CHAPITRE IX
C'était une grande entreprise que tentait Chateaubriand en écrivant les Martyrs.
Il avait avancé dans le Génie du Christianisme que la religion chrétienne lui paraissait plus favorable que le paganisme au développement des caractères et aux jeux des passionsdans l'épopée. Il avait dit encore que le merveilleux chrétien pouvait lutter contre le merveilleux emprunté à la mythologie. Ce sont ces opinions qu'il chercha à appuyer par un exemple.
Il avait conçu l'idée de ce livre pendant son premier séjour à Rome; le germe se trouve dans une lettre célèbre, une deses productionslesplusachevées, la lettre à Fontanes sur la Ville éternelle et sur la Campagne romaine. Nous en citerons quelques lignes, parce que Chateaubriand ne s'est jamais élevé plus haut comme paysagiste :
• Vous croirez peut-être qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes romaines ? vous vous tromperiez
beaucoup : elles ont une inconcevable grandeur ; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, saturnia Tellus, Magna virum !
« Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront ; si vous les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent.
« Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le dominent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome. Les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires ; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages, dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse marie la terre, le ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d'une gradation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités, sans qu'on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et plus belle que la nature ? Eh bien, c'est la lumière de Rome.
« Je ne me lassais pas de voir à la villa Borghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marius et sur les pins de la villa Pamphili, plantés par Le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissaient alors db lapislazuli etd'opale, tandis queleurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette et purpurine. Quelquefois de beaux nuages, comme des chars légers, portés sur le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du Dieu du our. »
Et la lettre se continue avec celte haute inspiration.
Personne n'a plus aimé la Rome d'avant l'unité italienne, que Chateaubriand ; personne n'a mieux compris que quiconque n'avaitplus de liens dans la vie, devait venir y demeurer. René y trouvait pour société une terre qui nourrissait ses réflexions et qui occupait son cœur, des promenades qui lui disaient toujours quelque chose. La pierre qu'il foulait aux pieds lui parlait, la poussière que le vent élevait sous ses pas renfermait quelque grandeur humaine. Ceux qui ont visité celte Rome-là, avant sa transformation en ville moderne, ne l'oublieront jamais ! « Elle avait l'air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. » C'est au milieu de ces grandeurs
silencieuses et solitaires, puis en présence des enchantements de la baie de Naples, quelques semaines après la mort de M™ e de Beaumont, que Chateaubriand conçut le plan des Martyrs. Pour compléter ses images, ou du moins pour en renouveler sa provision, il avait en 1806, nous le savons, visité la Grèce, l'Orient, Jérusalem, retrouvé sur les ruines de TAlhambra et dans les jardins du Généralife, une des ses muses. Jamais livre ne fut plus travaillé. Chateaubriand dit, dans ses Mémoires, qu'il a cent et cent fois fait, défait et refait la même page. Tous ses amis, Fontanes, Berlin, Guéneau de Mussy, Chênedollé, Joubert, Mole, même Boissonade et Malte-Brun, avaient été consultés. L'ouvrage parut au printemps de 1809 ; et, il faut le constater, Chateaubriand ne recueillit pas le succès espéré.
Ce ne furent pas les critiques d'Hoffmann qui exercèrent cette influence sur l'opinion des lecteurs ; c'est que la donnée du livre était essentiellement fausse.
