CHAPITRE Vllt
RKNE.
René ne peut êlre comparé à rien.
Perdu dans le Génie du Christianisme , il ne prit tout son éclat que lorsqu'il fut publié en 1805, dansune édition spéciale qui comprenait Atala. - On peut de nos jours se laisser aller sans crainte au charme indicible de René ; on est guéri de sa maladie. Si les jeunes générations ont un travers, ce n'est plus de s'isoler des hommes et de s'abandonner aux songes. On ne se jette plus dans le vague de la vie, et les conséquences de l'amour outré de la solitude ne sont plus à rédouter. r — C'est bientôt fait de dire que René est le repré- 1 sentant de la rêverie qui tue l'action : René est tout autre chose. C'est une œuvre purement psychologique ; elle est l'image d'un état d'âme gé* néral et d'un élat d'âme particulier.
René est le livre d'un jeune homme, fils d'une
vieille société désappointée, qui porte en lui tous
Ues ennuis et les chagrins de la civilisation, et qui
retournerait volontiers vivre avec les sauvages dans les forêts d'Amérique. Ce mélange de sentiments raffinés et de goûts qui ne le sont pas, fait de René un personnage à part.
Le désordre d'une âme inquiète et rêveuse n'était pas rare au commencement duxix e siècle. Dans la jeunesse de presque tous les hommes intelligents de ce temps- là, il y eut un moment où un grand vide était dans le cœur. Ce vide provenait à la fois du dégoût et du besoin des passions ; il en éloignait et il y ramenait. C'était Tincertitude des âmes, a-ton dit, qui ne savaient ce qu'elles devaient sentir ou ce qu'elles devaient choisir, de la religion ou de la gloire, de l'amour ou de la mort. Quelques pages d'Alfred de Musset, au début de la Confession d'un enfant du siècle, rendent assez exactement cet étal psychologique.
Durant plusieurs années, cette sorte de maladie morale troublait la vie. 11 était rare, cependant, qu'en dehors de certain milieu, la légèreté humaine lui laissât prendre un caractère continu, un dé* veloppement régulier. Les luttes amenaient la guérison ; chez les plus forts, le malaise se tournait en oisiveté; ils se vengeaient d'eux-mêmes et des autres, en cherchant à souffrir, nes'apercevant pas qu'ils faisaient souffrir ce qui les entourait ; d'autres enfin ne guérirent jamais ; c'était le petit nombre.
A ces circonstances générales, René joint un état d'âme particulier* provenant de son éduca-
lion, de sa race, des lieux qu'il a habités, des fortes impressions que son adolescence malheureuse lui a laissées, de ses rêveries prolongées dans la solitude, auprès d'une jeune fille maladive, tendre et exaltée, — de son besoin d'action, d'abord contrarié, et qui finissait par l'emporter à vingt ans dans le Nouveau-Monde.
Il résulte de tout cela l'impuissance d'aimer quoique ce soit fortement. « Ce n'est pas l'amour « qu'on inspire qui satisfait l'âme, c'est celui <f qu'on ressent. »
On connaît le type immortel qui est sorti du cerveau de Chateaubriand: René est beau, triste,*[ solitaire, mais avec la flamme. Par la fierté de \ son âme, par sa grâce mélancolique, il attire, il charme, que dis-je ! il fascine ; il se laisse aimer, et toutes les femmes qui l'aiment, Amélie, Céluta, Velléda, en meurent; et il prend soin d'expliquer à Tune d'elles, que son amour dévore et consume :
« Ne croyez pas que de faibles embrassemenls puissent effacer de votre âme ceux de René 1... Qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n'aimant pas?... Je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien ; car une plaie incurable était au fond de mon âme. »
Et il faut le reconnaître, le roman et la réalité se sont tenus étroitement dans la vie de Chateaubriand.
Tous ces êtres que Byron a immortalisés, Lara, anfred, Child Harold, tous ces fronts sillonnés aria foudre sont de sa descendance.
Le type a disparu; mais le livre est resté, et est resté admirable. Quoique un peu arrangée . déguisée, c'est ton histoire que Chateaubriand iconte. Le nom même de René est son propre om.
« Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais lise et le contentement qu'auprès de ma sœur Amélie. ne douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait roilement à cette sœur ; elle était un peu plus âgée que oi. Nous aimions 9 gravirles coteaux ensemble, à voguer ir le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : -omenades dont le souvenir remplit encore mon âme ; délices. illusions de l'enfance et de la patrie, ne irdez-vous jamais vos douceurs î
■ Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au iurd mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles rchées que nous traînions tristement sous nos pas ; nlôt, dans nos jeux innocents , nous poursuivions lirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les colles pluvieuses; quelquefois nous murmurions des vers ie nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je il ti vais les muses; il n'y a rien de plus poétique, ins la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seisse inées. »
H faudrait tout citer.
ReDé n'est point un homme aigri, c'est son naginalion qui l'a jeté hors des routes battues.
Hormis, plus tard, dans sa carrière politique, sa vanité n'est pas vindicative.
Il trace d'avance son Itinéraire qu'il n'accomplira qu'en 1807 :
« Cependant, plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du monde, dont je ne connaissais ni les ports, ni les écueils. Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus. Je m'en allai m'asseyanlsur les débris de Rouie et delà Grèce, pays de forte et d'ingénieuse mémoire, où les palais sont ensevelis dans la poudre et les mausolées des rois cachés sous les ronces. Force de la nature et faiblesse de l'homme ! Un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts si puissants ne soulèveront jamais !
« Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève par intervalle, dans une âme que les temps et le malheur ont dévastée
« Je recherchai surtout dans mes voyages les artistes et les hommes divins qui chantent les dieux sur la lyre et la félicité des peuples qui honorent les lois, la religion et les tombeaux. Ces chantres sont de race divine ; ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et sublime ; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or et sont les plus simples des hommes ; ils causent comme des immortels ou, comme de petits enfants, ils expliquent les lois de l'univers et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie ; ils ont des idées merveilleuses de la mort et meurent sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés. »
Il est traduit en traits ineffaçables, cet état
moral où la solitude absolue et le spectacle de cette nature de Bretagne plongent René, accablé d'une surabondance de vie, subissant avec une énergie singulière la crise de l'adolescence, demandant aux vents, à la vallée, àla montagne, aux étoiles même, l'idéal objet de ses désirs. René ne sait prendre aucun parti, il ne s'intéresse qu'à ses songes, et alors arrivent ces belles phrases, avec le cri passionné qui les termine :
« L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que, dans tout pays, le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
a Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi ; une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souille du Nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête ; je me figurais les bords éloignés, les climats lointains où ils se rendent ;
j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur ; mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la saison de tes migrations n'est pas encore venue : attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande... »
« Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent soufflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé parle démon de mon cœur. »
Dégoûté de tout, René est décidé à en finir avec la vie. C'est alors qu'Amélie se jette dans ses bras et lui dit :
« Ingrat, tu veux mourir et ta sœur existe ! Tu soupçonnes son cœur! Ne t'explique point, ne t'excuse point; je sais tout, j'ai tout compris, comme si j'avais été avec toi. Est-ce moi que l'on trompe, moi qui ai vu naître tes premiers sentiments? Voilà ton malheureux caractère , tes dégoûts, tes injustices. Jure, pendant que je te presse sur mon cœur, jure que c'est la dernière fois que tu te livreras à tes folies ; fais le serment de ne jamais attenter à tes jours !... Nous fûmes plus d'un mois à nous accoutumer à l'enchantement d'être ensemble. Quand le matin, au lieu de me trouver seul, j'entendais la voix de ma sœur, j'éprouvais un tressaillement de joie et de bonheur. Amélie avait reçu de la nature quelque chose de divin -, son âme avait les mêmes grâces innocentes que son< corps ; la douceur de bes sentiments était infinie : il n'y avait rien que de suave et d'un peu rêveur dans son
esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix
soupiraient comme de "concert ; elle tenait de la femme
fat timidité et l'amour, et de l'ange la pureté et la mé-> lodie. »
A coup sûr, c'était la première fois qu'en littérature, un malheur semblable à celui que René va éprouver, osait se raconter. Les amis de Chateaubriand avaient trouvé à redire à cet excès d'imagination et à ce je ne sais quoi de mystérieux qu'il laissait planer. Une lettre de Joubert est curieuse à consulter sur ce point ; mais Chateaubriand, avec sa superbe insouciance d'artiste, n'y voyait que le beau côté romanesque.
