CHAPITRE XI
Chateaubriand eutre dans la vie politique avec les Bourbons.
Son ambition était grande ; il eut, dès le début, la prétention de comprendre mieux que personne les institutions nouvelles et de réconcilier les anciennes races avec les générations issues de la Révolution ; mais il faut bien se garder de le juger sur ses commencements; sa carrière politique doit être divisée en deux parties : dans la première, de 1814 à 1824, très agressive, très personnelle, et pleine de contradictions, il énonce d'excellents principes, avec des intentions qui le sont beaucoup moins et qui donnent un démenti formel aux prémisses; il prêchait la liberté, mais il haïssait l'égalité.
Son état d'esprit fut tout différent, quand il eut passé par le ministère, pour tomber du ministère dans l'opposition. C'est la seconde partie de sa
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carrière, et sa ligne politique n'a pas été une et droite. Après 1824, il n'est plus l'ultra-royaliste du journal le Consei-vateur. La haine de M. de Villèle l'a ramené au parti libéral.
Il ne fut pas, à proprement parler, un homme d'Etat ; mais comme il avait l'instinct et le goût de l'à-propos, il fut un publiciste des plus brillants, et c'est uniquement parce côté littéraire que nous voulons l'apprécier. Son talent se transforme ; journaliste et pamphlétaire, il écrit sur l'histoire, et malgré des vues hautes, il n'est pas un historien, mais il reste un maître écrivain dans un genre tout nouveau pour lui.
Sa première incursion dans la politique est faite la torche à la main. On était en 1814. Napoléon, retiré à Fontainebleau, était abandonné, sans toutefois que les négociations avec lui fussent rompues. Le moment était décisif. Chateaubriand publie alors son livre : De Buonaparte et des Bourbons, un des pamphlets les plus virulents et les plus éloquents que nous connaissions, et de qui Louis XVIII disait que cet écrit lui avait valu une armée. Tant d'événements se sont accomplis depuis et ont amené tant d'équité dans les jugements historiques, qu'on peut parler aujourd'hui du célèbre pamphlet de Chateaubriand, comme d'une œuvre qu'on ne lit plus ; et cependant, si l'on veut trouver un modèle d'acte d'accusation, c'est là qu'il laut aller le chercher.
Qu'on enjuge :
« Homme de malheur, nous te prendrons par tes discours et nous t'interrogerons par tes paroles. Dis, qu'astu fait de cette France si brillante? Où sont nos trésors, les millions de l'Italie et de l'Europe entière ? Qu'as-tu fait non pas de cent mille, mais de cinq millions de Français que nous connaissions tous, nos parents, nos amis, nos frères? Cet état de choses ne peut durer. Il nous a plongé dans un affreux despotisme. Tu voulais la République et tu nous as apporté, l'esclavage. Nous, nous voulons la Monarchie, assise sur les bases de l'égalité des droits, de la morale, de la liberté civile, de la tolérance politique et religieuse. Nous l'as-tu donnée, cette monarchie ? Qu'as-tu fait pour nous ? Que devons-nous à ton génie? Qui est-ce qui a assassiné le duc d'Enghien, torturé Pichegru, banni Moreau, chargé de chaînes le Souverain Pontife, enlevé les princes d'Espagne, commencé une guerre impie ?
« C'est toi,
« Qui est-ce quia perdu nos colonies, anéanti notre commerce, ouvert l'Amérique aux Anglais, corrompu nos mœurs, enlevé les enfants aux pères, désolé les familles, ravagé le monde, brûlé plus de mille lieues de pays, inspiré l'horreur du nom français à toute la terre ? C'est toi.
« Qui est-ce qui a exposé la France à la peste, à l'invasion, au démembrement, à la conquête ? C'est encore toi..
« Voilà ce que tu n'as pu demander au Directoire et ce que nous te demandons aujourd'hui.
« Nous rentrons enfin dans nos droits par le malheur -, nous ne voulons plus adorer Moloch ; tu ne dévoreras plus nos enfants ; nous ne vouions plus de ta conscription, de ta police, de ta censure, de tes fusillades nocturnes, de ta tyrannie. Ce n'est pas seulement nous, c'est le genre humain qui t'accuse. Il nous demande ven-
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geance, au nom de la religion, de la morale et de la liberté. Où n'as tu pas répandu la désolation ? Dans quel coin du monde une famille obscure a-t-elle échappé à tes ravages?...
a La voix du monde te déclare le plus grand coupable qui ait jamais paru sur la terre... Quitte enfin ton sceptre de fer ; descends de ce monceau de ruines dont tu avais fait un trône ! Nous te chassons, comme tu as chassé le Directoire 1 Va 1 Puisses-tu, pour seul châtiment, être témoin de la joie que ta chute cause à la France, et contempler, en versant des larmes de rage, le spectacle de la félicité publique ! »
L'invective a-t-elle jamais été poussée auâsi loin? jamais plus de colères accumulées depuis dix ans ne se sont répandues, comme des laves ardentes, avec autant de furie, autour du nom de Napoléon.
