CHAPITRE PREMIER
Le Sentiment considéré clans ses rapports avec la littérature et les arts, et le Génie du Christianisme : L'ne question de priorité.
Le Génie du Christianisme de Chateaubriand est une £:rande date à la fois dans l'histoire littéraire de la France et dans son histoire politique ; il est au xix^ siècle l'une des œuvres maîtresses de la pensée; il est aussi le livre qui gagna dans l'opinion la bataille que le Premier Consul engageait sur le terrain de la religion contre l'esprit philosophique et négateur du xvin^ siècle ; paru au lendemain de cette cérémonie de Notre-Dame, qui marqua la proclamation officielle du Concordat (iS avril 1802), il servit puissamment la cause
de la restauration religieuse : « Seul peut-être parmi les livres de ce temps, a dit Tliiers, le Génie du Christianisme vivra fortement, lié qu'il est à une époque mémorable : il vivra comme ces frises sculptées sur le marbre d'un édifice vivent avec le monument qui les porte '. •
Peu s'en est fallu que Ballanche n'ait ravi à Chateaubriand cette gloire ; en tout cas les deux écrivains se sont rencontrés dans 1 expression d'idées analogues, et cette coïncidence est assez singulière pour (jue nous nous y arrêtions. L'histoire des rapports de Chateaubriand avec Lyon commence ainsi avant le premier séjour de l'illustre écrivain dans la ville qu'il appellera plus tard « cetle pieuse et fidèle ci lé (jue le lUiùne ravage et (jnc la Saône caresse* ».
Dans un article très documenté *, M. \'ictor Giraud soutenait récemment que ce titre magique de (rcnic du (Ihrisdanisnic avait été trouvé par Chateaubriand. L'argumentation serrée et savante du critique répondait à ceux qui attribuaient la belle expression à lîallanche, (jui. dans son livre du Sentiment considère (Lins ses rapports avec la littérature et /es ;irts remployait dès iSoi. Nous
* Ilislnirc du i^onsulul cl de l'Empire, l. III, p. \.\o.
* Les Ma rty rs, 1 i vrc X X I \ .
^ A,? Quinzaine, i6 avril i()02 ; article iiililiilé : Pour le Centenaire du dénie du (!/iris(ianisnie.
voudrions exposer quelques cloutes qui nous restent, après avoir lu M. Giraud. Lui-même d'ailleurs, avec la franchise d'un vraiérudit, reconnaît que la question laisse jusqu'à plus ample information place à une certaine obscurité; après avoir dit qu'il est bien peu vraisemblable que Chateaubriand ait dû son titre à Ballanche, et avoir avancé que l'on pourrait, à Vextrême rigueur, accuser Ballanche d'avoir emprunté à Chateaubriand l'heureuse expression, dont nous cherchons l'inventeur, il conclut sagement : « Il vaut mieux croire sans doute que les deux écrivains l'ont découvert chacune de leur côté ». La vérité est probablement dans cette solution intermédiaire, et nous n'avons que le désir de la fortifier par quelques observations.
Cette question de paternité littéraire avait été nettement tranchée en faveur de Ballanche par J.-J. Ampère, qui écrivait :
(( Cette expression même^ le Génie du Christianisme, se trouve chez ^L Ballanche qui l'a employée le premier et a eu la gloire de l'inventer. »
Or, Ampère affirmait cela, dans les premiers mois de l'année 184H, lorsque s'éteignait doucement l'illustre vieillard dont le livre avait, au début du siècle, magnifié les beautés de la religion chrétienne. J.-J. Ampère, si intimement lié avec Ballanche, avec Chateaubriand et avec tous
les habitués de l'Abbaye-aux-Bois, aiirail-il risqué, par une telle aflîrnialion, d'encourir le reproche d'inexaclilude, de chocjuer le moribond, ou, si lui-même était indillérent à la gloire littéraire, ceux qui veillaient pieusement sur sa gloire, en première ligne M'"^ Hécamier? La délicatesse même imposait ii Amj)rre l'obligation de ne pas se prononcer aussi catégoriquement, si, pour servir la mémoire de Hallanche, il eût cru diminuer Chateaubriand : vraisemblablement, le propos avait été entendu par Ampère dans le salon de M'"^ Hécamiei-, et tous les intéressés y avaient donné Iriir adhésion.
Hallanche n'élail pas. de son côté, si accessible à la vanité littéraire, cpi il puisse être soupçonné d'avoir revendicpié un honneur qu'il ne méritait pas. Son biograpiu'. J.-J. Ampère, a justement vanté sa modestie et sa candeur. Même après avoir li\é la répiilalioii. il s'exprimait sur son propre comj)le, nous dit-on. dans un langage bien éloigné de toute illusion : il disait : « D'autres bâtissent un palais sur le sol et ce palais est aperçu de loin ; moi je creuse un puits à une assez grande profondeur, et on ne peut l'apercevoir que lors- (ju'oii est p^ès^ »
' Ballaiiclu', (I.iii5 Mchngcn d hislnirc littér,i{rc et di litlvralnrc, t. II. |>. iS5ct 186 ^i 86; .
M. Giraud a démontré, textes à Tappiii, que dès le i"^^ nivôse 1800, Chateaubriand, parlant de son livre, lintitulait le Génie du Christianisme ou les Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne, et que luimême il s'appelait : l'Auteur du Génie du Christianisme. Or, le Sentiment de Ballanche est signalé pour la première fois dans le Journal typographique du iG décembre 1801 (25 frimaire an X*). Si donc on lit dans le Sentiment cette expression de Génie du Christianisme^, il est bien peu vraisemblable que Chateaubriand l'ait empruntée à Ballanche.
* A cette date, le Sentiment devait être très récent, car le Journal de Lyon et du Midi, imprimé chez le père de l'auteur, en rendit compte seulement le 17 nivôse an X (8 janvier 1802) et l'article commence ainsi : « L'auteur étant lyonnais, nous nous empressons de rendre compte de cet ouvrage qui doit intéresser plus particulièrement ses concitoyens. »
- « Si je disais que la lleligion catholique a inspiré les plus beaux chefs-d'œuvre dont aient à s*enor<;ueillir les siècles modernes, je dirais une chose que personne n'ignore, mais si j'ajoute qu'elle a aussi contribué à la perfection des ouvrages dont elle n'était pas l'objet, je dis une chose nouvelle, qui est cependant vraie. Je prie le lecteur d'examiner mon assertion, et il sera étonné de ne pas s'être encore aperçu de ce singulier phénomène. Je ne citerai qu'un exemple, l'admirable allégorie deTélémaque ; ce beau livre est fondé tout entier sur une base mythologique ; mais combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le génie du Christianisme! » (Du Sentiment, p. 282).