Les Mémoires d'outre- tombe nous apportent cet aveu :
« Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct, que, dans le reste de mes préjugés classiques, j'avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me passer d'un enfer et d'un ciel. i
Que le christianisme soit favorable au déve-
loppement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée, cela élait évident. De toutes les religions, le christianisme n'est-il pas la plus psychologique, celle qui a pénétré le plus profondément jusque dans les replis les plus cachés du cœur humain ? Il en est tout autrement du merveilleux chrétien et de son emploi dans l'épopée ; on peut même dire qu'il en est autrement aujourd'hui de tout merveilleux. — Que dans lés épopées primitives, presque contemporaines des premières civilisations, le merveilleux ait sa place, cela se comprend. Est-ce que les personnages surnaturels ne paraissaient pas alors des êtres réels qui s'imposaient à la foi du poète ? Mais, si le merveilleux n'est plus qu'un procédé, et un artifice de rhétorique, c'est un défaut capital. A plus forte raison, dès qu'il s'agit du merveilleux chrétien, on est déconcerté de voir transformer une religion toute spirituelle en un immeuse magasin de machines. Sommes-nous, comme au moyen âge, dans un temps et dans des conditions au la passion religieuse était éprouvée et par les personnages du poème, et par le poète, et surtout par les lecteurs ? On était au lendemain du xvin e siècle et de la Révolution ; Chateaubriand, quel que fût le succès du Génie du Christianisme, se trompait sur son temps. Bien plus, il se trompait sur lui-même,
Sans doute,' il était chrétien ; mais il n'avait pas cette piété ardente, cette passion profonde et
î qui animait un Dante ou un Milton ; une part d'exaltation artistique entrait dans itiments. Il résulte de cet étal d'esprit que, s Martyrs, le paradis conçu par Chaleauest aussi obscur que tourmenté ; qu'il n'y de plus froid que le vm* livre qui coupe ■able récit d'Eudore pour nous faire assiste assemblée parlementaire des démons, ination de Chateaubriand, qui n'a jamais i plus de ressources, a pourtant multiplié odiges pour ajouter des peines nouvelles iux des réprouvés, ou des joies morales à té des élus. Tout cela est faux et froid. . même fait remarquer qu'au point de vue tique, dans le dialogue qui se passe au Pantre le Père Eternel et le Rédempteur, il sfion d'Eudore comme d'une nouvelle «teloisie pour le triomphe du christianisme .erre, comme d'une nouvelle hostie exigée olonger Lucifer dans f abîme.
e l'erreur de Chateaubriand est de vouloir ; l'invisible. Les épilhètes et les mêlaaccumulées ne peuvent le rendre clair, et est fâcheusement impressionné de ces stériles.
trompait encore sur un autre point, la res- >n du poème en prose. Tout l'appareil épi- .ns son œuvre, sent le plaqué et le faux, jue soit la magie du style, on sent bien vite .. Dès qu'on ouvre les Martyrs, et qu'on lit
la rencontre que fait Cymodocée égarée d'Eudore endormi près d'une source et éclairé par un rayon de lune, on s'aperçoit que Chateaubriand n'a pas résisté au désir de reproduire le sommeil d'Endymion ; etGirodetse nomme a un successeur d'Apelle. »
Quant aux personnages tout d'une pièce, ils ne sont pas même des portraits ; ils ne sont pas fouillés, ils sont dessinés avec élégance ; mais plus le cadre est grandiose, plus le fond du héros trop souvent est vide. Chateaubriand n'a bien su peindre que son âme ; voilà pourquoi il Ta mise partout. Dès le début, on sent que son personnage principal est trop faible pour soutenir le poids d'un pareil drame. Eudore est loin d'être un de ces géants qui furent les premiers chrétiens.
Nous demandons grâce pour Cymodocée et surtout pour Velléda.
Chateaubriand, dont le talent tend toujours à l'élévation, a dit excellemment que les Muses haïssent le genre médiocre et tempéré. Ses préférences sont ouvertement pour une certaine perfection, plus grande que nature. Ce n'est pas un défaut commun ; il en résulte que Irop souvent le naturel manque ; il n'y a pas de repos ; il y a parfois trop de tension, le genre le veut, et par suite trop de pastiche ; on sent trop souvent que ce n'est pas une épopée en prose, que c'est une thèse, ce qui ne vaut guère mieux.
Voilà les critiques. Nous avons hâte d'arriver
aux beautés : c'était une entreprise cligne d'un grand artiste que de traiter le sujet de Polyeucte en poème épique. Il y avait place pour les qualités souveraines de peintre et de coloriste. Les beautés éclatent dès l'apparition de Cymadocée ; elle passe dans ses voiles blancs, revenant de la fêle de Diane, ce Ses cheveux noirs ressemblaienl à la fleur d'hyacinthe, et sa taille au palmier de Délos. » Elle prend le sentier qui devait la conduire chez son père, après avoir entonné l'hymne à la déesse :
« C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre de cacher le beau ciel de la Grèce : ce n'étaient point des ténèbres, c'était seulement l'absence du jour. L'air était doux comme le lait et le miel, et Ton sentait à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Golonidès et d'Acritas, la mer de Messénie, brillaient de la plus tendre lumière ; une flotte ionienne baissait ses voiles pour entrer au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier; Alcyon gémissait doucement sur son nid et le vent delà nuit apportait àCymodocée les parfums du diclame et la voix lointaine de Neptune. »
La visite à Lasthénès et le lableau de sa famille sont un prétexte pour des développements aussi délicats qu'harmonieux ; et nous dirons avec la fille de Démodocus :
« Muses! C'est vous qui avez tout enseigné aux
hommes. Vous êtes Tunique consolation de la vie ; vous prêtez des soupirs à nos douleurs et des harmonies à nos joies. L'homme n'a reçu du ciel qu'un talent, la divine poésie, et c'est vous qui lui avez fait ce présent inestimable, ô filles de Mncmosyne ! »
On a hâte d'arriver au récit cTEudore, en traversant, sans s'y arrêter, le paradis, et les milices célestes qui prennent les armes, tandis que « le vainqueur de Pantique dragon, Michel, prépare sa lance redoutable ».
