagé. Et Château-Gaillard aussi était engagé : il: fallait que l’un épousât Sarah Bertin, et <iue l’autre la lui fit épouser.
XXViH
— Ma femme?... ma femme est dévote! répondit Valdeuil à Château- Gaillard, quand celui-ci qui, selon sa promesse, en retournant à Paris avec Minna Dydecker, s’était arrêté à Dresde, lui demanda ce qu’il faisait de Julie Hérouard.
En effet, Julie Hérouard, marquise de Valdeuil, était dévote, s'il faut entendre par cette expression la femme blessée et résignée, la femme qui, trompée dans ses aspirations vers le bonheur, cherche, plus haut que ce monde, son point d’appui.
Ce n’était point une dévote austère; car elle avait trois enfants charmants qu’elle élevait avec amour; mais elle donnait à Dieu ce coin du cœur de la femme, auquel la maternité ne suffit pas.
Mariée précipitamment k un homme qu’elle connaissait à peine, en un moment oü, sans qu’elle pût deviner d'où venait l’orage, sa vie d’enfant heureus
CilA J HAL-(; VfLLVRI)
avait été soudain bouleversée; jetée brusquement paf un père, jadis le plus tendre des pères, à une destinée imprévue, à laquelle sa mère n’avait pu que l’abandonner en pleurant, elle était entrée dans le mariaf^a sous de douloureux auspices r
Le mariage d’ailleurs, on le sait, ne lui apparaissait depuis longtemps déjà, que comme un avenir de mélancolie. Pourtant Valdeuil ne lui déplaisait pas, et peut-être l’eût- elle préféré à un autre,' si elle avaitNÔU le temps de choisir. Mais il l’étonnait, et même elle ne quitta pas sa mère, pour le suivre, sans un secret effroi.
Quand madame Hérouard mourante lui recommanda, à travers de terribles rélicences, de séparer, à tout prix, son mari de Château-Gaillard que jadis on lui avait pçrmis d’aimer comme un frère, elle pressentit quelque redoutable mystère, et son cœur en reçut une nouvelle armure de défiance. 11 ne s’était pas encore ouvert pour son mari. Instinctivement elle sentit qu'il ne s’ouvrirait jamais.
’ Valdeuil, d’ailleurs, ne fit aucun effort pour pénétrer dans ce cœur fermé. Il était, pour sa femme, un ami convenable; rien de plus, rien de moins. Il \ivait beaucoup hors du logis, et Julie n’en souffrait pas. Mais l’âme de la jeune femme eut besoin de se prendre à quelque chose.
Moment de crise celui-là; et moment qui se présente, à une heure donnée, dans presque toutes les existences de femme... Oui, la femme, être flexible, — on l’a souvent comparée à la vigne s’attachant à l'ormeau, et pourquoi craindre cette comparaison, si elle
est exacte? — La femme, parvenue à une certaine altitude de sa vie, cherche son point d’appui : le tronc résistant autour duquel les aspirations de son être peuvent s’enrouler.
Aux unes, il faut l’araour,., et malheur si elles entrent dans la carrière ! aux autres, la vanité fiévreuse, insatiable. 11 y en a qui deviennent ambitieuses; il y en a qui, éprises d’un art ou d’une étude, travaillent et s’acharnent à un but. Mais, pour les âmes tendres, pures et blessées qu’y a-t-il autre chose que le « par de là? »
Dévote donc! — Non! c’est pieuse qu’il faut dire. Tel était le mot de la vie de Julie Hérouard, devenue madame de Abddeuil. Elle ne cabalait point pour l’église, elle ne faisait point de la foi une fronde politique, mais, quand elle avait consacré plusieurs hejires à .ses enfants, institutrice pour les uns, nourrice encore pouf le dernier, elle aimait à chanter au piano un hymne religieux, ou à rêver au crépuscule dans les chapelles, ou à lire une page dans VImitation.
Le matin, elle se levait de bonne heure, et jamais * ne manquait la première messe. Elle avait aussi ses pauvres, qu’elle visitait et consolait. Pas de bruit d’ailleurs, autour de ses bonnes oeuvres; nulle affectation dans sa mise, qui était celle d’une femme, pre- • nant du monde ce qu’elle en devait prendre, étant donnée la position de son mari.
Elle avait, pour la Vierge, un culte doux et profond, qu’elle enfermait dans l’intimité de sa vie avec une sorte de pudeur. Que si parfois, malgré cela, on surprenait quelques menues pratiques, qui rappelaient
(,IIATE\I!-r,AlLLARI) 297
davantage la dévotion italienne que la piété française, elle avouait, en baissant les yeux.
— Que voulez-vous, disait-elle, si Marie n’existait pas, il faudrait l’inventer... C’est une amie pour les femmes qui n’ont ni mère ni sœun
Quand Julie apprit, par son mari, le mariage de Château-Gaillard, elle éprouva comme une satisfaction amère. Souvent, bien souvent, en se ressouvenant des années de la première jeunesse, elle avait laissé échapper des soupirs de vagué regret. — Non pas que son premier rêve d’amour eut laissé dans son cœur autre chose qu’une trace fugitive, non pas qu’il en subsistât plus qu’une ombre à demi effacée; — mais, pour sa délicate cbnscience, c’était trop encore. Le Jean qui habitait ce passé, pur et doux, n’était certes pas le Château-Gaillard d’aujourd’hui que sa mère avait maudit; et cependant, en apprenant le mariage du second, il lui sembla qu’une dernière pelletée de terre fermait la tombe où elle avait enseveli le premier.