On peut cepenclanl l'aire quelques réserves : d'abord il est certain ([ue le livre du Senfimenf imprimé seulement vers le mois de septembre iSoi était l'ait dej)uis plusieurs années. En elTel, nous avons sur ce point un témoignage formel de Sainte-Beuve, (pii, dans son article de i83^| consacré à Hallancbe,dil : «Vers làge de vingt ans, il écrivit ces pages du Senfimenf qui furent publiées en 1801 '. " Or Hallanclie est né en 1776. Le critique continue : " 11 lut des fragments de cet ouvraîze le soir mênic du iS fructidor fc'est-à-dire /( septembre 1797). Jiii ^<^'iii d une Société littéraire (le 1res jeunes gens dont MM. Dugas-Monlbel et Ampère faisaient partie^. >• C.ette coïncidence avait (h'i frapper Ballanche, et. plus tard, il retrouvait dans sa mémoire ces deux souvenirs liés d'une manière indissoluble, le Directoire cassant les élections royalistes de '[r) départements (l luinu'MUc (l('l)iilanl diins son uu-licr d'écrivain, ('/est de ilallaïu'be seul (jiic Sainte-Heiive pouvait Unir un détail aussi précis, et si nous doutions (jue Ballanchc eût fourni les élénuMits de son portrait, nous [)ournons en croire J.-J. Ampère (jui nous dit des biographes de Ballanche, Sainte-Beuve
' Dans sa préface, n.illanrho s'exprime ainsi : «. Laissons venir le temps de la maturité; laissims iniil.>r sur ma jeune tête encore vingt années. •»
* Porirnds vnntemporaitis. {. II. p. 4 il '».
et Loménie, que « tous deux ont pu recueillir ses souvenirs de sa bouche ».
Ballanche affirme lui-même que la lecture de la première ébauche du Sentiment eut lieu devant cette Société en l'an Y*; la Société ne tarda pas à se dissoudre ; mais la maison de l'imprimeur Ballanche fut toujours le centre de réunions intellectuelles ; Dugas-Montbel, Ampère, Camille Jordan, Degérando, Lenoir, d'autres encore, venaient régulièrement fréquenter le salon des Halles de la Grenette.
On sait que le livre contient une citation de Chateaubriand dont le nom est orthographié Chàteaubriant, et attribuée à un livre intitulé : Des beautés poétiques du Christianisme^; mais ce fragment n'appartient pas au livre proprement dit, il est dans une note. Nul doute que si les fragments connus en 1801 de l'ouvrage de Chateaubriand
^ Du Sentiment, p. 284. Les documents qui restent de cette Société s'arrêtent à 178.) et ne reprennent qu'en 1807, lorsqu'elle se reconstitua sous le titre de Cercle littèrnire. Il est étonnant qu'elle n'ait pas été dissoute en 1 7i)3, en même temps que toutes les Sociétés savantes.
* F)u Sentiment, p. 3ii. — M. (liraud s'étonne que Hallanche ne reproduise pas plus exactement le titre du livre cité, mais un article anonyme au Journal de Paris (l^erminal an X) l'annonce ainsi : <« Des Beautés poétiques ou seulement /Je5 beautés du Christianisme •>. — Hcmar- (juons, de plus, que le fameux titre de Cénic du Christianisme n'avait pas encore irappé l'opinion publique.
8 LE ROMANTIS.MK A LYON
eussent été publiés avant (juu Hallanche eût écrit le SendmefU, il n'en eut tiré un plus j^rand parti, étant donné la similitude des sujets.
M. Giraud remarque lui-même que, si le passage eilé |)ai' lîallaiiclu' lii^urail dans la célèbre Lt'llrc .111 ri/oi/cn Fonluncs, sur ht seconde cdiiio/i (le l'()uvr:i<je de M'"' de S/aël (•.>..> décembre iSooi, le texte donné par Hallancbe dilFère pourtant de celui que contient la lettre. Kt c'est pourquoi il incline à croire que « l'écrivain Ivonnais a dû avoir communication des bonnes feuilles de l'édition inachevée (jue (Chateaubriand avait raj)porlée de Lonch'cs >.
(lelle supposition est. en ellel, la seule admissd)le; peut-on la fonder de (piehjue manière? Il nest pas téméraire d'avancer (jue Cdiateaubriand et Hallanche se connurent indirectement avant iHny, el (jue Fonlanes servit de lii'U entre les deux écrivains.
l'Ji 1 S(r.>. en ellel . ioi'sihi prein 1er \()\ai;e (jue lil ( Ihaleaubriand à Lvon. les deux hommes fureiil anssilnl liés; nous verrons de (piel Ion respechieiix, mais amical et intime en ipiehpie sorte, 15allanche salue l'arrivée à I.von de l'illustre écrivain.
(Juanl à l-'onlanes. le séjour (jii'il lil à Lvoii en I7<)'>>, les liens (pii l'unissaient à une \ die d'où M'"" do Kontanes était originaire, les services qu'il
rendit à Commune-Affranchie en 1793, quand il fît le discours que les députés de Lyon prononcèrent dans la séance du 20 décembre, pour dénoncer les horreurs de GoUot-d'Herbois et de Fouché, en avaient fait comme le protecteurattitré des Lyonnais, comme le patron de tous les débutants littéraires •. Il se peut que Fontanes ait reçu le manuscrit de Ballanche, qu'il Tait communiqué à Chateaubriand qu'il savait occupé d'un
^ I/Académie de Lyon, reconstituée en 1800, olTrit à Fontanes le titre de membre associé, et celui-ci répondit par la lettre suivante :
« Ministère de l'Intérieur,
« 2 brumaire VIII.
« Le comte Fontanes aux membres de TAthénée de Lyon. « Citoyens,
« J'ai été aussi sensible que je dois l'être à l'honneur que vous avez dai<^né me faire en plaçant mon nom à côté des vôtres sur la liste des membres de l'Athénée. Lyon est ma seconde patrie. J'ai vu ses malheurs et ses ruines. Sa f^loire et sa prospérité me seront toujours chères. Personne n'applaudit plus que moi au zèle du préfet, ami des arts qui les rassemble autour de lui et qui va rendre un nouvel éclat à cette malheureuse ville. Je fais profession d'honorer et d'aimer depuis lon;;temps quelques-uns de ceux qui le secondent si dij^nement. J'accepte donc avec reconnaissance le titre de votre confrère.
« Ag-réez tous les témoi^nia^^es de ma profonde sensibilité, de mon attachement et de mon respect,
« FoNTANKS. '•
(Lettre inédite, Manuscrifs Je l Académie de Lijotx, n" 274, (Correspondance de l'Académie, t. L p. ^o.)
10 LK hOMANTISME A LVO.N
sujet voisin, et que dans ?a répon>e à Ballanche il ait ajouté (juelques feuilles de l'édition de Londres.
Ces relations de Hallanche et de Fontanes n'ont rien qui doive nous surprendre ; rappelons-nous combien Ballanche était au courant des productions littéraires de son temps, A cet Age d'enthousiasme juvénile, il lisait les écrivains du Nord et du Midi, les anciens et les modernes : Hossuet, Pascal, Hichardson, Ilerder, Adam Smith. Kant, Le lasse. M'"*" de Staël, l'auteur anonyme des Considérations su I' lu /•'/•.•^/jre (Joseph de Maistre) sont connus et cités par le bouillant auteur du Sentiment. De plus, le père de Hallanche était imprimeur et, à ce titre, le lils pouvait plus facilement entrer en relations avec les écrivains célèbres.
lui (oui cas, (jiie lîallanche soit ou non l'inventeur du litre prestigieux dénie (lu Christif'inisme, il est incontestable que son livre du Sentiment semble tracer le programme magnifiquement déveloj)pé |)ar (^hateaubriaiid. .\mpère, dans son Ess/ii, se plail à ciler un morceau du Sentiment, où il voit " un résumé éhxpu'iil du livre di' M. de Chateaubriand -.résumé « écrit avant (jue le livre existât >' :
« Ainsi, cette même religion «pu a détruit les autels sanguinaires de la superstition, en même
temps que Tirréligion des anciens philosophes, qui a défriché nos forêts, qui a aboli l'odieuse institution de l'esclavage domestique, qui a humanisé la guerre, qui a civilisé l'Europe ; qui, par le double précepte de l'humanité et de la charité, a réparé les inégalités de la fortune et les inconvénients delà vie sociale, qui a montré aux hommes le niveau de la justice distributive, qui a fixé les idées de morale et de justice, qui a rendu moins fréquentes les révolutions des gouvernements modernes ; qui a si souvent forcé le double monstre du despotisme et des séditions populaires à blanchir d'écume un frein sacré ; qui a fondé le bonheur de tous, en cette vie, sur Tespérance d'un bonheur éternel ; celte même religion, dis-je, à qui nous devons tant et de si grands bienfaits, est encore le principe fécondateur de tous nos succès dans la littérature et les arts.
