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LE DERNIER DES ABENCÉRAGES

Chateaubriand avait dans son portefeuille 17tinéraire de Paris à Jérusalem lorsqu'il publia les Martyrs. C'étaient les ébauches du travail du peintre, et ces ébauches étaient telles qu'il put en former un livre, et pour toute la première partie, du moins, un des livres les plus vrais, les plus gais et les moins apprêtés.

Sparte, Athènes, Jérusalem, tels sont les trois points culminants de Y Itinéraire , reliés entre eux avec une habileté qui ne paraît pas.

L'ouvrage est d'autant meilleur et plus simple que Chateaubriand n'avait point fait ce voyage pour l'écrire : nous connaissons le double dessein qu'il poursuivait.

Il déclare qu'il n'a aucune prétention, ni comme savant, ni même comme voyageur.

« Mon Itinéraire est la course rapide d'un homme qui va voir le ciel, la terre et l'eau, et qui revient dans 6es foyers avec quelques images nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le cœur. »

Cette course est charmante à lire, malgré un trop grand étalage d'érudition qui coupe le récit. C'est l'homme, beaucoup plus que l'auteur, qu'on suit et qu'on voit partout ; et les sentiments qui le possèdent et l'inspirent d'un bout à l'autre de l'ouvrage, à savoir l'insignifiance de l'être humain devant les monuments de l'histoire et la vanité même de ces monuments, en présence de la tranquillité et de la durée* de la nature, donnent à cette œuvre une sorte d'unité morale attachante.

Chateaubriand voyageur sait voir comme un peintre. Il reflète en lui-même les divers tableaux qui passent sous ses yeux. Il laisse à chacun leur caractère et excelle dans le dessin de leurs contrastes. Il est le premier écrivain, avant les Hugo et les Théophile Gautier, qui dans ses voyages ait su représenter le spectacle matériel des choses, sans autre souci que de décrire et de donner le plus de relief possible à sa phrase.

Dès le départ de Trieste, l'artiste est à l'œuvre :

« Les couleurs du couchant n'étaient point vives; le soleil descendait entre des nuages qu'il peignait de

rose ; il s'enfonça sous l'horizon et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le ciel était blanc au couchant, bleu pâle au zénith, et gris de perle au levant. Les étoiles percèrent Tune après l'autre cette admirable tenture; elles semblaient petites, peu rayonnantes, mais leur lumière était dorée et d'un éclat si doux que je ne puis en donner une idée. Les horizons de la mer légèrement vaporeux se confondaient avec ceux du ciel. Au pied de Tîle de Fano ou de Calypso, on apercevait une flamme allumée par des pêcheurs ; avec un peu d'imagination, j'aurais pu voir les nymphes embrasant le vaisseau de Téiémaque. Il n'aurait aussi tenu qu'à moi d'entendre Nausicaa folâtrer avec ses compagnes , ou Andromaque pleurer au bord du faux Simois, puisque j'entrevoyais au loin, dans la transparence des ombres,, les montagnes de Shéries et de Buthrotum :

« Prodigiosa veterum mendacia vatum. »

Le voilà en Grèce, et dans le Péloponnèse !

Une vive émotion le soutenait contre les fatigues du voyage et lui donnait des forces nouvelles ; il allait se rendre aux ruines de Sparte.

« Tout étant réglé, le 18 août (1806), une demi-heure avant le jour, je montai à cheval avec le janissaire ; je récompensai les esclaves du bon Ibraïm, et je partis au grand galop pour Lacédémone.

o II y avait déjà une heure que nous courions par un chemin uni qui se dirigeait droit au sud-est, lorsqu'au lever de l'aurore, j'aperçus quelques débris et un long mur de construction antique : le cœur commence h me battre. Le janissaire se tourne vers moi, et me mon-

trant sur la droite, avec son fouet, une cabane blanchâtre, il me crie d'un air de satisfaction : « Palœochori ! » Je me dirigeai vers la principale ruine que je découvrais sur une hauteur. En tournant cette hauteur vers le nordouest avant d'y monter, je m'arrêtai tout à coup à la vue d'une vaste enceinte, ouverte en demi-cercle, et que je reconnus à l'instant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confus qui vinrent m'assiéger. La colline au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre était adossé àla citadelle; la ruine que je voyais sur cette colline était donc le temple de Minerve-Chalciaecos, puisque celui-ci était dans la citadelle ; les débris et le long mur que j'avais passés plus bas, faisaient donc partie de la tribu des Gynosures, puisque cette tribu était au nord de la ville. Sparte était donc sous mes yeux ; et son théâtre que j'avais eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnait sur-lechamp les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai en courant sur la colline de la citadelle.