Pour que le fils de Laslhénès ne soit pas interrompu dans sa narration, on passe dans une île solitaire, formée par le confluent du Ladon et de l'Alphée. « La fontaine Aréthuse sortait de terre « enlre ces deux autels et s'écoulait aussitôt dans « le fleuve amoureux d'elle. » On s'assied sous des peupliers dont le soleil levant dorait la cime.
Cette histoire d'Eudore est un prétexte pour le génie de Chateaubriand de se jouer à Taise. L'imagination du lecteur est charmée par ces spectacles qui se déroulent et qui fuient, <t comme un nuage du matin ou comme le char d'une divinité sur les ailes des vents ». Et alors défilent successivement sous nos yeux, les Théories de la Grèce, le vaisseau de Délos, couvert de fleurs et de bandelettes, et orné des statues des dieux ; — Rome, avec ses monuments, depuis le Cirque de Néron jusqu'au théâtre de Germanicus, et la sublimité des horizons romains, se mariant aux grandes lignes de l'architecture ; ces aqueducs qui
amènent les eaux au peuple-roi comme sur des arcs de triomphe ; — et les monuments de tous les âges et de tous les pays, ces obélisques ravis à l'Egypte, ces tombeaux enlevés à la Grèce, baignés dans la lumière ; — et Naples, avec la chaîne des montagnes de Salerne, l'azur de la mer parsemée de voiles blanches, le cap Misène et Baïes avec tous leurs enchantements ; et pour peupler ces lieux, dont laséduction,pour les sens que rien ne blesse, est si profonde qu'il semble que cet air divin transforme noire propre substance, de jeunes Napolitaines portant des roses de Pœstum dans des vases de Nola ; — et la visite au tombeau de Scipion l'Africain ; — et les Gaules, les horizons noirs et plats de la Germanie ; ce ciel sans lumière qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, et les Francs parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs, et des sangliers, et leur chant qu Augustin Thierry, étant écolier, répétait tout haut dans la salle obscure du collège de Blois et qui détermina sa vocation historique ; — tous ces tableaux merveilleux et variés, d'un coloris que les années n'ont pas atténué, nous conduisent à la forêt druidique et à la vierge aux yeux sombres, qui « portait une faucille d'or suspendue à sa ceinture d'airain »• Pourquoi cet admirable récit est-il interrompu ? Pourquoi cette assemblée parlementaire de diablotins, où Satan ouvre la séance par un discours du trône et où les démons de l'homicide, de la
fausse sagesse, de la volupté, montent presque à la tribune et se donnent la réplique dans de véritables harangues ? Pourquoi ces applaudissements « après le discours de l'esprit le plus corrompu de l'abîme * ? C'est là Terreur et l'erreur grosse d'un homme de génie. Nous oublions le livre VIII e et nous arrivons à Velléda, la plus belle création de Chateaubriand. Il se retrouve en Bretagne, la terre des bois et des fées, et il semble que son talent, en touchant ce sol sacré, y puise une flamme plus intense et une originalité nouvelle.
Eudore a été averti par ses soldats que depuis quelques jours une femme sortait des forêts à l'entrée de la nuit, montait seule dans une barque, traversait le lac, descendant sur la rive opposée et disparaissait.
« Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du milieu du lac. J'écoute et je distingue les accents d'une voix humaine; en même temps, je découvre un esquif suspendu au sommet dune vague : il redescend, disparaît entre deux flots^ puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait; elle chantait en luttant contre la tempête et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour, en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile^ des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d'or et d'argent. Bientôt elle touche à la rive, s'élance à
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terre, attache sa nacelle au tronc d'un saule et s'enfonce dans le bois en s'appuyant sur la rame de peuplier qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute; une tunique noire, courte et sans manche, servait à peine de voile à sa nudité'. Elle porlait une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle était couronnée dune branche de chône. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottaient épars annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient par leur douceur avec sa démarche fîère et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots. »
Chateaubriand excelle dans les mises en scène de ses héroïnes, dans leur entrée en action.
