I. — Voyage au Mont-Blanc avec Ballanche
briand aimait ses amis, m. — L'accident des pistolets sur la place Bellecour (i8o6).
A la fin de rélé i8o5, M. et M"^« Chateaubriand partirent pour la Suisse, afin de secouer le souvenir importun des premières déceptions que la diplomatie et la politique leur avaient causées. Ils vinrent à Lyon par Clermont, Thiers et Roanne. Le 17 fructidor an XIII, le Bulletin de Lyon annonçait l'arrivée de Chateaubriand, et la rapprochant du récent passage de F'ontanes, Ballanche ajoutait : « Ces deux noms rappellent les honorables amitiés qui régnaient autrefois entre les irensde lettres du siècle de Louis XH' : amitiés
'k-^ LK hO.MANTIS.Mr. A LYO.N
(juc lis i^i'iiiuls lalriils raisaicnt naître, vl (jue Irslime et les succès faisaient vi\ro -. I/enlrelilct était ^a'acien.x. rt pouvait satisfaire les vanités les plus caractérisées.
(Ihaleauhriand réj)on(lit à Ijalianche par lainiable invitation (raceonipaL;ner sesamis àCienève et au Mont-l)iane. l)alianehe fut donc du voya^a\ car, eoninie le dit niali^aiement l'auteur des Mcmoires (!'( )iifr('-T<)niI)C : W allait partout où on le menait, sans (juii y eût la moindre all'aire *. >•
Ce voyage, Chateaubriand Ta raconté dans un opuscule (jue ses éditeurs ont publié sous ce titre : Le Munf-IU/inc, puijsnijes de ni(fn/.i(/ne.s\ fin cfaoù/ 1S03. l'ne épii^napiu' inattendue précède le récit : liieii n'es/ h cm (juc le vriii, le inii seul est uiDiuLle.
Les impressions (\\\ voyageur, en elTet, sont hostiles à la montagne : on dirait que Chateaubriand a voulu réfuter les pages superbes, dans les(juelles J.-J. Housseau avait découvert la poésie tour à tour sublime et gracieuse des .Mpcs et (\e^ vallées (il' la Suisse. Les éloges de lîous>eau, eouclut-il, lieniu'ut //// sf/stèrne de nin/eririlisme de son siècle; il nrlail (pie l'écho de cette doctrine assimilant l'àuu' de 1 homme à une es|H'ce de j)lante soumise ;i la variation de 1 air. (jiiand \\
* Mémoires <l ( hilre-'I (nnl>t\ t. II. |t. '|Sm
SFJOUKS DK CHATEAUJîFiIAND 'i3
s'écriait: « Sur les hautes montagnes, les méditations prennent un caractère grand, sublime, proportionné aux sujets qui nous frappent ; je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres. »
Nos trois voyageurs, hélas ! n'éprouvèrent rien de cette sérénité que, selon J.-J. Rousseau, les monts versent à l'âme : leurs rêveries et leurs conversations restèrent empreintes de ce tourment indéfini, de cette désolation vague que René avait vainement promenés dans les déserts du Nouveau-Monde, et que Ballanche avait secrètement nourris au fond de son cœur, déchiré par la souffrance physique et par les malheurs de sa patrie.
Ballanche, sans doute, eût pu signer cette diatribe de Chateaubriand contre la montagne ; car, après un court séjour à Lyon, nos voyageurs partirent ensemble pour la Grande-Chartreuse ; et cette fois c'est Ballanche qui va porter la parole et nous communiquer quelques impressions de voyage. Lui aussi, en face des grands spectacles de la nature, ne sait pas se détacher de lui-même ; il ne sait pas, comme Rousseau, absorber son àme dans celle des choses et s'enchanter les yeux et l'imagination à la beauté de la lumière et de la couleur. Devant le monastère désert, la pente
44 LK llOMAMIS\iK A LYON
de sa rêverie ne le |)oiie pas à la vision de la vie des solitaires, de leurs pieux exercices, de leur sérénité divine: non. il garde jusqu'à ces hauteurs ses préoccupations de philosophie religieuse, el, devant quelques voyageurs, rencontrés au couvent, il s'épanche en un beau monologue sur \v mépris (|ue la religion doit afiicher pour la science, sur la fragilité de nos connaissances, sur les contradictions et les misères de noire pauvie luunanilé. Les plaintes inélancolicpies du saint anachorète, expliquant à (lliactas (|ue les « douleurs ne sont point éternelles », et qu' u il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce (jue le cceur de l'homini' est fini » (Alain), lui montent aux lèvres, et il peint l'homme impuissant à porter la soulïVance: <( car, à force de gémir, la source de ses larmes s'est tarie, et il n'en a j)liis à répandre sur ses propres malheurs' ». (l'est le même désenchantement précoce, le même gémissement, la même plainte contre la destinée; à peine sorti de 1 adolescence, Hallanche est victime (hi mal de Hené : «« Clette douleur inliuu' (|iii s'échappe de ses paroles, cette mélancolie de ses liahiliides lient à un malaise moral, à une soliliide du e<eiir. Il si' croit rassasié di' la vie. et il ne la j)as goûtée encore '. -
• Hallanche, Fragments, l.t (ir.indc (Chartreuse, près de (trenohle, en / SO / ; celle date doit être fausse.