Quand, à celte nouvelle, succéda celle de la prochaine visite du baron de Château-Gaillard et de sa jeune femme, un grand trouble s’empara de madame ' de A^aldeuil. Elle voyait, avec déplaisir, le recommencement d’une liaison entre son mari et Jean; elle se sentait embarrassée de recevoir ce couple auquel il ne fallait faire, ni fête, parce que c’eût été travailler elle-même au rapprochement, ni froid accueil, parce que c’eut été, peut-être, autoriser Jean à la croire jalouse.
Elle se prépara néanmoins â les recevoir, mais non
Î9H <;iIATEAL-OAILLARI)
sans inquiétude, sur le résultat de ses efforts. Le caractère prirnesautier deMinna, heqreusement, simplifia les choses en rompant la glace d’emblée, et en plaçant la situation sur un terrain si mondain, que Julie se trouva sauvée de tous les embarras de l’intimité.
D’abord, quand la baronne de Château-Gaillard apparut, ce fut une nouvelle dans la ville; les journaux annoncèrent sa présence, et peu s’en fallut qu’on ne signalât ses faits et gestes, comme les évolutions d’une comète. Jamais gravure de mode, plus réussie, n’avait attiré les lorgnettes des hommes et les critiques des femmes. Mademoiselle Minna Dydecker avait déjà une notoriété dans le monde des eaux; on comprenait, à première vue, qu’elle allait en avoir une, à Paris, , et serait une des merveilleuses de l’enceinte du pesage.
Valdeuil lui donna une fête, et ce fut un signal dans la ville. Tous les hôtels delà diplomatie s’illuminèrent en son honneur, et, dans chacun, elle parut avec une toilette imprévue. Sa mise, ses façons, ses mots, servirent de textes à mille commentaires.
Jamais Julie n’avait été emportée dans un tel tourbillon.
Pauvre Julie !...
Elle ne se scandalisait pas, mais elle était comme épouvantée. Ce Château- Gaillard toujours beau, élégant, dominateur, mais dont le tranquille sourire et le caressant regard lui semblaient cacher des abîmes : cette brillante Minna à l’audacieuse désinvolture, à l’insatiable coquetterie, la jetaient dans des inquiétudes étranges. Julie, chez sa mère, avait vu le monde
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(,il vti:ai-(.ail lard
parisien, et même le grand monde; depuis des années déjà nombreuses, elle voyait, à Dresde, la haute société européenne. Ce n’était donc pas une pensionnaire qui s’ébahissait. Mais, avec ces deux êtres, Jean et Minna, elle voyait apparaître toute une société nouvelle qui n’’avait point d’analogue dans le passé français, dont le dix-huitième siècle même ne pouvait donner l’idée.
Ainsi, parfois, elle surprenait, dans les conversations de Jean avec Horace, de ces mots qui la faisaient frissonner par la corruption profonde qu’ils révélaient, par la complète absence de sens moral qu’ils annonçaient, par le féroce égoïsme qu’ils trahissaient, par je ne sais quel mépris- souverain du juste et de l'injuste, du droit d’autrui, de la vérité indiscutable qu’ils affichaient; et, pourtant, elle voyait Jean paraître assidûment le dimanche à la grand’raesse, s’y comporter irréprochablement. Elle l’entendait, chaque fois que l’occasion s’en présentait, déplorer les malheurs du pape, soutenir les prétentions de l’église, se targuer d’appartenir « au parti des honnêtes gens. »
Ainsi elle trouvait en Minna, — israélite par le hasard de sa naissance, mais profondément ignorante et dédaigneuse des choses de sa religion, et indifférente en même temp*s au christianisme, — le type singulier d'une femme sans foi quelconque, comme sans incrédulité raisonnée; point philosophe non plus; pas davantage passionnée; mais uniquement frivole de goûts et indépendante de caractère; d’une femme, également résolue à prendre sa part de la vie, et à ne pas aller au delà de certaines convenances sociales, dans une
CHATEAU-OAILLARI)
société facile. Allant à la messe d'ailleurs à l’occasion, et non moins' bien disposée en faveur du pouvoir temporel, que son mari.
Jadis elle avait connu des croyants et des incrédules; des chrétiens et des voltairiens. Mais ici, qu’était-ce donc? — des hypocrites? Pourtant Minna n’était point hypocrite certainement; et, quant à Jean... s’il l’était, son hypocrisie se donnait peu de peine pour sauvegarder les apparences !
Où" allaient donc ces gens-là? Que cherchaient- ils? Avaient-ils une.âme?...
Et Iulie de Vàldeuil, cœur simple, esprit de bonne foi, demeurait en échec devant cette question étrange qu’elle SC posait à elle-même.
— Quand vous aurez des enfants.. . dit-elle un jour à Minna, au cours de la conversation.
— Miséricorde! ne me portez pas malheur! répliqua vivement madame de Château- Gaillard.
— Malheur?.... en quoi?.,. N’en désirez-volis donc pas?
— Mais non certes!... Enfin, je me résignerai à en
avoir un, s’il le faut... mais vous mettez cela au pluriel, et pour un peu vous m’en souhaiteriez toute unenichée... '
— Enfin?... reprit la candide Julie...
— Ma chère, cela ne se porte plus. Trois enfants, par exemple, c’est six ans de malaise, de privations, que sais-je? enfin c’est rester six ans à l’état de chenille ou de chr^'^salide.
Et vous ne voulez être que papillon?