Chateaubriand devait être plus équitable dans ses Mémoires, en parlant de l'empereur:
a Le poids de ses cendres a fait pencher le globe. — Des peuples vaincus l'ont appelé un fléau. Les fléaux de Dieu conservent quelque chose de l'éternité et de la grandeur du courroux dont ils émanent... Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se fût retiré aux Etats-Unis, ses regards attachés sur l'Océan auraient suffi pour troubler les peuples de l'ancien monde. Sa seule présence sur le rivage américain de l'Atlantique eût forcé TEurope à camper sur le rivage opposé... Alexandre ne mourut point sous les yeux de la Grèce, et disparut dans le lointain pompeux de Babylone ; Bonaparte n'est point mort sous les yeux de la France : il s'est perdu dans le
fastueux horizon des zones torrides ; il s'est évaporé à la manière d'un songe. Sa vie, qui appartient à l'histoire, s'est exhalée dans la poésie dé sa mort. 11 dort à jamais sous un saule, dans un étroit vallon, entouré de rochers escarpés, au bout d'un sentier désert. La grandeur du silence qui le presse, égale l'immensité du bruit qui l'environna. Les nations sont absentes ; leur foule s'est retirée. »
Comparez avec le pamphlet de 1814 I comme la pensée a mûri la forme I II n'y a pas de plus magnifique langage. La paix s'était faite dans le cerveau de Chateaubriand, quand il écrivit ces lignes admirables ; mais pendant toute la durée de la Restauration, sans en excepter le temps de son ministère et de ses ambassades, il fit de la politique avec une âme enflammée.
Dans une seconde brochure, publiée en décembre decette même année 1814, et intitulée: Réflexions politiques, il donnait une voix aux revendications des royalistes contre les serviteurs du régime déchu. Du même coup, il avertissait Louis XVIII qu'il faudrait compter avec lui. Le roi, pendant les Centjours, l'avait emmené à Gand ; à son retour, Chateaubriand espérait un portefeuille, ce fut Talleyrand et Fouché qui l'obtinrent : mais l'écrivain se vengea. Ecoutez cette phrase:
« Une porte s'ouvre ! Entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant
soutenu par M. Fouché. La vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. »
Avec M. Decazesquiavait évincé Chateaubriand, le duel fut à mort ; il commence le combat en publiant la Monarchie suivant la Charte.
Ecrits évidemment sur le modèle de l'Esprit des lois, les quarante premiers chapitres sont consacrés à développer les principes du gouvernement représentatif. Cette partie du livre, quoiqu'elle ne renferme rien de neuf, ne laisse pas que d'être assez remarquable. Comme le disaitlejournalle Censeur Européen, au lendemain de la publication, il y a là un résumé 1res net, très concis, très énergique, de ce quia été écrit de plus raisonnable sur l'organisation d'une monarchie constitutionnelle ; ce résumé était digne, à beaucoup d'égards, de devenir le manuel de quiconque voulait se former, en peu de temps, des idées justes sur la malière.
Mais si la- Monarchie suivant la Charte n'avait voulu exposer que des maximes du droit public, elle n'aurait pas fait lant debruit, et Chateaubriand n'eût pas été une première fois publiquement disgracié. Organe alors du parti des ultras, des adversaires enragés du parti libéral, il sonnait l'alarme dans la préface de son livre et dans toute la dernière partie. Le ministère Decazes était accusé par lui de conspirer contre la Charte et contre la légitimité, contre le roi et contre la
famille royale, de telle sorte que les maximes constitutionnelles des premières pages recevaient un démenti formel dans les dernières. Pour rassurer en effet ses amis sur remploi de son système, il demandait sept hommes dévoués par département, et dans le nombre, un grand Prévôt, magistrature odieuse, empruntée à des époques de barbarie. Enfin, pour rendre supportable à la droite ultra-monarchique la liberté de la presse, Chateaubriand appelait de ses vœux à côté de cette liberté, une loi terrible qui punît la diffamationparla ruine et d'autres crimes de publication par la peine de mort.
Telles sont les inconséquences où des entraînements irréfléchis poussaient ce noble esprit.
Obligé pour vivre de faire du journalisme, il fut d'abord la trompette de la droite avancée, en fondant le Conservateur pour combattre la Minerve ; puis il passa au centre gauche, et entra au Journal des Débats, après que M. de Villèle l'eût brutalement congédié du ministère.