* Ce voyafjc avait élé coupé par une appariliim hàlivc ;i
SEJOURS DE niATEAUERIAND 45
Voilà dans quelles dispositions d'esprit nos voyageurs ont visité ces grands sites, immortalisés par la poésie éloquente de Rousseau ; une certaine pose, un peu de déclamation se devine à travers ces imprécations de Tun contre la montagne, de Tautre contre la science ; ils n'étaient pas des voyageurs sincères ; leurs impressions ont été corrompues par Tironie amère dont leur cœur était plein; en face du Mont-Blanc ou delà gorge pittoresque, qui conduit à la Grande-Chartreuse, ils avaient oublié d'être des hommes, pour rester des désabusés, des mélancoliques, des malades.
Dans l'intervalle de ces deux courses pourtant, ils avaient repris contact avec la vie, et comme le cœur humain, il nous l'ont dit Tun et l'autre, est incapable de porter sa misère sans faiblir, ils avaient joyeusement banqueté chez un Lyonnais très hospitalier, M. Saget. C'est là que nous allons retrouver Chateaubriand avec le joyeux abbé Bonnevie.
I.yon ; Chateaubriand y était venu précipitamment, quittant Genève sans même y coucher : « DesalFaires, écrivaitil à M'"^ de Staël, m'ont forcé de prendre ce parti »; et dans hi môme lettre, il ajoutait : « Je pense que vous pourrie/, prendre de rinquiétude sur le <;enre des alîaires qui m'ont appelé à Lyon. Ce ne sont que de misérables conditions d'argent et des arran<,^ements de librairie. » (Lettre à M'"" de Staël, datée de Lyon, i" septembre i8()5, publiée par M. P. Gautier, /?er//e des Deux-Mondes, i"' septembre i()o:Jj.
iO Lr KOMAMISMi: A LYON
C'est à Lyon, puisa HdnuMjuc (llialeaiibriand el Bonnevie se comiurcMil ; le chanoine séduisit le secrétaire d'anihassade. |)ar sa ij^aîté. par sa bonne humeur el par la hauteur de son esprit. « L'ahl)é l>onnevie, écrivait (lliateauhriandà M. de la Luzerne, le 8 novembre iSo!^ est i^M^and vicaire à Lyon, honinic (r('sj)rit éprouve par les malheurs (le la lu'volnlion. pensaul 1res bien en matière reli^neuse, et ayant des manières fort ai^nvables '. •• Sa belle stature, en ell'et, la distinction de ses manières et les saillies de son esprit lui obtinrent à Home de i^rands succès, même auprès du Souverain Pontil'e, (jui l'appelait : « le i^^rand Français». Bonapai'le aurait bien voulu le conserver à Home; el il éerivail au Minisire des alVaires étran^àM'es: « Je désire (jue vous écriviez à mon oncle pour (|ue 1 abbé Honnevie retourne à son poste. •' Le cardinal b'esch fut iullexible.
Honnevie avail le tort (Télre lroj> lié avec Chateaubriand, el la (liSL,M';K'e de 1 auleui" du (îcnic enlraiua celle du \ieaiie L^énéral. Homievu' rentrait à Lyon à la lin d'avi-il iSoj.
' ('[. l'.iilhcs. .1/""* </(• (IhnU'.iuIn liiiuL tl nprvs m v n\. moires cf s;t citrrvspnnd.incc, 18S7, p. 7^0. nolt .
