‹ Château-GaillardChapitre 8 sur 11 · XXXII · texte numérisé non relu

XXXII

Moins d’un an après, on citait M. de Château- Gaÿ-

lard parmi les cinquante députés les plus autorisés de

l’Assemblée législative, et madame de Château- Gail- %

lard comme une des élégantes de Paris. En même temps, on signalait le retour du riche capitaliste Le Sourd, qui s’était marié à l’étranger, et allait désormais habiter Paris.

Quelques viveurs reconnaissaient bien la courtisane, malgré des modifications importantes apportées à sa coiffure, à son visage, à ses ajustements : quelques femmes s’indignaient, et entreprenaient de J faire fermer les salons au devant de Sarah... mais!

D’ailleurs, en ce moment, l’attention de l’esprit public était tellement absorbée par les incertitudes de la politique, qu’elle s’appesantissait peu sur toutes les choses de la vie privée ; et, ces surprises de salons, ces excentricités de mœurs qui, plus tard, devaient, pu-

ci!ATeaü-(;aillaki) 32r»

bliées et commentées par la chronique, occuper l’Europe entière, passaient presque inaperçues.

On était à la fin de 1851; on voyait apparaître, à l’horizon prochain, cette échéance de 1852 tant exploitée par les partis; les pouvoirs présidentiels allaient expirer; l’Assemblée législative n’inspirait^ pas confiance. En revanche, sur tous les murs flamboyaiefit des affiches multicolores, qui proposaient des solutions pour tous les goûts.

De toutes parts, on avait peur. Les uns, de telle restauration monarchique qui leur déplaisait; les autres, d’une sorte d’anarchie parlementaire qui nuisait à l’essor de la fortune publique; presque tous, du spectre rouge qu'agitaient les ambitieux. Dans le monde spécial de la politique, on était attentif aux péripéties de la lutte entre le président et l’assemblée. Château- Gaillard, qui pourtant « avait du flair > comme on disait dans les bureaux du palais Bourbon, prit parti pour l’Assemblée. Mais personne alors ne prenait parti pour le Président. Quatre années de pouvoir ne lui avaient pas donné, encore, de valeur propre devant l’opinion publique.

On s’en était pris de ses attitudes successives à ses divers ministres, et intrinsèquement, il restait le héros de Strasbourg et de Boulogne. Aussi comprenait-on, à la rigueur, que ses ministres, soutenus par quelques députés dissidents de la rue de Poitiers qui voulaient faire échec à l’influence de M. Thiers, maintinssent son drapeau en face de celui de l’Assemblée, pendant un temps donné, mais ne se le figurait on guère vainqueur, au cas où quelque jour il lui prendrait fantaisie

CIIATEAü-r.AILLAIU)

d’entrer dansle Parlement, comme Louis XIV, un fouet à la main, ou comme Bonaparte au 18 brumaire à la tête de deux bataillons.

Et puis, il était de bon ton d’être du parti de l'Assemblée, et de traiter « Monsieur Bonaparte » avec une nuance de dédain. Le parti de l’Assemblée comptait, parmi ses chefs, d’anciennes célébrités parlementaires, des notabilités de la noblesse, tous geiîs dont la fréquentation était d’autant plus recherchée par Château-Gaillard, qu’il avait un nom moins légitime, un passé plus véreux et une fortune plus récente.

Le coup d’État eut lieu.

On se souvient de l’incertitude qui, pendant les premiers jours, régna* parmi les ambitieux. • Certes, le prince avait réussi, et l’on commençait, en conséquence, à lui reconnaître une valeur propre; mais comment le pays prendrait-il ce succès ?

Bans l’entourage même du triomphateur on n’était pas tranquille ; et, c’était pour rassurer l’étonnement de la province, que le prince s’était hâte de combiner, sous le titre de commission consultative, une" liste de députés qui étaient censés adhérer au coup d’État. Cette liste savante contenait en effet des noms d’adhérents, ou, du moins, d’hommes dont on était sûr pour un motif ou pour un autre. Mais elle en contenait d’autres choisis parmi les opposants de la veille. — Plusieurs protestèrent, on s’en souvient. Quelques autres feignirent d’ignorer la présence de leurs noms sur la liste, et se bornèrent à attendre l’événement, pour prendre parti avec éclat. Il y en eut, enfin, qui se tinrent à l’affût pour tirer bon profit de la situation.

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De ce nombre fut Cbâteau-Gaillard.

Le Président tenait d’autant plus aux hommes, qu’ils lui avaient été plus opposés. C’est pourquoi il mettait surtout le prix aux conversions du lendemain ; — ce dont, volontiers, s’ébahissaient les dévouements de la veille, — Ces conversions, en effet, ou lui apportaient une recrue importante qui l’autoriçait devant le pays; ou lui étaient une flatterie de haut goût, d’autant plus savoureuse, après des années de méconnaissance.

Château-Gaillard sut se rallier, à temps, pour sa fortune. Pas sitôt, qu’il risquât quelque chose; pas si tard, qu’il cessât d’être une conquête enviée.

Le Président appréciait encore cette opportunité. Les hommes qui ne voulaient rien compromettre, n’étaient-ils pas ceux qui' avaient une situation politique et sociale ; soit, une dot, qu’ils apportaient au nouvel ordre de choses? — Et combien ne devaientils pas lui être plus utiles que les hommes qui se précipitaient à la curée ? Ceux-ci, associés aidant, par leur apport, à constituer l’avoir commun; ceux-là, filles entretenues, à la charge, comm# à la merci, de tous les pouvoirs triomphants.

Le nom du baron de Château-Gaillard demeura donc sur la liste de la commission consultative, et prit place sur celle.des premiers sénateurs, créés en vertu de la constitution du 14 janvier. Pour la première fois ce titre de « baron de Château-Gaillard » lui était reconnu par un document officiel. Quelques semaines après un décret constituait la dotation du Sénat. Du secrl fait de son attitude précédente, dans les couloirs

ClIATKAL-CiAlLLAKD

de l’Assemblée législative, de son inaction pendant la crise de décembre — et d’une visite à l’Élysée faite au moment propice, Jean se trouva donc en possession d’un titre, et de trente mille livres de rente.

Le titre, il est vrai, avait besoin d’une sanction; mais Château- Gaillard sut bien vite l’obtenir du Conseil d’État; — ^,et il eut dix fois moins de peine à se faire baronifier alors, la situation étant acquise par décret, qu’il n’en avait eu jadis à se faire attribuer, comme nom patronymique, sans particule, son nom d’enfanttrouvé, quand il s’était agi de prendre place, pour la première fois, à la Chambre des députés..

L’homme, d’autre part, ne tarda pas à être apprécié par le prince, de même que le prince, par le fait du coup d’État, était devenu un génie aux yeux de Châ» teau-Gaillard. Ce dernier se reprochait presque de n’avoir pas, plus tôt, deviné ou pressenti le prince Louis. Il en ressentait une sorte d’humiliation, et, pour s’en consoler, avait besoin de se dire qu’après tout, c’était faute de l’avoir pris au sérieux.

Telle est en France l’influence des petits journaux : •tant qu’ils prirent 1§ prince Louis pour cible, nul ne chercha le personnage réel sous le fantoche. Mais en tournant en ridicule le neveu de l’Empereur., ils avaient aidé à sa fortune, parce qu’ils empêchèrent l’attention de S’éveiller sur sa valeur.

Au demeurant donc, tandis que Château-Gaillard reconnaissait un nouveau Bonaparte dans le princeprésident, celui-ci trouvait, en Château-Gaillard, un instrurnent qui n’était pas h dédaigner. — Le baron fit partie du second ministèredu prince, avecleporte-

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feuille des travaux publics, du commerce ou de l’agriculture, je ne sais plus.

Ci :

Dot de madame 30 mille livres de rentes.

Dotation du sénat iX) mille fr.

Indemnité ministérielle. 100 mille fr.

Le journal et la correspondance allaient toujours, dirigés par Baudrillet. Château-Gaillard disait volontiers qu’il les lui avait abandonnés. On ne doutait pas, cependant, qu’il n’en fût et n’en restât le patron politique. Mai.s, pour la propriété matérielle, on ne savait trop.

. Les « ori dit » des coulisses politiques parvinrentils jusqu’aux oreilles de Baudrillet? Pensa-t-il tout seul que, parvenu à une assez belle fortune, son ancien camarade aurait pu — ou dû — en lui abandonnant journal et correspondance, lui constituer une position indépendante, et des instruments de travail? Quoi qu’il en fût, il éprouva un assez vif mécontentement vers cette époque, en voyant qu’il n’avait, pour sa part du succès de Château-Gaillard, qu’une augmentation d’appointements, et de temps, en temps, quelques actions industrielles.

Poussé par sa femme peut-être, il tenta une démarche auprès du ministre, comme il en avait, autrefois, tenté une auprès du journaliste influent.

— Vous voilà au pouvoir. — Qui nous eût dit, il y a trois ou quatre ans, que votre fortune serait éTussi rapide? Enfin, vous le savez, tout n’est qu’heur et malheur; il faut profiter d’une situation pendant qu’on la tient !

Cil ATEAü-C.AIl.LA Ul)

— Soyez tranquille; maintenant je suis à l’abri de' certains revers...

— Les destins sont changeants! — et puis il y a vos amis !

— Ah! vous voudriez que je fisse quelque chose pour vous ?

— Sans doute.

— Eh bien ; quoi?

— Vous disposez — par vous-même aujourd’hui — de bien'des places. . .

— Comment, pauvre garçon, vous voulez « une place ? »

— Eh bien?

— Mais il-faut laisser cela aux mortels déshérités, qui sont nés pour s’incruster en province, et y vivre, eux, leur femme et leurs enfants, avec six mille livres de rente.

— Mais !

— Comparez donc, je vous prie, l’existence que vous auriez là, votre femme n’ayant pas de fortune, avec celle que vous avez à Paris, avec la direction des journaux? — Douze cents francs par mois, votre voiture payée, sans compter les billets de spectacle, les primes à toucher, quand on lance une affaire, etc., etc.

— Sans doute ; mais tout cela peut, d’un jour à l’autre, disparaître.

— Et votre place ? Supposez un changement de gouvei'nftment ?

— Il y en a d’inamovibles.

' — Les recettes générales ou particulières, par exemple?

CIlATEAU-r.All.l.AlU)

— Juste.

— Mais une recette particulière ne vous rapporterait pas l’équivalant de votre position actuelle. F.t quant à une recette générale...

— Ce- serait mon all'aire.

« — 11 n’y en a en France que 86. Elles sont occu-

pées.., et 'd’avance promises... On ne peut pas tuer les titulaires, et ce n’est pas si facile que vous croyez, même pour un ministre, d’en arracher une.

— Enfin... • ,

— Ce n’est pas là votre affaire! Ayez donc confiance en moi.

Au fond, Château-Gaillard voulait bien être utile à Baudrillet. Il n’avait pas assez peu do sens pour penser qu’il exploiterait à perpétuité un homme, sans lui faire une part quelconque du gâteau.- Mais Baudrillet, à la tête du journal, rendait de véritables services ; et, pour lui faire une position, Château-Gaillard ne voulait pas se mettre dans l’embarras.

— Ce qu’il vous faut, mon cher Baudrillet, repritil, c’est de l’argent. Avec de l’argent, voyez-vous, on a toujours une position, et l’on garde -sa liberté. Eh bien, vous allez voir les affaires prendre un es.sor jusqu’alors inconnu; des institutions de crédit se fonder, des chemins de fer, des exploitations de tout genre, se' multiplier. Trouvez quelque bonne concession à ' me demander; présentez-moi des capitalistes, et vous aurez moins de peine à empocher un demi-million, qu’à ramer sur les galères administratives, ou même financières, de l’État.

Baudrillet s’en alla, pas content, pas fâché; il ne

remportait pas ce qu’il était vénu chercher, mais il remportait des rêves dorés. Gomme l’avait fait observer Château -Gaillard, le présent était brillant et facile; l’avenir plein de promesses. Baudrillet se laissa vivre, et attendit.

De temps en temps, sa femme le stimulait à nouveau, rappelant les revers' du passé, faisaht tinter la cloche d’alarme à propos de l’avenir. Baudrillet répondait alors, en remontrant combien il serait imprudent d’impatienter de ses obsessions un protecteur aussi sûr que M. de Château-Gaillard, et qui devenait, de jour en jour, plus puissant; — il ajoutait que d’ailleurs il cherchait < une affaire » mais qu’il la voulait bonne, et ne voyait pas la nécessité de se jeter sur la première venue.

Et il cherchait en effet. Les inventeurs, les inventions, les spéculateurs, les lanceurs d’entreprises ne manquaient pas. Et, précisément parce que le champ était vaste, Baudrillet réfléchissait sÿns se décider.

Mais la destinée voulait,’ par de légers chocs, l’éveiller de sa quiétude..

Château- Gaillard avait assigné k la caisse du journal le paiement de certaines créances, et les papiers, relatifs k celles-ci, passaient naturellement entre les mains de Baudrillet. — Un jour son attention fut arrêtée par la quittance d’uiîe fort modique somme , marquée, k Tangle droit, du chiffre de . Jésus et Marie.

« Pour le trimestre de la pension de madame 300 fr., J) disait la note, qui était acquittée, et portait la signature d’une religieuse.

— Qui a présenté cela ? demanda Baudrillet au caissier.

— Une femme, qui avait l’air d’une béguine quelconque.

Baudrillet se demanda quelle pouvait être madame Tout précisément il avait eu à s’occuper du changement de propriétaire de la maison de la rue Rousselet, et il s’était posé une question touchant la position faite à madame Lehallier. — Baudrillet, compagnon et associéde Château-Gaillard pendant les jours de misère, connaissait bien madame Lehallier. Il trouva intéressant de savoir comment son dévouement avait été récompensé. Le post-scriptum de la lettre adressée à Valdeuil lui revint en mémoire. Bref, armé de la quittance, il se mit en campagne.

O Madame*** ne serait-elle pas la pauvre Charlotte? Et si, oui, où diable et comment diable Château- Gaillard Tavait-il mise en pension, au prix de 800 fr. par an?

Le résultat de ses investigations le fit remonter jusqu’à la maison des dames servites de Sainte- Anne ; et il n’eut pas grande peine à savoir, avec certitude, qu^ la pensionnaire au profit de laquelle il avait soldé les 200 fr. était bien madame Lehallier.

— Ah! se dit-il; voilà ce que fait Château-Gaillard des amours et des dévouements dont il n'a plus besoin?... Ne nous amusons plus à ses promesses... Et vite, les fers au feu 1

Le vieux- Dydecker . vécut juste assez pour voir sa fille, femme d’un ministre; brillante, fêtée, heureuse du bonheur qu’elle avait rêvé. En mourant il lui laissa un héritage de trois millions bien nets, bien placés, et rapportant, gaillardement, leurs cent cinquante mille livres de rente. •

Donc, Château- Gaillard était désormais assuré contre les revers de la fortune, quelles que fussent les chances de la politique. Toutefois, il voulut avoir des millions à lui. Outre que deux cent mille livres de rente étaient peu pour ses appétits , il voulait êîre toujours le maître de sa femmé; la fortune de celle-ci devait servir à édifier la sienne, et rien de plus. En conséquence il mit son pouvoir au service de ses intérêts.

Mais, le souvenir des scandales des dernières années du règne de Louis- Philippe, et l’expérience personnelle qu’il avait acquise par ses propres revers, lui inspiraient une défiance et une dextérité singulières. — Tirer parti de sa position, sans doute! Mais se faire

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prendre la main dans le sac, on, seulement, laisser compromettre son nom dans une affaire : Jamais !

Et d’abord, Château-Gaillard, homme de l’Empire, arrivé avec lui, et par lui, ne croyait pas à l’Empire.

Ce n’était pas — est-il besoin de le dire*? — un doctrinaire comme M. de Persigny, qui voyait, dans l’Empire, le compromis naturel et nécessaire entré le prin- ^ cipe d’autorité et l’avénement de la démocratie ; pas davantage, comme Romieu, un homme de plaisir qui supposait la France arrivée à l’heure de la décadence, et regardait le césarisme comme le dernier avatar brillant des peuples finis. Ah ! point du tout! Il n’allait pas chercher aux faits de la politique des causes philosophiques, ni des buts humanitaires. Pour lui, le fatiun seulement régnait sur le monde, et, quant gux cas partiouliers de succès ou de revers, ils étaient, uniquement, les résultats individuels de la combinaison des habiletés et des tempéraments.

Jadis, les coups de Strasbourg et de Boulogne avaient manqué, parce queLouisNapoléon les avait tentés, mal à propos, et sans moyens d’action suffisants Récemment, le coup de décembre avait réussi, parce que le tempérament de l’homme avait été soutenu par les forces extérieures qu’il trouvait à son service. Mais, dans la pensée de Château Gaillard, ces trois tentatives étaient du même ordre. Une conspiration Mallet, un coup de pistolet tiré au coin d’un carrefour, pouvaient, d’un jour à l’autre, renverser tout l’échafaudage impérial.

En vain voyait-il l’enthousiasme du suffrage universel ; en vain, entendait-il les acclamations unanimes des populations, et constatait-il l’essor singulier du

CHATEAU-CAlLLARb

crédit public ; pour loi, tout cela était comme une fantasmagorie, comme le cortège éblouissant et rapide de madame la princesse Occasion. Il s’était trouvé sur la piste ; il avait saisi un des cheveux de la belle ; son affaire " ' était d’empoigner au passage, de plaisir tout ce qu’il pouvait prendre, d’or tout ce qu’il lui fallait pour acheter du plaisir encore, quand la sarabande aurait passé.

Donc, rien pour rien ! — toute chose accordée était v une faveur, et toute faveur avait son prix : jouissance actuelle, ou jouissance future : or, ou volupté.

Ses matinées étaient aux affaires, ses journées aux manœuvres politiques , adnrinistratives , financières qui lui Semblaient utiles, tant pour la conservation de son pouvoir, que pour la consolidation du gouvernement qui le lui donnait; ses soirées, au- luxe, au monde, au faste ; ses nuits au plaisir. • ^

« • A outrance !»

Telle était la devise que le baron de Château-GaillarJ avait fait peindre sur ses voitures, au-dessous de ses armoiries, et graver sur son cachet; la devise qui résumait la vie, à grandes guides, qu’il menait avec une suprême audace, une«inaëstria incomparable, un emportement endiablé.

€ A outrance ! »

Dans son cabinet, avec le ton d’un grand seigneur, les façons d’un galant homme, des formes d’une courtoisie charmante , il était le Gobseck , il était le Schylock le plus impitoyable. — Avait-il intérêt à faire ce qu’on lui demandait? Bien. On était sûr d’obtenir. — N’avait-on pour soi que des droits acquis? que des considérations de mérite, de talent , de cir-

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constances sympathiques? On était sûr de n’emporter que des paroles et de l’eau bénite de cour.

Mais, avec quelle grâce il la jetait sur la tombe des plus légitimes espérances !

À la cour, il flattait ; dans le conseil, il préconisait les mesures césariennes : bien plus soucieux de conserver la faveur du maître que de soutenir ses véritables intérêts; cherchant, non pas à lui dire la vérité, mais à lui dire ce qui pouvait lui plaire davantage. Avec ses collègues, il se faisait tout à tous, pour que chacun désirât le conserver, et nul le renverser ; avec ses inférieurs, il était autoritaire, rogue et hautain, tout en gardant, stéréotypé au visage, un sourire de condescendance.

Chez lui, c’était le mari le plus aimable, le plus galant, le plus facile. Jamais fâcheux, jamais grondeur, jamais jaloux. — Pourquoi l’eût-il été ? Il lui fallait avoir une maison opulente et bien tenue ; une femme élégante pour porter son nom dans les salons, et trôner dans sa calèche armoriée au bois de Boulogne. Minna remplissait le programme, menait comme lui la vie à grandes guides , et ne s’inquiétait jamais de savoir s’il avait des maîtresses.