(( Poètes, philosophes, moralistes, écrivains en tout genre, qui voudriez repousser de votre cœur les principes qu'elle vous a fait sucer avec le lait, vos efforts seront inutiles, elle préside à toutes vos pensées, elle vous modifie à votre insu, elle vous fait ce que vous êtes, et si quelques beautés étincellent dans vos ouvrages, c'est à elle que vous le devez. »
Donc, si Gh. Nodier était trop indulgent pour \(t Sentiment lorsqu'il l'appelait une ébauche de
12 LE KOMAMISMfc A LYON
Mic/icl-A/H/e\ ce livre inéiilait mieux que les dédains de Féletz ^, qui critiquait sévèrement le désordre des idées, l'entlure du style, la déclamation et le néologisme.
L'accueil que recul lo livre découragea complètement le jeiiiu' ault'ui". Il écrivait longtemps après :
i( J'ai été (|uatorze ans de ma vie persuadé qu'il n'y avait en moi aucun talent réel, et alors, non seulement je me tenais fort en arrière, mais même je ne faisais aucun ell'ort pour sortir de cette nullité ^ ))
Aussi, ne recueillil-il j)as le Sentiment dans l'édition complète de ses (ruvres (ju'il publia en iS!^(). Quatie ans après, Sainle-Heuve revisa le jugement porté, releva «( les accents de vive sensibilité qui recommandent certaines pages » et
* Préface des J'risles, iS«i3. l'expression citée par \*. de Lapnule, lialhinc/iCy su rie et ses (l'uvrcs, I.voii, 1848,
* I /article de l'êlelz sur le Scnlimcnl l'ut son début dans la crili(|ue au Journal iIcs Dchals, en i8ou; il est reeueilli dans le volume des JiK/cnicnls /tisloritfucs cl lit- /(T/j/re*- de M. de l'élcl/. i8io,p. 4<><'>-i><>-— bc Journal de Paris (cité par Sainle-lJeuve, Porl. cont , iil.J est plus juste et il appelle le Sentiment « 1 avant-coureur du Génie, send)lal)le à ces j)elils aérostats qu'on a coutume de faire partir avant les ^^rands pour jui^er des courants de ralmosphère ».
•^ Cité par .Ampère, p. i(».
loua ce que le style offrait « d'harmonieux, de lyrique, d'élégiaque » . La thèse soutenue était celle-ci: Le Sentiment a créé tous les arts, il les vivifie, il les perfectionne : le Sentiment fournit à la morale les principes les plus vrais et les applications les plus heureuses ; le seul législateur de la morale et des arts, c'est donc le Sentiment. Les digressions y sont perpétuelles ; l'auteur décrit la campagne, les douleurs de l'exil, les malheurs de sa patrie, la mélancolie, etc. C'est comme un trop plein d'idées et de sentiments, une sève printanière, riche et généreuse, qui s'épanche au hasard. Le livre du Sentiment mérite d'être rapproché du Génie, non pas parce qu'il l'a inspiré, non parce qu'il pourrait le remplacer, mais les deux ouvrages sont nés d'une même intention, d'une même pensée de renaissance littéraire et religieuse; Ballanche est le premier par la date ; il a, suivant l'expression d'un Lyonnais, <( découvert quelquesuns de ces grands horizons si splendidement éclairés par Chateaubriand ' ».
* François-Zénon CoUombel, Chateaubriand^ .sa vie et ses écrits, p. 14 4-
14 LE ROMANTISME A LVO.N
CHAIMTKK 11
l'rcniicrt's impressions. Rapports ^\c (^liàtcauhriand avec l'Aca- (liiniic de I.vnn La procession de la Fclc-Dieu à Lvon.
(]c>[ au mois (l ocl()l)ri' 1S02. (jiir (Ihaloaiibriand vil Lyon j)()iir la j)r('mii'r(.' fois. Il (jinUa Paris le iS pour sCu aller ii A\ii;non saisir une conlrelavou du (icnic du (Jiristinnismc.\\ s arrêta à Lyon el y séjourna juscjuau ^j oclobre. Le (> novembre, il rcrivail d A\il.miou à sou aun Konlanes :
<• .le vous avoue (jue je suis confondu de la manière doul j'ai été revu j>arlout: tout retentit de mai^loire, les |)apiers de Lyon, etc., les Sociétés, les préfectures: ou annonce mon passage comme celui d'un personnaj^U' im|)ortaut. Si j'avais écrit un livre philosophique, croyez-vous
que mon nom fût même connu ? Xon I j'ai consolé quelques malheureux, j'ai rappelé des principes chers à tous les cœurs dans le fond des provinces ; on ne juge pas ici mes talents, mais mes opinions. On me sait gré de tout ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et ces honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur de leurs propres sentiments, de leurs propres idées. Il n'y a pas de chagrin, pas de travail que cela ne doive payer. Le plaisir que j'éprouve est, je vous assure, indépendant de tout amour-propre : c'est Thomme et non l'auteur, qui est touché^ » .
A Lyon, le Génie du Christianisme était vraiment, comme le dira bientôt Chateaubriand luimême, dans sa véritable patrie.
Le calme était revenu dans la grande cité; Bonaparte avait rendu la paix à la France, et partout renaissait la confiance dans les destinées de la nation. Lyon, particulièrement, ressentit les bienfaits de l'ordre nouveau. Vers la fin de i8oi, Bonaparte premier consul, orné des lauriers de la victoire et de la paix, comme on disait alors, annonçait son arrivée à Lyon ; deux ministres devaient l'accompagner, et pendant qu'il y recevrait les préfets de presque un tiers de la France,
* Lettre publiée par M. l'abbé Pallhés, Chnlcauhriaiid, sa femme et ses amis, p. io<j.
16 LE KOMANTISMR A I.VON
une assemblée nombreuse, une (Consulta, devrait y réunir Tel i le des citoyens de la lîépublique cisalpine, appelés à délibérer sur la constitution de leur patrie. L'ànu' lyonnaise, soulevée comme au-dessus d'elle-même, célèbre avec lyrisme Theureuse nouvelle; écoutez le ton dithyrambique du Jnurn.if de Lj/on et du Midi^:
(( Lyon était hier le boulevard eonti'e kujiiel l'anarchie dirigeait ses hordes et ses llandjeaiix ; aujourd'hui c'est un sanctuaire où les peuples se pressent pour jouir des fruits de la paix et des arts : Lyon était liier une arène où des tigres assouvissaienl leurs iiireurs : aujourd'hui c'est le temple où Tr;ijnn prouiel au monde de se sacrilier à sa félicité.
« Ilabilants de Lyon, appréciez votre situation ; accueillez les bienfaits du (iouvernemeuL et, remontant (hins voire souvenir, mesurez par la pensée Tintervalle immense qui sépare votre position acluelle du momeul où les barbares voulaieul passiT la ehairne sur vos édilices*. »
Le sentinu'ul religieux, refoule dans sou expansion exlérieui'e peudaul les souibres jours de la
' .I<Mirn;il rcdigé par.l.-l). I )iini.»s et l'r.-Aiit . I )i'l;m(liiii\ membres de l'AtluMiéc; il ;« existé, du i*"*^ nivosc an \ (22 décembre iKm). iiis(|u iiu «j \enb"»5e de la même nniiée.