Il supporta mal d'a}3orcl ce changement de situation. Chateaubriand répondait à ses regrets et à ses craintes par des encouragements flatteurs : (( Gomment pourrais-je vous être utile, lui écrivait-il, le i3 décembre i8o4? Je suis en Bourgogne depuis quatre mois, il y en a bientôt six que je n'ai vu ni pu voir vos protecteurs. Tout ce que je sais c'est que M^^^ B acciochij et votre voyageur de Dantzick pensent toujours à vous. Un des frères de Joubert lui a mandé l'autre jour qu'ils vous voulaient toujours tous deux. D'après les politesses qui se sont passées entre vous et les Romains, il n'y a pas lieu de craindre que vous soyez persécuté de ce côté-là. Soyez donc tranquille ; je vous ai toujours dit que vous réussiriez. Mémento^ Domine^ David ^ quand vous serez dans votre gloire... Je vous dis, en vérité, que vous serez l'honneur du clergé de France ^ »
Cependant, la vie que l'on menait au Chapitre de Lyon eut bien vite raison de cette mélancolie. A la fin de l'été i8o5, comme nous l'avons vu, M. etM""^ de Chateaubriand faisant un voyage en Suisse s'arrêtèrent à Lyon.
Les Mémoires d'Ou/re-Tombc contiennent de jolis détails sur ce séjour. On dînait chez >L Sa-
* Cf. (i. Pailliè?. C/ialt'nuhrinnd, ^^v femme cl ses amis, p. .'{oj.
48 LK ROMANTISME A I.YOîf
get, dont la maison. l)âlie sur le coteau de Sainle- Foy, était le rendez-vous des chanoines de Saint- Jean : «Certains jours, à Saiule-Foix (sic! on étalait une certaine tête de veau niarinée pendant cin(| nuits, cuite dans du vin de Madère et rembourrée de choses exquises ; de jeunes paysannes très jolies servaient à tahle; elles versaient l'excellent vin (hi cru dans des dauies-jeannes delà grandeur de trois houtedles. Nous nous abattions, moi et le Chapitre en soutane, sur le festin Saget : le coteau en était tout noi^^ » Comment dans ces (. délices de (Papoue •• Honnevie eùl-ilij^ardé rii;ueur au sort? «L'abbé Hoimevie est ici, de retour de Home, écrivait (Chateaubriand à Joubert ; il se porte à merveille, il est L^ai. il prèchaille et ne pense plus à ses malheurs^'. »
(( Il prèchaille », le mol était dur pour le chanoine, dont les succès oratoires sont restés célèbres dans les fastes de riiisloire locale, et même dans la France entière. (Cependant il ne faut pas trop prolester, car celte ébxpience nous j)araît avoir élé considérablemenl surfaite : les expressions solcuuelles, les images de couvculiou. les périphrases majestueuses-^ s'y pressent, au point
• VA\[. Hirc. I. 11. p. îKS.
'' (^.e f^oûl pour les périphrases lui inspira, un jour (piil prêchait à Saint-Jean et cpiiin chien élail entré clan?
SÉJOUFxS DE CHAIEAUBRIAND 49
d'étoutFer l'idée et surtout de lui enlever toute couleur originale : pour avoir voulu imiter la grande phrase de Chateaubriand, ample, caressante, brillante, il n'atteignait qu'à la fadeur et à la prétention ^
Mais Tabbé Bonnevie ne nous intéresse ici que par rapport à son illustre ami, et nous allons chercher quelle place il a tenue dans le cœur de Chateaubriand.
Dès 1804, Bonnevie se plaignait que Chateaubriand ne lui écrivît plus. Mais tous les amis de jeunesse du grand écrivain ont pu lui faire le même reproche : M. de llaynal, l'éditeur des
Téglise cette interpellation au suisse : « Entant de IHelvétie, chassez hors du temple cet importun symbole de la fidélité, » Cité dans les Lettres de Fr. Ozunnm, t. I, p. ^58, note.
^ On lit sur Bonnevie ce curieux morceau dans une Biographie contemporaine des gens de lettres de Lyon, pamphletanonyme de iS^fi : « Sermonneur à prétentions, M. l^onnevie porte le camail et convoite la mitre. Ses grandes phrases, qui ne disent rien, ont pourtant trouvé des admirateurs. On se rappelle ce brillant éloge qui lui fut donné publiquement par M. Pérenon :
Le mit le liossuet, le tendre Fcnelon,
Lorsque dans ses discours un chacun les désigne.