D’ailleurs, quoi qu’il dût arriver dans l’avenir... - n’avait-il pas tout avantage à laisser Minna prendre son essor, à être un mari confiant et gentilhomme? — S’il voulait toujours bien vivre avec sa femme, soit qu’elle lui fût utile et agréable, soit qu’il eût besoin de sa fortune, il ne fallait, mettre entre eux, aucune gêne, aucune blessure ; et s’il voulait, au contraire, à un moment donné, la rejeter loin de lui, ne trouverait-il pas facilement un prétexte, grâce à la liberté

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d’allures de la jeune lionne, tout en gardant pour lui le beau rôle, à' cause de la confiance qu’il aurait précédemment montrée?

Mais son véritable intérieur, le centre de sa vie, c’était la maison de Sarah Bertin, désormais devenue légitimement madame Le Sourd.

Là, même luxe que chez lui, avec plus de comfort savant. Là, non-seulement une femme élégante, mais une femme attrayante, dont la grâce comme la toilette, et les habitudes comme l’encadrement, révélaient une entente complète de la volupté.

•Sarah, sûre de Le Sourd qu’elle possédait absolument, mettait tous ses soins à rester la maîtresse souveraine de Château-Gaillard. Non-seulement parce que, si le premier lui donnait la fortune, le second lui apportait la puissance, mais, parce qu'elle avait un certain orgueil de dominer cette nature indomptable et férocement égoïste; parce qu’il lui plaisait de faire mordre la poussière, à ce paladin armé de toutes pièces, que nul assaut ne pouvait entamer. Cet amour entre le forban social et la courtisane était un duel : Saraii se sentait la plus forte, et son instinct la poussait à rester maîtresse du terrain.

Aussi faisait-elle < des frais pour Château-Gaillard. — Château- Gaillard n’était-il pas le ‘type, le chef d’une légion? et, satisfaire à tous ses appétits conscients et inconscients, n’était-ce pas satisfaire, en même* temps, par l’imagination au moins, ceux de tous, les légionnaires? Sarah avait pour commensaux tous les hommes de plaisir de Paris, et pour tous elle était l’idéal ; elle avait pour amies toutes les

CHAT E AU-C. AITL \U!)

femmes qui, sous certains dehors, et dans tel ou tel but, s’étaient faites les prêtresses de Vénus. En môme temps elle recevait des hommes d’esprit, des artistes, des journalistes, pour aviver la conversation, et quel- • ques douairières besogneuses, pour donner à son , salon un vernis de convenance.

Sa toilette était, chaque jour, celle qui devait le mieux captiver les.yeux et charmer les sens de Jean. Sa société, celle qui convenait aux intérêts du ministre, ou celle qui devait le distraire, le changer de milieu. Tout chez elle, et autour d’elle, était asservi au culte du plai- sir, à l’eYiveloppcment, si l’on peut s’exprimer ainsi, de l’homme, dans une atmosphère capiteuse et enivrante.

La conversatiori d’ailleurs, chez elle, tant qu’il y avait des « Philistins » comme on disait, se tenait sur un ton collet-monté. Les propos même, quelquefois, y étaient tellement en désaccord, tant avec le passé de la femme qu’avec le milieu ambiant dans lequel ils étaient ténus, qu’il fallait, aux gens, la grande habitude du monde pour ne pas laisser échapper des marques d’étonnement.

Quelques-uns n’y résistèrent point, en entendant Sarah cingler, d’une parole corrosive comme une lanière empoisonnée, des femmes faibles et déchues et des filles entretenues; ou bien, prendre parti dans les querelles philosophiques et religieuses, et opiner toujours dans le sens ultramontain.

Ils furent aussitôt bannis sans observations, comme sans appel, pour avoir oublié que la première devise de l'homme du monde est celle-ci : « Nihil mirari »

« ne t’ébahis pas. »

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Tout autre était la maison de Minna. Partout, et en tout, du brio et de Fétrangeté. Pas un jour où sa toilette, au bois, ne fit événement ; pas une fête, 6û elle ne donnât le ton. Ses matinées se passaient en audiences données aux modistes, ou en courses -chez les bons faiseurs, à moins qu’elle n’allât prendre une leçon au manège. De deux heures à quatre, elle recevait le^ amiès et les chevaliers en faveur. Amies, avec lesquelles on se retrouvait le soir, ici où là ; amies lionnes comme Minna et avec lesquelles l’art de la toilette voulait qu’on s’entendît ; chevaliers, mis en' vedette par ♦

^ la chronique » soit pour leur élégance, soit pour leurs amours, soit pour leurs folies; ou bien encore, promis, par la fortune, le rang, les protections, à de • hautes destinées. * - *

De l’essaim des merveilleuses elle se faisait un en- i fourage ; de l’essaim des hommes à la mode., une ' \ cour. J’entends, autant qu’il était possible alors de transformer en sigisbés, des viveurs qui n’appartenaient en réalité qu’aux hétaïres. Au bois, elle ne s’offensait point qu’ils quittassent la portière de sa voiture, pour aller prendre rendez-vous avec une impure,' dont la calèche rasait la sienne. Au logis, elle permettait le cigare , et même prenait la cigarette.

Quant aux propos, ils y étaient autant lestes que chez «

Sarah, réservés. L’argot même y voltigeait parfois sur * des lèvres de rose. En politique, en art, en sentiment, elle se faisait un jeu d’avancer des énormités.

On ne disait rien d’ailleurs de sa conduite, et, bien qu’elle affichât ses excentricités, on ne lui prêtait pas d’amants. Château* Gaillard lui donnait le bras à la

cil ATEAL-(’.AILLARI)

cour, et, de temps en temps, dans les salons officiels, et le reste du temps lui laissait toute liberté. Elle allait seule alors, et ne s’en plaignait pas. Le chaperonnage du nom et de la situation sociale lui suffisaient.

Minna et Sarah se voyaient, mais décidément, ne s’étaient pas liées. Quelques propos, on le pense bien, étaient arrivés à la première touchant la seconde, sans la scandaliser. — Minna ne se scandalisait jamais. — Toutefois, il ne convenait point à l’héritière de se faire une amie de la courtisane parvenue. Elle ne l'eût point flagellée, soit qu’elle ne se crût pas l’autorité de s’ériger en justicière, soit qu’elle trouvât puéril de flétrir ceci plutôt que cela, dans une société facile et corrompue, soit, enfin, qu'elle jugeât de mauvais ton d’attaquer ou de proscrire une femme, chez laquelle, son mari paraissait assiduement; mais, elle n’alla chez madame Le Sourd qu’en visite du soir, quatre fois par . an, et ne la vit qu’à ses réceptions officielles, et aux fê*tes où elle invitait deux cents personnes.

Cependant les soirées de Château-Gaillard ne se passaient pas tout entières chez Sarah. Quelquefois, après avoir paru dans sa loge à l’Opéra, ou tenu tête à Le Sourd jusqu’à une heure du matin, devant une table d’écajrté, ou bien après avoir ramené Minna des Tuileries ou de l'ambassade, il se faisait conduire rue Taitbout, chez la Saint Didier. Là, entré deux et quatre heures du matin, il était à peu près sûr de rencontrer certains hommes riches, viveurs et gens d’affaires, qui connaissaient les forces et les faiblesses du nouveau régime , savaient leur marché européen comme un bon joueur d'échecs sait son échiquier, et

pour lesquels les coulisses de la politique et de la . bourse n’avaient point de secrets. ‘ ■

Dans un salon, des cartes et des femmes ; dans un fumoir attenant, faiblement éclairé, capitonné de tentures discrètes, des sièges moelleux et des cigares exquis. C’est là que se rejoignaient et que s’isolaient les loups cerviers qui voulaient causer.

.11 s’y faisait pour des millions d'affaires, tandis que d’innocents jouvenceaux , d’imbéciles étrangers , ou , d’ignobles intrigants jouaient, au lansquenet dans le salon voisin. . .

Entre eux, ces hauts barons du grand jeu se renseignaient, se prêtaient main-forte,* se donnaient la réplique à la bourse. Ce n’était pas une association ayant un contrat contre-signé des parties, mais une agglomération formée par des attractions identiques, des points de départ ou des buts communs. Sans convention préalable, ils se partageaient un certain gâteau.

C'est grâce à cette association d’intérêts avec ce*rtains hommes d’affaires indépendants de la politique, que Château- Gaillard pouvait s’enrichir, sans recevoir, bêtement, des mains des intéressés, de misérables potsde-vin de cent mille francs, comme M. Teste. Ah ! qu'on était loin, alors, de cette na'iveté dans la. corruption, qui méritait tout simplement la police correctionnelle.

Cette station nocturne chez la Saint-Didier, était comme l’anneau qui reliait les extrémités de la chaîne et rattachait, dans la vie de Château-Gaillard, les plaisirs aux affaires.

Vers quatre heures, il rentrait et dormait jusqu’à huit. De huit à dix, il faisait une toilette longue, raf-

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finée, suvanle. A dix, il était aux affaires, et ne déjeunait pas avant une heure.

On était alors vers 1855 ou 5G, aux beaux jours de l’empire dans son effloresijence. La guerre de Crimée ‘ venait de finir et d’être terminée par le traité de Paris.

Château-Gaillard allait sur ses quarante-cinq ans, mais c’était toujours le plus charmant cavalier qu’on sût voir. A peine, autour de ses yeux, quelques plis fins marquaient- ils l’âge pour les connaisseurs. Il avait toujours son étrange et captivant regard ; son sourire charmant, sous sa moustache, d’un blond chaud, et sur ses belles dents blanches, qu’Evans entretenait brillantes et pures comme des perles ; il avait toujours, aussi, cette grâce incomparable du corps, que les tailleurs habiles savent mettre en lu- ’ miêre, mais ne peuvent donner h qui ne l’a pas reçue de la nature. Son front, seulement, s’était dégarni , mais, il avait une telle façon de porter la calvitie entre les touffes crêpelées de ses. tempes, qu’elle semblait,

- chez l’homme d’Etat dandy, une grâce de plus.

Sarah, elle, avait pris ses quarante-deux ans.— Qu'importait? A la voir, certes, on ne pouvait trouver autre chose, sinon qu’elle était belle et désirable, et qu’elle réunissait au charme de la beauté la science de la vie.

Dans son couvent là-bas, Charlotte prenait ses quarante ans à peine. — Qu’importait encore? Elle était fanéô , alourdie, déformée, finie ; sur son visage morne, le destin avait apposé l’empreinte fatale qui. ferme la jeunesse, et semble sceller la vie des femmes, autant que la pierre du tombeau.

« Un grand seigneur mécliaat est une terrible chose! »

, Moutitc, Don Juan.

— Monsieur le ministre, — vint un matin dire à Château-Gaillard, un solliciteur cravaté de blanc, et qui saluait jusqu’à terre dès en entrant, — j'ai l’honneur d’être conseiller général du département de *** et d’être accrédité auprès de Votre Excellence, comme . représentant de la compagnie du chemin de. fer de Z.

— Ah?... mais les chemins de fer ne ressortent pas de mon département, et c’est à mon collègue des travaux publics, sans doute, que vous devez présenter votre requête.

— Excellence, il s’agirait d’une grâce à obtenir de Sa Majesté l’Empereur ; on sait quel est votre pouvoir sur l’esprit de Sa Majesté, et l’on m’a chargé de vous intéresser à notre pauvre Compagnie, vraiment bien empêchée, si on ne lui vient en aide. L’intérêt public d’ailleurs...

Cim'KAü-ilAlU.ARI)

— J’en suis convaincu. L’intérêt public n’a qu’à gagner au développement de nos grandes voies ferrées*; mais...

— Excellence, se hâta d’ajouter le négociateur, j’aî aussi l’honneur d’être recommandé à votre bienveillance par cette lettre de M. Baudrillet, qui, Je crqis,. a le bonheur d’avoir vos bonnes grâces.

Château-Gaillard se renversa sur le dossier de son fauteuil, chaussa son pince-nez, et, après avoir, d’un coup d’œil, envisagé son interlocuteur, tendit'la main en disant ;

— Voyons^

Il faut savoir d’abord que, quelque temps auparavant, dans le fumoir de la Saint-Didier, cet avertissement avait été donné au ministre par un ami :

« La Compagnie du chemin de fer de Z. va demander l’autorisation d’établir son chemin de fer sur deux voies. Elle n’en a qu’une, et cela ne suffit ni au transport des voyageurs, ni à celui des marchandises. Cette seconde voie lui est impérieusement nécessaire, pour que l'exploitation de la ligne rapporte en proportion des dépenses de son établissement. »

Et que Château-Gaillard avait répondu à l’avertisseur, — lequel était un des gros bonnets de la bourse :

— Bien; mais je ne crois pas que l’Empereur soit disposé à accorder celte seconde voie. Ce chemin, au point de vue de de la stratégie, est peu utile ; et à uu moment donné pourrait être dangereux...

— Ah!... vous croyez?... Pourtant l’Empereur a

CIIA TKAü-GAILLAIU)

volontiers l’oreille ouverte aux propositions qui tendent ù augmenter les voies de circulation.

— Je crois que vous ferez bien de laisser les actionnaires vendre...

— Bien! — Etquandles actions seront au plus bas?...

— D’en faire acheter le plus possible, par X., pour nous trois.

Tandis qu’il parcourait des yeux la lettre de Baudrillet, ^près avoir regardé son solliciteur, Château- Gaillard se disait donc : ,

— Voilà un homme qui a été envoyé à Paris par un groupe d'intéressés , pour obtenir la concession. Il présente, dans sa province, assez de surface sociale pour pouvoir engager ses mandants, et n’a pas cependant une situation telle, qu’il ne puisse se compromettre dans une mission délicate. On se sera dit, làbas, en apprenant que l’Empereur, pour des raisons stratégiques, ne se souciait pas d’accorder la concession d’une seconde voie, et en voyant la baisse des actions t « Il faut intéresser quelque puissant dans l’alfaire ; » et l’on a envoyé ce brave monsieur pour s’enquérir du « puissant » et s’entendre avec lui, au nom des actionnaires. Maintenant, mons Baudrillet qui est à l’affût de quelque occasion de rafler quatre ou cinq cent mille francs, a eu vent de l'arrivée de l’émissaire et lui a offert son intervention, moyennant... — plus ou moins. — Ou bien, qui sait? peut-être est-ce l'hornme qui est allé trouver Baudrillet? Mais alors, Baudrillet se vanterait donc de me faire agir?... ou d’être mon agent, mon homme de paille ?... En

CIIA TEAU-r.AlLLAR!)

sorte que ce monsieur, et ses ayant- cause, penseraient que je touche les» quatre cinquièmes du pot de vin donné k Baudrillet... — Ah! oui-dài... Et c’est ainsi que les réputations se font! que les... calomnies... courent la province!... qu’on nous dépeint, nous, les hommes au pouvoir, comme des forbans, qu’il faut payer, j)Our obtenir ceci ou cela! Hum!... il devient nécessaire de couper court k ces propos d’estaminet, qui ^finiront par saper le gouvernement!... Et puis, Baudrillet qui croit bonnement que je vais faire une démarche auprès de l’Empereur, pour lui mettre, k lui, vingt mille livres de rente en poche?... avec lesquelles, mon clerc d’avoué satisfait, ira vivre k Tours ou à Chartres, entouré de sa petite famille, me laissant sur les bras l’embarras des journaux ! — Que diable a-t-il, ce Baudrillet? que lui faut-il? Je lui fais ici une situation que jamais delà vie, tout seul, il n’aurait pu même ambitionner!... Les gens sont insatiables, ma parole d’honneur !

Les pensées courent dans le cerveau plus vite que la plume sur le papier, ou même que les yeux 'sur l’écriture. Toutefois, la lettre de Baudrillet n’ayant que vingt lignes , le, solliciteur, k la cravate blanche, se dit que le ministre en méditait les expressions, en calculait peut-être les promesses, et augura bien du moment de réflexion que prenait Son Excellence.

Il sourit agréablement en regardant Château-Gaillard, avec une question dans le coin de l’œil, pendant que ce dernier repliait la lettre de Baudrillet.

— Je vois en effet, dit le ministre, que M. Baudrillet s’intéresse k votre affaire ; mais oserai-je vous

ClIATEAD-CiAILLARI)

demander à quel titre? M. Baudrillet serait-il, à mon insu, un des forts actionnaires de la compagnie?

Le provincial finaud, qui avait fait provision d’astuce et de diplomatie, tout en se rendant de son hôtel au ministère, resta béat devant celte question à brûlepourpoint du ministre.

— Mais... probablement, balbulia-t-il.

— Je porte intérêt à M. Baudrillet, certainement. Cependant je ne crois pas possible .qu’il s’imagine, ni vous non plus, homme sérieux, conseiller général, que, pour lui être agréable, moi , ministre, je m’entremettrais dans une affaire qui n’est pas de mon ressort, ^ qui empiéterait sur les attributions d’un collègue, et... enfin qui... — peut-être, — pourrait aller à l’encontre

des vues du gouvernement.

— Ah!... sans doute... certainement; répondit le conseiller général, de plus en plus désarçonné.

Mais, comment l’établissement d’une double voie, sur un chemin de fer important, pourrait-elle être dangereuse pour le gouvernement?

— Je ne sais pas, moi ; je vousde répète, les questions de chemin de fer n intéressent,que très-indirectement, mon département ministériel.. Mais il me semble avoir entendu dire — peut-être me trompé-je? — que l'Empereur.,. — qui, vous le savez, s’occupe des moindres détails de l’administration — avait des préventions, contre l’établissement de cette nouvelle voie.

— Ce sont ces préventions justement qu’il faudrait i

arriver à détruire, reprit l’envoyé des actionnaires, heureux de trouver enfin une branche où se prendre, I au cours de sa déroute . ;

CIlATEAU-r.AILL AKI)

Et un nouveau sourire, plus engageant encore que le premier, vint voltiger sur ses lèvres,

— De deux choses l’une, répliqua Château-Gaillard, dont le visage devenait sévère à mesure que celui de son interlocuteur s’épanouissait : ou ces préventions sont mal fondées ; ‘ — et qui est mieux en situation de le savoir que mon collègue des travaux publics? — ou elles ont leur raison d’être, et alors quelle redoutable responsabilité n’assumerais-je pas en cherchant à les détruire ?

— Mais elles sont mal iondées... et, enfin, si '

Votre Excellence voulait s’intéresser à nous, certaine-,

ment notre reconnaissance, comme M. Baudrillet le lui dira...

— Assez, monsieur! s’écria Château-Gaillard d’une voix vibrante, et avec une indignation à la fois hautaine et dédaigneuse, qui fit blêmir et chanceler le pauvre conseiller général. Je ne sais trop... — je ne veux pas savoir ! — quelle entreprise M. Baudrillet et vous avez tentée sur un ministre du gouvernement de l’Empereur... car je serais obligé de sévir, en requérant toute la rigueur des lois !

Le ministre s’était levé. Avant que son interloculeur n’ait eu le temps de se dresser à son tour sur ses jambes chancelantes , il avait touché légèrement un bouton d’ivoire; et, tandis qu’un huissier répondait à l’appel, il faisait tomber son pince nez d’un geste rapide, dont l’expression inimitable et indescriptible . mettait, entre lui et le tentateur, tout un monde d’honneur, d’incorruptibilité et de mépris.

— Reconduisez monsieur, dit-il, sans regarder plus

ClIA'nîAU-C.AILLARI)

l’homiae chassé, que l’homme à chaîne d’argent ; et faites entrer , par ordre d’arrivée , les porteurs de lettres d’audience ! ' •

Quinze jours après, un arrêté du ministre des travaux publics concédait, à. la Compagnie du chemin de fer de Z., l’autorisation d’établir une seconde voie. Les actions montaient de 150 fr., et Château- Gaillard réalisait, pour sa part, un bénéfice de trois millions.

11 va sans dire, d’ailleurs, que jamais l’Empereur n’avait songé à mettre le moindre obstacle à l’établis- , sement de la secondé voie du chemin de fer de Z.