* Numéro du lii nivd^e au \.
persécution, se manifesta, dès que cessèrent les mesures de rigueur contre les catholiques et les prêtres non assermentés. L'auteur d'une brochure anonyme intitulée : Tableau historique du réinblissement du culte à Lyon\ nous montre les oratoires s'ouvrant plus nombreux en i8oo et plus vastes, « où tous les fidèles étaient reçus indistinctement, et oii les offices étaient célébrés d'une manière régulière » ; la chapelle de Tancienne Commanderie de Saint- Antoine, qui élait devenue propriété privée, put même se transformer en église, desservie par un curé, sans que l'autorité intervînt ; vers le même temps, AP' d'Aviau, archevêque de Vienne, se rendait à Lyon dans une maison située près du quai Saint- Clair, et ordonnait douze prêtres.
La lolérance religieuse se faisait de plus en plus grande; à la fin de l'année iSoi , trois églises étaient déjà rendues au culte, et desservies par des prêtres non constitutionnels : Saint-Bruno des Chartreux, les Ausfustins, Saint- Pierre.
Quant parvint à Lyon [i\ avril 1802), la nouvelle officielle de la proclamation du Concordai, une religieuse agitation s'y pro(hiisil. (( Des lémoins oculaires, dit l'auteur (hi T;il)lc/iu Ifi.stori-
' D'après (les documenls inèdils et les U'nioi(/n,'Ufes des Lonlempnrains, par rauteur de Fourrière .111 mx" siècle (Lyon, Pùla-aud, i8r)3).
IH LE HO.MANTIS.Mi: A LVO.X
(jut\ nous ont raconté que ce fut une sorte de délire. On courait dans les rues, avide de se renconlrcr. de redire la bonne nouvelle, de la réjnter mille lois : (Y est la pni,v (jui nous esf rendue, ce sont nos églises ouvertes, nos autels, nos prêtres^ gloire à Dieu! On se pressait dans les oratoires, le Te Deuni retentissait de tous les côtés, la ville entière était comme un temple, d'où montait incessamment vers le ciel une immense acclamation de reconnaissance. (Juehjues-uns, emportés par leur ardeur, couraient dun oratoire à l'autre et ne pouvaient se rassasier de redire riiymne de la délivrance. Puis on s'arrêtait pour écouter les sons j^raves du bourdon de la catliédrale (jui se lit entendre j)lusieurs fois pendant la journée, et Ton savourait en (pichpie sorte ces accents dont cluupie vibration, retentissant jusqu'au tond de lànie, en faisait jaillir nu tressaillement nouveau - ( y. ().")).
Dans son livre du SetUiment , l)allanelie a\ait déjà proclamé son impatience de fuir dans la solitude des teuiples^ de se réfiii^ier à lOnihre des .V.7////.S .7///e/.s ; (jiielques jours après, un j)oète connu pour avoir écrit plusieurs pièces de théâtre et une traduction de (ioldoni. Amar Durivier. publiait nu poème en (pialre chants, le (hilte rétabli et rAnarrliie raincue : l'aurore des temps nouveaux allait se lever sur Lvoii et l'horizon
CHATEAUBRIAND A LYON EN 18U2 ET 1803 lU
pouvait s'enflammer des lueurs éclalanles du Génie du Christianisme ^
Il y avait bien une ombre au tableau : la place faite au clergé constitutionnel par le Concordat. Le Concordat avait été connu officiellement à Lyon le i\ avril 1802 ; et dès le 2() juillet, les curés desservants de plusieurs églises paroissiales écrivaient en leur nom et en celui de Lous leurs confrères non retraités du département une lettre à M. de Mérinville, évêque de Chambéry, administrateur du diocèse de Lyon : ils se plaignaient des conditions qu'on voulait mettre à leur réunion avec leurs confrères insermentés^. Ces dissensions
* Remarquons cependant comme le Journal de Lyon et du Midi, faisant un compte rendu du livre d'Amar Durivier, évite de prononcer le nom de christianisme : « Le troisième chant surtout, y lit-on, renferme de belles images, de grandes vérités et les principes d'une morale juste et universelle, que des sophistes peuvent obscurcir dans certaines sociétés, mais jamais effacer du ccuur de l'homme » (!5 pluviôse an X, iW janvier 1802): c'est le déisme vague du xvni'" siècle, la morale de ^'oUaire et de lîousseau.
2 Ces préventions contre un traité suspect de favoriser des accommodements presque scandaleux se montrent bien dans ce fragment d'une lettre, écrite quarante ans après par l'abbé Monlagnier, vicaire général de M^^ de Pins :
- I.ors de l'organisation du tliocèse par le cardinal, j'étais sur les lieux Ce fut d'abord un véritable crèvecœur pour tous les catholiques, quand nous vîmes à C()té de Son Imminence, sur les marches du trône pontilical, en
•20 I.K ROMANTISMK A LYON
ï^apaisèrenL , j^râce à riiUcrvcnlioii direcle du Premier (Consul. (|ui manda à Paris les princij)aux représentants du clergé de Lyoïi (octobre 1802), et quand Chateaubriand passa pour la première fois à Lyon, il ne vit aucune Irace de mésinlellii^ence : tous les cceurs s'unirenl dans un unanime Iiomma^a* à l'auteur du (icnic.
(]e que fut son séjour à Lyon, Ciialeaubriand nous Ta raconté lui-ménu' dans ses Mémoires. Avec quelle fraîcheur ces lointains souvenirs sont-ils encore £rravés dans son imagination î (Chateaubriand jouissait avec ivresse de sa jeune ^doire ; il ouvrait sur les hommes et sur les choses des yeux indulgents et ravis ; la lumière du Midi, la majesté du Hhône el st-s colères sauvages (|ni ai'i'élaieiil le haleau dr poslc. le spcelaele j)illoresque (\c< coleaux, i\v> amphiliiéàli'es. drs (K'ux ileuves, tout le Iransporlail :
« Lyon, dit-il, me lit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des llomains qne je n'avais
(jiiiililf de vicaiiv f,aMiéral, \o rhcf du clcrj^'é oonslilulionncl (le Lyon (l'abbé Hcnaïul). Nous ne comprenions rien non plus au placement si pronipl cl si universel de (juanlilé de prèlrcs (pii avaient marqué dans ce j)arli. ( '/était comme un ^'émissemenl ^^énéral dans lous ceux (pii avaient le schisme en li<»rreur. » (Lettre publiée par M. l'abbé \anel, le l'crc L.icnrd.iirv, M(fr A/frc cl l'ahlw Catict, dans le Ihillctin fus(ori(/uc du ilioccsc tic Li/on. janvier 1903.)
CHATEAUDRIAND A LYON KN 1802 ET 1803 21
point aperçus depuis le jour où je lisais dans l'amphithéâtre de Trêves quelques feuilles d'Alain, tirées de mon havresac. Sur la Saône passaient d'une rive à l'autre des barques entoilées, portant la nuit une lumière; des femmes les conduisaient; une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord, raccommodait, à chaque coup d'aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. Les couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvré leurs solitaires. Le fds de M. Ballanche, propriétaire, après M. Migneret, du Génie du Christianisme, était devenu mon hôte : il est devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd'hui le philosophe chrétien dont les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît à attacher les regards comme sur le rayon d'un astre ami dans le ciel ^ ».