Sont toujours appelés, l'un de Cambrai/ le ct/gne.
L'autre^ l'aigle de Meaux, juste comparaison ;
Mais quel nom le donner, éloquent lionnevie,
Puiscjue tu réunis la force à l onction.
Ah ! je ceux désormais qu'en dépit de ienvie,
t)n te nomme jïartout le lion de Lqon.
:>0 LE ROWANTISMK A LYON
Correspondunls dr Jinihcrl . signale une «• lacune considérable » dans la correspondance de Chateaubriand cl (le JouberL puisqu'il passe de l'année iSo/j à Tannée iS'^.2. Sainle-Heuve avait aussi remarqué que Chateaubriand cessait d'écrire à Guéneau de Mussy dès iSo^ : on ne connaît (jue deux Icllres de Chateaubriand à (]hènedollé, entre iSofiet iS-.xk M. Pailhis, |)()ur éclaircir ce mystère, cite ce [)assage d une h'Ure inédite de M'"*' de Chateaubriand à (Hausel de Ciousseri^nies : u M. de Chateaui)rian(l. à un |)eu de i^oulte près, se porte à merveille: \\ a le corps pres(jue aussi bon (jue hi télé, (jui n a j)as l"ail)li dune idée. lN)ui' le cML'ur, laiil (jiiil ballra, ce sera j)()ur son Dieu, |)(»ur son roi et aussi pour ses amis. Mais il est comme vous, sa constance n'est pas au bout de sa plume, et il aimerait mieux aller savoir de vos nouvelles en Houeri^aie (jue de vous en (I.'m.nider par une h'ilre '. >•
Sous cel oubh mali'riel. raniilie subsisla-l-eUe? Les leni(»ii^niai;es (pu- nous |)ouvons indi(juer pour (h'Iendre la hdelile de ( ihaleauluiand sont en petit nond)re.
Kn i(S».'î, le critnpie Dussaull. dans une lettre à l'abbé pK)nnevie, s'exprimait ainsi : « Je supplie M. (Il' iJonnevie ch' ne j)as oublier la reconnnan-
' M^'tlrf'/i.ilc.mhriniitl.y S.KlIrcdii i S nrivcinhro i S jo.
dation dont il a bien voulu se charger ; je sais que M. de Chateaubriand est plein de bienveillance pour moi, et je suis sûr qu'un mot de M. Tabbé de Bonneviç qu'il aime beaucoup le déterminera à faire une chose à laquelle j'attache le plus vif intérêt ^ »
En i83i, M. et M'^^^ de Chateaubriand sont à Genève ; Chateaubriand voudrait bien rentrer à Paris, mais il craint de laisser sa femme seule : il songe à Tabbé Bonnevie qu'ils avaient eu l'intention, l'année auparavant, d'emmener avec eux, en qualité de (( grand aumônier », comme disait spirituellement M^^ de Chateaubriand. Il lui écrivait donc de Genève, le iG août i83i:
« L'abbé, ma femme a reçu votre lettre, mais moi, je n'entends pas raillerie et je vous déclare que je me brouille avec vous si vous ne tenez pas votre parole. Je ne pars que du 20 au 28; ainsi vous avez le temps de faire votre octave surmonté (sic) de votre huitaine. A ous serez bien logé, vous aurez une grande chambre. Berthe sera auprès de vous dans la chambre d'Hyacinthe, car il faut que Berthe vienne, ma femme le veut'-.
* Lettre inédile, 9 septembre 1823.
- Berthe était la domestique du vieil abbé; tous les amis du chanoine connaissaient l'empire qu'elle avait sur l'esprit de son maître et parlaient dclle volontiers, ('nllombei. écrivant à Chateaubriand le nS septembre iHiij, disait : '< Je vois quelquefois l'abbé de lîonnevie qui est toujours
52 I.K HOMANTISMi: A I.VOX
Ainsi, vous aurez voire inénaj^^e à pari. Les médecins de Genève sonl les meilleurs du monde ; le mien, M. C.oindi' vous soignera. Le mois de sejjlembre esl superbe ici. ^'ous ferez des courses avec ma femme, ^'ous prêcherez partout. NLi j)résence à Paris vous mellra à l'abri de loul soupçon de machinations avec moi. hjifin, je ne vois pas l'ombre (ruiu* raison pour rester à Lyon. Ma j)auvre femme sera seule : elle esl soulTrante ; vous devez, comme une bonne (cuvre, venir la garder. J'altends ici voire réponse : qu'elle soil prompte et décisive. Jeu accuserai Herlhe si elle est négative. Bonjour, ingrat abbé. Hyacinthe est parti cette nuit pour Paris ^ »
Tel était le grand liomme dans rintimité. gracieux, spirituel, gardant, malgré tout, son grand air et sa plume d'or ; comme on regrelle qu'il n'ait pas eu plus souvent à demander des services à l'abbé IJonnevie !