C'est surtout dans cette seconde partie de sa carrière de journaliste qu'il fut remarquable. Il avait pour guide et pour critique un des esprits les plus vigoureux, une des intelligences les plus clairvoyantes de son temps, M. Berlin aîné, qui corrigeait les articles de son ami, effaçait des paragraphes entiers, sans que Chateaubriand protestât jamais. Cette amitié était ancienne ; elle datait du lit de mort de M me de Beaumont, et elle fut fidèle
danslabonne comme dans la mauvaise fortune. Les Débats appartinrent plus particulièrement, avec un dévouement absolu, à Chateaubriand pendant quatre ans (1824-1828). On a dit avec raison que ce fut un long rugissement; à partir du 29 juin 1824, il continua ses attaques acharnées, sans fin ni trêve, sauf pendant la période d'application de la censure. Affaires extérieures, lois de finances, liberté de la presse, il fait arme de tout contre le ministère. Sans s'apercevoir qu'il blessait la monarchie, il frappait M. de Villèle, se souvenant du mot dit à ses soldats par César à la bataille de Pharsale : Frappez au visage !
L'arme de Chateaubriand, dans sa polémique, c'est toujours l'image ; ses métaphores depuis ont vieilli ; ses violences restent envenimées sans être jamais grossières. Ses doctrines avaient peu de fond ; mais dès qu'il abandonnait la politique pour les côtés historiques, les applications pratiques pour les idées générales et philosophiques, son génie retrouvait une élasticité merveilleuse. Bien que ces articles nous laissent aujourd'hui un peu froids, nous en choisissons deux, écrits d'une langue sobre, serrée ; ils méritent d'être connus par fragments :
(29 juillet 1825.) « LMmmense service que la liberté de la presse vient de rendre dans la question financière la recommande à jamais à ceux qui en méconnaissaient la valeur. Depuis la Restauration, la liberté delà presse a
tiiomphédans quatre occasions décisives : la première, lorsqu'elle courut au secours de la royauté légitime, gravement menacée, et arrêta le gouvernement au penchant de l'abîme ; la seconde, lorsqu'après avoir combattu pour la couronne, elle combattit pour la Charte, exposée à une réaction ; la troisième, lorsque, défendant les tribunaux qui l'avaient défendue, elle fit entendre ses plaintes au nouveau souverain qui la délivra, et la rendit généreusement à la France ; la quatrième enfln, lorsque, attaquant sans relâche les vices de la loi de conversion, elle a éclairé les rentiers et sauvé le crédit public.
« Ces résultats incontestables l'emportent sur toutes les déclamations que Ton pourrait élever contre la liberté de la presse, si d'ailleurs son existence n'était liée avec celle du gouvernement représentatif.
« Quel mal cette liberté ^a-t-elle fait, en opérant tant de bien? A-t-elle excité des troubles? Toute-puissante quand elle est l'organe de la vérité, elle ne peut plus rien, quand elle n'exprime et ne sert que des passions.
« L'entreprise de la guerre d'Espagne a été exécutée en sa présence ! L'épreuve était rude... Il est vrai que celte liberté de la presse que la couronne et l'Etat avaient si noblement supportée, parut, quelque temps après, intolérable à l'incapacité du pouvoir. Le courage, l'honneur et la gloire de M. le Dauphin et de son armée n'avaient pas eu besoin de la censure : il fallut l'établir pour sauver les ministres et leurs commis.
« Qui souffre donc de la liberté de la presse ? La médiocrité et quelques amours-propres irascibles. Mais, dans le dernier cas, quand la susceptibilité se trouve unie au talent, c'est encore un bien pour l'Etat que cette susceptibilité, mise à l'épreuve, s'aguerrisse parle combat.
« Point de monarchie représentative sans liberté de la presse ; point de liberté de la presse sans l'assujettissement des personnes aux investigations de cette liberté.
« (17 octobre 1825.) Enfin les partisans du ministère en sont réduits à leur dernier argument, à cet argument religieusement déposé et gardé dans les bureaux, depuis qu'il y a des ministres, à cet argument qu'on va prendre dans les cartons poudreux, quand toute autre ressource est épuisée. On promène l'antique relique autour du ministère assiégé, pour écarter l'ennemi : si elle ne sauve pas les infortunés ministres, on la remet solennellement à sa place pour servir à leurs successeurs. Ceux-ci, comme des rois débonnaires, prennent à leur service la maison de leurs devanciers. « Le ministre est mort ! vive le ministère ! » les gratifications recommencent, on essuie ses larmes, et le monde va son train.