a Comme j'arrivais à son sommet, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle ! mais qu'il était triste! L'Eu rot as coulait solitaire sous les débris du pont Babyx; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi ; je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toutes mes forces : Léonidas ! Aucune ruine ne répéta le grand nom, et Sparte même sembla l'avoir oublié. •

C'est très beau, parce que c'est très simple. On entend ce cri ! Il n'y avait qu'un poète comme

Chateaubriand pour jeter ainsi dans la Laconie désolée et silencieuse le nom de Léonidas. Il n'y avait aussi que lui pour formuler, à la façon de Bossuet, l'enseignement des grandes choses devenues muettes :

« Tout cet emplacement de Lacédémone est inculte : le soleil l'embrase en silence et dévore incessamment le marbre de ses tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animait, hors des milliers de lézards qui montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie, un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques ; et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès...

« Le jour finissait, lorsque je m'arrachai à ces illustres débris, à l'ombre de Lycurgue, aux souvenirs des Thermopyles et à tous les mensonges de la fable et de l'histoire. Le soleil disparut derrière le Taygète, de sorte que je le vis commencer et finir son lour sur les ruines de Lacédémone. Il y avait trois mille cinq cent quarantetrois ans qu'il s'était levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partis, l'esprit rempli des objets que je venais de voir, et livré à des réflexions intarissables ; de pareilles journées font ensuite supporter patiemment beaucoup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles. »

La gloire et les fêtes étaient en effet passées. Le silence était égal sur cette terre jadis si féconde et sur celte mer si étincelante des Cyclades.

L imagination de Chateaubriand, au fur et à mesure qu'il avançait dans ce pays d'ingénieuse mémoire, ne pouvait suffire à se représenter Les jours écoulés. De temps à autre, un mot spirituel, une observation railleuse nous dérident.

: « Joseph (mon domestique) avait acheté à Eleusis un mouton pour notre souper. Sparte qu'il avait vue, et Athènes qu'il allait voir, ne lui importaient guère ; mais dans la joie où il était de- toucher au terme de ses fatigues, il régalait la maison de notre hôte. La femme, les enfants, le mari, tout était en mouvement; le janissaire seul restait tranquille, aumilieu.de l'empressement général, fumant sa pipe et applaudissant du turban à tous ces soins dont il espérait bien profiter. Depuis l'extinction des mystères par Alaric, il n'y avait pas eu une pareille fête à Eleusis. »

Enfin arrive le grand jour de l'entrée à Athènes de Chateaubriand : chose charmante et tout à fait d'un artiste ! Il avait mis ses plus beaux habits pour la fête ; et il marchait en silence par la voie sacrée. L'initié le plus dévot à Cérès n'avait jamais eu un transport aussi vif que le sien. Le plaisir lui ôtait le pouvoir de la réflexion.

f Non que j'éprouvasse quelque chose de semblable à ce que j'avais senti à la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères. Celles de la première sont tristes, graves, solitaires ; celles de la seconde sont riantes, légères, habitées. A l'aspect de la patrie de Lycurgue,

toutes les pensées deviennent sérieuses, mâles et profondes ; Famé fortifiée semble s'élever et s'agrandir; devant la ville de Solon, on est comme enchanté par les prestiges du génie ; on a l'idée de la perfection de l'homme considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentimenls de la nature humaine prenaient à Athènes quelque chose d'élégant qu'ils n'avaient point à Sparte. L'amour de la patrie et de la liberté n'était point pour les Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé, fondé sur le goût du beau dans tous les genres, que le ciel leur avait si libéralement départi ; enfin, en passant des ruines de Lacédémone aux ruines d'Athènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès.

« Nous marchions vers cette petite ville, dont le territoire s'étendait à quinze ou vingt lieues, dont la population n'égalait pas celle d'un faubourg de Paris, et qui balance dans l'univers la renommée de l'Empire Romain. •

Jamais il n'avait rencontré plus de conditions pour faire valoir son génie, si original, avec le grain d'esprit qu'il sème, çàetlà, comme il le fera dans ses Mémoires.