Le pauvre conseiller général était sorti du ministère en trébuchant , plus ahuri que s’il eût marché entre trente six chandelles, plus écrasé que s’il avait reçu l’Arc de triomphe sur la tête. Longtemps, il avait battu les murailles comme un homme ivre,, mais enfin cependant, pou à peu, il marcha plus droit et retrouva ses esprits dispersés- Alors, la colère remplaça la stupéfaction. Furieux.de sa déconvenue, il chercha, parmi les divers inspirateurs de sa démarche, à qui s’en prendre. La recherche ne t'ot pas longue.

, « C’était Baudrillet qui lui valait cela ! Et encore. Dieu sait! ce que Baudrillet aurait pu lui valoir encore! car, il s’en était fallu de peu que le ministre, l’amenant à des propositions directes, et faisant constater la tentative de corruption, ne l’envoyât en Cour d’assises ! Et si un tel malheur était arrivé, quel en eût été le résultat? Sans parler de la peine encourue, c’était la déchéance, le déshonneur pour lui et sa famille, si avan-

tageusement connue dans le département. — Qui sait, même si, déjà, il n’y en avait pas assez pour qu’aux élections prochaines, sa candidature ne fut combattue par le gouvernement?

Plus il pensait, plus il éprouvait le besoin de se venger sur Baudrillet, et, d’abord, de lui faire une scène. Car enfin, ses commettants en l’envoyant à Paris, s’étaient bornés à lui dire : « il parait que, pour obtenir quelque chose des grands, il faut savoir adroitement payer leurs faveurs ; » tandis que Baudrillet lui avait indiqué l’homme, et s’était fait fort du succès. Et puis, ses commettants étaient des collègues, des amis, des voisins, des compatriotes; — avec lesquels il devait vivre sa vie durant, — tandis que Baudrillet n’était rien, qu’un associé de passage, un parisien, avec lequel, il n’aurait plus jamais l’occasion de se rencontrer.

Ses pieds le portèrent droit au journal. Il tomba, ' comme la foudre, sur Baudrillet.

— Monsieur, vous n’êtes qu’un polisson 1 entendezvous! qu’un polisson ! et pas autre chose! — Eh bien! elle est belle, votre influence sur le ministre 1 II fait cas de vous et de vos lettres, je vous assure ! Grâce à vos conseils et à votre chiflbn de papier, j’ai failli aller couchera Mazas! être envoyé au bagne, peut-être!

— Heim? quoi? Comment? Qu’est-ce que c’est?

Le premier mouvement de Baudrillet, comme on

le devine, avait été de sauter à la gorge de finsulteur. Mais celui-ci ayant eu le temps de débiter tout ce qui précède, avant que BaudriUet, qui était gros et court et qui avait du ventre, ait pu tirer ses pieds de sa

chancelière, et sa personne de son fauteuil de cuir, •’la colère soulevée par l’invective se trouva, quand le mouvement fut accompli, dominée par la stupéfaction.

— Ouil recommença le conseiller général; j’ai fait comme vous l’avez dit, — absolument! et j’ai été traité comme un vil suborneur! et non-seulement je n’ai rien obtenu, mais j’ai vu le moment où votre ministi[*e me faisait empoigner. — Tudieu! on nous disait, là-bas, que les hommes du gouvernement s’achetaient!... Ahl bien, ce sont de fameux dragons de vertu.

• — Comment? comment? répétait Baudrillet, d‘un airliébété.

Il fallut lui tout raconter. Et, quand il eut fini, le conseiller général ajouta :

— Mais les hommes qui n’ont pas d’autre autorité que la vôtre, monsieur, ne devraient pas offrir de vendre la protection des ministres, à de braves gens,, qui font comme ils peuvent, pour défendre leui's intérêts Copfipromis !

Sans plus répondre à celte nouvelle injure qu’à la première, Baudrillet enfonça son chapeau sur ses . yeux, prit, parmi cinq ou six autres, une canne formidable comme un gourdin, et courut d’une traite au ministère.

— Ah ! le brigand ! murmurait-il de temps en temps. Ah! le. brigand!

Il entra, furibond, et marcha droit vers le cabinet du ministre. L’huissier le connaissait bienj mais, étonné de ses allures, il se mit en travers de la porte.

— Son Excellence, dit-il, a du monde. Je vais annoncer monsieur, tout à l’heure.

— Son Excellence!... ». « tout à l’heure!... » Ah! je t’en f... donnerai, moi, de l’Excellence! ,

— Monsieur!...-

— Dites que c’est Baudrillet, entendez-vous ! Baudrillel! et qui veut être reçu tout de suite!

— Monsieur, je ne puis entrer avant que le ministre ne'sonne ; — et, d’ailleurs, vous me paraissez dans un • état de surexcitation qui ne me permettra pas de..:

— Comment! qui ne vous permettra pas? qu’est-ce que c’est, faquin? Ne voulez-vous pas, vous aussi, faire votre important?

— Ah ! monsieur « faquin ! . » il n’y a pas de « fa-

quin » ici, entendez-vous! Je suis un huissier, un fonctionnaire qui fait son devoir, et je ne suis pas un faquin !

— Je vous dis de m’annoncer, ou plutôt de me laisser entrer ! criait Baudrillet, dont la fureur augmentait avec les obstacles, et grandissait avec chaque réflexion. Et si vous ne me laissez pas passer, tout de suite, je vais vous donner ma botte au... monsieur le fonctionnaire!

— Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce qu’il y a? vint demander un second huissier , qui accourait au bruit.

Deux ou trois garçons de bureaux suivirent le second huissier, et se rangèrent à l’entour (te leur chef; — en sorte qu’au lieu d’un seul obstacle , devant la porte de Château-Gaillard , Baudrillet trouva tout un rempart de défenseurs.

35 i C 1 1 A T E A U - G A I U. A II 1 ►

— Canailles, gredins ! valetaille effrontée, rugissait-il.

Tant et tant, que les solliciteurs, qui faisaient tapisserie dans Je salon d’attente, s’approchèrent, un à un, sur la pointe des pieds, pour voir et entendre cette scène, et que, même, les plus audacieux ou les moins usagés s’enhardirent jusqu’à faire à Baudrillet quelques timides observations.

Mais ce concours, de tous contre lui, l’exaspéra davantage encore.

— Tas de pieds-plats ! de mendiants , de vendus l continua-t-il.

Et les solliciteurs s'éloignèrent comme ils étaient venus, en murmurant ; « C’est un fou! »

— Ah! vous êtes tous bien dignes de votre maître, le plus grand forban que le brigandage social ait produit r conlinuait-il; — un chevalier d’industrie, un suborneur de femmes! un tartuffe ! un impertinent drôle, que je rosserai !

L’huissier, qui avait essuyé le premier choc, s’éclipsa, laissant la porte du ministre bien défendue par son collègue et les garçons de bureaux, et, pénétrant chez l’Excellence, lui conta le cas, avec tous les euphémismes possibles, bien entendu.'

— Oui !... faites-le expulser , — répondit Château- Gaillard avec une nonchalance distraite ; — faites-le expulser, si vous croyez que ce soit nécessaire.

— Il nous paraît que ce pauvre M. Baudrillet doit être dans un état que... dans un état qui... Enfin, ces messieurs, qui sont dans le salon d’attente, le croient fou, reprit l’huissier.

Une lueur, plus rapide que l’éclair, passa dans les yeux du ministre ; quelque chose comme le reflet d’une idée soudaine.

— En effet?. ..je croisavoir entendu dire qu’il a des accès... Eh bien! tâchez de le calmer... et de l’emmener.

Baudrillet, pendant ce temps-là, rouge comme s’il allait avoir une attaque d’apoplexie, et les yeux hors de leur orbite, continuait à vomir des malédictions et des injures. Pourtant, quand il fut à bout, force lui fut bien de se taire. Alors, il comprit, vaguement, que tous ses efforts se briseraient devant cette porte de velours, à clous dorés, qui n’avait pas de serrure, et que, pour venir à bout de Château- Gaillard, il lui faudrait s’y prendre autrement.

Et, au moment où, cinq à six garçons de bureaux allaient l’enlever pour le foire mettre en fiacre et conduire chez lui, il quitta la place; mais en montrant le poing et en s’écriant :

— Vous me reverrez, argousins ! et lui aussi me reverra, le brigand!

Pour î^voir perdu de sa violence, la colère de Baudrillct n’en diminuait pas d’intensité. Il courut chez lui, et exhala le reste de sa rage en racontant la félonie de Château-Gaillard à sa femme^

— Je l’avais bien prévu, lui dit celle-ci, et je suis bien sûre que si tu n’as pas moyen de l’y contraindre, cet homme-là ne fera rien pour toi !

Ces paroles ne le calmèrent pas ; mais elles lui rappelèrent quil avait en effet, heureusement, un moyen de faire marcher Château- Gaillard.

C’était de lui envoyer copie de la lettre jadis écrite, par lui, à Valdeuil.

Et, sans plus attendre, il ouvrit un meuble, en tira le précieux talisman, et le relut en le dégustant.

De temps en temps, ses yeux brillaient du plaisir de la vengeance, et il se pourléchait les lèvres, en pensartt au mal qu’il pouvait faire à Château-Gaillard.

Quel effet, grand Dieu ! si jamais on publiait dans le Nouvellisle — car, après tout, il était bien le maître, 'lui, Baudrillet, de publier dans le journal ce qu’il voulait, quitte à déménager des bureaux lé lendemain! — Quel effet donc, si l’on^publiait la fameuse lettre, avec un « en-tête » à peu près dans ce style :

« On assure que la lettre suivante émane d’un mi- « nistre de l’Empire, actuellement au pouvoir ; qu’elle « est datée, signée, donne en toutes lettres les noms « que nous indiquons par des points. Si le fait est vrai, « voilà qui serait plus piquant encore que l’histoire « des autographes de M. de Malleville, trouvés dans le « dossier de l’affaire de Boulogne, etc!... etc!... »

Et si, le soir, à la petite Bourse, devant le passage de l’Opéra, le nom de Château-Gaillard était dans toutes les bouches!

Baudrillet copia la longue missive de sa plus belle écriture, et sans s’arrêter. Puis, il .souligna les passages les plus caractéristiques à l’encre rouge, et les contempla, avec une joie de plus en plus vive, en en mesurant toute la portée.

. « .... Mon cher Horace, en vérité, le diable seul

« sait où nous allons, à supposer qu’il y ait un diable : « quant au bon Dieu, tu sais que je n’y ai jamais « cru... »

— Ainsi Château-Gaillard ne croyait pas en Dieu, et le déclarait! — avis au parti clérical avec lequel il avait su se mettre si bien !

« ... Sarah Bertin vit depuis trois ans en Autri-

CIIATEAü-r.AILi.ARI)

« che, avec Le Sourd qu’elle a, je crois bien, rencon- « tré chez Fanny... On dit que nous pourrions bien un « jour la voir légitime épouse du millionnaire. Ma foi! *' « pourquoi pas? Nous sommes appelés, si j’en crois «mes inductions, à voir -bien autre chose qu’une « drôlesse chaperonnée par un mari. »

Oh! c’était quand Baudrillet relisait ce passage surtout, qu’il jouissait, en imagination, de toutes les voluptés de la vengeance!... Baudrillet savait tout le pouvoir de la courtisane mariée, sur Château-Gaillard... et il aurait fallu bien peu connaître la nature humaine, et la nature féminine, pour ne pas comprendre la mortelle blessure que la publication de ces lignes ferait à Sarah !

« ... Qui va devenir le président de notre Répu- « blique?... Tout simplement le citoyen Louis Bona- « parte lequel, comme tu sais, à, Strasbourg, puis à « Boulogne... Mais présentement il demeure place « Vendôme, hôtel du Rhin, en face de la Colonne...

« A l’Assemblée le citoyen Bonaparte ne sonne « mot. Tout au plus, quand il est mis en demeure, ‘ « prononce-t-il quelques phrases embarrassées que « rédige, dit-on, son ancien précepteur, le représen- « tant Vieillard. A l’hôtel du Rhin il reçoit tous les « hommes quelconques qui ont des prétentions, à « n’importe quoi : réforme^ le monde, ou arriver au « ministère.

« J’y suis allé, à mon tour, par curiosité. Le prince « a une figure impassible, qu’on dirait sculptée dans

CIIATi: VU-r.AlLLARl)

a du bois ; son regard est fixe et terne, et le trait « saillant de sa physionomie est uné forte inouslaclie « aux pointes bien cirées. Il invite les gens à parler,

« et les écoute attentivement. Que ce soit Proudhon « ou Émile de Girardin, ou Victor Hugo qui parlent, il « approuve du honnet; quai^i c’est M. Thiers, il s’in- « cline. .Tamais, d’ailleurs, il ne proteste ni ne con- « teste. En sorte que tous ces messieurs sont, à part <t eux, persuadés qu’ils régneront en son nom, s'il

« est élu. Lie là, convergence d’efforts

« ... En attendant, on appelle le héros de l’iiôtel du « Rhin le perroquet mélancolique. »

f ... Bref, ce chevalier de la triste figure, fait en ce « moment l’affaire de tout le monde. Il plaît aux am- « bitieux parce que tous comptent, sous son règne, se « donner carrière ; aux apôtres du socialisme, parce « qu’en conséquence des hochements de tête de la « poupée de Nuremberg, ils croient l’avoir convertie à <( leur marotte ; aux orléanistes et au.x légitimistes, « parce que, malgré les efforts de ces autres idéolo- « gués, la branche aînée et la branche cadette ne se « sont point réconciliées, et, qu’en attendant, le prince « Louis tiendra l’emploi du soliveau de la fable. Aux « Jacobins^ parce qu'il les débarra.sse de Cavaignac ; « au grand parti do l’ordre, parce qu’il s’appelle ’Bo- « naparte. Il répond au be.soin du moment enfin, cha- « cun se tenant pour assuré, qu’au moins, il ne sera « jamais difficile de s’en débarrasser.

« Pour moi, il me fait l’effet d’un crétin inolïensif, « assez bien dirigé par des gens d’esprit : (Mocquard, « Morny, et autres commensaux de Famiy, sont ses

:5Gü CIlATEAU-r.AILLARl)

« amis.) On lui a surtout recommandé de se tenir « tranquille; ce qu’il fait.

« ... Il prépare d’ailleurs, ou l’on prépare, son « élection à l’anglaise. Jamais on n’aura vu tel déluge « de bulletins de vote , tel artifice de boniments. « On sèmera des bulletips par les bois et les sillons ; « on fera les boniments dans les villages les plus re- « culés ; aux paysans on dit que c’est l’ancien qui « est revenu de Sainte-Hélène, » ou bien que... « c’est « le fils authentique du grand homme, » sans se sou- « cier, autrement, de calommier la vertu de la reine « Hortense . 11 est vrai qu’avant d’arriver à la calom- « nie, il y a tant à faire pour la médisance.’.. »

— Ah 1 ministre^de l’Empereur, voilà qui te mettrait dans de beaux draps! se disait et se redisait Baudrillet tout rutilant de joie.

Il sortit et s’en alla faire un tour aux Champs-Élysées. Car.en expédiant cette belle copie à Château-Gaillard, encore fallait-il y joindre un billet. Et il fallait que ce billet fût un chef-d’œuvre.

Parce qu’il ne se sentait plus secoué par les bouillonnements de la colère, Baudrillet se croyait calme, tandis qu’au contraire sa tête se montait davantage par la 'réflexion. En effet, il sentait bien que désormais, depuis la scène faite dans l’antichambre ministérielle, la guerre était déclarée entre lui et Château- Gaillard; et, tout fort qu’il se sentît, grâce à la lettre, iL n’était pas sans appréhensions secrètes , sans appréhensions qu’il ne s’avouait pas à lui-même, touchant les péripéties de la lutte.

CIIATEAU-dAILLARD

Se venger était bien. — La vengeance qui est le plaisir des dieux, étant aussi celui des hommes. — Mais il serait meilleur, raisonnablement parlant, de faire payer la lettre à Château-Gaillard, et de se met • tre, autant que possible, à l’abri de ses coups.

Après une longue promenade, et de profondes ré flexions, Baudrillet écrivit le billet suivant :

« Monsieur le ministre,

» Vous savez combien j’ai soif du repos de la vie » sédentaire, dans le sein de ma famille. Je sais, d’au- » Ire part,, quelles sont les bienveillantes dispositions » que je dois à votre ancienne amitié. Permeltez-moi » donc de vous signaler une occasion de m’être utile,

» que vous ne laisserez pas échapper, j’en suis sûr ,

» sachant que je compte absolument sur vos bons » services.

» La recette générale de N“* va être vacante, le ti- » tulaire touchant à la limite d’âge. Obtenez -la-moi.

» Vous pouvez rûe faire nommer immédiatement. Je » m’arrangerai avec mon prédécesseur, pour quelques » mois de service actif qui lui restent à faire. Et, en » aucun cas, je ne laisserai en souffrance les entre - » prises de journalisme que je gère pour vous. , y Je n’ai plus à vous parler de mon dévouement.

» Baudrillet. »

Cette lettre était inattaquable, comme fond et comme forme. « Il faut penser à tout, » se disait Baudrillet, qui se tint pour le plus habile diplomate du monde,.

parce qu’il n’avait pas suivi son premier mouvement, lequel le poussait simplement à écrire à Château-Gaillard : « Mon camarade, si tu ne profites pas de ta pré-, sence au pouvoir, pour rpe donner immédiatanent une situation sûre, et upe fortune de vingt-cinq 6u trente mille livres de rente, je te précipite du Capitole au bas de la roche. Tarpéienne, et je te fais irrévocablement renvoyer par ta maîtresse : si tu né me tires pas du bas-fond, je t’y entraîne avec moi. »

Au demeurant, le billet qu’il venait d’écrire, arrivant sous le même pli que la copie soulignée de la

lettre à Valdeuil, exprimait exactement la meme « • “

chose que les lignes brutales dictées par le premier mouvement; — et il ne pouvait pas être référé au

procureur impérial, comme d’une menace k un fonctiohnaire; dans l’exercice de ses fonctions.

Ce fut avec amour que Baudrillet l’introduisit dans T’enveloppe, après avoir inséré, entre les deux feuillets, la copie de la* fameuse causerie intime que, par une heure de désœuvrement, et par un temps .de trouble et d’incertitude. Château- Gaillard avait eu rknprudence dè fixer, en pattes de mouches noires, sur du papier blanc. . .

Puis, après avoir dîné en famille., il se^ coucha, parce

que « la nuit porte conseil. » Et le lendemain, frais et dispos, il se dirigea vers Thôtel ministériel.

Il avait mis son nom sur l’enveloppe et écrit : « Personnelle y> en travers du cachet. Ce néanmoins, il jugea qu’il ferait bien de porter la lettre lui-même, et de ia voir passer, pour ainsi dire, de ses mains en celles dii destinataire.

CHATEAU-r.AILLARD

< A peine il apparut sur le seuil du ministère, que le portier qui semblait de faction derrière les vitres de sa loge, se précipita ; ' •

* — Que veut monsieur?

— Mais je vais chez le ministre; vous me connaissez bien. . '

— Monsieur, Son Excellence n’est pas à l’hôteL

— Bien, je parlerai à son huissier.

. — Monsieur, j’en suis fâché , mais... Monsieur a-t-il une lettre d’audience ?

— Non. — Ah ! ça mais, que signifie?....

' Baudrillet fut frappé de la figure vraiment décomposée du portier," et tout surpris.de lui voir faire, vers les factionnaires, des signaux de détresse.

- — Ah ! dit-il, c’est parce qu’hier, je me suis mis un peu en colère? Chacun a ses moments ; mais laissez-moi passer , mon brave ; aujourd’hui je suis trèscalme^ comme à« mon ordinaire, et je veux simplement remettre, à l’huissier, une lettre pour le ministre. ^

— Alors, monsieur, remettez-la-moi.

— Non î — Eh ! que diable ! je puis bien, je pense, aller jusqu’à l’antichambre I

— Non, monsieur.