L'Académie de Lyon qui comptait plus de cent ans d'existence, et qui venait de renaître avec le siècle sous le nom d'Athénée n'avait pas encore, après les vacances de l'été, repris ses séances lors (hi passage du grand écrivain. Mais Tun de ses membres, Ballanche, se fit dans le Bu lie lin de Lyon l'interprète des sentiments de ses collègues et avec cette éloquence emphatique, mais harmo-
22 I.i: r.OMANTIS.MK A LYON
iiiciisc cl lièreint'iil (Icployéc, dont il avail le scc'i'c'l, il sV'criail :
H Arrrlc'-loi dans nos iniu's. illustre voyageur : nous le montrerons nos sites roniantit[ues, nos jardins, nos riches coteaux, nos vallées enclianteresses ; nous le ferons remarquer les souvenirs du peuple-roi se perdant derrière les souvenirs plus augustes de la religion, el. par delà encore Idus CCS anli(jiies souvciiiis. la nirinoire conluse des temps druidi(|ues. Nous le ferons admirer dans nos manufactures le dévelop|)emeiil le plus étonnant de 1 industrie humaine. Nous te dirons (jue les meilleurs m(i*urs qu'elle puisse obtenir dans l'état de la ciNilisalion. iioii< les axons. iV'ul-rlrc aussi nous le parlerons de la conduite noble, généreuse el sublime (les habilanls de Lvon pendant la llévolulion. Tu peindras alors nos ruines encore fum;iiiles d'une foudre sacrilège, les arbres de nos bocages empreinls de témoignages all'reux ; tu errerais sur les rivages de nos fleuves ; cl. j)anm le inugisseiiieiil i\v> eaux, au milieu du bruil des veiils se brisanl sur nos coleaux. tu I abiindounerais à de profondes rêveries'. »>
' (lello rj)()j)i't' jyomi.iiso c|iril vcMilail faire onlcndre à ('iiatcaiil)ri;nul, Haliniu'he avait essaye de l'éerire, avant même de eoni|)(>ser son livre du Sriidmciil . V.w iS.V.\, dans la préface j^éiicrale (juil mil cm Ictc iVAnlK/onc, il sexjiriin.iil ainsi : h MIonc au milieu des terreurs de la Hévolu-
CHATEAUBRIAND A LVOX EN 1802 ET 180 î 23
Des confidences de Chateaubriand permirent à Ballanche de saluer le livre que projetait alors l'auteur du Génie et qu'il ne devait pas écrire. Il s'agissait d'une sorte de Voyage en France, auquel il n'est pas douteux que Chateaubriand ait songé en 1802, car dans la même lettre à Fontanes, déjà citée, il disait :
« J'ai un dernier projet ; si on ne fait rien de moi, ce qui est très probable, je proposerai à votre ami (Bonaparte) de me faire faire le voyage de France en détail. lime donnera un peintre et nous aurons un ouvrage complet sur ce vaste empire dont il n'existe pas une description passable. Cet ouvrage a manqué au siècle de Louis \\\ . J'en ai tous les plans et toutes les parties dans la tête ^ »
Ballanche ne doutait pas que le talent singulier
tion, et témoin de l'héroïsme de mes concitoyens, j'ima- ^^inai de raconter, dans une sorte décomposition épique, toutes les circonstances de l'insurrection lyonnaise en 1793, du sièf^equi en fut la suite, des eiïroyables malheurs qui pesèrent sur ma ville natale. »
^ Cf. Pailhès, id. — Ces quelques li<^nes avaient paru déjà dans le Cafalogue Bovet, séries V et MI, p. 288. — Avant de quitter Paris, le 1.") octobre, Chateaubriand annonçait en ces termes son voya{,'e à Chénedollé alors en Normandie : « Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon... je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à \'ire et je vous ramènerai à Paris. » CÂ. Mémoires d'Outre-Tombe, édit. Hiré, t. II, p. So;, note.
■2'i LK RO.MANTISMK A l.YOX
do (]halcaiibriancl. pour les descriptions no IVil à l'aise dans un j)areil Mijol ol (juo la France ne rinspirât aussi bien (jue ce Nouveau-Monde dont il avait raj)))oi'Lé le tableau encbanleur :
•' (Juel autre mieux cjue lui. disait-il, pourrait s'emparer de ces tableaux si riches et si animés qu'olTre chaque contrée de la France? Quel autre aurail la même ma^'ie de slvlc el le même charme d'expressions pilloresques ? Qui pouriail mieux saisir ces harmonies qui exislenl entre les événements, les institutions, les monuments, les mœurs el les sites? (Jui pourrait mieux dessiner, avec les couleurs mélancoliques du sujet, ces ruines de dillérents àji^es dont les unes, encore apparentes, pendent eu divers accidents el menacent (le couvrir eulièremenf celles (jui déjà s'ellacent? >•
(Juehpies mois apiès, ( Ihaleaubi'iaud iil un nouveau séjour à Lvon. Nommé secrélaire dv léi^ation à Home auprès du cardinal Fesch, il (piilla Paris, (piehpies jours avaul l'amiiassadeur, el l'alteudil à Lvon. Il y arriva le 28 mai iSoii. veille (hi dimauclie (\v la Penlecôle, comme en témoii^ne la Icllre suivante (ju il ('crivil ii Chénedollé et à Joubert :
CHATEAUBFJAXD A LYON E.\ lSO;i ET 1803 25
(( Lyon, dimanche de la Pentecôte, ï8o3. Je suis arrivé hier au soir à 1 1 heures. Si le cardinal m'avait suivi d'aussi près qu'il l'avait dit, il serait ici actuellement. Ainsi, je conclus qu'il n'est pas parti, et Dieu sait quand il arrivera I Je crains bien d'être ici pour une huitaine de jours ^ »
En réalité, il ne devait repartir que le i;") juin, car le cardinal Fesch retarda son départ de Paris, n'arriva à Lyon que le jeudi 2 juin et décida d'y passer quelques jours, avant une absence qu'il prévoyait durer de longs mois. Pourtant Chateaubriand n'eut pas lieu de regretter ce retard comme on va le voir ; il allait recevoir des Lvonnais un accueil digne de sa brillante réputation. Son premier voyage, il F avait fait, pour ainsi dire incognito ; cette fois les corps officiels rivalisèrent d'empressement auprès de lui.
Le mercredi 1^' juin, ^L Bérenger. proviseur du Lycée, associé de Tlnstitut, entouré de tous les savants et de tous les littérateurs de Lyon, le reçut dans la Bibliothèque de la ville. On ne nous a pas conservé les discours qui furent échangés: seuls, quelques vers improvisés pour hi circonstance ont été reproduits daus le Biillelin de Lyon, du i5 prairial an XI i \ juin).
^ P. Haynal, les Cnrrespondunfs de Jnuherl, p. i-jCk
M. Petit, cil présentant un de ses ouvrages à Clialeaubriand. improvisa ce (jnatrain :
Au j)liil()^nphe aimable, à i'«»rati'ur chrétien.
Dont l'éloquence au savoir réunie De la Hcli^Mon fit aimer le Génie, l*;ir tous IcK pi-t»sti^'es du sien.
M. l)LMen<,^er lut plus j)iolixe sinon plus éloquent ; voici (pieKpies vers de sa lon^nie improvisation :
[on livre m ap|)arut. ô révolution !
0 prodif^e divin de ma relij^ion I
Jamais je ni' la vis si belle...