— Certes! tout le temps de ma jeunesse; — et je la ferai longue! — D’ailleurs, entre nous, est-il bien nécessaire de perpétuer la mce des Château -Gaillard?
Julie regarda Minna avec stupéfaction. Quoi! à peine un mois de mariage, et voilà le cas qu’elle faisait de son mari; de cet homme étrange, qui, fût-il un démon, était au moins un être au-dessus du vulgaire; de cet homme pour lequel, jeune fille, elle, Julie, avait failli s’ensevelir dans un cloitre!
— Pourquoi, demanda-t-elle simplement, l’avezvous épousé?
— Parce qu’il m’apportait la position sociale qui me convient.
— Ah!... c’est un mariage de raison alors? et non pas un mariage d’amour.
— L’amour et le mariage sont deux choses si absolument différentes...
Cette fois Julie ne répondit que du regard, et dans ce regard il y avait un mélange d’épouvante et d’interrogation.
Minna vit bien qu’elle avait scandalisé Julie. Alors, comme pour rassurer la conscience timorée de son amie :
— Je ne sais, réprit-elle, avec une sorte de hauteur, si jamais.jé me prendrai d’amour, mais, en tout cas, cela n’a rien de commun avec la question qui nous occupe. J’ai mes principes aussi ~ et, si j’ai des enfants, ils seront, en vérité, ceux de M. de Château- Gaillard.
Encore cette fois Julie ne répondit pas. Elle pensait que l’involontaire sentiment exprimé par sa physio-
noraie avait blessé Minna, et ne voulait pas la blesser. Et pourtant, plus elle entendait l’incroyable langage de la jeune femme, plus elle s’indignait d’une indignation qu’elle avait peine à contenir, — et qu’elle aurait eu au moins autant de peine à exprimer.
Ce soir là, Julie, au retour du bal, pria plus longtemps que de coutume. Et même, à genoux dans son oratoire, elle pleura.
<ç L’âme?... oü donc était Tâme, encore une fois, dans tout ceci? »
Château-Gaillard et sa femme restèrent, de fête en fête, près d’un mois, à Dresde.
Un matin, pendant la dernière semaine de leur séjour, la femme de chambre de Julie vint lui dire qu’une dame française la demandait, et la priait, instamment, de la recevoir en particulier.
— Cette dame, ajouta la femme de chambre, est déjà venue hier ; mais, en apprenant que madame avait de la compagnie, elle est repartie en disant qu’elle ne voulait pas déranger madame, et que, cependant, elle désirait ldi parler seule.
— Mais s’il .s’agit d’affaires... et si cette dame ne me connaît pas, peut-être ferait-elle mieux d’aller à la Chancellerie.
' — C’est ce que j’ai répondu hier, madame ; mais
cette dame a dit : « Non, c’est madame de Valdeuil que je voudrais voir. Elle est bonne et pieuse; j’ai
30i CnATEAU-r.AIU.AUI)
besoin de sa protection ; dites-lui ce}a seulement. »
— Faifes-la entrer dans mon oratoire, dit Julie.
J.’oratoirc était un peu sombre ; madame de Val-
deuil, en invitant l’étrangère à s’asseoir, la regarda comme pour essayer de la reconnaître, ou pour se faire une première impression. Elle ne se souvenait pas de l’avoir jamais vue ; mais la’ première impression ne fut pas mauvaise.
Elle se trouvait en présence d’une femme qui lui parut avoir une quarantaine d’annéefe, et être violemment émue ; qui était vêtue modestement, en voyageuse, très -enveloppée d’ailleurs, et qu’il devait être impossible de reconnaître, lorsqu’elle rabattait sur son visage un voile anglais bleu, qu’elle venait, en entrant, de rejeter sur ses épaules.
— Madame, lui dit l’étrangère, j’ai d’abord mille excuses ii vous faire... sans votre réputation de bonté et de charité... sans l’excès de mon malheur, je n’aurais jamais osé celle démarche. Il n’est pas dans mon caractère, ni dans mes habitudes, hélas! de prendre des témoins de ma honte... ni d’implorer personne pour des misères que j’ai méritées... Voilà près de quinze ans qhe je souffre... que j’expie,... L’expiatjon, sans doute, n’est pas encore à la hauteur des fautes!... des crimes... — mais... mais... oh! c’est trop souffrir, madame, et je ne peux plus...
— Parlez, madame, et ce que je pourrai faire pour vous, certainement je le ferai.
— Je ne viens pas seulement à vous comme Française; je sais qu’alors c’est à monsieur votre ïTiari ou à son chancelier que j’aurais dû m'adresser... et je
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CHATEAU-GAlLLAIin
les fuis... et je in’en cache, pour que ni eux ni vos hôtes ne me reconnaissent... C’est à la femme, à la chrétienne, que j’ai recours ; à la sainte !
— Madame !
— Oh ! c’est que j’ai une confession cruelle et honteuse à vous faire... Madame, j’étais comme vous une femme pure, honnête, issue de bonne famille ; et j’avais moi, pour mari' le meilleur, le plus digne des homrnes... Enfin, moi, madame, j’étais heureuse... la vertu m’était facile... je n’avais qu’à marcher droit devant moi, aux côtés d’un noble ami, en serrant dans mes bras un enfant déjà intelligent, déjà tendre autant que beau... Eh bien... un inconcevable vertige m’a jetée aux bras d’un misérable... Oh! il est beau, riche, triomphant... mais c’est un misérable, entendez-vous... Oui ! oui !... un misérable !