— Elle est forte celle-là ! je vous dis de me laisser passer, et que je prends tout sur moi*.

— Monsieur, c’est impossible. ’

— Allons î au large ! passez au large ! et vivement I ajouta une des seritinejles qui jugea le moment venu d’intervenir.

— Gredin î grommelait Baudrillet, en s’en retour-

3lii CUATEAU-dAILLARI)

nant^ je saurai bien te la faire parvenir , moi , ma lettre l

Il rentra, fit écrire une nouvelle adresse par sa femme, cacheta de cinq cachets, et mit le paquet, comme lettre chargée, à la poste.

Puis, satisfait de son expédition, il se rendit au bureau du Nouvelliste.,

Mais les figures lui semblèrent singulières.

— Oui, monsieur. — Certainement, monsieur, répondaient les employés, dont nul, d’ailleurs, ne tenait compte de ce qufil ordonnait.

Quant aux rédacteurs, il leur trouva un petit air composé, qui ne lui présagea rien de bon.

« Mon Château-Gaillard, ppnsa-t-il, est bien capable de m’avoir déjà démonétisé ici, en laissant entrevoir que je pourrais y être remplacé, mais nous verrons bien ! nous verrons bien ! »

Ce que disant, il se frotta les mains. Toutefois, tout en se donnant, à lui-même, ces témoignages de satisfaction, Baudrillet avait comme froid dans le dos. Il se promenait, de long en large, dans son cabinet, et regardait, tour à tour, la pendule et l’almanach des postes :

« Il aura ma lettre dans une heure, — il l’aura dans une demi-heure, — dans un quart d’heure, — il doit l’avoir, — il l’a! »

Mais il était décidément bizarre que le triomphe donnât ainsi le frisson.

Brr... ! Baudrillet était content; il s’affirmait devant lui- même,, cependant il eût donné en ce moment sa vie pour deux spu=, comme on dit vulgairement.

CHATKAU-C.AIU.ARI) . 3()5

« Ce sont, se dit-il, ces sottes figures que j’ai vues toute la journée qui m’auront impressionné... et, déjà: hier, cet animal de conseiller général m’avait tout retourné. Il faut, d’ailleurs, qu’il s’y soit bien mal pris avec Château-Gaillard?... S'il ne m’avait pas mis en colère, j’aurais su à quoi m’en tenir!... Enfin! le diable l’emporte ! maintenant le vin est tiré, il faut le boire! Après tout, c’est peut-être pour le mieux... J’aurais^ langui là, pendant des années, en «attendant que ce brigand fît son devoir avec moi... bah!... bah!... il doit être, pour sûr, plus embêté que moi à l’heure qu’il est !... »

Baudrillet passa la soirée en famille, et fut trèstendre pour sa femme et ses enfants.

Le lendemain, dès son réveil, il demanda si l’on n’avait rien apporté pour lui, du ministère.

— Non, monsieur, répondit la bonne.

Et je ne sais quelle chaleur commença à lui monter au diaphragme.

On sonna deux ou trois fois pendant le cours de la matinée, comme dans tous les ménages. Et à chaque ' fois :

— Marianne, qu’est-ce que c’est?

— Monsieur, c’est le boulanger. — Monsieur, c’est la laitière. . .

A'ie! pourtant il ne se pouvait pas que le ministre n’eût pas reçu le paquet lancé la veille. .. Et alors?...

Château-Gaillard, en lisant la copie de sa lettre à Valdeuil, et le Jjillet comminatoire qui l’accompagnait, passa bien le plus vilain quart d’heure qu’il eût jusqu’alors connu. D’abord, il se serait volontiers écrasé lui-même, pour avoir jamais écrit cela; ensuite.il étouffait de rage en se voyant aux mains de Baudrillet. .

Lui ! être à la merci d’un homme dont il se jouait ! Lui! forcé d’obéir à l’injonction d’un subalterne, sous peine d’être plus rudement précipité, du pinacle dans l’abîme, qu’il ne l’avait été la première fois par l’ahuri dePézenas! Lui, qui ne croyait pas à Dwu, ne connaissait pas la crainte des châtiments et ne redoutait que l’insuccès 1 lui! se sentir une telle épée de Damoclès sur la tête?

La publication de sa lettre, à cette heure, — lettre.

aiATEAU-r.AILLARI»

qui, lorsqu’elle avait été écrite, ressemblait sans doute à cent mille autres, — c’était non-seulement sa ruine politique, mais son bannissement perpétuel par Sarah, son irréparable déchéance dans le monde! On ne recommence plus la vie à quarante-cinq ans... et l’argent, qui paie tant de choses, ne remplace pas tout j

pourtant. !

Mais, il ne réfléchit pas seulement dix minutes aux

conséquences de la publication de sa lettre; il hésita, '

moins encore, quant au parti à prendre. Il fallait la

racheter, et vite, et tout de suite, à n’importe quel prix. Quoi! Baudrillet ne demandait qu’une recette générale? Ah! certes, ill’ aurait la recette, ou, à défaut, le capital dont cette recette représenterait l'intérêt. Seulement, il fallait que Château-Gaillard tînt la lettre, avant de la payer... Car si Baudrillet, assoiffé de vengeance autant que de fortune, la conservait entre ses mains, quel repos aurait désormais le toutpuissant ministre? Il deviendrait, à jamais, l’hommelige et la chose de son ancien homme de paille...

Bref, âa vie serait odieusement empoisonnée.

Comment s’y prendre' cependant ? — Faire venir '

Baudrillet? A quoi bon. Il demandait, l’escopette au poing; donc son parti-pris était fort clair; il ne fallait pas songer à l’endoctriner ; d’autre part, il ne serait pas assez simple pour entrer dans le ministère , ayant le précieux autographe sur lui... — Écrire? oui, mais chaque mot d’une lettre pouvait être exploité, interprété, si plus tard l’affaire avait des suites.

Château-Gaillard fit appeler un de ses secrétaires et dicta ce billet : .

CIIATKAü-(JAILLAHD

« Monsieur, - -

« J’ai le plaisir de vous annoncer, de la part de Son » Excellence, qu’elle s’est occupée de l’affaire que » vous lui avez recommandée, et que cette affaire aura,

» très-probablement, une solution conforme à vos dé- » sirs. »

— Maintenant, ajouta-t-il, faites copier par un expéditionnaire, et rapportez-moi la copie... — Ah! que l’expéditionnaire oublie la date.

Cinq minutes après, le secrétaire reparaissait avec la copie. Le ministre la parcourait des yeux, puis ;

— Signez, maintenant. — Bien ; et, ajoutez en postscriptum, de votre main :

« P.~S. — Le ministre me charge de vous prier de » lui envoyer le manuscrit, dont certains passages » l’ont intéressé. »

« Baudrillet, se dit Château- Gaillard, comprendra. »

En effet, Baudrillet, auquel la lettre ^parvint sur les trois heures, au bureau du Nouvelliste, comprit. Le marché était accepté.

Mais, lui aussi, ne voulait conclure que « donnant, donnant. »

« Tout beau! se dit-il, quand mon Château-Gaillard aura la lettre, il m’enverra prpmener , et, non-seulement je n’aurai pas la recette, mais il me chassera d'ici. J’ai bien compris, par la consigne donnée au ministère,

CIIATKAll-GAlLLARI)

qu’iî voulait exploiter mon mouvement de colère de l’autre jour ; et, par la mine de mes subordonnés ici, que ma situation y était devenue chancelante. Je ne lui pesais pas plus qu’un fétu, avant qu’il sût ce que j’avais entre les mains, -je lui pèserais bien moins encore quand je serais désarmé I Allons! ferme! ne .nous laissons pas rouer I »

Il répondit :

« Monsieur le Ministre,

« Je suis profondément reconnaissant des soins que » vous avez daigné donner à l’affaire qui m'intéres- » sait.

« Dès qu’elle sera terminée, j’aurai l’honneur de » vous porter mes remerclmenls. »

Et Baudrillet aussi, pensa :

« Château-Gaillard comprendra. »

Château-Gaillard comprit en effet, comme Baudrillet avait compris.

« Bien, se dit-il ; mais , quand Baudrillet aura sa nomination en poche, suis-je bien sûr qu’il me rendra ma lettre ? car' il aura toujours besoin de garanties contre ma vengeance... »

11 chercha par q’uels moyens il pourrait rentrer en possession de sa lettre, et sentit que Baudrillet et lui tourneraient dans un cercle vicieux, sur deux parallèles, et jamais ne se rencontreraient.

Et , plus il cherchait, plus grandissait en lui la

370 ' CMATEAU-CAILLAIU)

rage de se sentir obligé de ruser avec Baudrillet.

A cette époque de l’Empire, un ministre pouvait (»er beaucoup dans la voie de l’arbitraire ; et certes, ce n’était pas Château Gaillard que des scrupules eussent arrêté. Mais encore fa4iait-il être sûr, en employant tous les moyens, de réussir. ■ -

' « D’abord, où est la lettre? Baudrillet l’aura-t-ilgardée chez lui, se demanda Châteâu-Gaillard*. . Hum!... et n’aura-t-il pas eu l’idée que... des voleurs pourraient s'introduire dans son appartement, forcer ses tiroirs, pour- y prendre de l’argent, et dans leur empressement troublé, emporter une lettre. . . par mégarde !

« L’aurâ-t il prise-sur lui ?... sans se dire aussi que des malfaiteurs pouvaient, au coin d’un carrefour, le soir, lui demander la bourse ou la vie?... ou bien que, par erreur, il pouvait être arrêté, fouillé en quelque greffe, et relâché un quart d’heure après, avec bien des excuses!...

« L’aura-t-il portée chez un ami! ou chez une maîtresse?... Il faudrait d’abord le faire suivre, pour savoir s’il a un ami sûr, ou une maîtresse aimée? » ■ •

Et, dans toutes ces occurences, il devenait nécessaire de se confier au préfet de police d’abord, à ses agents ensuite. . . Autant de gens à payer, autant de dangers possibles... Évidemment, le mieux serait toujours d’agir soi-même, et de traiter l’affaire « entre quatre z'yeux. » - . • '

Bien étonnée fut madame Baudrillet, quand la visite . de M. de Château Gaillard la surprit, en jupon court et en blanc corset. — A peine Château Gaillard était-

CHATKAU-GAILLÂRD 371 ^

ü venu cinq ou six fois, chez. Baudriliet, au temps, de la commune misère; et encore n’était* ce que pour affaire, et s’ était- il borné à la saluer, en passant devant elle, sans plus y prendre garde..

Madame Baudrillet se confondit en excuses et en salutations, tout en s’enveloppant, à la hâte, dans un châle, en s’ajustant un bonnet, en s’efforçant, enfin, de transformer la ménagère en daine du logis. .

— Je n’ai pas voulu attendre davantage pour annoncer à Baudrillet, que sa' nomination est signée par mon collègue des finances, dit Château- Gaillard. — Est- ce qu’il est absent?

— Mais Votre Excellence ne sait-elle pas que tous ♦ les jours, à cette heure-ci, M. Baudrillet est au bureau du journal?

— Ail! c’est vrai. Je l’avais oublié! — Vous serez . donc la première. à lui annoncer la nouvelle. — J’aurai, ce soir, la nomination en poche ; dites-lui de venir la chercher. — Mais, j’y pense I. je dîne en ville, il ne me trouverait pas : pourtant, j'ai bien besoin de lui parler. . . Ne pourrait-il point me faire appeler: â l’Opéra, entre dix et onze, dans la loge de madame Le Sourd?

’ Certainement si ; répondit la bourgeoise ravie. —

- Et oserais-je demander à Votre .Excellence à quel poste Baudrillet serait nommé?

— A 4a recette générale de N... — Vous plaira-til de tenir à N... un rang officiel élevé et, d’émarger là, de trente à quarante mille francs par an?

— AhI... que vous êtes bon! ah! que Baudrillet ^ sera content!

CH AT EAU -G AILLA Kl)

Et, d’abord, madame Baudrillet ne se sentait pas de joie; elle ne tenait pas en place, elle aurait voulu avoir des ailes pour porter la nouvelle à Baudrillet à son bureau ; ensuite, elle aurait voulu que la Renommée, aux cent bouches, l’apprît en même temps à toutes ses bonnes amies. . '

Le ministre, on le comprend, n’avait pas l’intention de retarder plus longtemps l’expansion de madame Baudrillet. 11 prit congé.

— Vous recommanderez à votre mari, madame, de ne pas oublier de mf’apporter le manuscrit qu’il sait bien.

— Ohl certainement! certainement; et Baudrillet serait incapable, d’ailleurs, d’oublier une recommandation de Votre Excellence.

« Hum 1 se dit Baudrillet, dès que sa femme fut sortie de son cabinet, — mon Château- Gaillard a vu qu’il fallait y aller bon jeu, bon argent!... » ^

Ce rendez-vous le soir, cependant, ne laissait pas que de l’inquiéter; mais U pensa qu’après tout, un homme en valait toujours un autre;... que l’Opéra était un lieu public;... que Château-Gaillard n’irait pas chercher là du scandale... « Enfin, se dit-il, j’aime autant aller faire l'échange des pièces, n’importe où, qu’à son ministère; au moindre mot vif, j’aurais autour de moi toute l’armée, en livrée, qui est à ses ordres. »

A dix heures, il fit passer sa carte au ministre, dans la loge de madame Le Sourd.

L’huissier revint quelques minutes après, et lui répondit que Son Excellence était descendue par le foyer des artistes, et l’attendait dans sa voiture, rue Drouot. ^

Baudrillet, soucieux, alla rue Drouot. Un simple coupé attendait devant la petite porte. Château-Gaillard mit la tète à la portière :

— Baudrillet, montez.

Et comme celui-ci semblait hésiter

— Avez-vous donc peur du tête-à-tête? •

Baudrillet monta.

— Au ministère des finances! cria-t-il au cocher; et, se retournant vers Baudrillet : — Je n’ai pas encore la nomination signée de Fould; il reçoit ce soir; je vais la lui demander moi-même.

Puis, chemin faisant, et après un silence :

— Eh ! bien, Baudrillet. mon homme de confiance, vous m’avez 'donc volé... avec effraction, car ma lettre à M. de Valdeuil était assurément cachetée!...

Baudrillet sentit, à nouveau, le frisson dans le dos ; il ne se faisait point d'illusion, et savait bien que son action était assez sale .

Et présentement, poursuivit le ministre, vous me mettez à rançon comme un Fm Dinvolo des Apennins y mettrait un riche voyageur;..; ou, pour parler le langage parisien, vous me faites chanter!

— Mais, balbutia Baudrillet, coquin encore inexpérimenté, je fais comme je peux. Avant d’en venir là, j’ai lâché d’obtenir de vous, autrement, une position que vous me deviez bien !

— Il est donc heureux, pour moi, que je ne vous l’aie pas donnée !

— Parce que?

— Parce qu’alors vous eussiez gardé ma lettre, pour en user en une autre occasion.

ClIATEAU-r.AILLAUl)

Baudrillet n’était pas si roué que cela. Il laissa écliapper un cri de protestation. Toutefois, en même temps, une lueur se fit dans son esprit. Lueur vague, qui ne -devint pas pensée, mais qui augmenta l’ensemble de ses ^ippréhenàons. '

To€l en roulant vers le ministère des finances, avec Château- Gaillard, muni de la précieuse lettre, il se . creusait la tête pour prévoir toutes les circonstances, . à la faveur desquelles, un homme puissant et capable de tout, pourrait, étant donnée la situation, s’emparer d’un papier, sans en donner un autre en échange.

D’autre part, Château-Gaillard avait aussi sa préoccupation, et ce n’était pas sans hut, qu’il s’était ménagé un instant de tête-à-tête avec Baudrillet.

Château-Gaillard aurait voulu savoir si cetteTettre funeste, était le seul engin de diantage que Baudrillet eût contre lui. Ils avaient, ensemble, tant fait de coups médiocrement honnêtes, au temps de la misère? £t, depuis si longtemps, leurs existences avaient marché côte à côte J

Tandis que Baudrillet songeait , donc, il se creusait aussi la cervelle pour rechercher ses souvenirs, et voir, en quelles circonstances, il avait pu donner harre sur lui.

— Et comment se fait-il, que, dès 1848, vous ayez songé à prendre des garanties contre moi? demanda Château- Gaillard.

— J’ai été frappé de la façon dont vous vous êtes

défait de madame Lehallier, quand vous n’en avez • plus eu besoin. '

CMATEAL-dAILLARI) 375

— Mais, qu’esl-ce qui a pu vous faire deviner que cette lettre, précisément, renfermait des choses qui,x plus tard...

— Je l’ai lue. *

— Ah ! vous lisiez mes lettres?. ..

— J’ai lu celle-ci, par hasard.

« Il n’a probablement pas autre chose, pensa Châ-^ teau- Gaillard, et d’ailleurs, s’il avait tout un magasin de paperasses à me vendre, il eût gardé, sans doute, ce morceau pour la bonne bouche. »

On arriva ainsi au ministère des finances. Château- Gaillard monta dans les salons du ministre, et Bau- . drillet attendit dans la voiture.

Il se tâta. La lettre était bien, toujours, dans la poche intérieure de sa redingote.

— Que va-t-il me rapporter? se demandait-il. — Un arrêté manuscrit? Une lettre d’avis?... — Et qui sait ce qui peut arriver, entre cela et mon installation?... Pourtant, je ne puis refuser de rendre ma lettre contre une signature ministérielle?...

De ces réflexions, à la recherche d’un moyen de tenir encore Château- Gaillard èn respect, après s’être désarmé, il n’y avait pas loin. La lueur qui avait passé précédemment dans l’esprit de Baudrillet, prit alors un corps. " .....

« 11 est certain, se dit-il, que si j’avais encore cçtte lettre entre les mains, après ma nomination, ce serait meilleur ; et il est non moins certain que je ne • puis la conserver, et qu’il va falloir la lâcher. Mais j’en pourrais avoir une autre?... ou quelque chose d’équivalent?... Je n’ai rien, c’est vrai... Qu’importe!

(.HATEAU-OAILLARD

je puis laisser croire à Château-Gaillard que ma lettre livrée, je ne serai pas encore absolument dépourvu. »

Château-Gaillard reparut, et,’ faisant quelques pas sous les arcades de la rue de Rivoli, appela Baudrillet du geste.

Baudrillet descendit, et un second signe de son compagnon indiqua au cocher de suivre. Il était alors près de minuit, la réception ministérielle finissait, et la rue de Rivoli, sous les arcades qui longeaient le • ministère des finances, était assez solitaire.

X — J’ai votre affaire, dit Château-Gaillard, quand lui et Baudrillet furent à quelques pas de la grande porte.

— Et moi la vôtre. ,

— Bien! voyons?

— Voyons?

Ils s’arrêtèrent sous un bec de gaz, se regardant les yeux dans les yeux, et tenant chacun, dans une main dont les doigts étaient devenus comme des . serres d’acier, les papiers k échanger.

Était-ce des Parisiens de la décadence, entre l’Opéra et l’orgie? ou des sauvages des déserts de l’Océanie se partageant une proie? Ces deux hommes allaient-ils, en se séparant, se scalper ou se saluer?

En de certains moments combien peu de différence entre l’homme du monde et le chasseur de chevelures!

Château-Gaillard montra son pli ; Baudrillet fit voir sa lettre. x

Tandis que Château- Gaillard reconnaissait sur l’en- • veloppe son écriture jannie, Baudrillet lisait la suseription, fraîchement tracée, du pli ministériel.

C |{ A T EAU- (i A 1 1. L A R D 377

Il y avait : o Monsieur, monsieur Baudrillet, » et, au-dessus, au timbre sec : « Ministère des Anances. Cabinet du ministre. > -

Château Gaillard ouvrit le pli et déploya une grande lettre pliée en quatre. Baudrillet lut, à la lueur du réverbère.