M. Fauvel, érudit, et archéologue, était notre consul général en Grèce, et Chateaubriand était descendu chez lui.

« Quel plaisir pour moi d'être logé à Athènes, dans une chambre pleine des plâtres moulés du Parlhénon ! Tout autour des murs étaient suspendues des vues du temple de Thésée, des plans des Propylées, des cartes de l'Attique et delà plaine de Marathon. On balaya, à mon grand regret, une vénérable poussière; on tendit

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un lit de sangle au milieu de toutes ces merveilles ; et comme un conscrit arrivé à l'armée la veille d'une affaire, je campai sur le champ de bataille. »

C'est un Chateaubriand bon enfant, que connaissaient seuls quelques amis, Joubert, Mole, Chénedollé, Fontanes, Frisell, et qui se révèle dans V Itinéraire ; mais la Muse est toujours là, debout derrière lui :

• J'ai vu du haut de l'Acropolis le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous, leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre, le long des flancs de l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient des plus belles teintes delà fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un ravon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre, par la mobilité des ombres du relief; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière, et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu. Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Déios ; nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d'QE lipe, de Philoctète et d'Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène. Mais, hélas ! aucun son ne frappait notre oreile...

Je me disais pour me consoler ce qu'il faut se dire sans cesse: Tout passe, tout finit dans ce monde. Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis? Ce soleil qui peut-être éclairait les derniers soupirs de la pauvre fille de Mégare, avait vu

mourir la brillante Aspasie Je passerai à mon tour.

Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu : laissons-le disposer de l'une comme de l'autre. »

Jérusalem, où se rendit ensuite le voyageur, présente avec Athènes le plus saisissant contraste. Chateaubriand poursuit sa route par Rhodes et Jaffa, avec un nouvel interprète,

« Jean, qui engloutissait des morceaux de jambon, dévorait une volaille, avalait une bouteille de vin, sous prétexte de mettre de Tordre dans les paniers.

La gaieté cesse dès que Jérusalem apparaît ; c'est de la forte peinture, au lieu d'un dessin élégant; et le christianisme artistique de Chateaubriand est tout à fait à sa place :

« Nous quittâmes le couvent à trois heures de l'aprèsmidi ; nous remontâmes le torrent du Cédron ; ensuite, traversant la ravine, nous reprîmes notre route au levant. Nous découvrîmes Jérusalem par une ouverture des montagnes. Je ne savais trop ce que j'apercevais ; je croyais voir un amas de rochers brisés ; l'apparition subite de cette cité des désolations, au milieu d'une solitude désolée, avait quelque chose d'effrayant ; c'était véritablement la ruine du désert.

« Nous avancions : l'aspect des montagnes était toujours le même, c'est-à-dire blanc, poudreux, sans ombre, sans arbre, sans herbe et sans mousse. A quatre heures et demie, nous descendîmes de la haute chaîne de ces montagnes, sur une chaîne moins élevée. Nous cheminâmes pendant cinquante minutes sur un plateau assez égal ; nous parvînmes enfin au dernier rang des monts qui bordent à l'Occident la vallée du Jourdain et les eaux de la mer Morle. Le soleil était près de se coucher ; nous mîmes pied à terre pour laisser reposer les chevaux, et je contemplai à loisir le lac, la vallée et le

fleuve

" « J'avais vu les grands fleuves de l'Amérique avec ce plaisir qu'inspirent la solitude et la nature ; j'avais visité le Tibre avec empressement, et recherché avec Je même intérêt l'Eu rotas et le Céphise ; mais je ne puis dire ce que j'éprouvai à la vue du Jourdain. Non seulement ce fleuve me rappelait une antiquité fameuse et un des plus beaux noms que jamais la belle poésie ait confiés à. la mémoire des hommes, mais ses rives ip'offraient encore le théâtre des miracles de ma religion. La Judée est le seul pays de la terre qui retrace au voyageur le souvenir des affaires humaines et des choses du ciel, et qui fasse naître au fond de l'âme, par ce mélange un sentiment et des pensées qu'aucun autre lieu ne peut inspirer. »

Malheureusement le récit , dans le second volume de Y Itinéraire, s'embarrasse de citations et de fragments historiques ; on finit même par perdre les traces du voyageur et Ton ne trouve plus que très rarement des pages comme celle-ci :

« Entrez dans la villede Jérusalem, rien ne vous con-

solerade la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui montent et descendent sur un terrain inégal, et vous marchez dans des flots de poussière, ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d'une maison à l'autre augmentent encore l'obscurité de ce labyrinthe ; des bazars voûtés et infects achèvent d'ôter la lumière à la ville désolée; quelques ehétives boutiques n'étalent aux yeux que de la misère; et souvent ces boutiques mêmes sont fermées, dans la crainte du passage d'un cadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l'ombre, cachant sous ses habits le fruit de son labeur, dans la crainte d'être dépouHIé par le soldat. Dans un coin à l'écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un mur en ruine ; à l'air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable, que d'immoler un agneau. Pour tout bruit dans la cité déicide, en entend par intervalles le galop de la cavale du désert : c'est le janissaire qui apporte la tète du Bédouin, ou qui va piller le felah. »

Le grand lettré qui était au fond de Chateaubriand ne pouvait manquer d'avoir son heure.