Cependant la belle magicienne et son père Ségénax sont livrés comme otages et viennent habiter le château d'Eudore. Alors tombent des lèvres de Chateaubriand, comme des accords d'une lyre, ces paroles inimitables par leur harmonie et leur cadence, au milieu de ce tableau d'une haute poésie :
a Une nuit, je veillais seul dans une salle d'armes où l'on ne découvrait le ciel que par d'étroites et longues our vertures pratiquées dans l'épaisseur des pierres. Quelques rayons des étoiles, descendant à travers ces ouvertures, faisaient briller les lances et les aigles rangées en ordpe le long des murailles. Je n'avais point allumé de flambeau, et je me promenais au milieu des ténèbres.
t Tout à coup> à Tune des extrémités de la galerie, un
pâle crépuscule blanchit les ombres. La clarté augmente par degrés, et bientôt je vois paraître Velléda. Elle tenait à la main une de ces lampes romaines qui pendent au bout d'une chaîne d'or. Ses cheveux blonds, relevés à la grecque sur le sommet de sa tête, étaient ornés d'une couronne de verveine, plante sacrée parmi les Druides.
Elle portait pour tout vêtement une tunique blanche
Elle suspendit sa lampe aux courroies d'un bouclier, et venant à moi, elle me dit : « Mon père dort, assieds-toi, écoute.
« Je détachai du mur un trophée de piques et de javelots que je couchai par terre, et nous nous assîmes sur cette pile d'armes en face de la lampe. — a Sais-tu, me
dit alors la jeune barbare, que je suis fée? Dis-moi,
as-tu entendu la dernière nuit le gémissement d'une fontaine, dans les bois, et la plainte de la brise dans l'herbe qui croit sur ta fenêtre ? Eh bien, c'était moi qui soupirais dans cette fontaine et dans cette brise I Je me suis aperçue que tu aimais le murmure des eaux et des vents... Je te fais pitié. Mais si tu me crois atteinte de folie, ne t'en prends qu'à toi. Pourquoi as-tu sauvé mon père avec tant de bonté? Pourquoi m'às-tu traitée avec tant de douceur? Je suis vierge, vierge de l'île de Sayne. Que je garde ou que je viole mes vœux, j'en mourrai. Tu en seras la cause. Voilà ce que je voulais te dire, adieu. »
C'était la première fois, dans* notre littérature, que de pareils accents se faisaient entendre, dans un cadre aussi original. Le poète continue de dérouler ses strophes ; ses phrases ne valent-elles pas les plus beaux vers, tant la prose s'assouplit et est docile à la volonté du grand écrivain ? Chaque période est ciselée et les mots sont placés
de façon à prolonger les sons, quand on les prononce tout haut.
Eudore allait souvent visiter un sanctuaire plein du souvenir de l'antique race des Celtes. Un soir, il rêvait dans ce lieu, l'aquilon mugissait au loin et arrachait du tronc des arbres des touffes de lierre et de mousse. Velléda parut tout à coup.
« Tu me fuis, me dit-elle, tu cherches les endroits les plus déserts pour te dérober à ma présence ; mais c'est en vain : Forage t'apporte Velléda, comme cette mousse
flétrie qui tombe à tes pieds
J'ai bien des choses à Rapprendre ! Je voudrais causer longtemps avec toi. Je sais que mes plaintes t'importunent, je sais qu'elles ne te donneront pas de l'amour ; mais, cruel, je m'enivre de mes aveux, j'aime à me nourrir de ma flamme, à t'en faire connaître toute la violence ! Ah ! si tu m'aimais, quelle serait notre félicité ! Nous trouverions pour nous exprimer un langage digne du ciel ; à présent, il y a des mots qui me manquent, parce que ton âme ne répond pas à la mienne. . . . Il faut pourtant qu'il y ait quelque raison à ton indifférence. Tant d'amour aurait dû t'en inspirer. Cette froideur est trop extraordinaire Voilà la raison que je
cherchais I Tu ne peux me souffrir, parce que je n'ai rien à t'offrir qui soit digne de toi ! »
f Alors, Rapprochant de moi, comme en délire et mettant la main sur mon cœur :
« Ton cœur reste tranquille sous la main de l'amour, mais peut-être qu'un trône le ferait palpiter. Parle : veux-tu l'empire ? Une Gauloise l'avait promis à Dioclétien, une Gauloise te le propose ; elle n'était que prophétesse, moi je suis prophétesse et amante. Je peux tout pour toi. Tu le sais : nous avons souvent disposé de la