Le récit s'achève avec cette page de la plus haute éloquence :
im ... L'ordre était donné pour le départ delà flotte ; déjà plusieurs vaisseaux avaient appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la dernière nuit à terre, afin d'écrire une lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, etque je mouille mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoule, et au milieu de la tempête, je distingue les coups du canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que le rugissement des flots, je m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent des vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du monastère se perdent confusément dans les cieux; une petite lumière paraissait à la fenêtre grillée. Etait-ce toi, ô mon Amélie, : qui, prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages d'épargner ton malheureux frère ? La
tempête sur les flots, le calme dans ta retraite ; des hommes brisés sur des écueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler ; l'infini de l'autre côté du mur d'une cellule ; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile du couvent ; l'incertitude des destinées du navigateur, la Vestale connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie ; d'une autre part, une âme telle que la tienne, 6 Amélie, orageuse comme l'océan ; un naufrage plus affreux que celui du marinier ; tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de cette nuit terri* ble qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je vis s'éloigner pour jamais ma terre natale ! je contemplai long* temps sur la côte le dernier balancement des arbres de la patrie, et les faites du monastère qui s'abaissaient à l'horizon. »
Les paroles du vénérable Père Souël qui suivent ces aveux, bien qu'élevées et sévères, étaient surtout faites pour préparer l'introduction de l'épisode AeRené dans le Génie du Christianisme. Malgré toutes ces précautions littéraires, ces pages empoisonnées et pénétrantes n'étaient pas à leur place.
Tel qu'il est, René n'a rien perdu de son originalité, de son éclat, de sa grandeur. Ses effusions brûlantes troublent encore, et c'est le seul secret de plaire.
Sans doute cette recherche inquiète et désolée d'un objet inconnu et indéfinissable n'est guère comprise dans notre société de plus en plus dé* mocratique, affairée et emmiellée ; sans doute le
mélancolique René aimant l'amour et ne voulant pas avoir le souci d'aimer, par crainte de perdre son rêve, paraîtrait un être bizarre et peu pratique ; mais il a une telle noblesse d'accent, un si parfait dédain du bonheur, que les âmes qui gardent de la jeunesse seront toujours invinciblement entraînées par lui et ne cesseront pas de l'admirer. N'y a-t-il donc plus d'âmes cachées qui connaissent à tout âge les désenchantements et les douleurs morales? N'y a-t-il plus de ces esprits qui ont placé haut le but à atteindre et qui se désespèrent de leur impuissance ? Quelque petit qu'en soit le nombre, est-ce qu'il n'existe pas des créatures privilégiées pour la souffrance ?
Tous ceux-là aimeront et comprendront René.
Mais la crise aiguë a cessé. La vraie maladie a duré 50 ans ; elle avait atteint les plus nobles individualités ; elle a pris fin avec le romantisme; Et nous nous plaisons à citer ces lignes de Sainte- Reuvequi rendent le sentiment dosa génération sur ce que l'on appelait le mal de René, après qu'il eut disparu :
« Non, ce n'est jamais nous, ô René, qui parlerons*de vous autrement que nous avons été accoutumé ; nous sommes votre fils ; notre gloire est d'être appelés votre race ; notre enfance a rêvé par vos rêveries, notre adolescence s'est agitée par vos troubles et le même aquilon nous a soulevés. Quand le génie de la prière et de la foi est venu vers nous, un rameau à la main, c'est par vous qu'il nous est apparu ;il avait un éclat tout nouveau
qui nous a séduits ; nos inconstances ont été les vôtres. Ne soyez jamais renié par votre race, ô René ! Soyez dans cette tombe tant souhaitée, à jamais honoré par nous, d
Nous n'avons rien à retrancher de ces paroles inspirées à Joseph Delorme par ce le poète mort jeune en qui l'homme survivait ». C'est une sorte de noblesse morale d'avoir appartenu à cet le race-là.