«c Monsieur,

« J’ai l'honneur de vous annoncer que par décision » ministérielle, en date de ce jour, vous êtes nommé » receveur-général du département de... en rempla- » cernent de M. X... mis à la retraite sur sa demande.

> Suivait la signature. »

À son tour, il tira de l’enveloppe les quatre feuillets de la lettre de Château-Gaillard à Valdeuil, et montra qu’ils étaient sains et entiers.

Château- Gaillard tendit la main. Baudrillet avança la sienne... et, dans un mouvement dont la précision mathématique disait, sans commentaires, la mutuelle conûance des deux hommes l’un en l’autre, l’échange se fit.

Tous deux, simultanément, essuyèrent sur leur front quelques gouttes de sueur.

Puis d’une voix qui tremblait un peu :

— Quand... pourrai-je aller m’installer? demanda Baudrillet. -

. — Mais incessamment Je vais vous remplacer au journal. — Vous avez votre cautionnement?

— Oh!... je l’aurai...

CHATEAL-GAILLARO

— Ah I tant mieux. Car vous savez qu’il faut verser avant le départ?

— Oui ! oui !.. . — Au besoin, je compterais bien sur vous pour le faire ? . '

- -7- Mais je n’ai pas d’argent moi! r— je n’ai que la dot de ma femme et mes appointements.

, — Bah ! bah !

— Il n’y a pas de « bah! > Et vous savez. qu'il faut deux cent mille francs. ,

— On les aura, de manière ou d’autre ; c’est mon affaire !

— Bonne chance, dit Château-Gaillard, en montant dans, son coupé, sans inviter, cette fois, Baudrillet à le suivre. Et, se tournant vers son cocher : — Montez les Champs-Elysées, cria-t-il.

Château-Gaillard avait besoin de noyer dans l’ivresse du plaisir les impressions de cette journée ; mais, auparavant, il lui fallait éteindre sa rage et chasser de l’exprèssion de son visage cette inquiétude qui venait de renaître plus précise et phis motivée qu’auparavant. ^

Ce <t bah ! bah ! » de Baudrillet lui résonnait dans

les oreilles. Si cet ancien associé n’avait pas encore entre les mains de quoi le faire chanter, comment ' eût-il jamais osé lui déclarer avec cette autorité , qü’il compterait, au besoin, sur lui, pour faire le cautionnement de la recette générale ? Les deux syllabes, et l’accent, surj.out, avec lequel Baudrillet les avait prononcées, contenaient un monde de menaces... "

Mais pour le coup c’en était trop! et Château-Gaillard, déjà outré d’avoir dû céder à un chantage, sentit

(’.Fl A TE AÜ- GAILLARD ;",70

s’élever en lui un formidable besoin de maîtriser cet homme de rien, ce bourgeois bête, qui l’avait soumis,

Tescopette au poing. . '

Jamais peut-être, en dehors de son amour pour Sarah, rien d’aussi violent ne l’avait secoué. En redescendant les Champs-Élysées il se calma pourtant, comme si un plan et une résolution venaient de cou- ‘

per court à sa colère, et dé rassurer ses angoisses.

Baudrillet, quant à lui, était rentré d’un pas relevé, tout guilleret d’avoir réussi, enchanté de la flèche de Marthe qu’il avait lancée, et brandissant sa nomination, qu’il jeta triomphalement sur les genoux de sa femme.

Jamais il n’avait compté sur Château-Gaillard pour faire son cautionnement ; car, en ce moment-là, il y avait abondance de capitaux sur la place — et le cautionnement d’une recette générale n’était pas difficile à trouver. Baudrillet, d’ailleurs, grâce à sa position dans la presse, ne manquait pas d^ relations avec les gens de finances. Et les paroles qu’il avait jetées à son ex-protecteur en le quittant, ne visaient que le but de le tenir en respect pour l’avenir.

Le lendemain donc, dès le matin, il s’en allait en quête, lorsqu’il se heurta dans son escalier avec un garçon de bureau du cabinet de Château-Gaillard.

CIIATEAü-GAIL LARD

— Qu’est-çe que c’est ?

— Ah I monsieur va bien ; tant mieux.

— Mais que venez-vous faire ?

— Prendre des nouvelles de monsieur, de la part de Son Excellence.

— Sapristi ! quelle tendresse î — je me porte très-

bien. Merci. •

c Mais c’est de la cajolerie ! pensa Baudrillet , en continuant sa route. Lui ferai-je donc, maintenant, si peur que cela ? »

Il commença quelques démarches à la recherche de son cautionnement, et revint au bureau avec de bonnes espérances. •

Au bureau, il ne dissimula pas sa nouvelle fortune, et parla de son prochain départ. — Si Château-Gaillard avait lancé des bruits propres à faire prévoir son remplacement, il voulait, au moins, qu’on sût bien qu’il ne quittait la place que pour prendre une situation supérieure.

Dans l’après-midi, on lui annonça : « un monsieur de la part de son Excellence ». — C’est mon successeur peut-être, que Château -Gaillard envoie pour que je commence à le*mettre au fait de tous les détails de l’administration, pensa Baudrillet.

Il vit un homme chauve, à l’air doucereux, aux lèvres mellillues, cravaté de blanc, et tout de noir vêtu.

. — Monsieur, dit l’arrivant, Son Excellence s’intéresse beaucoup à vous.

— Je lésais, monsieur, et lui en suis profondément reconnaissant.

— Dans les circonstances délicates (ÿi vous vous trouvez, il voudrait que tout s’arrangeât pour le mieux.

Baudrillet ne répondit que par une inclination de tête et un sourire. « Serait-ce pour m’offrir un cautionnement que Château- Gaillard m’envoie ce quidam ?» se demanda-t-il.

— Et d’abord il faudrait éviter toute secousse, toute évolution brusque.

— Certainement. « C’est pour le Journal, » pensa-til. — « Château- Gaillard veut que le changement de direction et d’administration s’effectue en douceur.

Eh! mais je ne demande pas mieux ! » — Monsieur, croyez bien que je vais m’appliquer à sauvegarder ' tous les intérêts. Je sais les devoirs que m’impose ma longue gestion, et si vous devez prendre la suite des affaires, il nous faudra plus d’un entretien....

— Obi ; plus d’un entretien. Néanmoins je voudrais remporter du premier, au moins, une impression. Donnez-moi votre main, cher monsieur.

Baudrillet tendit la main machinalement, mais tout en grommelant :

— Ma main t ma main n’est pour rien dans l’affaire, et pourvu que. ma tête...

— Justement! — laissez-moi aussi palper un peu . votre tête; permettez :

— Ah ! ça, mais, monsieur, vos façons me surprennent, et ]e ne pense pas que le ministre vous ait en-* royé ici pour m’ausculter?.., — Encore si c’était moralement! reprit Baudrillet avec un sourire.

— Oui, moralement aussi , cher monsieur. Per-

CflATKAU-r.AILLARD 383

mettez-moi une question : vous vous occupez beaucoup de politique

— Par état ; mais je sais que , dans ma nouvelle situation, je devrai m’isoler des agitations des partis.

— Eh 1 bien, tant mieux, c’est déjà un sentiment juste de votre état. Alors vous saurez vous résigner à la retraite ?

— Comment ? mais ce n’est pas moi , monsieur qu’il s’agit de mettre à la retraite ; c’est M. de V., receveur général à N .

L’étranger regarda Baudrillet d’un air de commisération.

— Allons ! allons ! nous ne sommes pas encore aussi sage que je le pensais.

— Monsieur , répliqua Baudrillet impatienté, je ne comprends rien du tout à votre conversation. Faites moi le plaisir d’ètre clair, et de me dire dans quel but le ministre vous a envoyé auprès de moi ?

— Aïe !... voilà l’exaltation I

— Eh ! morbleu ! monsieur, les saints y perdraient patience !

— Allons paix! paix!... tout doux!... je me retire, monsieur, nous reprendrons cet entretien un autre .jour.

— Mais quel entretien, sacredieu!... Où voulezvous en venir ?

L’inconnu sortit à reculons, sans répondre, et en faisant, de la main, des signes d’apaisement à Baudrillet, qu’il regardait, en même temps, d’un singulier regard.

(:iiateaij-(;aillari>

Il n'avait pas encore fermé la porte, que Baudrillet tira violemment le cordon de la sonnette :

— Regardez-moi bien cet aniraal-là, cria-t-il au garçon qui entra ; vite ! dévisagez -moi ce monsieur qui sort; •— signalez-le, et qu’on se souvienne bien de ne jamais le laisser parvenir jusqu’à moi !

— Mais, monsieur, cependant, s'il vient de la part du ministre?

— Quand il viendrait de la part du diable 1 .

Le caissier de l’administration était entré, derrière le garçon, sa plume sur l’oreille et un papier à la' main .

. -i- C’est quelque fou ! continua Baudrillet avec animation, en se tournant vers lui. Imaginez un individu qui arrive me tâter le pouls et me tâter la tête, en me débitant des paroles sans suite, et vides de sens. Ah I mais j’en ai assez de ce personnage ! j’en suis tout ahuri! encore un peu et je le jetais en bas des escaliers.

En rentrant derrière son grillage, le caissier dit aux employés qui paperassaient autour de lui :

— Ma foi ! C’est pourtant vrai que le patron est un peu exalté ; mais, qu’est-ce qui aura pu lui porter sur le cerveau?

En sortant du bureau du Xouvellisto, le monsieur' chauve, au doux parler, à la cravate blanche et au costume noir, se rendit chez madame Baudrillet.

— Madame, je suis médecin.

— .Ah? mais, monsieur, nous allons. Dieu merci ! tous bien.

— Madame , peut être pas aussi bien que vous

CIIATEAÜ-GAILLAKI) 385

croyez. N'auriez-vous pas remarqué, depuis quelque temps , chez monsieur votre mari , une agitation qui .. une surexcitation que... enfin, des dispositions étranges à femportement?

— Mais... non, monsieur.

— C’est que, madame, M. Baudrillet a eu l’autre jour, au ministère, à la porte du cabinet de M. de Château- Gaillard, une crise, une véritable crise... et le ministre, averti d’autre part, qu’au bureau du journal, les allures de M. Baudrillet étaient devenues . d’iine singulière vivacité, a voulu savoir un peu à quoi s’en tenir sur son état... Monsieur votre mari vient, je crois, d’être nommé receveur-général?

— Oui, monsieur; et précisément le ministre s’est beaucoup occupé de cette affaire. J’ai eu l’honneur de recevoir, hier, la visite de Son Excellence, et rien n’a pu me donner à penser qu’elle fût inquiète, à propos de mon mari.

— Son Excellence, madame, en vous apportant une bonne nouvelle, n’aura pas voulu vous laisser un germe d’inquiétude ; — d’ailleurs, il n’y a jusqu’à présent rien de grave, si vous-même n’avez pas eu occasion de remarquer quelques symptômes...

— Mais non du tout !

— Il suffira donc, madame, que vous preniez soin de calmer l’imagination de M. Baudrillet, de lui éviter tout sujet d’emportement ; enfin, de lui rasseoir l’esprit.

— Mais, monsieur, je vous dis que...

— Madame , la situation de receveur-général est importante ; elle comporte une lourde responsabilité.

Le ministre, vous le comprenez, parce qu’il s’est intéressé à votre mari, en devient, pour ainsi dire, le répondant. Enfin, c’est lui qui m^aavoie.

Ah 1 mon Dieu 1 '

— Tout à l’heure j’ai été voir, au bureau du journal, M. Baudrület pour bien juger de son état. Eh! bien, il y a de l’exaltation! beaucoup d'exaltation. Maintenant, tout ceci, entre nous. Ne lui parlez pas surtout de ma visite ; et agissez en cette circonstance comme une femme prudente doit le faire !

La pauvre femme demeura toute épouvantée; sa joiej si vive depuis la veille, tomba tout à coup. « Serait-il vrai? se demanda-t-elle, Baudrillet ?... Pourtant?... — je l’ai bien vu ces jours-ci inquiet, préoccupé..., mais je pensais que cela venait de ses affaires... »

Comme conclusion à cespensées, madame Baudrillet fit à sa bonne de grandes recommandations; elle en fit d’autres à ses enfants. Il ne fallait répondre à monsieur, en aucun cas ; il ne fallait faire impatientier papa sous aucun prétexte. Il fallaitj enfin, avoir pour le maître et pour le père, les plus grands ménagements.

Le lendemain, en servant à déjeuner, la servante, croyant bien faire, dit obséquieusement :

— On est venu ce matin, de la part du ministre, prendre des nouvelles de monsieur.

— Comment ? de mes nouvelles ? encore ! mais est-ce une scie? s’écria Baudrillet, en rougissant soudain. 11 y a quelque chose lâ-dessous !

Aussitôt la maîtresse, la servante et les enfants se

CHATEAÜ-CiAILLARÎ) ■ 2^87

régardèrent, avec des expressions diverses. Baudrillet surprit ces regards et rougit davantage. - . . * i .

Et vous avez, répondu? *

- — Que mônsieur allait mieux. 'y

— Mieux!... mais je n’ai jamais été malade! Mieux? c’est donc une conspitationi Est-ce que vous m’avez jamais vu malade, dites, sotte fille ! .

— Mais non, monsieur; pas ici... Seulement, monsieur aurait pu être malade ailleurs : au ministère par exemple!

Madame Baudrillet mitraillait la bonne de regards ■ fulgurants. La pauvre fille, ne comprenant plus rien à rien, sortit toute effarée.

— Mon ami! je t’en prie, calme-loi!... calme-toi, au nom de tes enfants ! reprit la digne épouse en saisissant les rpains de son mari, et en le regardant avec des larmes dans les yéux.

— S... nom d’un chien! Mille tonnerres!... s’écria Baudrillet, en. enfonçant son chapeau jusqu’aux sourcils, et en dégringolant l’escalier.

Quand il eut fait vingt pas dans la rue, avec pré-, cipitation , il modéra sa course , et se prit à réfléchir. '

La visite du quidam de la veille, cette étrange affectation de Château- Gaillard' à envoyer chercher de ses nouvelles, lui jetèrent, à l’esprit, une réelle inquiétude.

Il connaissait trop le personnage pour ne pas comprendre qu’il y avait, là-dessous, quelque plan de re-' vanche, ou quelque projet de vengeance.

A la joie du, triomphe, succéda une sorte de terreur.

Il avait trop réussi. On ne fait pas impunément venir

• à résipiscence un puissant, aussi redoutable que Château-Gaillard.

« Il faut partir, et vite, conclut-il, après une courte délibération mentale. Et une fois à N... tâcher de s'y faire oublier. »

C’est pourquoi il se mit en campagne, activement, pour trouver son cautionnement. Chemin faisant, il lui sembla , à deux ou trois reprises , être suivi; cependant, par réflexion cela lui parut invraisem- ' blable.Il ne voulait pas se donner la berlue, et Chassa cette préoccupation de son esprit.

Un cautionnement de deux cent mille francs ne se trouve guère dans les vingt- quatre heures. Baudrillet ne s’étonna donc point, d’abord, des réticences de celui-ci, et des hésitations de celui-là. Cependant, il se sentait, de plus en plus, pressé d’en finir. Je ne sais quelle atmosphère, peu rassurante, l’enveloppait.

Madame Baudrillet avait défendu qu’on lui dit, désormais, quand le ministre, enverrait chercher de ses nouvelles. Mais il apprit, indirectement, qu’on venait tous les jours.

Au bureau du journal -on n’allait plus comme aupa-

CFIATEAU-GAILLARO

3'JR

rayant le consulter sur toutes choses. Quand on lui parlait, c’était avec des précautions infinies; ses réponses, d’autre part, et ses moindres paroles semblaient scrutées avec une attention extraordinaire.

Il s’impatienta d’attendre, au milieu de ces étrangetés malsaines, et trouvant que ses espérances financières ne se réalisaient pas assez vite, dans des conditions normales, il alla trouver un prêteur d’argent assez exigeant, et auquel jamais l’idèe de s’adresser ne lui serait venue, en d’autres circonstances. Mais que lui importait en ce moment de payer 7 0/0 ce qu’il aurait pu avoir pour 5 l/ü ou 6, au plus, 6n attendant un peu? Le point principal, pour lui, était de quitter Paris, et d’aller se cantonner dans sa recette, comme un rat dans un fromage de Hollande'.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction? le prêteur d'argent qui fournissait, d’ordinaire, aux fils de famille et aux prodigues, le refusa tout simplement. Ailleurs, il trouvait des défaites polies ou des promesses éloignées ; là, il trouva presque de la brutalité. Mais la brutalité, c’était aussi de la franchise.

— Mon cher monsieur, dans votre état de santé, comment diable voulez-vous qu’on fasse des affaires avec vous? s’écria l’usurier, répliquant à son insistance et à son étonnement.

— Ah! dit-il, — bien! je comprends maintenant'

En effet, une lumière soudaine lui éclairait la situation. •

, <t Ch âteau- Gaillard se dit-il, enragé d’avoir été obligé de me donner la recette générale que j’exigeais, ne veut pas que j’en puisse profiter. Il sème, il fait

(IIATEAL-CiAIl.LARI)

semer des rumeurs fâcheuses sur mon état, mental, et je ne trouverai pas mon cautionnement ! Le brigand! l’infâme gredin!... En même temps, il me remplacera au journal, que je suis censé quitter pour une. superbe situation, et, par le fait, je resterai à pied... et. discrédité! Mais cela ne se passera pas ainsi! non!... . Il faudra qu’il le fasse, lui, mon cautionnement ! »

. Cependant Baudrillet se demandait comment s’y prendre, car il n’avait plus d’armes contre Château- Gaillard, et sa seule ressource, de ce côté, était, comme nous l’avons vu, de jouer serré, en faisant croire qu’il en avait. Mais il s’était déjà presque servi de ce moyen, et, ce néanmoins, Château-Gaillard ne. craignait point de lui faire la guerre Fallait il donc penser que le roué personnage savait à quoi s’en tenir? C’était pourtant difficile. Baudrillet ne vit qu’un moyen de s’en assurer ; celui d’avoir un entretien avec Châ-, teau-Gaillard, et de lire les impressions sur son visag/e..

Mais, quand il se présenta au ministère, soit à la porte officielle, soit à la porte privée du ministre, il ne fut pas reçu. Bien que les formes fussent cour-, toises, la consigne restait inflexible.

' « Gredin! gredin! » grommelait-il entre ses dents toute la journée. Et il en devint vraiment irritable et irascible, tant chez lui qu’au bureau.

Ne pouvant entrer d’emblée au ministère, il écrivit à Château-Gaillard ; une fois, deux fois, pour en obtenir audience. Le ton dés lettres était raide, sinonimpératif.

. Château-Gaillard, au reçu de la seconde lettre, fit appeler son secrétaire intime. . .’i

CHATEAU-r.AILLARD

— Lisez cela, dit- il, nonchalamment, au jeune homme ; — je ne sais si vous connaissez la signature?

— Mais n’est-ce pas un personnage qui venait assez souvent, et que Votre Excelleifce ne reçoit plus, depuis qu’il a fait une scène dans son antichambre? ^

— Précisément. Cet homme, maintenant, vient tous les jours me bombarder de lettres dans le genre de celle-ci; lâche de pénétrer jusque dans mes appartements privés et — m’a-t-on dit — profère des menaces contre moi !

— Votre Excellence devrait prendre garde ! prévenir ses domestiques, et même avertir M. le préfet de police.

— C’est ce que dit madame de Château-Gaillard. Je ne crois pas ce Baudrillet capable d’un mauvais coup. Cependant, peut-être, pour obéir aux pressentiments de la baronne, feriez-vous bien d’allpr voir, soit le préfet de police, soit le chef de la police de sûreté tout simplement. Vous lui exposeriez le cas, de vive voix, — et il verrait s’il trouve à propos de faire surveiller Baudrillet

— Certainement ! et le plus tôt sera le mieux.

— Qu’on n’y mette pas d’affectation ; car peut-être Baudrillet n’est-il qu’un cerveau un peu malade; un homme exalté par ' une idée fixe. A mon sens, même, il n’y a rien de plus.