— Cette confession, madame, est-elle nécessaire?...
— Oui. — Quel philtre m’a fait prendre M. de Château-Gaillard...
A ce nom, Julie sursauta, un frisson parcourut tout son corps.. Elle aussi, avait, non pas bu... mais respiré un instant le philtre empoisonné, et c’était assez pour que cette sombre effluve, en traversant son atmosphère, eut desséché sa jeunesse et flétri son avenir... Et puis, les terribles paroles do* sa mère mourante flamboyèrent devant ses yeux... Madame Hérouard aussi à l’heure suprême, où toutes les passions humaines sont éteintes, où la conscience prononce sans être influencée par les ressentiments, lui avait crié : « c’est un misérable !... »
— Quel philtre a fait de moi, en quelques jours, une
CHATKAU-GAILLAilD
* * femme perdue ? la dernière, la plus ayilie des créatures? Je ne sais !... mais la folle passion qu’il avait jetée dans mon cœur et dans mes veines m’a conduite au comble de la honte et du crime... Je ne me suis pas arrêtée au déshonneur secret, j’ai couru au devant du déshonneur public. J’ai quitté mon mari,' mon fils, pour aller à Paris, chez mon amant... qui déjà me repoussait du pied !...
» Et, tué en duel par cet homme, mon mari est mort... et... sans mère, laissé à des mains mercenaires, comme une épave du désastre, mon enfant est
mort!... , •
Julie eut une exclamation de douleur... mais, dans .son âme, il y avait plus de pitié que d’indignation.
— Eh ! quoi ? poursuivit Charlotte Lehallier, je ne vous fais pas horreur?.., on me l’avait bien dit que vous étiez pleine de miséricorde !
— Et alors?... demanda Julie, qui pourtant tremblait. . ,
— Alors... — et c’est ici que je mérite plus de mépris encore ! c’est ici que je voudrais pouvoir, moi-même, me fouler aux pieds ! — alors, madame, j’ai vécu avec M. de Château- Gaillard, tant qu’il a voulu de moi!
— Oh !... s’écria Julie... Et cette fois sa voix trahit la révolte de son cœur.
— Tous ses amis m’ont vue sa maîtresse... d’abord étalant avec impudence les toilettes qu’il payait; puis, attendant, au logis commun, ses mépris, et ses
insultes... Quand je l’ai gêné ensuite, quand j’ai été
un obstacle ou un, ennui, il m’a déportée dans, une maisonnette solitaire;... et là encore je l’ai attendu...
CFIATEAU-OAII. LARD
j’ai reçu mille coups pour un baiser... Ah! mais je ne veux pas vous dévoiler jusqu’au bout mon avilissement. Qu’il vous suffise de savoir qu’il a touché les dernières limites...
— Assez !
— Enfin un jour le repentir est venu. Était-ce le repentir ou le désespoir?... le besoin d’expiation, ou la lassitude de la douleur?... Bref, j'ai été m’agenouiller aux pieds d’un prêtre, je lui ai demandé protection, et par les soins de femmes pieuses, j’ai pu entrer, comme sœur converse, dans un couvent.
» J’y vivais en repos... oh ! Dieu m’est témoin qu’alors, en vérité, je recouvrais la paix ; que, peu à peu, la lumière rentrait dans mon esprit; que je détestais le passé ; que je me complaisais à vivre dans la retraite, vouée aux plus humbles travaux... Mais, un jour, cet homme est revenu... il m’a dit : « J’ai besoin d’une ménagère pour cacher ma misère ; d’une esclave dévouée pour me servir. Viens!... » Et j’ai quitté le couvent, j’ai repris mon collier de honte...
» Des années encore se sont écoulées. M. de Château-Gaillard est redevenu riche et heureux. C’est vous dire que j’ai de nouveau été abandonnée, dans la petite maison où il m’avait ramenée... J’y vivais encore il y trois mois, partie de ses aumônes, partie de mon travail, lorsqu’il m’est venu annoncer son mariage ; et, en même temps, apprendre que sa maison était vendue, et que je devais, sous peu de jours, la livrer à l’acquéreur... — Quel acquéreur!... — Enfin, laissons; ceçi n’a point de rapport avec mon malheur.
D Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de mon-
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sieur votre mari ■ — un de ses anciens amis, comme vous savez, qui jadis m’a bien connue, alors que j’étais sa maîtresse avouée. — Dans la lettre de M. de Valdeuil, il y avait une ann'once, coupée d’un journal étranger. On demandait à X..., une dame de compagnie française, pour y vivre dans une famille. A l’envoi de cette annonce, M. de Valdeuil ajoutait l’offre de donner les références, dans le cas oü la position me conviendrait.
» Je compris bien queM. de Château-Gaillard, voulant se débarrasser de moi, avait prié son ami de l’y aider. D’autre part, que m’importait d’aller là ou là‘? Nul intérêt, nulle affection, ne m’attachait à la patrie... Je ne savais pas les amertumes de la terre étrangère ! — Et puis, avais je le choix? Que faire? Retourner au couvent? Il n’y -avait pas apparence qu’on voulût, désormais, me recevoir dans aucun couvent ! D’ailleurs j’étais accablée sous une sorte d’affaissement insurmontable. J’attendais ma destinée ! Elle me poussait là; j’y allai... Mais, madame, il est vraiment des épreuves que notre faiblesse ne peut endurer.
— Que vous a-t-on fait ?