La terri' se rattache au ciel ;
Je retrouve rantiijue chaîne (jui la balauee aux pieds de 1 Eternel. C'en est fait: le dénie, il me parle et mentraine
A sa hauteur il me soutient...
Oui, Chateaubriand, ton (iénie Me rend à 1 espérance et cons(de ma vie : J'end)rasse avee ori^ueil le doux nom de ein'étien.
(Ihaleaubriaiid se prèla de bonne «;rAce ;i tontes ces manifeslalions oii son L^énie se confondait inévilableinenl avec celui de la relii^ion V II am-
' Ce inênie jour, i ' ppiurial i'"'^ juin), il écrivait à Kontanes : «< Je suis eonihle de marques (rinlérêl el damilié dans cette honue ville. Ou va jusiju'à nie proposer de nu* donner une petite maison nu honl de la Saône, si je veux me li\er ici... ». Cf. .\l)l)é Pailliez, (^i.ili'finhri.intl . s.i femme et ses ,imis, p. t-id.
CHATEAUBRIAND A LVO.X KN 1802 ET 1803 27
bilionna même l'honneur dètre mis en rapport avec l'Académie de Lyon.
Le i8 prairial (7 juin, mardi), ^L Bérenger offrit à l'Académie, au nom de Chateaubriand, la nouvelle édition du Génie du Christianisme avec cette lettre d'envoi :
Messieurs,
Depuis longtemps Lyonnais par le cœur, la place qui me rapproche aujourd'hui de votre digne archevêque m'a presque rendu votre concitoyen. C'est à ce titre que j'ose vous présenter mon faillie ouvrage, en le soumettant à vos lumières et à votre indulgence. L'église de Saint-lrénée fut le berceau du christianisme dans les Gaules, et cette même église a sauvé la foi dans les derniers jours de nos calamités. La cendre des martyrs de Lyon a été deux fois jetée dans le Rhùne, et deux fois la religion est sortie de cette semence sacrée. Le Génie du Chrislianismc est donc ici dans sa véritable patrie ; mais en vous faisant l'hommage de mon livre, je n'ignore pas. Messieurs, que je l'expose à une dangereuse épreuve ; car plus vous êtes persuadés de l'importance du culte de nos pères, plus vous sentirez combien je suis resté au-dessous de mon sujet.
J'ai l'honneur. Messieurs, d'être... etc.
De Chateaubriand.
Lyon, 18 prairial, an XI 7 juin i8<)3.).
Séance tenante, M. Bérenger propose de nom-
28 Ll- IlOMANTISMK A LYON
mer M. de Chalcaiihiiand associé libro de TAeadémic : ce fut le j)()iiil de dépari d'iine discussion très curieuse, el (jue .1.-1). Dumas, dans son Histoire de l Acide ni ic de Li/on (l. II, p. 1G9 a insérée lexluellenienl.
Les Académiciens de Lyon n'eurent pas le mauvais j^oùt de mettre en doute une i^loire que la France entière avait acclamée ; ils étaient sensibles à Veneri/ie et au cour.u/e de celui cpii avait entrepris la défense de la relii^non chrétienne, dans le temps où ses ministres étaient proscrits, et ses persécuteurs investis du pouvoir : ils vantaient le style ,'inime et .séduisnrU de l'auteur, son erudi/ioru i^c^ /.i h /eaux /)/ein.s de ijn'iee et de poésie. (^)uelques-uns mèinr le comparèrent à Pascal, à lîossuet, à saint Aui^ustin dans son livre de la Cité de Dieu.
Mais l'Académie comptait dans son sein des savants, el non seulement des littérateurs : oi\ les savants ne voulaient pas oublier cpie le dénie du ('Jiristinnisme dépréciait les travaux di's savants, conleslail même la l'i-rlilude de la L:vonu'trie. 1 )(■ |)lus, tous, savants el littérateurs était'ut Académiciens el. à ce tilre. ils ne pouvaient oublier (pie le (iénie s'ouvre T' chaj)itre) par une diatribe contre les Académies de j)rovince appelées des (« foyers de mauvais ^^oùl et de laclions >».
Comment concilier le respect dû à l'écrivain
CHATEAUBRIAXD A LYON EN i802 ET 1803 ^9
du Génie et la rancune si légitime à l'adresse d'un détracteur ?
Les habiles suggérèrent un moyen qui sauvait la situation : un article du règlement ne permettait de procéder à une nomination que dans la dernière séance de tloréal (mai), et dans la dernière de frimaire (décembre) : on fit encore observer que « toutes les demandes d'agrégation doivent être inscrites à leur date, examinées ensuite par un Comité de présentation et jugées dans rassemblée générale, convoquée pour cet effet à jour déterminé ».
Néanmoins l'Académie n'osa pas recourir à ce moyen héroïque, et, après avoir affirmé <( qu'une Société est dissoute, quand elle n'a plus de règlement et qu'elle ne peut jamais en avoir, s'il est permis de les enfreindre au gré des circonstances », elle délibéra mûrement, suivant la formule, et procéda de suite à la nomination. Chateaubriand fut élu.
Les considérants relevés par J.-lî. Dumas sur le registre des délibérations, lui font payer cher cet honneur, car ils rappellent son mépris pour les sciences et pour les Académies de province. (Cependant, tout ce ressentiment tombait devant la gloire de l'écrivain, et l'on se plaisait à voir dans l'hommage du Génie « l'exception la plus tlatteuse » en faveur de l'Académie de Lyon : en
00 LK KOMANTISME A LYOX
conséquence « l'honneur de l'Académie exigeait que celte exception t'ùl constatée sans délai et par tous les moyens possibles >».
Le secrétaire fut chargé de lui annoncer sa nomination au titre de membre associé.
Deux jours après (20 prairial , Chateaubriand remerciait l'Acailémie par la lettre suivante, lue dans la séance du -^j prairial :
Monsieur.
Je m'empresse de vous remercier de la lettre que vous avez bien voulu m écrire. Moins je mérite les éloj^-es ([ue vous me donnez, plus je suis sensil>le à
1 lionneiu" (|ue l'Académie de Lv(»n m'a fait en m admettant dans son sein. Je vous supplie. Monsieur, d'être l'interprète de mes sentiments auprès d'elle, et de recevoir, en particulier, l assurance de la haute considération avec lacjuelle je suis. Monsieur.
N'otre très huml)le et très obéissant serviteur.
De Chateaubriand '.
Chateaubriand connut-il les dil'licultés (jue son admission avait rencontrées.' Hien |)lus cpiauraitildit s'il avait appris que, moins de deux mois avant le succès relatif obtenu j)ar son livre a l'Acjidémie. celle-ci avait entendu la lecture de la
^ LeUrc mciiitc. iA Ac.idvmic tic Li/ni, c >rrcsfH)iidancex, l. I. manu.«*cnl, n" jl-\.
première partie d'un ouvrage sur le véritable génie du chrislianisme ? L'auteur, M. Pieslre, chef de division aux bureaux de la préfecture \ présentait son livre sous la forme d'une instruclion donnée verbalement à un jeune homme, qui, après avoir fait de bonnes études, désire fixer ses idées sur la diversité des religions : dans la première partie, il traitait de l'origine de nos idées et de la nature de nos connaissances : « Toutes les opérations de l'àme et toutes les facultés, dit le compte rendu de la séance, y sont analysées, distinguées et définies avec autant de clarté que de précision. »
Cette lecture avait été faite le i*"" germinal (22 mars) : un mois après la délibération relative à Chateaubriand, M. Piestre lisait à ses collègues la deuxième partie de son livre, et le secrétaire termine ainsi l'analyse consciencieuse qu'il inscrivit au registre des séances : « Ceux qui ont entendu M. Piestre ont dii prendre une idée aussi avantageuse de son cœur que de ses talents-. »
Coïncidence ironique due au seul hasard : avant l'arrivée et après le départ de Chateaubriand, l'Académie de Lyon applaudissait le véritable
• Pieslre a rédig^é le Journal de Lijon cl du départ ement du Rhoue, qui exista du a janvier iSio au iî i décembre i8i3 (4 vol. in-4";.