« Cet argument, héréditaire dans la famille ministérielle, est celui-ci : Vous dites que les ministres sont incapables : nous le pensons aussi ; qu'ils vont mal, que même ils ne peuvent plus aller : c'est noire opinion, Mais qui mettrez-vous à leur place ? Où trouverez-vous un meilleur ministère qui ne succombe pas sous les difficultés dont celui-ci est écrasé ? Donc, il faut s'en tenir à ce qu'on a, et garder les ministres actuels.
« Depuis et avant la Restauration, voilà ce qui est constamment répété à chaque changement présumé de ministère.
« Ecartons ce qu'il y a de bizarre et presque de ridicule dans cette manière de raisonner ; ne disons pas qu'en pressant l'argument on arriverait à celte conséquence absurde: qu'il ne faut jamais changer de ministres, même lorsque leur inaptitude est prouvée, et que l'incapacité doit avoir pour un empire tous les effets de la nécessité. Renfermons-nous dans la simple question personnelle.
« Qui pourrait, demandez- vous, remplacer les ministres du moment? Nous répondrons: tout le monde.
a Ne voulez-vous pas choisir parmi les talents signalés
et les capacités avouées ? Eh bien ! outre les capacités reconnues dans les Chambres et hors des Chambres, il y a cent hommes de sens et de jugement infiniment supérieurs aux membres actuels du conseil, et qui conduiraient cent fois mieux la monarchie.
« De quoi s'agit-il pour réussir beaucoup mieux que le ministère actuel ? — De ne pas faire ce qu'il fait, et de défaire autant que possible ce qu'il a fait. »
C'est avec cette netteté et celle finesse qu'écrit Chateaubriand journaliste, lorsqu'il ne rugit pas.
11 était venu de Rome à Paris pour guetter la succession de M. de Marlignac ; ce fut M. de Polignac qui fut l'héritier. Ambassadeur démissionnaire, il repart en campagne avec le Journal des Débats. Mais que de chemin il avait fait depuis l'époque où il était un ultra! Déjà, en 1829, il tendait la main à Carrel et à Béranger. Malgré lui, ses efforts s'associaient de plus en plus au parti qui rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe, dans les rues de Paris, « l'ami désolé de la légitimité qui succombait. »
Avec les glorieuses journées finissaient la collaboration de Chateaubriand au Journal des Débats et sa carrière de journaliste.
De longs et sérieux travaux d'histoire remplirent les heures que ses Mémoires et sa qualité de représentant de la dynastie déchue n'absorbaient pas entièrement. Le monument qu'il voulait élever
et qu'il nomma Etudes historiques, est inachevé. Le talent de l'ouvrier est toujours grand ; mais ce ne sont que de hautes colonnes, sans entablement et sans liens entre elles ; çà et là des motifs tantôt grandioses, tantôt charmants, courent sur la frise de l'édifice; mais il n'y a pas d'ensemble, et ces ébauches ne constituent pas un ouvrage.
Dans une copieuse préface, Chateaubriand nous apprend qu'il travaillait depuis bien des années à une histoire de France, dont les Etudes historiques ne représentent que l'exposition, les vues générales et les débris ; mais la vie lui manque pour achever l'œuvre projetée, et sur la route ou le temps l'arrête, il montre de la main, aux jeunes voyageurs, dans son introduction, les pierres qu'il avait entassées, le sol et le site où il voulait bâtir son édifice.
Son dessein était vaste, comme tous les sujets qu'il a traités ; il voulait amener du pied de la croix du calvaire, au pied de l'échafaud de Louis XVI, les trois vérités qui, à ses yeux, sont au fond de l'ordre social : la vérité religieuse, la vérité philosophique, c'est-à-dire l'indépendance de l'esprit de l'homme, et la vérité politique, c'estàdire la liberté. Avec l'intention de battre en brèche r Essai sur les mœurs, Chateaubriand cherche à démontrer que l'homme suit une marche progressive ; qu'il est encore loin d'être remonté aux sublimes hauteurs dont les traditions primitives des peuples nous apprennent qu'il est descendu,
mais qu'il ne cesse de gravir, « la penle escarpée a de ce Sinaï inconnu au sommet duquel il « reverra Dieu. »
C'était une grande entreprise, bien digne de lui, que d'opposer au livre de Voltaire le tableau de la civilisation chrétienne.
Les chapitres consacrés à la chute de l'empire romain ont des parties remarquables ; Chateaubriand défend contre les injures et les calomnies de l'ignorance la figure de l'empereur Julien ; en présence des invasions sous lesquelles s'effondre l'empire, il a d'ironiques retours vers les catastrophes de son temps, et vers les jeux de la fortune qui ne l'étonnent plus. N'avait-il pas vu les chevaux des Cosaques dans la cour du Louvre ?