— J’ai pu être la servante de M. de Château- Gaillard ; j’ai pu, dans une communauté chrétienne, me soumettre avec une résignation, qui même n’était pas sans douceur, àdes fonctions serviles. Mais, être traitée brutalcmfent par des maîtres insolents et durs; recevoir les mépris de madame et les grossièretés de monsieur; subir les mille tourments que vous infligent des enfants Autorisés par l’exemple de leurs parents; vivre avec d’autres domestiques... — les femmes vous abreuvant
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ClIATKAlJ-dAU.LAKlJ
de dégoûts;... les hommes osant... — oh ! c’est trop!
— Pauvre femme I
— J’ai quitté cette géhenne; je suis venue jusqu’ici, comme j’ai pu, avec les quelques francs qui me restaient. Je voulais voir M. de Valdeuil, le prier de m'aider à retourner en France; puis, de vouloir bien écrire dans mon pays, où j’avais une famille, afin de voir s’il ne serait pas possible de recueillir pour moi ■quelques ressources. En arrivant, j’ai appris la présence ici de M. de Château-Gaillard et de sa femme... il sulfisait pour que je renonçasse h mon projet ; pour que même je dissimulasse ma présence ! Ah ! madame, je ne me défie pas de votre mari; je veux le croire généreux et bon; dupe de M. de Château- Gaillard ; mais, sous la domination de ce dernier, il aiderait atout, contre moi. C’est ma conviction. Heureusement qu’en même temps, madame, j’ai entendu parler de vous. Alors je suis venue... j’ai pensé que vous auriez pitié ; et que vous me feriez partir secrètement.
— Vous ne vous êtes pas trompée. Oui, madame ; votre rapatriement n’est qu’une question d’argent, et il me sera possible de vous donner une petite somme
qui vous permettra de retourner en France, et même )
d’y vivre quelque temps.
— Merci.
Charlotte saisit la main de Julie et la baisa.
— Laissez!... dit celle-ci en se dérobant, qu’est-ce donc qu’un peu d’argent !...
. — Ah! l’argent!... ce n’est pas cela, bien qu’à de certaines heures, l’argent aussi soit un bienfait! Mais, savez-vous bien, madame, que depuis quinze ans....
3llt rUATEAU-(; VILIARI)
oui,... il y a quinze ans, que je n’ai éntendu une parole de sympathie... que je n’ai vu, sur un doux visage de femme, l’expression de la compassion vraie...
En ce moment quelqu’un frappa.
Julie crut que c’était sa femme de chambre : « Tout à l’heure, Maiy, » répondit-elle.
Mais la porte s’entr’ouvrit doucement.
— C’est moi, ma chère Julie, qui viens troubler votre recueillement; je sois envoyé par Horace, qui... — Tiens ! pardon 1 vous n’êtes pas seule !
Château-Gaillard était sur le seuil... Par un mouvement plus prompt que la pensée, Charlotte se retourna, ramena son voile, tomba devant le prie-Dieu, à genoux, et cacha dans ses mains son visage baigné de larmes.
Julie se sentit blessée de l’audace de Château Gaillard, qui pénétrait, presque malgré elle, dans sa retraite la plus intime, dont la présence, en ce moment, était une sorte de bravade au respect humain, d’in-
suite à la justice divine. Et puis, bien des sentiments secrets, bien des douleurs refoulées et comprimées, venaient d'être remuées dans l’âme de la placide Julie. Une sorte d’écume de colère bouillonna en elle et, pour se contenir, elle eutbesoin de se ressouvenir qu’après tout, Jean de Château-Gaillard était son hôte.
— Que voulez -vous? demanda-t-elle.
— Vous proposer une chevauchée autour des remparts avec votre mari, Minna et moi, par ce beau soleil. Il fait bon vivre, aujourd’hui 1
Un sanglot étouffé s’échappa de la poitrine de Charlotte; des larmes ruisselèrent abondantes, entre ses doigts.
• aiATEAU-GAILLARÏ) 311
— Jean, dit Julie d’une vdix vibrante, et avec un léger tremblement, il ne fait pas bon vivre pour tout le monde! Il y a des malheureux... et des malheureuses... Il y a, ici-bas, des bourreaux; et des victimes... des gens pour lesquels,' toujours, il fait bon vivre,., et .d’autres... pour lesquels laprovidence a la
main rude;... d’autres qui, dès ce monde, sont bien
cruellement châtiés de leurs fautes !
Château-Gaillard eut d’abord un regard étonné; puis un léger fi-oncement de sourcils : « qu’était-ce que cette homélie? » Bien qu’on fût dans un oratoire, il ne comprenait pas la raison d’être du sermon. Puis, la présence de la femme agenouillée lui parut le commentaire des paroles de Julie. Il crut alors devoir se mettre en diapason et reprit d’un ton composé :
— Sans doute. Mais, faut-il vrai mént déplorer le sort de ceux qui expient dès cette vie ? et, ne devons .nous pas considérer les châtiments reçus, dans le temps, comme un gage de miséricorde pour l’éternité? Bien'plus k plaindre, peut-être, l’impie qui promène orgueilleusement de par le monde ses vices impunis,
. que le pauvre pécheur frappé par les conséquences mêmes de sa faute...
A son tour, Julie regarda Jean avec étonnement, stupéfaction, stupeur. € Quelle était donc son audace ou son hypocrisie? »
— Ah ! vous croyez? dit-elle.
• • Il y eut un coui;t silence. Julie voulait contenir l’éclat d’une indignation violente, d’une colère sou- ' levée par le souvenir at de* la mort de sa mère et de ses douleurs de jeune fillé, avivée par l’indignation contre
CHATEAÜ-GAILI.AHI)
le séducteur de la malheureuse qui agonisait là, pantelante et sacrifiée.