— Diable 1 mais c’est assez! Les fous sont encore plus dangereux que les malfaiteurs !

Voyant qu’il ne recevait pas de réponses à ses lettres, et qu’il ne pouvait pénétrer ni au ministère, ni

CHATEAli-tiAlLLAKl»

dans la salle des pas-perdils du corps législatif, ni en aucun lieu où il pût espérer rencontrer Château- Gaillard, Baudrillet se résolut à l’attendre à l’entrco ou à la sortie du*palais Bourbon.

Comme journaliste il avait, précédemment, l’entrée de la salle des pas-perdus — qui, soit dit en passant, n’était point inabordable aux jours les plus despotiques de l’empire, comme elle l’a été sous le règne “ de M, Baze.

On le laissa passer, mais, précisément, ce jour- là, Château-Gaillard^ n’y parut pas. Et, le lendemain, consigne se trouva donnée.

Gela devenaitcommeune sorlede lutte entre BandriU let qui voulait, absolument, parler à Château-Gaillard, et Château-Gaillard qui ne voulait pas, absolument, pârler à Baudrillet. Ce dernier, avec un peu de réflexion, aurait bien dû comprendre que son insistance était absurde, et n’aboutirait à rien. Mais il se buta. Ne pouvant attendre dans la salle des pas-perdus, il attendit dans les cours, puis devant les grilles ; tantôt du côté du quai, tantôt du côté de la place du palais Bourbon.

Et enfin, le troisième jour, il saisit au passage le ministre, qui s’en allait à pied, entre-deux députés.

— Mon cher ami, pourquoi me faire comme cela consigner partout?Vous m’obligez à vous poursuivre, car il faut absolument que je vous parle, lui dit-il, en se mettant en face de lui, comme un obstacle en travers" du chemin. • , V

Ce début était malheureux, car les deux député.s voyant, tout de suite, qu’il s’agissait d’un fâcheux, s’empressèrent à couvrir le ministre.

CHATEAIK^AÎJLLARD

— Mo» cber monsieur, Tépondit Château*Gaülard,

ne vous reçois pas, parce que je n’ai pas de temps

à perdre, ^ que vos visites seraient sans but. Vous avez désiré une place; j’ai fait tous "mes efforts pour vous la faire obtenir et j’ai réussi. — Peut-être auriezvous dû vous tenir pour satisfait... — Maintenant vous voulez de l’argent. Je n’en ai pas. Si j’en avais, je le garderais pour moi, et il ne nae conviendrait pas de vous le prêter. Voyez des banquiers 1 c’est leur *■ affaire. . >

— Eh ! c’est bi«a que j’ai fait d’abord, mais les banquiers ne veulent pas me prêter, et... Monsieur le ministre, cela me parait extraordinaire, fort extraordinaire!...

— Pas à moi. >

— C’est que, peut-être, vous savez pourquoi on m’accueille partout comme un cerveau malade... comme un homme dont l’intelligence et le caractère n’offrent aucune garantie...

Le ministre ne répondit que par deux regards jetés à ses compagnons ; regards qui se pouvaient ainsi traduire :

« Vous voyez, eet homme s’en prend à moi, comme si j’étais responsable du dérangement de son esprit?

» ... — Et voilà pourquoi, poursuivit Baudrillet, je voudrais vous entretenir un moment en particulier, pour vous prouver que.-., je suis parfaitement raison- » nable... que j’ai conservé bon Souvenir du passé, autant que j’ai le sentiment juste du présent... »

Baudrillet fixait Château-Gaillard, en lui disant cés mots, comme pour lui inculquer des réflexions salu-

taires. deux députés, effrayés de la fixité de ce regard, sfinterposèrent : •

— Voyons, Monsieur, passez votre .chemin! Vous voyez bien que &on Excellence n’a rien de plus à vous dire...

En même temps, deux ou trois agents de police, en bourgeois, se trouvèrent à pOTtée de la scène. Baudrillet n’y prit pas garde.

— Messieurs, répondit-il aux députés, M. de Château-Gaillard et moi sommes de vieilles connaissances, qui n’avons pas besoin d’intermédiaires entre nous. — Çà, mon cher Ghâteaw-Gaillard, dites-moi donc, je vous prie, pourquoi vous avez l’attention délicate d’envoyer tous les jours chez moi, prendre de mes

nouvelles, et pourquoi...

— Monsieur Baudrillet, la scène que vous me faites ^ m’ennuie. Voici des passants qui s’assemblent, laissezmoi passer. Je dois vous dire, d’ailleurs, que ce n’est point ainsi "que vous obtiendrez quelque chose de moi !

Et Château-Gaillard avança d’un pas. Les députés avancèrent avec lui, et même poussèrent un peu Baudrillet qui résista.

Soudain deux agents s'élancèrent et le saisirent au collet. Il se retourna effaré. Château- Gaillard et ses acolytes passèrent.

— Ah! brigand! s’écria le -malheureux Baudrillet, tu me fais arrêter... Canaille! assassin! démon!

l’n troisième agent et deux sergents de ville entourèrent, en une seconde, le malheureux qu’on garottait et bâillonnait, tandis que Château-Gaillard se retoiu’r

:!% CHATEAL-GAILLARD

nait pour dire aux agents, avec une dédaigneuse miséricorde ;

— Ayez égard à son état, n’est-ce pas?

Une heure après, Baudrillet, suffoquant de fureur, ôtait écroué « à )a pistole » de la conciergerie. Le lendemain matin, il recevait, — sans pouvoir lui défendre sa porte, cette fois! — la visite du monsieur chauve, à cravate blanche et à sourire béat, qui lui lâtait le pouls et le crâne tout à son aise; et, le surlendemain il était enfermé dans un cabanon de fou.

I.a recette générale de N... trouva un autre titulaire. Quant à. madame Baudrillet et aux enfants Baudrillet... hélas!...

Mais le ministre avait, de temps en temps, la bonté de leur faire passer un petit secours !

Quelques années s’écoulèrent. Château-Gaillard parvenu à une fortune indépendante, à la fortune qu’il lui fallait pour mener largement la vie, avait quitté le ministère et vendu son journal, en se réservant assez d’actions pour en demeurer maître, sans en être responsable.

Qu’ avait-il besoin d’être ministre, et de se courber plus longtemps sous le faix des affaires ? le Sénat lui restait, et lui donnait une grande situation honoris ûque; son crédit personnel, à la cour, lui conservàitla réalité du pouvoir. Il avait, d’ailleurs, une main dans toutes les grandes affaires qui se traitaient, et réalisait, sans s’agiter, des gains considérables.

Et puis, à cette époque, les réformes du 24 novembre 4860 avaient eu lieu. L’Empire, au sens de ses premiers serviteurs, déviait de son principe, oscillait sur sa- base morale; la guerre d’Italie jetait notre po-

39S (MÎATE AU -GAILLARD

litique étrangère dans une impasse ; les ministres étaient obligés, ou de paraître devant le Corps législatif, ou de s’y faire représenter parades espèces d’avocats, avocassant pour le compte du gouvernement, sous le titre de ministres sans portefeuille; et il fallait s’entendre avec ces gens-là qui, tout esclaves du maître qu’ils fussent, raisonnaient cependant, et jetaient de petits bâtons dans les grandes roues, pour se rendre nécessaires.

Tout cela était ennuyeux.

. La politique, d’autre part, n’était pas claire et ne se saisissait pas. Le pays avait encore une confiance entière, une confiance aveugle en l’empereur; mais c;eux qui l’approchaient, ceux qui assistaient au conseil, se demandaient si le souverain avait une politique secrète, tellement profonde, que nul ne pût la deviner ; ou bien, s’il agissait, tour à tour, sous le coup de pressions diverses, en comptant sur son étoile pour tirer parti du résultat final?

Château- Gaillard, quant à lui, croyait à peine à la durée de l’Empire, èt pas du tout à l’avenir de la dynastie, A son sens, la force d’impulsion donnée par le coup d’État et les succès des premières années,, était telle, que le train impérial pouvait aller encore, sur ses rails, plus ou moins longtemps, et plus ou moins loin, mais non pas, cependant, au-delà d’une ' époque donnée : celle de la mort du maître. Et alors? qu’arriverait-il ? on ne le pouvait prévoir, mais les probabilités étaient pour une catastrophe révolution- ^ naire.

Ces calculs donnés — et Château-Gaillard ne les

CnATEAU-GAILLARI)

faisait pas seul dans l’entourage impérial — quelle était la sagesse , en se plaçant au point de vue épicurien? La sagesse était de jouir de toutes les jouissances que peut donner la vie, sans attendre le lendemain.

Des-fonds placés à l’étranger en prévision d’une catastrophe, et, à Paris, la vie k grandes guides... telle fut la conclusion, pratique, que tirèrent Château-Gaillard et quelques autres, des considérations qui précèdent. Une fois la catastrophe prévue, et une assurance prise contre ses conséquences, on ne calcula plus la dépense actuelle sur des bases normales, mais on jeta l’or à poignées, sans compter, dans le gouffre du plaisir.

En effet ; — ou il y aurait encore, au jour présent, un lendemain, et alors ce lendemain devait apporter, aux puissants du régime, le rendement d’une contribution nouvelle ; — ou le jour présent n’avait pas de lendemain , et alors il fallait savourer, à outrance, Tivresse qu’on ne retrouverait plus.

De là, ce tourbillon furieux et vertigineux des dernières années du régime impérial. De là, cette sorte de danse de Saint-Guy, de riches qui excédaient leur fortune, et de voluptueux qui excédaient leurs forces.

Sarah, pour son amant à la fois avide et blasé, inventait des surexcitations çt des plaisirs, et Château - Gaillard cherchait encore au-delà de Sarah.

Pour quelle part y étaient les artifices de l’art, les cosmétiques et la toilette? on ne l’aurait su dire; mais madame Le Sourd était toujours une des resplendissantes étoiles de l’empyrée parisien.

>,00 C-HATEAL-GAILLARr)

Les curieux qui faisaient haie le long de l’avenue dé l’Impératrice, ou bien autour du lac, se la mon* traient encore, à l’aller et au retour des courses, soit enfouie dans les amples replis des plus riches fourrures, soit sertie par les reflets chatoyants du satin, du velours ou de la gaze, comme une perle par dès diamants, des rubis ou des turquoises. Au bal elle était resplendissante. — Son âge? personne ne le demandait, et chacun lui donnait encore dix ans de beauté au moins.

Château-Gaillard, aussi, restait « la fleur des pois ».

Qu’importaient ses cinquante et quelques années ? Il était, comme jadis Brummel, le type sur lequel se modelait la jeunesse élégante. — Avait-il les cheveux teints? — qui l’eût dit ? ^ Avait-il la moustache brunie par le cosmétique? le cosmétique, alors, devenait de mode, et les barbes les plus soyeuses se roulaient en flèches aiguës. L’avait-on vu, en loge grillée, avec une « .cocotte? » aussitôt, la belle trouvait un admirateur qui lui donnait un hôtel et un attelage.

Pour Minna, baronne de Château-Gaillard, elle s’élait fait une vie tout à fait en dehors de celle de son mari. Avec ses amies, elle avait formé une sorte de clan féminin, fermé au vulgaire, et régi par une législation jusqu’alors inconnue. A voir l’extérieur , j’entends les toilettes de ces dames, il eût été aisé de les confondre avec les impures effrontées qui affichaient , au bois et au théâtre , leur rôle social en même temps que leur luxe. Pourtant, on ne flétrissait point leur vie privée. Quel imperceptible détail de toilette, quel pli dédaigneux à la commissure • des

CMATEAL-GAILLARD

lèvres, différenciaient, à l’oeil du connaisseur émérite, les € cocodètes » des « cocottes? » cela ne se pourrait dire.

Ainsi ne s’expliquera jamais ce qu’on appelle : « le je ne sais quoi ».

Les « cocodètes » faisaient des parties étranges, et jamais on n’a su quel plaisir elles pouvaient trouver, à courir les restaurants et les théâtres mal famés, en compagnie de jeunes gens bêtes, mais habillés par le bon faiseur. Mais, elles faisaient tout au grand jour, et il semblait que cette publicité fût une garantie de leur innocence.

Quelques-unes conservaient une réputation immaculée. — Quelques autres passaient au crible de la critique et du soupçon. De Minna, on ne parlait pas ; soit qu’on la crût au-dessus de toute atteinte, soit qu’on craignît Château-Gaillard.

Au demeurant, qu’était cette jeune femme, jetée bride sur le cou et mors aux dents, au milieu de la société parisienne, et, au centre même, d’un des noyaux les plus corrompus de cette société? qui n’avait pu longtemps conservér d’illusion ni sur son mari, ni sur le monde où elle était placée, — à supposer qu’elle en eut jamais eu?

. Peut-être, grâce à celte lettre qu’elle écrivait à une autre « cocodète » son amie , comprendrons-nous quel monstre moral, les circonstances avaient fait de cette nature de femme, qu’il ne fallait classer :

Ni à côté de Julie, la résignée, créature angélique s’appuyant à la croix pour se soutenir; et, pour se con-

lOî CHATEAU-GAILLARD

soler, baisant les jneds de la Madone et les cheveux de ' ses enfants...

Ni à côté de Charlotte, la pauvre ilote sociale, qui subissait les événements et les douleurs sans les accepter, obéissait au maître, et ne savait pas plus le sacrifice que la révolte; pas plus la vertu que le vice...

Ni près de Sarah Bertin, la courtisane insolente, qui régnait sur son temps avec un satanique orgueil, et exploitait le monde en le méprisant... :

« Ma chère Ouragan, »

Car, ces dames se donnaient, ainsi, de petits noms

entre elles. — Ah ! et puis^ un détail : elles s’écrivaient

de la main gauche, pour pouvoir tout se dire sans se

compromettre, car on sait que toutes les écritures de

la main gauche se ressemblent.

«. Ma chère Ouragan,

» Tiens, vois-tu, ce soir, ce matin, cette nuit.....

» que sais-je, il est trois ou quatre heures peut-être,

» et je reviens de chez Rose-thé , où nous avons » soupé... Il y avait là, soit dit en passant, avec nos «•amies, Galaor, plus bête, plus laid et plus fou que » jamais ; — Bas-de-cuir, qui se fait de son costume de !> peau-rouge , exhibé aux derniers bals du carnaval-,

» un regain de succès ; — Buridan, qui nous racontait,

3 > pour la dixième fois, comment il a soufflé la donzelle « rousse, que tu sais, à Aramis, et comment, il a « pour » cinquante mille francs, » « lancé » une ancienne ca- » raériste de sa mère devenue maintenant « une femme

» chic y> — pas sa mère... la pauvre baronne, ça ne » lui arrivera jamais ! la camériste. — Qui encore? le y> beau Tristan de Léonois qui va se marier avec une » demoiselle de province, dont la dot le sauvera du » désastre, et qu’il nous suppliait, la larme à Toeil, au » sixième verre de champagne, de lui dégrossir, un » petit peu, à l’arrivée.

» Mais que voulais-je te dire en commençant?... Ah 1 y> je voulais te dire, que si je n’avais ici papier, plume, » encre... et là-bas, au bout d’un horizon perdu, à » Monaco, une amie comme toi, à qui je puis écrire » tout et autre chose, je prendrais de l’opium pour » dormir et pour rêver.

» Pour dormir... et oublier! et réaliser l’anéantisy> sement de l’être; pour rêver... et voir autre chose y> que ce que je vois tous les jours...

y> Haahl... Ceci, ma chérie, te représente un bâil- » lement immense qui exprime, à la fois, la suprême x> limite de l’ennui et la lisière du désespoir.

» Me vois-tu d’ici? J'ai arraché de mes cheveux y> crêpés et vaporisés de poudre blonde, une coiffure » d’algues marines qui s’harmonisait avec ma toilette » de faye et de crêpe gris-vert, de deux tons, et ma pa- » rure de corail; j’ai jeté mon corsage sur un meuble, » quand ma femme de chambre l’a eu délacé; j’ai y> enfoui mes bras et mes épaules dans un peignoir de » nuit et gardé ma longue jupe à traîne, dans laquelle' » s’embarrassent mes pieds nus. — Et seule, entre » ma psyché qui me renvoie mon image et mon feu y> qui s’éteint, je pousse cet immense et intraduisible » bâillement.

» Oh! mon Dieu! pourquoi suis-je née?... — Mais » j’en ai assez de tout cela! Assez! assez!... Tout ce » que le monde a de fêtes, je l’ai connu. — Tout ce » que la vanité a de joies, je l’ai senti : Je me suis vue » en reine de Saba, en Nymphe,' en Hamadryade, en » Indienne, en Soleil, en Feu, en Étoile, en Neige, en » Comète, et... même en Carmélite! Peuhl...

» Pourtant, 'je suis bien aise d’avoir des photogra- » phies de tous mes costumes. Mais la photographie » ne rend pas les couleurs, voilà L’ennui. Si je faisais » faire un album par G... tu sais, ce peintre qui fait » de si jolies aquarelles? Malheureusement ceux-là » vous arrangent votre chic avec leur chic à eux, et » ca ne rend plus bien les effets... Enfin j'y son- » gérai... cela me distrairait peut-être.

» J’ai vu tous les opéras, toutes les féeries, toutes » lescomédieSjCtmême toutes les tragédies... Peuh!...

» Pour les fêtes, après celles de l’Hôtel de Ville et » des Tuileries, il n’y a plus rien, n’est-ce pas?... — » eh! bien, Peuh!...

» Si je prenais un amant?... Ma chère, je sais d’a- » vance que ça m’ennuierait. Plus d’une fois, j’y ai i> pensé. Mais il m’a toujours semblé, qu’avec toute la • » bonne volonté du monde, je ne pourrais pas me » laisser faire la cour jusqu'au bout... et que si, ja- » mais... Eh! bien! je détesterais le personnage , le » lendemain , cent fois plus que je ne l'aurais aimé » la veille. Bref, je voudrais être Marguerite de Bour- » gogne... et ne l’étant pas, ma foi!... sauf le carac- » tère, je reste madame Honesta.

» Je ne sais pas si le monde me croit ï vertueuse. »

CIIA J’KAI -GAILLARD

» Oh l la belle expression, ma chérie ; je m’en sens » toute gelée, rien que de 1 avoir écrite. — Mais quoi » qu’il pense, à cet égard, il se trompe; car je ne suis » pas « vertueuse, » puisque c’est faute de tentation » que je ne commets pas le péché, — et pourtant, je » ne suis pas non plus... le contraire... — puis- » qu’enfin ma robe d’époüse est immacqlée.

» Sais-tu ce qui me séduirait le plus?... ce serait, J précisément, de la friper un peu, cette robe éblouis- » santé;... car il m’ennuie de penser qu’on pourrait » me supposer assez niaise pour être fidèle à mon » illustre maître. — Fil... je n’ai jamais eu la sottise » de croire que je lui dusse autre chose, que le déco- » rum et des enfants légitimes . . — Et encore, les lui » dois-je bien? — je n’en suis pas sûre !... Mais il ne » me conviendrait pas de voler ce monsieur.

» Et à propos de ma « raison sociale » j’en ai encore » découvert de belles!... Imagine-toi, ma chère, que » l’autre jour m’arrive une veuve éplorée... — Être » veuve, et être éplorée?... Comprends-tu, ma mi- » gnonne, que ce personnage légendaire peut se voir » en chair et en os? — C’est pourtant vrai, car moi qui » te parle , j’ai vu , de mes yeux vu , ce qui s’ap- » pelle vu... à preuve, même, que c’était vieux et ■» laid 1

» Imagine-toi une bourgeoise renforcée ; robe de » soie noire rafistolée ; ni longue ni courte; chapeau » de velours plusieurs fois refait, et participant un peu » de toutes les modes : châle français à dessins de » l’Inde;... un type, quoi! — et gants à un seul bou- » ton, sous prétexte sans doute, qu’elle avait un man-

/lOG CHATEAU-GAILLARD

» clîon, — un de ces manchons de famille, qu’on se » lègue de mère en fille, tu sais.