Un souffle de tolérance passe à travers les Etudes historiques, en même temps que les hardiesses des idées s'y accusent. Ainsi, pour assurer la renaissance de l'esprit religieux dans notre pays, Chateaubriand dénonce le concordat, comme un piège; à ses yeux, tant que la religion catholique sera soldée, dépendra de l'autorité publique et de la forme variable des gouvernements, tant qu'elle continuera d'être gênée dans ses mouvements, entravée dans ses assemblées particulières et générales, « contaminée dans ses chaires et dans ses « écoles par l'argent du fisc », tant, en un mot, qu'elle ne retournera pas à la liberté de la croix, elle languira dégénérée. L'influence de son compatriote Lamennais et des doctrines du journal
V Avenir avaient amené Chateaubriand à concevoir la séparation de l'Église de l'État.
Il n'est pas moins hardi contre l'ancien régime ; il donne libre cours à son antipathie contre le xvm e siècle, en flétrissant le règne de Louis XV, où les magistrats rougissaient de porter la robe, « où les prêtres en chaire évitaient le nom de Jésus-Christ », où le suprême bon ton était d'être Anglais à la cour, Prussien à Tannée, « où Ton « prétendait garder des abbés commendataires, a et où Ton ne voulait plus de religion. »
Sans doute, il y a une recherche trop visible de Teffet, et a un artifice de facture qui sent le virtuose » ; mais avec ces réserves, on rencontre dans les Etudes historiques des accents vigoureux et expressifs dans leur concision, qui dénotent quelques-unes des grandes qualités de l'historien. Ainsi, par exemple :
« Rome n'était plus défendue que par le soucc venir de ses vieux morts. »
« Un lambeau de pourpre faisait le matin un a empereur, le soir une victime, l'ornement d'un a trône ou d'un cercueil. »
L'école historique contemporaine, si glorieuse, a rencontré Chateaubriand à la source où elle a puisé, et elle lui doit, suivant le mot d'Augustin Thierry, ses premières inspirations. Le génie de Chateaubriand traçait partout un sillon lumineux.
Si l'historien n'a pu complètement se dégager, le poète se montre toujours :
« Qui lirait quatre volumes, lorsqu'on a bien de la peine à lire les feuilletons d'une Gazette? J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma porte ; en vain, je lui criais : « Attendez, je vais à vous. » Elle passait au bruit du canon, en emportant trois générations de rois, i
— « Qui d'entre nous survivra à son temps? Savonsnr.ii? comment s'appelaient ces milliers de soldats qui ont gagné les grandes batailles de l'armée populaire? Ils sont tombés aux yeux de leurs camarades, morts un moment après à leurs côtés. Des généraux qui peut-être n'eurent aucune part au succès, sont devenus les illégitimes héritiers de ces obscurs enfants de l'honneur et de la gloire. Une nation n'a qu'un nom ; les individus, plébéiens ou patriciens, ne sont eux-mêmes connus que par quelques-uns d'entre eux, jouets ou favoris de la fortune, o
— « Que, dans la fièvre révolutionnaire, il se soit trouve d'atroces sycophantes, engraissés de sang, comme des vermines immondes qui pullulent dans les voiries; que des sorcières plus sales que celles de Macbeth aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisait bouillir les membres déchirés de la France, soit ; mais que l'on rencontre aujourd'hui des hommes qui, dans une société paisible et bien ordonnée, se constituent les meilleurs apologistes de ces brutales orgies.... voilà ce qui ne se comprend pas. »
S'il y a des erreurs de jugement, elles tiennent moins chez Chateaubriand à une fausseté de l'esprit qui était vif et sain, qu'à l'insuffisance de
son système, et surtout à la prépondérance de sa vaste imagination, toujours plus magnifique que féconde.