Puis, se retournant vers Château Gaillard et, le regardant, en face et dans les yeux, avec un regard étincelant :
— Si c’était vrai ? pourtant?
— Mais c’est vrai, ma bien chère amie,j3albutia Jean démonté par l’expression nouvelle et imprévue qui transformait Julie. — La justice du Très-Haut ne perd jamais ses droits...
— Dieu vous entende l s’écria madame de Valdeuil d’une voix éclatante.
Elle parlait haut, pour que sa voix couvrit les sanglots étouffés de madame Lehallier.
— Oui, poursuivit-elle ; que la justice de Dieu fasse
son oeuvre ! qu’elle écrase les êtres malfaisants qui sont, parmi les autres, comme des vampires ou des tigres!... que leur insolent bonheur cesse de scandaliser le monde !
Elle était pûle et frémissante. Ses yeux noirs flambaient; ses cheveux soulevés semblaient parcourus par des lueurs de phosphore : on eut dit un archange, posant le pied sur la tête du dragon.
— Dieux I que vous êtes belle! exclama Jean. Julie! vous seule, seule, vous êtes belle ! et je l’ai toujours pensé !
Soudain, la femme agenouillée bondit, comme poussée par un ressort. Plus vite encore, Julie s’élança entre elle et Château-Gaillard.
Jean regarda un moment les deux femmes : l’une terrible comme une Euménide ; l’autre muette et
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voilée comme un fantôme. Des pensées complexes et opposées se succédèrent, en lui, et passèrent comme des nuages et des éclairs sur son front et dans ses ' yeux.
Enfin, le besoin de sortir de cette atmosphère et de cette scène inexplicable l’emporta, sans doute, sur toute aytre idée, car il prit un accent contrit pour dire :
— Maintenant, ma chère Julie, en face de ces tristes âmes du Purgatoire qui traînent dès ce monde le poids de leurs fautes, il y a les anges comme vous, et les pauvres humains comme moi. Les anges demandent des prières et des secours ; nous tendons notre bourse, nous offrons nos, services... Avez-vous quelque protégé ou protégée pour qui je puisse quelque chose ? Commandez !
Et Château-Gaillard accompagna ses paroles d’un regard d’une suprême grâce ; plein de soumission et de caresses en même temps.
— Allez-vous en ! cria Julie révoltée, hors d’elle-
même, en imposant silence, d’un geste suppliant, à Charlotte qui allait éclater ; et, montrant à Jean la porte, d’un geste impérieux : ,
— Allez-vous en ! répéta-t-elle, quand Château- Gaillard eut repassé le seuil. J’ai ici quelqu’un à consoler, à contenir peut-être... Allez ! et montez à cheval avec- votre femme et mon mari. Cavalcadez au soleil... Pour vous trois il fait bon vivre!
Elle poussa la porte, et ce fut la seule explosion de douleur, le seul mot amer, qui jaillirent jamais" hors de son âme close, recueillie, voilée, inconnue de tous.
Comment Julie aurait-elle pu croire son mari capable de livrer à Château-Gaillard le secret de la pauvre Charlotte*? Telle intimité qui existât entre eux, il y a de ces choses qu’on respecte, et le malheur d’une femme abandonnée est de celles-là. Mais, d’ailleurs, madame Lehallier n’avait aucun projet hostile à Château-Gaillard. Elle ne demandait qu’un morceau de pain dans la retraite; pourquoi Valdeuil aurait-il été, en la nommant, rappeler à son ami, pendant la • lune de miel, un souvenir toujours pénible? N’ayant pas à le mettre en garde, il ne devait pas avoir à le, troubler. Et puis, et puis, la candide Julie remua-telle toutes ces pensées*? Sans estimer beaucoup Valdeuil, elle ne le mésestimait pas, n’âyant jamais rien su de ce qui pouvait le flétrir. C’est pourquoi, sans plus attendre, elle lui parla de la visite qu’elle avait reçue, et le pria d’écrire secrètement au pays deChar-
CHATF. Ai:-(iAn.I.ARI> :M5
lotte Lehallier, pour savoir ce qu’on pouvait espérer de sa famille. .
Horace promit de le faire, et vraisemblablement ne songeait pas alors à parler de cette démarche à Jean. Mais, quand il fut devant son papier, il se demanda « à qui écrire ?» Il ne savait pas même le nom de la famille propre de Charlotte. — Écrire ii des maires? à des juges de paix? l’information pouvait être longue... et pouvait ébruiter dans le pays des choses que peutêtre cette famille avait tenues cachées. N’était-il pas plus simple, puisque Jean .se trouvait là, de lui demander, à lui-même, des renseignements?
Et puis, sans se l’avouer, Horace avait une certaine crainte de Château-Gaillard, et il n’osait pas intervenir dans n’importe quelle affaire le concernant, de près ou de loin, sans son aveu.
— Tu ne sais pas? lui dit-il donc un jour, en fumant un cigare, après déjeuner, Charlotte se plaint de sa nouvelle situation ; elle veut retourner en France.
— Ah! bah?... il ne faut pas quelle y retourne ! Écris-lui de prendre patience; elle s’accoutumera.
— Mais, c’est qu’elle a quitté sa place de son propre
mouvement. ^
— Charlotte ?
— Oui, qu’elle est même venue ici... qu’elle à vu Julie...