» Cette créature déshéritée a un mari — que j’ai vu » jadis, ma foi ! et qui était bien le plus épais bour- » geois...

» Il faut des époux assortis » Dans les liens du mariage !...

» lequel mari serait devenu fou, au lendemain du jour » où mon époux venait de lui obtenir une recette gé- » nérale. Juge du désespoir de la petite famille ! On a » enfermé M. le Receveur, naturellement, et donné la » recette générale à un autre. — Jusques-là rien que » de naturel. Mais ma veuve — et voilà où -l’affaire » s’embrouille — ne veut pas convenir que son mari » soit fou. Elle le redemande, on ne veut pas le lui » rendre ; alors elle demande un bureau de tabac, en échange.

» J’ai présenté la requête à mon gracieux époux... » Tu crois qu’il m’a obtenu ou l’homme ou le bureau » de tabac? Du tout! Il m’a fait une sorte de scène!... » prétendant que tant qu’il vivrait, lui, l’homme serait » fou... et que, pour les bureaux de tabac, C’était l’em- » pereur qui les distribuait!

» Sur cette réponse, que je lui ai transmise fort » adoucie, la veuve a jeté les hauts cris, et m’en a y> dit! et m’en a dit! sur le noble baron, qui m’a fait ï> l’honneur d’encaisser ma dot!... Bref, le résultat, J) c’est que j’ai grevé mon budget d’une pension de » 2,400 francs à la veuve éplorée, et d’une autre, de » 1,200 francs, en faveur d’une ancienne maîtresse

f.llATEAU-OAILLARD

» dudit baron, déportée au diable Vauvert, dans un » couvent qui tient à la fois de la maison Vauquer, 'de » la Salpétrière et d’un asile de^lles repenties... Ah!

» que c’est un joli merle, monsieur mon époux

» Eh ! bien ! ma belle, quand je tourne les yeux auj> tour de moi, en me disant... comme ci-dessus ;

» « Si je prenais un amant?... j> Il me semble que j’en- » tends, dans mon for intérieur, une voix — celle de » ma conscience peut-être — qui me répond, commç ;> . » le président à Jean Hiroux demandant « qu’on lui » change son gendarme ; » — « A quoi bon? ce serait ]> exactement la même chose ! »

» Pouah ! les hommes sont bien bêtes, n’est-ce » pas?... Et combien de fois, entre nous, n’avons-nous » pas été confondues de leur bêtise?... mais ils sont » encore plus ignobles !

» Tiens?... que vois-je donc filtrer à travers la fente » de mes rideaux? — le jour! et nous sommes en fé- » vrier? Bah?... mais il doit être sept heures. Aussi,

» depuis un moment, j’avais froid. — La fatigue me » gagnait... la Fatigue... oh! déesse bienfaisante, qui, x> chaque jour, me fait tomber quelques heures dans » un lit, sous des rideaux sombres... et oublier la vie!

» Je vais me coucher, Ouragan... Pourtant! je ne » veux pas être égoïste, et t’envoyer cet épanchement > sans y joindre quelques renseignements utiles à toi,

» pauvre chérie, qui perdrais toutes notions des choses » de Paris, sur ton rocher de Monaco. Sache donc que » Feu-follet » était divine, ce soir, dans une toilette » capucine, qui assortissait le flamboiement de ses » cheveux, et rehaussait l’éclat de son teint mat et de

CIIA TEAL-GAILLAIU)

> ses yeux de velours noir; que « Myosotis » en rose, » avec une parure de turquoises, a failli rendre poëte, » Fleur- de-Genêt » dont les cheveux bruns étince- » laient, sous une neige de poudre de cristal, et qui » semblait une comète , dans sa robe de tulle brodée » de jais blanc...

» Voilà, cher bijou. — Les tailles se portent de plus » en plus courtes, sans pourtant monter jusque sous le

> sein. Il n’est plus de bon goût d’être mince. Les ar- » tistes ont fait comprendre aux femmes, que la lar- » geùr des épaules donnait nécessairement la mesure » de la taille, et qu’il était absurde de se serrer. Pour » moi, je ne porte môme plus de corset; Myosotis » n’en met pas davantage. — Pour les robes du soir, » garde la longue traîne à larges plis. — Les jupes doi- » vent brider sur le ventre, et ce dernier ne se dissi- » mule plus; au contraire; les couturières rembourrent » d’un petit matelas les femmes — planches. — Mets du » blanc; peu de rouge. — Ne te sers pas de l'eau de *** » parce qu’elle dessèche la peau, ni de la poudre de » riz au bismuth. — On met des cheveux par cascades ; » on sê peigne moins que jamais... — La poudre de » cristal t’irait bien ; mais c’est le diable ! après, pour » l’ôter; — comme la poudre blonde d’ailleurs ! — et » puis, gare aux yeux! tu sais que c’est du verre pilé.

» Les rousses sont bien heureuses, elles peuvent » porter de la poudre d’or...

» Bonsoir, et. Dieu soit loué!^ Je tombe de lassi- » tude.

» Perle-Noire. »

Il y a, dans chaque existence , soit un fait, soit une situation qui en marque le sommet ; qui la couronne, pour ainsi dire. Quelquefois, ce n’est qu’un instant illuminé par une lueur. Le sujet n’en a pas conscience, c’est l’observateur qui est juge. Et encore! autant d’observateurs, autant déjugés...

Tel, par exemple, regarderait l’accession au ministère, comme le summum de la vie de Château-Gaillard ; tel autre le verrait à l’heure où il conquit, à la fois, par le mariage, la fortune et une maîtresse longtemps convoitée. Je l’ai vu, moi, ce moment suprême, cette apogée atteinte par les efforts convergents des instincts et de la volonté, de l’habileté et de la persévérance, cet épanouissement qui amène la puissance humaine jusqu’aux confins de la puissance divine, — dans une conversation d’après dîner, chez madame Le Sourd, entre Valdeuil, Paul de MalinvauU etnotre héros.

Valdeuil, — le sous-brigand , le sous^Lovelace , le sous-Don -Juan, l’homme sans conscience, sans honneur, sans vertu, et en même temps sans malfaisance voulue, sans coquinerie raisonnée ; vicieux, parce que le vice est accommodant , et plus facile que vicieux, plus faible que corrompu.

Paul de Malinvault, — l’éternel et sempiternel actionnaire, qui sent une admiration secrète pour l’aigrefin qui le joue, le faiseur qui le roue, et le Brummel qui le fascine; l’homme qui est fier d’être Tami de Château- Gaillard, encore qu’il le connaisse, parce qu’il se dit : « au demeurant, c’est un fameux lapin. »

, Le Sourd... — le Mondor habile pour s’enrichir, et bête pour toute autre chose ; fait pour dévenir, au profit de ceci ou de cela, une caisse toujours ouverte et jamais vidée,*.

Sarah — plus que jamais rayonnante et régnante...

Et... Château- Gaillard I ... — Encore et toujours beau, élégant, 'radieux mais cependant portant, sur le visage, une empreinte de fatigue , et, dans les yeux, des signes d’épuisement.

— Cette vie parisienne engloutirait le Pactole, dit Paul de Malinvault. Il faut battre monnaie toujours, encore, et continuellement ! ! 1

Paul de Malinvault avait alors, tant de son chef, que du chef de sa femme, par héritages etc., une jolie fortune ; soixante mille livres de rentes, à peu près. Mais, alors comme jadis, il était toujours besogneux, et en quête de moyens pour réaliser des gains en dehors de ses revenus. •

C’est que Paul avait encore, à Paris ou en province,

CHATEAL-GAILLARD

•ill

un ménage en ville; c’est qu’il jouait, c’est qu’il menait, enfin, le train des viveurs...

De là ces tentatives pour faire des coups de fortune, ces brillantes campagnes d’actionnaire qui lui réussissaient peu ou point, et dont le plus clair résultat était, à l’heure actuelle, une brèche à sa fortune, qu’il fallait réparer. — Et comment réparer?

Un homme dans sa situation aurait dû songer à combler la brèche par une sage économie, et en allant vivre dans la retraite. Mais non! Paul de Malin vault qui avait perdu une certaine somme dans des spéculations malheureuses, ne voyait qu’un moyen de la récupérer : en faire une bonne. Et, à travers les années, les événements et les contre-temps , il poursuivait son idéal.

Pour Valdeuil , même cas, ou à peu près." Valdeuil ne se ruinait pas en voulant s’enrichir, comme Malinvault ; mais il n’avait toujours pas de fortune personnelle; la fortune de sa femme devait appartenir à ses enfants ; et, bien que la carrière diplomatique l’eut conduit jusqu’à une des grandes ambassades , cependant il se prévoyait, tel revers échéant, réduit à la médiocrité, s’il ne faisait pas quelque affaire.

Et, de tous deux , Château-Gaillard était l’espoir. Valdeuil se disait, qu’ après tout, il l’avait mis en selle, ce qui valait bien un dernier service ; et Malinvault, que les déboires du passé lui donnaient bien droit à une revanche. — Pauvre garçon I

Tous deux, Malinvault et Valdeuil, avaient leurs cinquante-cinq ans révolus... c’est assez dire qu’ils étaient pressés.

CIIATEAL-GAtLLARD

Valdeuil portait ses cheveux gris, et ses favoris roulés ^ Tanglaise. Il avait de la distinction et une tenue irréprochable. Malgré son âge, et bien qu’il ne cherchât, pas à faire illusion et à jouer les jeunes premiers, il plaisait encore aux femmes. Il avait, disaiton, des bonnes fortunes; mais on ne citait pas d’aventures bruyantes où son nom fût mêlé. Aussi Julie, toujours de plus en plus pieuse, vivait-elle, en paix, dans la retraite qu’elle s’était arrangée, au sein du monde et de la famille. A peine, pendant les quinze années qui venaient de s’écouler, était-elle venue trois ou quatre fois à Paris. Encore n’avait-elle fait qu’y passer, à l’occasion des .changements de résidence de son mari;

Paul de Malinvault avait du ventre, le crâne chauve et luisant, les joues arrondies et les mains potelées. Une moustache noire, et d’autant plus noire qu’elle était teinte , surmontait ses lèvres. Le reste du visage* était rasé. Il n’avait pas le don d’être aimé pour luimême. On sait d’ailleurs qu’il ne l’avait jamais eu. Explique qui pourra ce prodige.

Ils étaient assis dans deux larges fauteuils confortables, en face l’un de l’autre, dans le boudoir de Sarah.

Celle-ci, à demi-couchée sur une sorte de chaise longue, jouait, tour à tour, avec un écran et avec un chien havanais à longues soies blanches, merveilleusement peigné et enrubanné. Elle semblait distraite ou rêveuse. Un peloton de laine, pris au hasard, dans une corbeille à ouvrage près de là, intervenait parfois entre l’écran et le chien; tantôt suspendu comme une

CIIATEAL'-GAILLARI) 413

espérance au-dessus du toutou, tantôt roulant sous les meubles et le faisant courir et japper. L’écran alors se levait ou s’abaissait, avec de légers signes d’appel ou d’impatience. Et il fallait voir Monsieur l’ambassadeur et Monsieur le baron se précipiter!

Combien de fois Valdeuil alla-t-il chercher le havanais, qui se prenait la tête sous les meubles, en courant après le pçloton ? et combien de fois Malinvault, à la grande géhenne de son ventre, se baissa-t-il pour atteindre le peloton lui-même?

Un misanthrope, peut-être, eût pris la peine de le compter avec amertume.

Pour Sarah, la belle indolente, elle ne semblait pas seulement y prendre, garde. Son visage régulier, admirablement serti par une coiffure à la fois savante et négligée, peut-être maintenu dans sa pureté de lignes et dans sa blancheur lactée, par des cosmétiques invisibles , restait immobile et calme ; en même temps, son pied ûn, cambré, chaussé de ces souliers qu’on ne trouve qu’à Paris et que l’on paie soixante francs la paire , apparaissait frétillant sous sa jupe de velours, parmi des flots de dentelle ; et sa main, merveilleusement blanche, aux doigts en fuseau et aux ongles roses, était toujours en mouvement autour de l’écran de laque, incrusté de nacre scintillante.

Depuis quelque temps, elle s’était fait ainsi une figure sans physionomie , sur le conseil , peut-être , de ces poètes épris de la forme , selon lesquels toute expression du visage est une grimace; ou bien sur cette pensée, issue d’une longue observation, que l’animation des traits leur fait, à la longue, contrac-

ter certains plis qui vieillissent, a 11 ne faut ni trop rire, ni trop aimer, ni trop pleurer, » disait une spirituelle douairière du dix-huitième siècle, « tout ça ride.

Ses cheveux, de blond cendré étaient devenus blond ardent, presque rouges, mais d’une teinte merveilleuse, sous les morsures de la teinture à la mode ; ses sourcils bruns se dessinaient, par un.trait noir, d’une régularité inflexible; ses lèvres, empourprées, s’entr’ouvraient à peine pour ébaucher un sourire. On eut dit, par moments, une statue peinte.

— Ce qu’il faut, ici , et maintenant, reprit Valdeuil répondant à Malinvault, c’est de l’argent se renouvelant à toute heure pour ainsi dire, et comme de luimême. Or, remarquons-le bien : ce n’est pas à nous autres seulement, hommes de plaisir, que la circulation active çt fiévreuse de l'or est nécessaire; c’est à la société toute entière 1 c’est au petit bourgeois qui gagne trois mille francs par an, comme au viveur, comme au millionnaire. Paris est le caravansérail de l’Europe 1 Et à ce Paris là, le rétablissement des jeux devient indispensable .

— Et les jeux publics, surveillés par la loi, ne sontils pas cent fois moins dangereux que les tripots clandestins où l’on est volé? s’écria Malinvault avec véhémence.

~ Certainement, dit Château-Gaillard avec un nonchaloir inimitable , une indifférence , un désintéressement chargés de dédain , qui mettaiènt, entre lui et ses interlocuteurs, un écart équivalent à seize quartiers de noblesse. — « Mais il faut, voyez-vous

bien, compter avec l’opinion. L’opinion, en ce pays, est souveraine, même sous ce gouvernement. Voyez! le succès de la guerre du Mexique , si important pour le pays, tenait à la reconnaissance du Sud ; et jamais l’Empereur n'a osé reconnaître le Sud, à cause de l’institution de l’esclavage , que le Sud n’a pas ^u sacrifier. Pourtant l’esclavage, là-bas , vaut mieux pour les noirs que la liberté ; pourtant, un noir esclave, est moins maltraité dans le Sud qu’un noir libre dans le Nord, où les blancs descendent d’un omnibus, quand ils y voient monter un homme de couleur. Mais quoi*? Les Yankees ‘ont eu l’habileté de présenter la question de l’esclayage, comme le motif apparent de la guerre, et ni.la France, ni l’Angleterre, ri’ont osé faire autre chose, pour le Sud, que des vœux^se-crets et stériles ! — Eh ! bién ! une sotte philantropie, une morale ridicule et hypocrite, ont, chez nous, voué les jeux, comme l’esclavage, aux dieux infernaux.

— 11 ne serait peut-être pas impossible, dit Valdeuil, en faisant faire une campagne par les journaux, de réformer l’opinion sur ce point.

— Si nous pouvions avoir le privilège, ajouta Ma-

linvauU, dont les yeux, à cette pensée, s’allumaient, nous saunons faire des sacrifices

— Et puis un privilège ! un privilège, aujourd’hui que l’opposition attaque tout, et porte partout l’investigation , est-ce que c’est possible à obtenir de riknpereür ? Il n’y a plus que des adjudications !

— Dans une semblable affaire , Taci^adication serait plus immorale que le prtvilége, car plus Tadjudièataire devra payer, pour le bail de sa ferme, et plus il lui fau-

CMATEAli-GAILLARD

dra trouver de ressources, pour attirer les joueurs...

— Eh! sans doute ! mais c’est le diable! de faire entendre tout cela au patron. Il est ennuyé, fatigué, préoccupé, et parfois même découragé I

— Si l’on intéressait à l’affaire, certaines personnes de son entourage?...

— Peut-être !

— Mademoiselle B.... que l’on dit.., insinua PauI de Malinvault.

— Il faudrait la voir ; lui parler... Mais l’Empereur, en celte circonstance, se laisserait il influencer par une femme?... Et puis, la personne en question ne ' s’occupe pas d’affaires.

— Le meilleur serait, je crois, d’endoctriner quelques députés de l’opposition... pour qu’ils ne disent rien, au moins.

— Ce serait même nécessaire.

— Maintenant il est bien entendu que les ministres...

— Certainement!

— Mais il y a encore l’Impératrice, qui jettera feu et flamme.

— En voyant monseigneur X..., en lui expliquant que la part des pauvres serait forte, et en loi rappelant que la loterie existe à Rome...

— On finirait peut-être par réussir, conclut Château-Gaillard.

— Eh bien ! allons ! s’empressa de reprendre Ma- . lihvault en s’apercevant qu^enfin Château-Gaillard ouvrait l'oreille au projet qui deVait l’enrichir , je verrai mademoiselle B...

CHATEAü-GAlLLARI)

— Il vaudrait mieux’que M. de Valdeuil se chargeât de cette démarche, dit Le- Sourd, qui jusque là s’était borné à écouter — toujours en se chauffant le dos devant la cheminée.

— Peut-être! Donc, Valdeuil, vous serez envoyé en ambassade extraordinaire auprès des belles...

— Si vous voulez... — avec les droits de plénipotentiaire...

— Bien entendu.

— Madame Le Sourd bâillonnerait, de sa blanche main, les molosses de l’opposition, ajouta Paul de Malin vault.

— Ce sont des ours! et des ours mal léchés, répondit Château- Gaillard. Voyez-les plutôt, vous, Paul, qui ne passez pas pour appartenir au monde officiel, et qui ne serez pas un agent compromettant. — Et soyez adroit.

— Pour les ministres, vous, Château-Gaillard...

— Euhl... il serait prudent de ne pas négliger de faire des offres, à mesdemoiselles X Y Z etc., etc.

— Allons, à la recousse, Valdeuil !

— Je crois que Le Sourd, en qualité de coffre-fort, serait plus volontiers accueilli.

— J’irai donc, au besoin, dit le financier.

— Pour monseigneur X...

— Monseigneur X... appartient au monde diplomatique; et à ce titre, à Valdeuil...

— Bien; maintenant, vous. Château- Gaillard, quand compteriez-vous parler à l’Empereur ?

Château-Gaillard allongea ses jambes vers le foyer, jeta saxigarette, se retourna dans son fauteuil, puis

CHATEAU-G.AILLARD

tisonna sans répondre, tandis’ que tous les regards étaient tournés vers lui ; ceux-ci anxieux, ceux là attentifs, tous, avec cette exçression indescriptible, qui traduit le respect pour le maître, l’attente de ses résolutions, le désir de l’avoir convaincu.

— Voyez, dit-il ; agissez d’abord. Il faut que le terrain soit préparé.

— Certainement.

— Quand vous aurez bien disposé vos batteries, quand vous vous serez assurés de la bienveillance des uns, et de la neutralité des autres...

— Alors?

— Alors, Le Sourd demandera une audience à l’Empereur, lui exposera ses plans et ses offres.

Valdeuil , et Mabnvault et Le Sourd s’entre-r^ardèrent, et ce regard qui n’échappa point d’ailleurs à Château-Gaillard, se pouvait ainsi traduire :

« Mais... et Château-Gaillard, que fera-t-il, lui qui doit recevoir deux millions, si nous obtenons le privilège d’ouvrir une grande maison de jeu à Paris ? »

Sans avoir l’air de voir ni de comprendre, il roula une cigarette et continua négligemment :

— Allez!... allez... et ne vous occupez pas de moi. Je... — mais qu’importe?... — l’affaire réussira ou ne réussira pas... voilà toutl

Et rien qu’à la façon dont il jeta sa première bouffée de fumée, et dont ensuite, de l’ongle de son petit doigt, il fit tomber la .première cendre de sa cigarette, on comprit qu’il ne fallait rien ajouter, que le maître ne rendait pas de comptes, et savait ce qu’il avait à faire.