Son autre livre V Essai sur la littérature anglaise, publié en 1836, fut tout à fait une déception. Au lieu d'un examen complet et analytique des poètes et des prosateurs de l'Angleterre, il se copia luimême ; il était dans un de ces moments de détresse qu'il avait déjà connus, après la publication de la Monarchie selon la Charte, époque ou il avait tout vendu, même sa bibliothèque, et où il écrivait ce billet à M. de Vitrolles :
« Faites savoir au roi que j'en suis réduit à ne pouvoir donner à M me de Chateaubriand les remèdes qu'on lui prescrit ; elle doit prendre du lait d'ànesse, et je n'ai pas cinquante louis pour acheter une ânesse. »
L'ouvrage reproduit d'abord une partie des Études historiques, puis une étude brillante qu'il avait écrite sur les quatre Stuarts, et même des fragments de l'article paru dans le Mercure de 1802. Au lieu d'un travail nouveau, c'est presque en totalité un emprunt à ses œuvres déjà publiées. Il fait mieux, il pille à son profit ses Mémoires qui ne devaient paraître qu'après sa mort ; et cependant qui mieux que lui pouvait comprendre et sentir le génie anglais ? Au lieu de ces lambeaux de pourpre, habilement cousus l'un à l'autre, que n'a-t.-il sérieusement scruté et analysé le poète
d'Hamlet et de Macbeth, et ces Lakistes si pénétrants et si intimes ? Il ne fait que glisser sur de pareils sujets. Pourquoi, au lieu d'être susceptible, et se justifier de n'avoir pas répondu à un billet de Lord Byron, encore étudiant à Cambridge, pourquoi n'avoir pas présenté largement au public français, dans toute leur ampleur et leur originalité, les poèmes de l'auteur de Parisina ? N'était-ce donc rien que Lara, Manfred et le Giaour? Pourquoi n'a-t-il pas mieux étudié l'influence du protestantisme sur l'esprit littéraire anglais ? C'est un chapitre à peine esquissé. La vie et le caractère de Martin Luther, dont les détails sont puisés dans des livres de seconde main, tiennent au contraire trop de place.
Chateaubriand reconnaît qu'il n'a écrit cet Essai que pour servir d'introduction à sa traduction du Paradis Perdu, commencée, abandonnée et reprise pendant trente ans. Il parle éloquemment de Miiton, et il montre fort bien que les révolutions l'ont rapproché de nous ; qu'il était un aussi grand écrivain en prose qu'en vers ; que pendant sa vie la prose le rendit célèbre, la poésie après sa mort. Toute cette partie est étudiée et faite avec plus de soin ; mais, bientôt après, il s'occupe de tout, du présent, du passé et de l'avenir, il erre çà et là ; quand il rencontre le moyen âge, il en parle ; quand il se heurte contre la Réformation, il s'y arrête ; quand il trouve la révolution d'Angleterre, elle lui remet la nôtre en
mémoire, et il en cite les hommes et les faits. Si un royaliste anglais est jeté en geôle, il songe à son arrestation par M. Gisquet et au logis qu'il occupait sous Louis-Philippe, à la préfecture de police ; en un mot, la littérature anglaise n'est a qu'un canevas pour ses broderies » ; il l'avoue.
Mais, dans ses dernières œuvres, nous avons une exception à faire : c'est pour le Congres de Vérone, un de ses livres où Chateaubriand a accumulé le plus de beautés de divers ordres.
Non pas qu'il ait pleinement convaincu ses lecteurs, sur la légitimité et l'opportunité de l'acte qu'il appelle toujours ma Guerre ; mais il n'a jamais mieux écrit, avec plus de justesse et d'esprit, et avec une forme plus concentrée, sans rejeter toutefois la goutte d'amertume qui reste touours au fond du vase. Le portrait de Louis XVIII et la peinture du conseil des ministres sont vraiment plaisants et d'une malice assaisonnée de désenchantement :
« Les rois n'ont pas plus d'attraits pour nous que nous n'en avons pour eux ; nous les avons servis de notre mieux, mais sans intérêt et sans illusions. Louis XVIII nous détestait; il avait, à notre endroit, de la jalousie littéraire. S'il n'eût été roi, il aurait été membre de l'Académie, et il était féru à l'esprit de l'antipathie des classiques contre les romantiques. Sa Majesté nous connaissait peu ; nous lui cédions très volontiers la palme ; nous ne disputons rien à personne, pas même à un poète porte-sceptre. Nous ne sachons pas un homme de
lettres, derrière lequel nous ne soyons très sincèrement et très humblement disposé à nous éclipser.