un vieillard jilciii de verdeur, licrlhc so plaint, niaij^rc ses chats nombreux, de ne pouvoir prendre les rats de .M. le chanoine! La pauvre Hcrthe esl niainlcnanl une ruine. Pardonne/.-nioi celle di};ression en faveur du sujet. » Lctfrc incdifc, l)ilil. de Lyon, l''nnds (^osle, niscr., iiiiUS. — Ces quelques lignes relatives à itcrllie dctruisenl la léj^ende (|ue l'on a voulu rccemmenl iiccrediler : cf. / /jc \'ic. Aime \'in(ftrituer, p. 29.
' CA\ Pailljcs, .1/'"' (le (^hatciithriaiul d ,iprès .ses iiicnmircs, p. ■.>.\n.
Un biographe de Bonnevie écrivait : <( Qui ne sait que le roi de la littérature française écrivait assez souvent à Forateur lyonnais, qu'il ne passait jamais dans notre ville sans l'honorer de sa visite, qu'il le prenait familièrement bras dessus, bras dessous, pour aller avec lui dans le cabinet de notre jeune littérateur, M. Gollombet, encourager ses talents et récompenser ses précoces et nombreux travaux, par sa glorieuse approbation, et couvrir sa modestie de l'éclat de son génie ^ » Le tableau est joli, mais il faut ajouter que cette visite de Chateaubriand à Gollombet a été unique, et il est à craindre que ses lettres à Bonnevie aient été très rares aussi: en tout cas, si le biographe a eu sous les yeux cette correspondance, pourquoi a-t-il été si discret? Un an avant cette fameuse visite, en iSSj, Sainte-Beuve était passé à Lyon, et avait vu chez Gollombet Tabbé Bonnevie. Rentré à Paris, il écrivait à Gollombet : « J'ai vu M. de Ghateaubriand chez M"^<^ Uécamier et lui ai fait part des souvenirs de M. Tabbé de Bonnevie : il y a été très sensible-. >> Et c'est tout : encore cette formule de politesse a-l-elle été ajoutée en marge par Sainte-Beuve, probablement par acquit de conscience !
^ Revue du Lyonnais, •.>.• série, l. 1, p. 3()r). 2 Cf. Lettres inédites de Sainle-Iieure, publiées par C. Latreille et M. Houstan, i<)o:?.
b\ LE UOMANTIS.MK A LYON
Les Mcmoircs d Outre-Tombe achèvenl de nous édifier sur la froideur des sentiments de Chateaubriand pour rob^cur chanoine de Lyon, le «i joyeux abbé de lîonnevie » connne il l'appelle'. 11 nous a pouilanl eonlié que M"'^ de Ikauniont, à son lit de mort, désira pour confesseur fabbé lîonnevie : « Je le vis revenir luie heure après, dit-il. essuyant ses yeux tl disant (pi'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un parc'd héroïsme -'. ••
De telles obligations se peuvenl-elles oublier? Mais Chateaubriand, absorbé par daulres soins, n'avait pas le temps d'écrire à ses amis : M"'*" de (Chateaubriand, dévouée c(unme toujours, se substituait à Ini j)onr recueillir cet héritage d'amilié, et c'est eUe ijui veillait pieusement sur les souveuu's (rnii passé aucjuel eUe n'avail pourtant pas été associée. « M'"^ de (Chateaubriand, dil le biographe de Honnevie, l'estimail et faimait comme on ainu» et comme on estime \\\\ honnue de bien. Klle accueillait dans sa société, comme des amis, ceux cpii se présentaient chez elle avec une simph' reeomnuuuh'ilion de son l'ulnr grand aumônier el cond)ien (K' nos coneiloyens. jaloux de connaître lanlenr dn (Iniic du d/iri.s/i.inisuw.