pourpre. J'armerai secrètement nos guerriers. Teutalès te sera favorable, et par mon art je forcerai le ciel à seconder tes vœux. Je ferai sortir les Druides de leurs forêts. Je marcherai moi-même aux combats, portant à la main une branch^de chêne. Et si le sort nous était contraire, il est encore des antres dans les Gaules où, nouvelle Eponine, je pourrais cacher mon époux. Ah I malheureuse Velléda ! Tu parles d'époux et tu ne seras jamais aimée. »
Eudore espérait que Velléda s'était guérie de son amour. Il sort du château et va s'asseoir sur une colline d'où l'on apercevait le détroit britannique. Velléda reparaît, et avec elle l'enchantement recommence. Il semble que, dansce passage, Chateaubriand se soit souvenu de la pauvre Ophélie d'Hamlet :
« ... J'entendis assez près de moi les sons d'une voix et d'une guitare. Ces sons, entrecoupés par des silences, par le murnuire de la forêt et de la mer, par le cri du courlis et de l'alouette marine, avaient quelque chose d'enchanté et de sauvage. Je découvris aussitôt Velléda assise sur la bruyère. Sa parure annonçait le désordre de son esprit : elle portait un collier de baies d'églantiers ; sa guitare était suspendue à son sein par une tresse de lierre et de fougère flétrie ; un voile blanc jeté sur sa tête descendait jusqu'à ses pieds. Dansce singulier appareil, pâle et les yeux fatigués de pleurs, elle était d'une beauté
frappante
A mon aspect, une joie troublée éclate sur son visage. Elle me fait un signe mystérieux et me dit :
« Je ne sais quel enchantement m'entraîne sur tes pas ; j'erre autour de ton château, et je suis triste de ne
pouvoir y pénétrer. Mais j'ai préparé des charmes... Alors rien ne pourra me résister. Je me glisserai chez toi sur les rayons de la lune ; je prendrai la forme d'un ramier, et je volerai sur le haut de la tour où tu habites. Si je savais ce que tu préfères !... Je pourrais... Mais, non, je veux être aimée pour moi : ce serait m'être infidèle
que de m'aimer sous une forme empruntée Oh I
oui, c'est cela, les Romaines auront épuisé ton cœurl Tu les auras trop aimées ! Ont-elles donc tant d'avantages sur moi? Les cygnes sont moins blancs que les filles des Gaules ; nos yeux ont la couleur et l'éclat du ciel, nos cheveux sont si beaux que tes Romaines nous les empruntent pour en ombrager leur tête ; mais le feuillage n'a de grâces que sur la cime de l'arbre où il est né. Vois-tu la chevelure que je porte? Eh bien! si j'avais voulu la céder, elle serait maintenant sur le front de l'impératrice. C'est mon diadème, et je l'ai gardé pour toi. Ne sais-tu pas que nos pères, nos frères, nos époux, trouvent en nous quelque chose de divin? Une voix mensongère t'aura peut-être raconté que les Gauloises sont capricieuses, légères, infidèles: ne crois pas ces discours. Chez les enfants des druides, les passions sont sérieuses et leurs conséquences sont terribles. »
Eudore descend de la colline, et Velléda le suit. Et alors se trouve cette belle page qui suffirait à rendre immortel le nom de Chateaubriand :
« Nous nous avançâmes dans la campagne par des chemins peu fréquentés où croissait le gazon.
« Si tu m'avais aimée, disait Velléda, avec quelles délices nous aurions parcouru ces champs 1 Quel bonheur d'errer avec toi dans ces routes solitaires, comme les brebis dont les ûocons de laine sont restés suspendus à ces ronces ! »
c Elle s'interrompit, regarda ses bras amaigris, et dit avec un sourire :
« Et moi aussi j'ai été déchirée par les épines de ce désert et j'y Jaisse chaque jour quelque partie de ma dépouille. »
« Revenant à ses rêveries :
« Au bord du ruisseau, dit-elle, au pied de l'arbre, le long de cette haie, de ces sillons où rit la première verdure des blés que je ne verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil. Souvent pendant les tempêtes, cachés dans quelque grange isolée, ou parmi les ruines d'une cabane, nous eussions entendu gémir le vent sous le chaume abandonné. Tu croyais peut-être que, dans mes songes de félicité, je désirais des trésors, des palais, des pompes? Hélas! mes vœux étaient plus modestes, et ils n'ont point été exaucés l Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les Druides m'ont conté l'histoire, nous promènerions aujourd'hui notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie. t
Est-il une élégie aussi émouvante ? La langue française a-t-elle jamais produit de pareils effets ?