CHATEAlJ-(iAII. r.ARI)

Sarah, toujours attentive et toujours prête à saisir l’à-propos, le moment et l’heure, se leva et lira un cordon de sonnette. Un domestique parut, portant un large plateau sur lequel était servi un thé d’après minuit, avec les sandwichs, le caviar, les filets de gibier à la gelée, les pâtisseries au gingembre et au ' cumin.

Elle le servit elle-même, puis courut au piano, et jeta aux échos le dernier refrain d’OlTenbach. A quoi Malinvault ne manqua pas de répondre, par les premières paroles du couplet :

Pour épouser une princesse Le prince Paul s’en est allé...

Une heure après, les visiteurs étaient partis. Le Sourd avait gagné son lit, et Château-Gaillard et Sarah étaient seuls dans le boudoir.

' — Que comptes-tu faire? — demanda la courtisane à son amant, d’un accent qui, sans avoir rien d’impérieux, indiquait suffisamment que Châleau-Gaillard* n’avait point l’habitude de garder des réserves avec elle.

— Moi ?. . . mais rien du tout.

— Comment?

— On parle de rétablir les jeux? Je joue! est-ce qu’il y a besoin, pour cela, d’une roulette ou d’un trente et quarante ?

— Non. Mais quel est ton enjeu?

— Plaisantes-tu?... Les efforts et les démarches de Valdeuil et de Malinvault, le crédit de Le Sourd... Ou ils réussiront, n’est-ce pas? et je gagne deux mil-

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lions; ou ils ne réussiront pas... et alors... bah !... ils ponteront sur autre chose!

N’est- ce pas là le sublime du rôle d’exploiteur social? du rôle de Château-Gaillard, l’homme qui a commencé par obtenir une femme sous le nom d’un ami, et par tricher au jeu en faisant tenir, par autrui,* les cartes bizeautées?

Diqiîized by GoO<^lc

> Don Juan, c’est assez, tous invite à venir demain souper avec moi. »

MoLiÈne. — Don Juan.

Quand, à son tour, il fut parti, Sarah respira comme après une délivrance. Elle gagna sa chambre, secoua ses atours, défit sa ceinture, jeta les rubans et les boucles artistement mêlées à sa chevelure ; puis sonna sa femme de chambre, se fit déchausser, baigner, peigner, masser, accommoder, coucher, en se disant à travers ses bâillements ; « J’en ai assez ! »

Jamais la courtisane n’avait aimé Jean de Château- Gaillard, malgré sa beauté, son élégance, sa corruption et malgré sa passion, non plus, — et peut-être à cause de cette passion même ! Elle l’avait pris parce qu’il lui était utile, et gardé pour la même raison. Mais, à travers les années, elle n’était point parvenue à oublier que, lors de leur première rencontre, elle avait été sa dupe. Si des jouissances d’orgueil, pendant quelques années, lui avaient donné le courage de jouer

et de continuer son rôle de maîtresse toute-puissante, depuis que sa position était faite, et que Château- Gaillard avait cessé d'être ministre, elle s’ennuyait de la lutte perpétuelle avec cet athlète. Au demeurant, c’était un travail, et un dur travail que d’être toujours, pour cet homme, la plus belle et . la 'plus désirable. Pour attacher Château-Gaillard d’abord, puis, pour s’en défaire, elle avait excité ses sens et développé ses vices. Avec les années et, avec la fatigue de la volupté, avec l’abondance de l’or et l’inaction de l’homme arrivé, d’ailleurs, les vices s’étaient développés d’eux-mêmes. La lubricité de Château-Gaillard devenait comme une sorte de minotaure, auquel il fallait sans cesse de nouvelles victimes.

Sarah d’abord s’en était réjouie; soit qu’elle espérât d’être délivrée de l’homme, par la mort ou quelque maladie, soit qu’elle espérât être délivrée de l’amant, par quelque fille de bas étage. Mais non. Peutêtre, précisément parce qu’il ne se sentait supporté qu’avec in)patience, Château-Gaillard s’attachait-il à elle, comme à une proie. Il l’avait au surplus désirée trop longtemps pour s’en rassasier jamais. En vain, les ignobles pourvoyeuses du vice s’ingéniaient-elles à découvrir, pour le riche débauché, de fins morceaux et des piments irrésistibles, tout cela ne lui était que menus suffrages, distractions passagères, jeux de prince. Que si Sarah essayait de reprocher à l’amant ses débauches, il était prêt à les lui sacrifier; que si, au contraire, elle essayait d’irriter ses appétits, c’était vers elle que se tournaient les obsessions de ses désirs.

Elle en était venue à une suprême fatigue, et à une

Digilized hy Googlt

impatience nerveuse qu’elle avait, parfois, peine à contenir. Et pourtant elle ne pouvait, n’osait, ni ne voulait, rompre avec Château- Gaillard. Car si elle n’avait plus rien à en attendre, elle en avait à craindre. Chateau-G.aillard n’était point un ennemi à mépriser.

Elle le supportait donc, mais chaque jour trouvait le fardeau plus lourd.

Tout le long de l’avenue de Friedland, une file de voitures qui ne finissait plus. Vers le milieu de l’avenue, un hôtel d’un style inconnu, moitié oriental et moitié Pompadôur, illuminé de la base au faîte... Était-ce pendant l’iiiver 67-68? ou bien pendant l’hiver 68-69? Je ne sais, mais l’un des deux,

ft’amphitryon? est-il besoin de le nommer à ce qui fut le « tout Paris, » d’alors? et, quand je dirais aux Philistins du Marais ou de la province qu’il a une physionomie fine et douce, perdue dans un soyeux fouillis de barbe et de cheveux blonds; qu’il fut un des héros de la nouvelle Athènes, qu’il a écrit des romans fêtés, que ni les ateliers ni les coulisses n’ont de secrets pour lui; qu’il fut le type aimable d’un monde et d’une époque, — à quoi bon? Ils chercheraient. Disons seulement qu’en ce temps-là, ses bals furent l’évènement de la saison.. . et, qu’aujourd’hui, pour qui veut s’en souvenir, ils deviennent comme l’épilogue d’une sorte d’épopée, le microcosme d’une société, le finale d’un opéra.

Le long de l’escalier bordé de fleurs, montaient, en foule pressée, tous les hommes connus en Europe dans la politique, les affaires, les arts, les lettres, la

cnATEAU-GAlLLARD

haute vie ; parmi les hommes sè glissaient des femmes les unes, hermétiquement closes dans des dominos noirs et sous des loups impénétrables; les autres, demi-nues sous dès flots de dentelles et montrant; à travers une, gaze provocante, des cascades de diamants; quelques autres, masquées, mais laissant deviner sous le masque leur personnalité, soit qu’elle fût au-dessus des méprises du vulgaire, soit qu’elle fût assez compromise pour se risquer aux aventures.

Au bout de l’escalier, et en avant d’une longue galerie ruisselante de lumières, étincelante de cristaux, chatoyante de tentures damassées d’or et de soie, se tenait le maître du logis : accueillant les hommes d’une poignée de main, et les femmes, selon le costume, ou d’une galanterie, ou d’un sourire discret, ou d’une feinte indifférence’, qui était le suprême de la discrétion.

Le long de la galerie, de distance en distance, des salons et des boudoirs que dissimulaient, à demi, les lourdes portières et les arbustes en fleurs. Au bout, la salle du souper où pétillait à flots, parmi les cristaux de glace, dans des verres plus légers et plus irisés que des bulles de savon, le champagne rose; où les truffes, étouffées dans les foies gras, sortaient, par truellées, de? vastes pâtés de Strasbourg; où les tranches de truite saumonée, à la sauce verte, alternaient au passage -avec les sandwichs au jambon d’York, les mince-piece américaines, le caviar du Volga et les fruits frais candis, dans de fines collerettes de papier blanc.

A l’entour de l’amphitryon et dans la pénombre profonde des salons, des marbres - et des bronzes an-

CllAÏEAl'-GAILLARD

tiques ou modernes; des biscuits du dix-huitième siècle, des tableaux flamands du dix-septième, des toiles ou des aquarelles, encore toutes pimpantes, de leurs succès aux derniers salons.

Au bout de la galerie, un piano d’Érard, tenu par d’excellents artistes, et couvert de la musique, encore inédite, dés compositeurs en vedette. Les valses succèdent aux quadrilles, aux bourrées et aux saltarelles. Mais nulle part on ne danse. La foule épaisse circule à peine, elle déferle, vague par vague, vers la baie de la salle du souper, et chaque vogue présente au regard de l’observateur, le plus incroyable mélange social qui se puisse imaginer.

Entre des femmes étalant leur chair et parlant haut, que des regards allumés dévorent et que des mains hardies effleurent, des femmes rigidement fermées dans leurs dominos, muettes, et mieux défendues encore par leur port et leur démarche, que par leurs voiles. Et, précipités par la foule ou entraînés, qui par la curiosité, qui par la débauche, parmi ces femmes sombres et ces femmes ruisselantes, des hommes blasés et des hommes ardents, inquiels,curieux, affolés.

Bien des regards se tournaient vers Château-Gaillard. On se le montrait.

— Toujours dandy, disaient les uns.

— Oui; mais voyez donc comme il se déjète?

— La démarche est embarrassée.... l’œil morne

— Mais s’allumant, parfois, sur le passage de quelques belles impures....

— Tenez, voyez ; il suit ces deux femmes, dont l’une a un domino frippé et un capuchon de dentelle .

• CIIATEAU-C.AILLAHI)

iîG

— C’est la vieille Saint-Didier ! '

— Et l’autre, un délicieux domino de gaze de Chambéry blanche, sous lequel on devine des formes jeunes et des épaules frissonnantes...

— C’est sa nouvelle élève, une Hollandaise merveilleusement belle, dit-on. Hum! il mène la vie, à trop grandes guides, Château-Gmllard !

— Quel âge a-t-il bien ?

— La soixantaine, ou guère moins.

— Diable ! il serait temps de se ranger. ..

— Est-ce qu’on se range quand on ne croit qu’au plaisir, et qu’on peut tout payer !

— Il est bien riche, n’est-ce pas ?

— Une vingtaine de millions, certainement.

— A force d’écumer une part sur toutes les affai-

res qui se sont faites depuis vingt ans l Et puis sa femme... “

— Elle est ici, vous savez.

— Bah?

— Oui — ce domino mi-partie de satin blanc et noir, au bras du marquis Z..,, secrétaire de l’ambassade d’Autriche.

Il y avait, non loin de là, un autre domino à la fois élégant et bien clos, tout noir celui-là, qui passait seul entre les groupes, écoutait les « paroles gelées, » et, de temps en temps, prenait un bras, iptriguait un personnage, puis disparaissait.

C’était Sarah, qui avait voulu voir ce tohu-bohu social, cette suprême orgie, dont elle dégustait les émanations fermentées, comme une divinité doit déguster l’encens.

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D’abord elle s’était promenée là, avec un certain intérêt, et une sorte de satisfaction amère de se sentir seule, libre et inconnue.

Puis, peu à peu, l’intérêt avait grandi.

Tous ces hommes, les uns parvenus et riches, les autres avides et en quête d’un coup de fortune, elle les connaissait ! Elle savait ceux qui venaient par amour de l’étrangeté., et dans le vague espoir d’y trouver un ragoût pour leurs appétits blasés, une distraction pour leur insomnie, un désir peut-être ; en tous cas, l’ivresse et l’oubli ; elle savait aussi ceux qui y étaient venus comme ils allaient partout, le nez flairant une piste, l’œil sondant les profondeurs du monde parisien, à la recherche de l’Occasion;

chasseurs épiant une provende; mineurs fouillant le sol de cette autre Californie, pour y rencontrer un filon d’or.

Toutes ces femmes aussi, elle les connaissait ; sous le fouillis des dentelles et sous les amples plis du satin, elle retrouvait les courtisanes et les femmes du monde. Et chacune lui semblait une planète, emportant dans son atmosphère, comme des satellites, les convoitises excitées, les bassesses accomplies, les hontes avalées, les crimes secrètement commis, ou pour sa fortune ou pour sa beauté.

Alors elle souriait d’un mauvais sourire, sous la barbe de son loup, se disant que l’or de l’une avait, plus d’une fois; payé la beauté de l’autre... Et, s’élevant par l’enchaînement naturel des pensées, du particulier au général, de l’unité à l’ensemble, elle entrevoyait tous les vices et toutes les cupidités se

CHAÏEAL-r.AIl/LAHI)

trompant et s’exploitant, dans un grand sabbat de promiscuité et d’ignominie .

Un flot de mépris lui monta au cœur, et un souverain orgueil envahit son cerveau. Elle s’éloigna un peu de la foule, pour mettre une sorte de perspective entre elle et l’orgie; et, en reculant pas à pas, elle se trouva bientôt près d’une fenêtre, dont les opulentes draperies servaient de cadre à une vraie cascade de ‘ fleurs et de verdure ; les palmiers ombrageant les rhododendrons, les ficus et les aralias étendant leurs feuilles sur les camélias éclatants ou les gardénias ■parfumés.

Les jardinières, à gradins, avançaient un peu dans la galerie ; Sarah se glissa sous les rideaux de velours sombre, dans l’angle, entre les rideaux, les plantes et la fenêtre ; elle monta sur la caisse d'un laurier de Portugal, qui faisait fond de verdure, et là, pouvant tout voir, sûre de ne pas être vue, elle ôta son masque.

Les belles lignes de ses traits purs et immobiles étaient toujours là ; mais, la chaleur et l’étouffement du masque sur le visage avaient bouffi les'chairs et gonflé les yeux. Certes, pour rien au monde, si Sarah s’était vue dans un miroir, elle n’eût laissé, même dans l’ombre la plus épaisse, son visage à découvert. Pourtant, dans la flétrissure même de cette tête, il y avait, en ce moment, quelque chose de grand, de sculptural, d’épique. Niobé, Hécube, Ariane, Circé, durent avoir aussi, à certaines heures, ces paupières 4ourdes sdr des regards profonds, ces joues marbrées, ces lèvres affaissées aux commissurés quoique nerveusement arquées, une expression de révolte, de colère,

de dédain, ou de domination voulue et douloureuse.

Elle regardait, elle regardait, et ses yeux s’agrandissaient pour voir. De tout ce monde, elle se sentait la reine... Il lui semblait être, au sommet de ces groupes humains, comme au couronnement d’une apothéose; comme dans une gloire, au fronton d’un Jugement dernier conçu par quelque Michel-Ange infernal.

Et devant elle, en effet, qu’était- ce que ces femmes, dont les unes, nées avec un avenir pourvu et dans un milieu honnête, ne savaient que subir une demi-vertu avec toutes les curiosités du vice ; dont les autres, jetées par le destin en pâture à la misère, nées esclaves dans le grand sérail social, ne savaient que gruger le maître, misérablement, sans .lui mettre, le talon sur la tête ?

Qu’était-ce, aussi, que ces hommes qu’elle avait, tour à tour, volés, vendus, et achetés ; dont elle s’était jouée de mille façons, et auxquels, toujours, elle avait fait exécuter toutes les palinodies, toutes les vileniesj toutes les* lâchetés ?

Était-il un être humain qui pût triompher là, d'un plus légitime triomphe? qui pût, de plus haut, dominer •

la fête ?

A moins qu’il ne s’y trouvât, — par impossible! — une femme belle, intelligente et pauvre, en état de dire : « De ce monde que voici, j’ai tout vu, tout compris, tout pu prendre, et tout dédaigné ! »

Et encore ! Elle eût, cette femme, .été comme un esprit de lumière parmi la sarabande des damnés; elle n’eût pas été la reine !

CHATEAU-GAILLAUl)

. Non ! la reine, la vraie, la seule, c’était bien Sarah.

Cependant, aumilieu .de cette fête de satanique orgueil que se donnait la courtisane, -parfois, passait une sorte de fantôme dont la vue faisait tressaillir. Alors, une crispation changeait rapidement l’expression de son visage. Son beau front se. plissait comme les fronts des Euménides... .

Pourquoi ce Château- Gaillard était-il encore . là,vivant ?

Cet être, un jour, l’avait dupée... cet être, depuis longues années, l’avait asservie! Actuellement, encore, il la poursuivait de ses désirs séniles et lui imposait les fantaisies de ses vices.

Elle était toujours sa chose, en un mot I et il était toujours son maître, à un nwment donné, puisqu’elle le redoutait trop, pour le chasser comme un laquais.

Il déclinait, c’est vrai ; mais pas assez vite I Gomme il ti'aînait, à la remorque du plaisir, son corps usé qui semblait ne plus agir que sous l’impulsion de jnoteiirs galvaniques! Comme son insupportable dandysme, était irritant!

Tant qu’il serait là, tant qu’elle lui paierait l’impôt, aurait-elle vraiment triomphé ? * ,

Cet homme !... il lui rappelait toutes les hontes et toutes les misères du passé...

En le voyant errer dans le bal, paraître et disparaître, elle se souvenait qu’elle avait été vendue, encore enfant, par sa famille... qu’il lui avait fallu, à peine nubile, subir jusqu’aux passants qui la choisissaient..., A quoi avait-il tenu qu’elle ne mourût à l’hospice avant vingt ans? Sans une indomptable

CnATT.AU-GAII.LARD

énergie, comment serait-elle sortie des bas-fonds de la prostitution pour se faire une place dans l'empyrée de la galanterie d’abord, et jusque dans l’empyrée social ?

Cet. homme , pour elle , en ce moment , c’était « l’Homme » c’est-à-dire l’instrument de son supplice, en même temps que celui de son triomphe. Et, si la vivace persistance de sa nature, son intelligence, sa» volonté, sa patience, sa ruse, lui avaient donné la victoire, ‘dans le duel engagé depuis tantôt quarante ans, pourquoi donc, belle et vigoureuse encore, n’écraserait-elle pas son vaincu ?

Que fallait-il pour en avoir raison ?... il semblait qu’un souffle devait pouvoir dissoudre ce qui restait de Don Juan !

Et elle hésiterait, nouvelle statue du commandeur, à l’inviter au souper suprême ? à la fête macabre dont ne reviennent plus les surmenés du vice ?

Allons.donc !

Une idée lui vint, subite et infernale : une idée dont l’éclair, en traversant ses yeux, renvoya dans l’ombre des reflets fauves :

Revenir au prochain bal, le traverser dans l’orgueil d’un triomphe absolu... puis, se tapir encore là, dans ce coin, sous cette même draperie, et ne plus voir, circulant parmi la foule, comme un troublefête, comme un défi à sa toute-puissance, ce moribond terrible, ce formidable spectre, ce vampire insatiable et saoulé... Don Juan !

Elle rajusta son masque, descendit de son piédestal de fleurs, se coula sous le rideau, rentra dans le bal.

Et, avec de félines ondulations, elle se glissa entre les groupes, arriva jusqu’à Château-Gaillard, chercha le poignet nu du viveur, et l’effleura seulement du doigt. Il tressaillit, comme si une étincelle électrique » l’eût frappé. . |

Alors, d’une voix dont le seul timbre faisait vibrer tous les fibres de Jean :

— Mon ami, me ramenez- vous ce soir?... dit-elle.

Au bal suivant, en effet, on ne revit plus Château - “Gaillard.,

Il disparut soudain du tourbillon parisien. Pendant la première quinzaine, le vide qu’il laissait, ici et là, fut remarqué. Les uns parlèrent d’un accès de goutte ; les autres d’une attaque. Chez lui, on répondait à ceux qui allaient prendre de ses nouvelles que « monsieur était un peu indisposé. » Au bout de quelques semai- ' nés, madame de Château- Gaillard reparut dans le monde, plus brillante que jamais. On apprit alors que ' le baron allait mieux , mais que les médecins lui avaient ordonné un voyage en Italie. L’été vint, ma- ' dame partit, — pour le rejoindre sans douté!

Et on n’en parla plus. '

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