« Cependant nous parvînmes à plaire au roi, plus qu'on aurait pu le penser et de manière à faire peur de notre crédit à nos collègues. Sa Majesté s'endormait souvent au Conseil et elle avait bien raison. Si elle ne dormait pas, elle racontait des histoires. Elle avait un talent de mime admirable: cela n'amusait pas M. de Villèle, qui voulait faire des affaires. M. de Corbière mettait sur la table ses coudes, sa boîte à labac et son mouchoir bleu ; les autres ministres écoutaient silencieusement. Nous ne pouvions nous empocher de nous divertir des récits de Sa Majesté; le roi était visiblement charmé. Quand il s'aperçut de son succès, avant de commencer une histoire, il y cherchait une excuse et disait avec sa pelite voix claire : « Je vais faire rire M. de Chateaubriand» ; et en effet, nous étions, dans celle occasion, courtisan si naturel, que nous riions, comme si nous en avions reçu Tordre. »
A côté des chapitres de politique et d'histoire, où le caractère de l'Espagne et de ses hommes d'Etat est magistralement peint ; à côté des personnages réunis au Congrès, il y a toute une partie iamilière. Chateaubriand excelle dans ce double rôle de l'écrivain. Son portrait de l'empereur Alexandre garde toute la poésie qui entoure cette figure mélancolique et troublée ; et à côté des lettres diplomatiques, on rencontre des pages, pleines d'humour, sur l'intérieur même du ministère des affaires étrangères :
« Le cabinet noir n'était pas encore aboli ; on nous en-
voyait ce qui regardait notre département ; une lettre d'un fat de Vienne nous tomba par hasard entre les mains -, il écrivait à Paris à une femme malheureuse. On avait pris cela pour des affaires étrangères. Nous n'avions pas d'audiences à heure fixe; entrait qui voulait, la porte était toujours ouverte. Parmi les besoigneux d'argent et d'intrigues de toutes les sortes, s'avançaient en procession vers la rue des Capucines de mystérieux butors, personnages vêtus d'un habit brun boutonné, ressemblant à de sérieux et inintelligents bahuts remplis de papiers secrets; venaient des mouchards en enfance, à chevrons, de la République, de l'Empire et de la Restauration : oubliant ce qu'ils devaient taire, ils disaient de chacun des choses étranges; puis se présentaient des marchands de songes; nous n'en achetâmes pas; nous en avions à revendre. Des messieurs remirent entre nos mains de gros mémoires, chargés de notes et de notules explicatives et corroboratrices. Se produisirent des dames utiles qui faisaient de l'amour avec des romans, comme on faisait des romans avec l'amour jadis. Ceux-ci nous demandaient des places, ceux-là des secours ; tous se dénonçaient les uns les autres ; tous se seraient pris aux cheveux, n'était que ces espèces de morts de tous les régimes étaient chauves. Il y en avait de bien sales, il y en avait de bien singuliers ; ils se tenaient à quatre pour n'être pas bêtes, mais ils ne pouvaient s'en empêcher. Un vénérable prélat voulut bien nous consulter : homme de mœurs sévères et de religion sincère, il luttait pourtant en vain contre une nature parcimonieuse; il ne se servait la nuit dans sa chambre que de la lune, et s'il avait eu le malheur de perdre son âme, il ne l'aurait pas rachetée. »
C'est charmant.
Et le chapitre continue, avec cette verve gouail-
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leuse et sans merci, le tout mêlé aux correspondances des diplomates, et à la justification que tente Chateaubriand de n'avoir pas aidé par « sa guerre » à l'émancipation des colonies espagnoles. Le livre se termine par le récit de son renvoi du ministère. Il fut chassé ; et dix ans après, la blessure saignait encore. Les deux êtres, bien distincts, qui existaient dans sa personne et qui n'avaient aucune communication l'un avec l'autre, se dévoilent successivement dans cette oeuvre si remarquable. On avait compté, après son renvoi, sur de la platitude, sur des pleurnicheries, sur son empressement à se déclarer lui-même coupable ; c'était mal le connaître. Il refusa les condoléances et il prit les armes. Son opposition implacable atteignit au cœur la Restauration.
Vainement dans les derniers feuillets de ce beau livre, le Congrès de Vérone, Chateaubriand attend avec confiance le jugement de l'histoire. Pour se rassurer contre son verdict, il finit en citant les éloges que Napoléon lui donnait à Sainte- Hélène, paroles « qui chatouillaient de son cœur l'orgueilleuse faiblesse », puis il fait l'appel de tous les hauts personnages qui siégeaient avec lui au Congrès, et qui étaient morts.