2 Séance du 2 messidor au XI (21 juin).
:^2 LR BOMANTISMi: A LYON
(jénie du c/iris/innisme: Chateaubriand n'en sul jamais rien vL dans une lettre à Joul)ert, datée de Turin, il ne lui cachait pas sa satisfaction :
« ^'ous savez déjà, lui écrivait-il. que l'Académie de Lyon ma lail llioniicur de madmetlre au nombre de ses mendjres. ^ Oici l'aveu : si le malin esprit y esl j)()ur ([uelque chose, ne cherchez dans mon orgueil (pie ce cpiil y a de bon ; vous savez que vous voulez voir l'enfer du beau côté? Le plaisir le plus vif que j ai éprouvé dans ma vie. c'est d'avoir été honoré, en France, et chez l'étranger, i\c> marcjues d'inlérél inattendu •. »
Pour se dislraire. Chateaubriand \ isila la banlieue lyonnaise, et notamment, comme il dit luimême, « Tabbaye des Deux-Amants et la fontaine de J.-.L Kousseau •>. Les coteaux de la Saône lui parurent plus riunls cl plus j)(f/()/-cs(juc.s (pujamais.
Luire leiups. Chaleanbriand ne négligeait pas ses intérêts dauleiir : à Lyon, il retrouvait Hallanche cpii lui proj)osa de faire une nouvelle édition du (ii'iiic. Chateaubriand y consentil et en pré- \iul aussitôt son libraire de Paris, Migneret, par la K'Ilre suivaule :
(( Je suis arrivé à Lyon, mou cher Mousu'ur. cl
* Lettre (lu I 7 juin iSoi».
je me hâte de vous prévenir des nouveaux arrangements que j'ai faits avec Ballanche. Il va entreprendre une édition in-i8 en neuf volumes. Il fera cette édition, tandis que vous travaillerez à la vôtre in-8",en quatre volumes, avec gravures après la lettre. Il vous enyerra en échange des exemplaires de son édition pour des exemplaires de la vôtre et vous joindrez son nom à votre édition comme il joindra votre nom à la sienne, etc.. ».
Quelques jours a])rès, se produisit un événement qui fut une véritable surprise pour les Lyonnais, et qui enchanta l'imagination de Chateaubriand ; c'est la fameuse procession de la Fête-Dieu, faite à Lyon le 12 juin i8o3.
L'année d'avant, une procession avait été faite à Lyon, dans le cloître des Chartreux ; mais cette manifestation intérieure ne suffisait pas à l'élan religieux des fidèles. Le cardinal Fesch prit sur lui de satisfaire la piété des Lyonnais. A peine descendu de voiture^, il avait fait appeler près de lui, nous dit-on, le commissaire général de police. Monsieur, lui avait-il dit, j'ai l'intention de faire dimanche la procession du Saint-Sacrement, et cette procession sera générale: toutes les paroisses de la ville se rendront à Saint-Jean, afin de faire partie du cortège, prenez en conséquence
3i LK KOMANTISMK A LVO.V
VOS mesures pour (jiie loiU se passe convenablement '.
Tonles les objections du commissaire se brisèrent devant la ferme volonté du prélat, (pii disait avoir le consentement du Premier Consul-'
Le dimancbe suivant, à deux heures de l'aprèsmidi, la jM'ocession s'ébranla et pendant près de six heures parcomiil, au milieu des fidèles j)rosternés, dans les rues lendues de tapisseries, ornées de ^aiirlandes, pavées de Heurs, les quais de la Saône, la jilace des Terreaux, les quais du Rhône el la place Hellecour, où un re|)osoir splendide avait été dressé : « Le spectacle (pu s'oll'rait à Td'il, dil l'auteur du T.iljlc.iti Iiislori(/iu\ était imposant et sévère. Toute cette lon<;ue liiçne de miiisons ipii s'étend au nord de la place était î,(arnie de draperies. Du côté opposé, de vieux arbres, seuls vesti«;es de rancienne magnificence de ces lieux, étalaient leurs rameaux séculaires et lormaienl le ioud du tableau. A
* Tahli'nu /lislarnfuc <hi litiahlisscini'iit tlu culte. p. n)<) ; cf. Vie de M'^' /*V\sc/i, par Lvoniicl.
- V\\ article du ('onrordal interdisait les niaMileslatinns extérieures du culte dans les villes où se trouvait un consistoire proter.lant. Mais on ferma les veux sur la vi<> lalion de cet article, et des processions furent orj^aniséc^ non seulcmenl à Lvon. mais à .Marseille el à Bordeaux : eï . Mêmnircs hislnri/ftics .^iir /cv nffuirfs eccIr.si.i.slKfUi^ lie France pendant les premières années du X/X" stèclr. t. I, I». -.",(;.
CllATEAUBniAND A LYON tN IXO'2 ET 1803 35
droite et à gauche, des ruines, muets mais éloquents témoins des malheurs qui avaient désolé la cité. Sur ces ruines, dans l'espace qu'elles encadraient, dans les alentours, partout, des milliers de personnes dans un recueillement pieux. Au centre, des enfants couronnés de roses, des lévites à la tunique blanche, les restes de l'ancien clergé mêlés et confondus avec les prémices du sacerdoce renaissant, un prince de l'Eglise revêtu de riches ornements, le Dieu des miséricordes enfin qui bénissait toute cette foule agenouillée. ^'oilà ce qui faisait tressaillir les spectateurs de cette grande et religieuse scène, ce qui les remuait jusqu'au fond de l'àme, humectait leurs paupières de larmes que le souvenir du passé semblait rendre plus douces encore >>
(p. io4).
L'impression fut profonde. Quelques jours avant (19 prairial), le proviseur du Lycée, Bérenger, publiait dans le Bulletin de Lyon une Lettre sur les Processions, dédiée à ^L de Chateaubriand ; il y décrivait les cérémonies dont la Fête-Dieu est le signal en Provence, où le culte parle si vivement à l'imagination, et il terminait :
(( C'est à vous, peintre, poète, orateur et vrai philosophe, à vous dont l'immortel et délicieux ouvrage porte à la fois Icnipreinte de tant de <avoir et d'inspiration si sublime: c'est à vous de
décrire ces pompes chiélieiiiies clans la capitale qui en fut le berceau ^ "
(llialeaiihriaiul nalleiHlil j»as d'i-lre à Home pour décrire ces pompes chréfiennes : le lendemain même du spectacle inoubliable, dont il venait d'être le témoin, il écrivait à Hallancbe une belle lettre pour lui communicjuer ses émotions :
« Quelle est, s'écriait-il, cette puissance extraordinaire (jui promène ses cent mdle chrétiens sur ces ruines? Par (jue! prodii^^c la cvow reparait-elle en triomplie dans cette même cité où na^^uère une dérision horrible la traînait dans la fanifc ou le sani:? D'où renaît cette solennité proscrite? Quel eiiant (K' miséricorde a remplacé si soudainement le l)iiiil du canon et les cris des chrétiens ioudroyés? Sonl-ce les pères, les mères, les frères, les sœurs, les enfants de ces victimes qui prient pour les ennemis de la foi et que vous
' I.c iiirinc 11" (lu lUillclin de Lijon coiilient une pioeo de vers sij^m'' I-. M., sur l.i l\'le-I>itMi : \<»iii le dchul :
(i l'Arc au noinciu (si/ rus, (jucl triomphe s upprilc ! I.c tumulte (les r/i;us ,i cesse pour l,i fête ; Mille (Itrers l;i/)is ;iu.r portes sont tendus : Sttu.s des rtdles /htttHuts d.uis les airs suspendus Des autels stmt dressés, dont l'ordre et l'industrie ncssinciil l'appareil cl la pompe /Icurie...