— Ah !... c’est donc elle qui... — Je ne lui croyais pas tant d'audace! ajouta-t-il avec une rapide contraction des lèvres.
De tout ce que pouvait faire Charlotte, rien ne l’eût
3in ( JIATEAü-r. A ILLARD
«itteint comme l’atteignait cette visite S, Julie... et, il eut, en songeant au personnage qu’il, avait joué entre ces deux femmes, un mouvement de colère intérieure <k)nt les signes fugitifs n’échappèrent point à Horace.
— Ah! reprit-il, ma femme aurait pu la rencontrer!
— Julie veut que je prenne des informations sur la situation actuelle de sa famille, que je lui obtienne un morceau de pain. Alors j’ai pensé...
— Alors, tiens-toi tranquille ; dis-moi où est Char- Jotle, et laisse-moi faire. Tout me regarde.
Il y eut un silence.
— Mais que dirai-je à Julie?
— Que... que tu as reçu cinq cents francs de la famille de Charlotte, pour ses premiers besoins, et <ju’on va s’occuper de régler sa situation. Voici les •cinq cents francs.
Avant de partir, Château-Gaillard ne négligea pas de jeter dans une autre conversation intime qu’il eut avec Valdeuil :
— Tu ne devinerais jamais qui j’ai trouvé â Vienne, installée dans une situation de femme du monde? Sarah Bertin !
— Allons donc ! Le Soyird a eu la faiblesse de lui laisser porter son nom ?
— Parfaitement. Et tu comprends si elle a. usé de la situation! Elle passe maintenant, là bas, pour madame Le Sourd.
— Et elle est reçue ?
— Reçue.
— Mais il ne va donc pas un Parisien, à Vienne ?
CHATEAU-C. AlU.ARD 317
— Mon cher, voilà tout à l’heure huit ou dix ans qu’elle a quitté Paris.
— C’est vrai, le temps marche !
— Les modes changent... on oublie... enfin, que sais-je ? Le fait est, quelle nous a donné un beau bal.
— Tu as mené ta femme chez Sarah Berlin?
— Que* veux-tu?,.. Refuser l’invitation eût été remarqué... dans ma situation vis-à-vis d’elle, ce n’est pas à moi à la décrier...
— Sans doute!... mais tu pouvais t’abstenir... ou, du moins, y aller st>..'l.
— Minna, tu le sais, aime le bal; elle n’aurait pas compris la privation que je lui aurais imposée... Et puis... n’avait-il pas fallu lui faire notre visite de noce?
— Par exemple I
— Mon cher... il y a cent femmes dans le monde parisien, — est-ce à moi de te l’apprendre ? — qui ne valent pas mieux que Sarah Bertin.
— Mais elles ne sont pas des filles affichées, tarifées !
— Oh! oh!... Et puis, j’ai une grande affaire avec... son mari... une affaire colossale... Tiens, tu devrais tâcher d’y entrer... Tu ne connais pas Le Sourd?
— A peine !
— Tans pis ! si tu trouves une occasion de le connaître, de lui être agréable, profites-en : c’est un censeil ■ d’ami que je te donne. Et tu comprends que si j’avais fait quelque impertinence à Sarah, qui le tient en sa puissance’, à un point que tu n’imagines pas... cela pouvait me coûter quelques centaines de mille francs.
— Mais est-il marié?... Et s’il ne l’est pas, et si quelque jour il renvoie Sarah, quelle position cela te fera-t-il vis-à-vis de ta femme ?
— Minna connaissait « madame Le Sourd » avant notre mariage. Je lui dirai, ma foi!.:, que je ne savais pas... que je la croyais mariée... Minna d’ailleurs n’est pas bégueule. Et enfin, si Sarah n’est pas mariée, ne crains rien, elle trouvera bien moyen d’attraper un mariage quelque part... C’est une maîtresse femme; et qui, tu le verras, plantera son pavillon sur le monde parisien; aura une maison, un salon, une puissance... Je placerais beaucoup, moi, sur la tête de celte femme-là.
— Tu me confonds.
— Et moi tu m’étonnes. . . — Voilà ce que c’est, mon cher, tu restes trop longtemps éloigné de Paris... tu perds le diapason... Ah! il se prépare en France, et à Paris, vois-tü, une manière d’orgie du bas-empire qui sera curieuse...
Cette semence jetée en bon terrain, Château-Gaillard partit tranquille sur le résultat des démarches de Sarah. si elle avait besoin de Valdeuil, pour légaliser son mariage, à Dresde.
Il va sans dire que les deux amis avaient beaucoup causé de choses et d’autres pendant ce mois ; et, en particulier, de la situation politique en France, et des probabilités de Tavenir. — Mais les événements avaient marché ; le passé était déjà loin ; nul éclaircissement ne survint, qui remit en mémoire la longue lettre écrite jadis par Château-Gaillard à Valdeuil, et que, par malheur, Baudrillet avait lue un jour qu’il était de mauvaise humeur.
Dès que Château-Gaillard eut installé sa femme à Paris, un de ses premiers soins fut de se faire donner une liste des nombreux établissements religieux qui tiennent à la fois du couvent et de la pension bourgeoise et sont répandus sur Paris et la province. Il prit ensuite des informations sur deux ou trois qui lui parurent appropriés à ses intentions, et où, pour 60 francs par mois, une pensionnaire peut être entretenue.