Déjà, en traversant Vérone en 1833, cette ville, si animée par la présence des souverains de l'Europe en 1822, était retournée au silence. Le Congrès était aussi passé dans ses rues solitaires que
la cour des Scaligieri et le sénat des Romains :
« Les arènes dont les gradins s'étaient offerts à mes regards, chargés de cent mille spectateurs, étaient désertes ; les édifices que j'avais admirés sous l'illumination brodée à leur architecture, s'enveloppaient gris et
nus dans une atmosphère de pluie J'envie ceux qui
sont partis avant moi. Gomme les soldats de César à Blindes, du haut des rochers du rivage, je jette ma vue sur la grande mer; je regarde vers TEpire, dans l'attente de voir revenir les vaisseaux qui ont passé les premières légions, pour in enlever à mon tour. Si tant d'hommes couchés avec moi sur le registre du Congrès se sont fait inscrire à l'Obituaire; si des peuples et des dynasties royales ont péri; si la Pologne a succombé; si l'Espagne est de nouveau anéantie, si je suis allé à Prague, m'enquérant des restes fugitifs de la grande race dont j'étais le représentant à Vérone, qu'est-ce donc que les choses de la terre ? Prestige du génie ! Personne ne se souvient des discours que nous tenions à la table du prince de Metternich, et aucun voyageur n'entendra jamais chanter l'alouette dans les champs de Vérone, sans se rappeler Shakespeare. •
poète, dirons-nous à notre tour, on oubliera votre ministère des affaires étrangères, et vos dépêches diplomatiques, et vos discours à la Chambre de Paris, et Ton relira toujours quelques-unes des pages dans lesquelles vous racontez vos impressions à propos du Congrès de Vérone ; jamais vous n'avez mieux fait subira vos lecteurs la fascination que laisse ce prestige du génie dont vous parlez si bien, en évoquant le souvenir des
jeunes amours de Roméo et de Juliette ! Il semble que votre grand talent ait gagné plus de précision, avec une forme de phrase moins flottante !
Il nous resterait à dire un mot de la Vie de Raficé, parue quelques années avant la mort de Chateaubriand. Mais est-ce là un livre ? Est-ce bien du moins celui qu'on attendait d'un vieillard, à propos d'un si grave sujet ? Etait-ce le ton qui convenait à une pareille œuvre ? Ce style décousu, prétentieux, heurté, avec des dissonances et des disparates, ces boutades qui ne sont pas à leur place, ces hardiesses d'une fantaisie, qui n'est plus jeune, étonnent les admirateurs de Chateaubriand. Que dire de phrases comme celles-ci :
A propos des lettres de Ninon de Lenclos :
« Le Siècle de Louis XIV achève de défiler derrière le transparent tendu parla main d'une nouvelle habitante de Céo ! »
Quant aux réponses de Saint-Evremond :
a On reconnaissait parmi les étrangers ces éclats détachés de la planète de la France, et qui formaient de petites sphères indépendantes de la région dans laquelle elles tournaient, i
Veut-il peindre Marcelle de Castellane qui épousa le duc de Guise :
« A travers un double lis transpiraient les roses de la jeune fille. »
Il y a des apophtegmes comme celui-ci :
• Quiconque est voué à l'avenir a au fond de sa vie un roman, pour donner naissance à la légende, mirage de l'histoire. »
Parlant de la mère Louise, qui n'était autre que Louise Roger de la Mardelière, appelée la Belle Louison, jadis maîtresse de Gaston d'Orléans :
t Partout, dans le changement de mœurs qui s'opérait, des pénitentes échappées du monde avaient dressé des embûches pour s'emparer des Repentirs, comme il y avait des pécheresses qui cherchaient à retenir des déserteurs, d
S'agit-il de jugements historiques :
« Le château de Veretz fut démoli pendant la Révolution, piscine de sang où se lavèrent les immoralités qui avaient souillé la France »
Et ce portrait du cardinal de Retz :
« Suspect à Richelieu, ayant eu l'audace de mugueter ses femmes, le Lovelace tortu et batailleur fut obligé de s'enfuir, il représentait son temps dont il était à la fois l'objet et le réflecteur. Le coadjuteur finit ses jours en silence, vieux réveille-matin détraqué. Il avait la faculté de changer de forme, comme certains scarabées vénéneux. Il inspectait les lambeaux de ce qu'il fut pour se recon-
naître; il éventait des iniquités, afin de se former une idée semblable de lui-même. Il contrariait l'avenir de Dieu. »
Nous ne poursuivrons pas ces citations pénibles, nous en. trouverions d'autres à faire. Quelques aperçus brillants sur la société du xvn e siècle, quelques retours mélancoliques sur le passé et sur le peu de durée des affections ne peuvent faire amnistier l'incohérence des idées, la pauvreté de la conception et cette forme alambiquée, et quelquefois indéchiffrable. C'est pour obéir aux ordres du directeur de sa conscience, l'abbé Séguin, qu'il avait écrit ce livre. On voit que c'est une pénitence.
Il y a cependant sur les lettres d'amour deux pages délicieuses :
« D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées ; le jour n'y suffit pas ; on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant sa lumière, chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à l'aube ; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. Mille serments couvrent le papier, où se reflètent les roses de l'aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots qui semblen croître du premier regard du soleil : pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre.
« Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une fema e adorée »
Mais hélas ! Chateaubriand s'est encore une fois copié lui-même. Le morceau est lire de l'Essai sur la littérature anglaise.
Heureusement, pour la gloire de Chateaubriand, ce n'est pas la Vie de Rancé qui clôt sa carrière littéraire.