Comme on le voil, celle m;mil'cslalioii rclij;ieuse fui le rcsullal dune conspiration {générale ; les v«ru\ de l;i j>l>iparl des Lyonnais en devancèrent la réalisalion.
voyez à genoux de toutes parts, aux fenêtres de ces maisons délabrées et sur les monceaux de pierres où le sang des Martyrs fume encore ? Les collines chargées de monastères non moins religieux parce qu'ils sont déserts ; ces deux fleuves où la cendre des confesseurs de Jésus-Christ a si souvent été jetée ; tous les lieux consacrés par les premiers pas du Christianisme dans les Gaules ; cette grotte de saint Pothin. les catacombes d'Irénée n'ont point vu de plus grands miracles que celui qui s'opère aujourd'hui. Si, en 1793, au moment des mitraillades de Lyon, lorsqu'on démolissait les temples et que Ton massacrait les prêtres, lorsqu'on promenait dans les rues un àne chargé des ornements sacrés et que le bourreau, armé de sa hache, accompagnait cette digne pompe de la Raison; si un homme eût dit alors : Avant que dix ans se soient écoulés, un prince de l'Eglise, un archevêque de Lyon^ portera publiquement le Saint-Sacrement dans ces mêmes lieux; il sera accompagné d'un nombreux clergé ; des jeunes filles vêtues de blanc, des hommes de tout âge et de toutes professions suivront, précéderont la pompe avec des fleurs et des flambeaux ; ces soldats trompés, que l'on a armés contre la religion, paraîtront dans cette fêle pour la protéger : si un homme, disons-nous, eût tenu un pareil langage, il eût passé pour un visionnaire, et pour-
3> Li: 1,0 M AN ris MK A I.YOX
laiil cel homme ii eût pas dil encore toute la vérité * i>.
A ce même spectacle assistait Silvio Pellico qui, lui aussi, nous a raconté ses impressions de cette journée dans ses Poésies catholiques, et le lyrisme du poète complète a<;réablement la page éloquente de Chateaubriand :
« Je ne t'oublierai |)()iul, s'écrie-l-il, J»)ur lointain des jeunes années (juc je passai sur les bords du Rhône.
«... L'opulente cité élevait des trônes et des arcs de triomphe sur le passage du Tout-PuissanL redescendu sur la terre... Le canon se fait entendre : c'est un signal, tout se lail. Lu ce moment l'auguste assemblée sorlail (hi temple... Lorscjue Ton vit briller à l'enlrée de la rue la j)remière croix, au irémissement de la multitude succéda un nouveau silence. (Jui n'eût été attendri à la vue de cette inelVable et mysticjue harmonie de tant d'objets divers, alors que tant (le bouches et tant de
* (]f. (^'Aifrcs rontplt'U's, l'dil. Pourrai, l. \'HI,[). iS.'). — I.f texte (jue nous rej)r()(luisous dillere sur (juehjues points (le celui qui fut [)ul)lié eu iSoiJ.
dette descriptiou est jusleineiiL célèbre ; et uièine elle laisse loin derrière elle le passaj^e du (iènic (partie I\ . livre L eli.'ip. mu), où (Chateaubriand a peint In procession des ito^Mtions. N est-ce pas cette pa^'e (|ui contient ca détail de mauvais ^'oût : « I^li>nués de ces cantiques, les hôles des clianq)s sortent des blés nouveaux et s'arrêlenl à quel(}ue distance pour voir passer la pompe villageoise. »
Cl]ATtAUC?iIA^D A LYON tN 1802 ET 1803 39
cœurs chantaient l'hymne religieuse, et que des milliers de flambeaux étincelanls symbolisaient la résurrection de l'amour! Qu'il était beau de voir couler des larmes de bonheur, des pleurs brûlant de charité et d'allégresse ^ »
Chateaubriand emportait donc de ce séjour, qui d'abord lui avait paru maussade, une excellente impression. Tout l'avait conquis, dans cette cité lyonnaise, dont l'accueil est d'autant plus généreux et enthousiaste qu'il est très réservé au premier abord et qu'il ne se prodigue pas indistinctement. En partant, il écrivait à Fontanes :
^ Silvio Pellico et Chateaubriand ne se virent pas ; ("ollombet, rendant compte des Poésies calhoUques de Silvio Pellico, s'était plu à imaginer la rencontre de ces deux hommes, dans une pareille circonstance ; Silvio Pellico lui écrivait à ce propos :
« Je voudrais que vous eussiez deviné dans la supposition que vous faites que j'ai vu M. de Chateaubriand à Lyon, dans ma jeunesse. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, ni alors, ni depuis. Mais ce que vous devinez c'est que le Génie du Christianisme est un des ouvra<;cs que j'ai lus avec transport et que j'aime toujours. Que de fois quand cet ouvraj^e a paru et que j'entendais de malheureux A'oltairiensle bafTouer f'sicj,'] ai disputé pour en faire remarquer le Leau littéraire et moral! Les incrédules osaient prédire que le (iénie tomberait bientôt dans l'oubli. Je soutenais que cet ouvrage terrasserait \'oltaire, et j'avais raison. »
(Extrait d'une Lettre inédile de ('ollombet à Chateaubriand, datée du 28 se[)teml)re 18:^7. — liibliothéque delà ville de Lyon, manusc. fonds Coste, iii3-8.)
iU lE KOMANTIS.MK A LVOV
Mercredi, if» prairial un \1 :
Je (|uitte Lvoii, mon cher ami. comblé d amitié, d'honneur et presque d'argent. l)u moins, j'emporte deux cents louis en or, fruit d'une édition inédite. Les
libraires m'auraient donné ce que j'aurais voulu
Je suis à merveille avec K' cardinal. Nous avons fait une procession (jui a ravi les Lyonnais
Le i- juin, il arrivait à Turin et envoyant à son ami Joubert une relation de son voyage, il débutait ainsi :
Je nai pas pu nous éerii'e de Lyt>n, mon cher ami, eoinme je vous I avais promis. \ ous savez combien j'aime cette excellente ville, où j'ai été si bien accueilli 1 année dernière et encore mieux cette année' !
Tels sont les souvenirs que (Chateaubriand gardait de ce premier contact avec 1 ame lyonnaise : à Lyon, il avait oublié son imj)alience de débuter sur la scène diplomatifjue et de lixer sur lui l'ai tenlion des hommes d'Llat. Le charme discret de notre ville avait opéré sur cette imagination puissanle, exallée par les visions des solitudes américaines, et avide de vibrer au spectacle des merveilles de Home, la cité des (]ésars et la caj)ilah' du momh' chrélieii.
* Pîiilhès, ('hatc'iuhri.uul, p. i3r».
* Voyage en Ifnlic. éd. P<nirral. I. \III. p. '.\.
SEJOURS DE CHATEAUBRIAND Al