Peu de temps après, madame Lehallier, qui attendait
dans une petite ville rontière de TEst, des nouvelles des démarches promises par Julie, reçut la lettre suivante, qui contenait une très-modique somme et ne portait pas de signature :
cc La famille si cruellement frappée à laquelle appar- » tenait autrefois madame Mari us Lehallier apprend, » par un intermédiaire, la triste situation de cette der- » nière. Elle ne croit lui devoir que des exhortations au
» repentir et à l’expiation et le conseil de se faire ou- » blier; toutefois elle engage madame Marias Lehallier /' » à se retirer chez les dames servîtes de Sainte- Anne,
» à X.., département de***. C’est là qu’on lui feracon- » naître les résolutions définitives, prises à son égard. »
Que pouvait faire Charlotte? Ce qu’elle fit. Elle obéit.
Deux mois après, environ, Château-Gaillard, de passage dans la petite ville de X., se présentait chez la . « bonne mère » des dames servîtes de Sainte-Anne.
Il lui fit d’abord des compliments sur la fondation de son œuvre qui était récente, en-approuva l’utilité, ■en vanta les bienfaits.
Cette « bonne mère » était une veuve, moitié paysanne et moitié bourgeoise, dévote, cela va sans ■dire; active, entreprenante, travailleuse; qui avait fondé une communauté pour mériter le Ciel après sa mort et pour occuper l’exubérance de ses forces durant cette vie, laquelle œuvre ayant pour but l’éducation et la moralisation des jeunes filles plus ou moins vagabondes, plus ou moins flétries, que l’on n’aurait pas reçues dans des maisons d’éducation destinées à la jeunesse innocente, et que l’on ne voulait pas, pourtant, cnVoyer dans une maison *de correction. Elle recevait, en même temps, les vieilles femmes pauvres, malades ou repenties; les libérées des maisons centrales qui, après dix, quinze ou vingt ans de captivité, n’avaient plus qu’à attendre la fin d’une vie brisée, déshonorée, sans avenir.
La mère Saint-Antoine, on le pense bien, fut ravie de l’approbation et des éloges décernés à sa fondation,
CHATEAÜ-GAILLARl) 321
par un député, dont elle avait entendu citer le nom chez son directeur.
Aux éloges, Chàteau-Craillard joignit les promesses :
'« Il s’efforcerait de faire établir une succursale dans son département ; il obtiendrait un chemin de la croix pour la chapelle. Quoi encore ? Il ferait patronner les sœurs servîtes de Sainte-Anne, par madame de Château-Gaillard, etc.,, y)
Puis :
— Vous avez, dit-il, ma bonne mère, si je ne me trompe, parmi vos pensionnaires, une dame veuve qui
arrive d* Al lemagiîe...
— Oui , une nommée madame Lehallier? bonne personne, que nous perdrons bientôt, je le crains.
• — Serait-elle malade?
— Non pas, mais elle attend, dit-elle, des nouvelles de sa famille qui la rappelleront dans son pays.
— Hum!... cette dame est digne d’intérêt, ma bonne mère, très-digne d’intérêt!
— Et que pourrais-je faire pour elle, monsieur le baron ?
— ^ Mon Dieu! à vous parler franchement, cette pauvre dame croit avoir une famille, et n’en^a plus... Elle croit avoir de quoi vivre, modestement, et n’a rien au moncfe... Il faudrait donc m’aider à lui éviter des désillusions... Elle est ici, je voudrais, dans- son intérêt, qu’elle y restât;... qu’elle s’y plût... enfin, , qu’elle ne courût pas, dans le monde, au-devant de tristes découvertes... Vos prix sont modestes... — Il faut faire un peu de bien, pécheurs que nous sommes ! pour plaider notre cause devant le Tout-Puissant...
C1IATE\U-GA1LLARD — Je paierai donc sa pension, et vous enverrai, bonne mère, une centaine de francs par trimestre, pour menus frais d'entretien, de chauffage, etc...
— Ce sera une charité de vôtre part, monsieur le baron! Dieu vous- en récompensera!
— La charité viendra de vous, bonne mère, si vous gardez la pauvre dame dans ce pieux asile, et l’empêchez d’apprendre de tristes vérités,..
— Mais comment dois-je?...
— Ah! c’est bien simple!... vous direz à cette dame, dans quelques jours, que vous avez reçu, par l’intermédiaire d’une chancellerie éti^gère, une lettre qui vous annonce qu’une pension alimentaire sera payée entre vos mains, pour madame Lehallier; mais, à la condition qu’on n’entendra jamais parler d’elle... vous ajouterez que les parents qui consentent cette...
— Aumône '!
— Non, pour ne pas l'humilier, dites, « cette rente viagère 1... » la considèrent comme morte... et font cette offrande à sa mémoire.
— Bien, monsieur le baron... Je ne voudrais pas faire de questions indiscrètes, mais enfin, cette dame est... une grande coupable?
— Hélas !
— Si l’on pouvait l’amener au repentii*... à, l’expiation ?
— Ce serait une bonne œuvre de plus.
— Serait-elle libre d’entrer en religion?
— Certainement.
— Mais... notre institut est pauvre... et, si elle ne peut espérér une petite dot...
(:ilATKAr-(.AlU.Altl> m J
— Ah ! si elle voulait entrer en religion, et se laire 1
votre collaboratrice, ma bonne mère, — quand elle
en sera devenue digne, — je paierais bien volontiers '.j
la dot... . • -
— Une dizaine de mille francs?... j
— C’est une somme!... Pourtant, ma bonne mère, faites pour le mieux; j’essaierai de ne pas rester trop en arrière de votre zèle, de votre dévouement et de vos efforts!