En revenant de visiter la vallée de Josaphat, pendant que le soleil se couchait et dorait de ses derniers rayons les montagnes de la Judée, il renvoya ses compagnons, ne gardant avec lui que le janissaire ; il s'assit au pied d'un tombeau, le visage tourné vers le temple, et tirant de sa poche un volume de Racine, il relut Athalie. Dès les premiers vers, il lui sembla que l'antique Jérusalem se levait devant lui, que les ombres de Joad,

d'Athalie, de Josabeth sortaient du tombeau. Il lui sembla qu'il ne connaissait que depuis ce moment le génie de Racine.

C'était bien finir ce voyage en Palestine que d'évoquer devant les ruines du temple, qui n'était plus « orné de festons magnifiques », l'œuvre admirable qui a su le mieux rendre à nos yeux toujours éblouis la majesté et la grandeur bibliques.

L'Itinéraire eut un vrai succès. Il semble que le public de 1812, appartenant encore par l'esprit au xvm e siècle, comprit cependant qu'il avait eu tort de ne pas reconnaître les beautés des Martyrs. Il proclama, comme pour racheter ses rigueurs injustifiées, V Itinéraire comme le meilleur ouvrage de Chateaubriand. Napoléon sentit que sa place était à l'Académie française. On sait qu'il fut élu en 1811, en remplacement de Marie-Joseph Chénier ; on sait aussi quelle colère suscita son courageux et éloquent discours : il ne fut pas prononcé,

Chateaubriand y disait excellemment :

« Il y a des personnes qui voudraient faire delà littérature une chose abstraite et l'isoler au milieu des affaires humaines. Quoi ? après une révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs siècles, on interdira à Pécrivain toute considération morale élevée ! on lui défendra d'examiner le côté sérieux des objets; il passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, dérègles de goût, de petites sentences littéraires ! il vieillira enchaîné dans les langes

de son berceau, il ne montrera point sur la fin de ses jours un front sillonné par les longs travaux, les graves pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme ! Quels soins importants auront donc blanchi ses cheveux ? Les misérables peines de l'amour-propre et les jeux puérils de l'esprit.

« Certes, ce serait nous traiter avec un mépris bien étrange. Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire à l'état d'enfance dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis me renfermer dans le cercle étroit que Ton voudrait tracer autour de l'écrivain . »

Chateaubriand n'avait pas oublié les critiques spirituelles d'Âtala et il les fit payer à Marie-Joseph Chénier, en rappelant le souvenir d'André.

f Ah ! qu'il eût été plus heureux, disait-il, pour M. de Chénier de n'avoir point participé à ces calamités publiques, qui retombèrent enfin sur sa tête I II a su comme moi ce que c'est que de perdre dans les orages populaires un frère tendrement chéri. »

Malgré la phrase qui terminait son discours académique et dans laquelle Chateaubriand parlait de César qui monte au Capitole et de la fille des Césars et du berceau du Roi de Rome, l'empereur, dans une scène que Lacre telle, qui tenait lui-même le récit de M. Daru, a reproduite, se laissa aller à une violente colère contre le nouvel académicien, l'apostrophant, comme s'il eût été présent. Ces deux idées que les lettres ne sont pas un art industriel, mais une puissance de l'âme, et qu'on

ne peut séparer le talent du caractère de l'écrivain, choquaient le despotisme. De plus, le mot de liberté, ramené dans quelques phrases inoffensives, semblait la plus grave des inconvenances, en même temps que le blâme des crimes de la Révolution paraissait impolitique. Le discours ne put pas être prononcé. Chateaubriand dévora l'affront et s'en souvint.

Il élait de plus en plus dégoûté de la vie littéraire ; elle va en effet prendre fin.

a Muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures I J'aperçois les bornes de la course. »

Nous n'avons plus à signaler que le Dernier des AbencéragéS) une Nouvelle élégante, pleine d'élans chevaleresques, mais d'une langue un peu courte et sèche. 11 semble que ce féerique Alhambra, que les jardins du Généralife, et aussi que celle qu'il y avait rencontrée auraient dû mieux l'inspirer. Ducis disait de Chateaubriand : « Il a le secret des mots puissants». Il ne s'en rencontre pas dans le Dernier des Abencérages.

Ecrite pour les galons, cette œuvre distinguée n'a pas de ces beautés littéraires qui consacrent et fixent une figure, dans une attitude inoubliable. Blanca est fière et charmante, mais c'est tout. Elle ne fait pas pleurer. Elle méritait cependant une larme.

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