On sait que Paventure finit, comme un coup de foudre et par le dénouement le plus dramatique. Ségénax a soulevé les Gaulois pour venger le déshonneur de sa fille :
« Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers et s'écrie du haut de son char"
« Gaulois, suspendez vos coups. C'est moi qui ai causé vos maux, c'est moi qui ai tué mon père, cessez d'ex-
poser vos jours pour une fille criminelle. Le Romain est innocent. La Vierge de Sayne n'a point été outragée. Elle s'est livrée elle-même, elle a violé ouvertement ses vœux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie ! »
« Alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant à sa ceinture sa faucille d'or, comme si elle allait faire un sacrifice à ses dieux : « Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d'une vestale ! »
« Aussitôt elle porte à sa gorge l'instrument sacré : le sang jaillit. Gomme une moissonneuse qui a fini son ouvrage et qui s'endort fatiguée au bout du sillon, Velléda s'affaisse sur le char ; la faucille d'or échappe à sa main défaillante et sa tête se penche doucement sur son épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu'elle aime, mais sa bouche ne fait entendre qu'un murmure confus : déjà je n'étais plus que dans les songes de la fille des Gaules et un invincible sommeil avait fermé ses yeux. »
C'est sur cette image charmante que finit le chef-d'œuvre, qui fait vivre les Martyrs. Qu'on ne croie pas qu'il ne reste plus rien à admirer !
Les descriptions d'Athènes, de Jérusalem, des vallées de la Messénie et de la Laconie, la tempête du XIX e livre, et la scène finale dans l'amphithéâtre de Vespasien :
« Le tigre avait brisé le cou d'ivoire de la fille d'Homère. Elle exhale son dernier soupir. Sans effort et sans douleur, elle rend au ciel un souffle divin qui semblait tenir à peine à ce corps formé par les Grâces. »
« Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante ! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents ! Courbez-vous
sur la rame agile. Reportez-moi, sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamysus. »
Le bon Ballanche pleurait, en lisant cette prose délicieuse, que dis-je ? en entendant prononcer le nom de Cymodocée ; et Fontanes ne trouvait rien de plus délicat dans toute l'œuvre de son ami.
Ce qui nous touche et nous charme le plus aujourd'hui dans les Martyrs, c'est uniquement ce qui n'appartient pas aux procédés de l'épopée factice. Chateaubriand, pour se justifier d'avoir voulu écrire un poème en prose, avait dans sa préface invoqué surtout le nom de Télémaque ; mais précisément c'est tout ce qui ne sent pas la mythologie de décadence qui plaît dans l'œuvre de Fénelon. Du reste, l'auteur des Martyrs a pris soin de juger lui-même la question. Il y a des poèmes et des chants lyriques qui ne sont que de la mauvaise prose, « çt un discours en prose peut ressembler à un beau poème ou à de doux vers ».
Les Martyrs ne sont pas moins la puissante évocation d'une des époques les plus dramatiques de l'histoire universelle. C'était une source d'inspiration toute nouvelle, en même temps que le dernier coup porté à un système littéraire épuisé, et qui avait survécu au xvm e siècle. C'est aussi un modèle de composition artistique, le genre admis.
Fontanes sentait bien que l'opinion publique reviendrait à Chateaubriand, lorsque dans des stances célèbres, le comparant au Tasse, il disait :
« Du grand peintre de l'Odyssée
Tous les trésors se sont ouverts,
Et dans ta prose cadencée,
Les soupirs de Cymodocée
Ont la douceur des plus beaux vers. »
Malgré les consolations de l'amitié, Chateaubriand fît ses adieux aux Muses. 11 leur promettait de ne point laisser tomber son cœur des régions élevées où elles l'avaient placé. Il appelait à son aide l'Indépendance et la Vertu, « Ces vierges austères » , pour lui ouvrir les pages de l'histoire. Il promettait d'employer « l'âge des regrets » au tableau sévère de la vérité ; mais il eut la faiblesse de publier, dans une seconde édition, la défense en règle des Martyrs^ en trois parties : Examen des objections religieuses et morales, des objections littéraires et des changements qu'il avait cru faire. Son cœur restait froissé. Il comptait que Velléda sauverait son livre, et en effet Velléda nous a emportés avec elle dans les forêts de l'Armorique et a enivré, pendant tout un siècle, les générations, de son philtre troublant et amer.