» Kilil. Hiro, t. 11. p. 3:^5.
Wc/.,,>. 3;..
SEJOURS DH CIIATKAUBRfAND 55
ne jouirent de cette faveur que par la grâce de M. l'abbé Bonnevie ^ »
M"^'' de Chateaubriand écrivit à son <- cher comte de Lyon » un grand nombre de lettres, dont quelques-unes ont été reproduites par la Revue du Lyonnais et, plus récemment, par M. Pailhès^.
En voici une qui a jusqu'ici échappé aux recherches des biographes; on y admirera la plume fine et piquante de cette femme d'esprit :
Mon bon cher Abbé, il faut beaucoup vous aimer pour ne pas vous tenir rigueur : pas un mot de vous pendant et après vos mémorables journées. Ensuite, à vous entendre, ce sont vos amis qui vous ont abandonné, tandis que vous avez été l'objet de l'inquiétude de tous, et que tous vous ont écrit, excepté moi, qui ai passé quatre mois dans mon lit avec deux ou trois maladies mortelles. Enfin, vous nous donnez signe de vie et vous vous portez l)ien, voilà l'essentiel ; cependant une chose nous fâche encore, c'est qu'après tant de promesses il paraît que vous ne songez pas à venir à Paris; c'est un grand bonheur que vous enlevez à vos amis et sûrement à vous aussi. Croyez que l'air de rinfirmerie vous eût été plus salutaire^ (juc les eaux de
^ Revue du Lyonnais, id., p. iiaS. (]e fut le cas dO/anam : cf. Notice sur Ozanum. par I.acordaire.
- Dans -l/'"" de Chateaubriand, lettres inédites à Clausel de Cousserf/ues. — On trouvera dans la Beiue du Lyonnais, i>" série, t. I, iSr)o, p. ;5o5 et ss., une lettre île juillet iSiJo, non j)ul3liée par M, faillies.
oT) LK ROMANTISME A LYON
la Charbonnière (sic) ; mais tout n'ist pas jn-rdu si vous le voulez (malgré Herlhe) ; voilà le beau temps j)our voyager; les grandes chaleurs sont passées et le IVoid pas encore arrivé; soumettez-vous donc à l'ennui d'uiu' diligence et ariivez-nous vers le milieu de septend>re. Si vous laites cela, avec lintention de passer 1 hiver avec nous, je vous donne abstdution générale pour tous vos péchés, dont le plus grand, dit votre vieil ami, est de lui nici- la bellr et longue lettre (pi'il vous a écrite il y a (juehjue temps et dont vous ne voulez pas lui tenir compte. M"" de X... arrive: elle vous a vu et nous a donné de vos nomelles. La bonne dame est toujours leste comme à (juinze ans, mais sourde comme d'ordinaire à son âge, infirmité qu'elle veut cacher à tout prix, ce qui fait ((ue, lorscju'on lui ilit ([u'on est Tort soulTrant, elle repond (ju elle en est charmée. Adieu, très cher Abbé, ne doutez jamais île la sincérité de notre invariable attachement. Le patron me charge de vous dire <|ue, lorsque vous aurez irrévocablement fixé le jour de voire départ, il vous écrira cjuatre pages de remercienu'nls. MilK* compliments à la bonne Herthe î ^r» août i8ih '.
NL l'abbé Pailbès possède un ccrlaiii nombre de lettres inédites dv (^baleaubriaiid et de sa iVmine au u cher comte de Lyon • . el il part de là pour soutenir la constante amitié de ('baleanbriand pour l'abbé Honnevie.
(]ependanL lui-mènie est obligé de convenir
* Lettre autojjrapho tirée de la collection .le M. |\ricaiid.
que, la plupart du temps, c'est M"^^ de Chateaubriand qui tient la plume, et que Chateaubriand se contente d*y ajouter parfois quelques lignes. Ainsi, au bout d'une lettre de sa femme, il écrit un jour : (( Eh I bon Dieu, cher Abbé, vous oubliez toujours que je ne vous oublie jamais, que vous avez cent lettres de moi qui vous le disent et que je vivrais cent ans que mon attachement serait le même. » — Une autre fois, il écrit de sa main ce post-scriptum : « Allons, cher Abbé, recommençons encore une année ensemble; je veux marcher jusqu'au bout avec vous et je vous embrasse tendrement. »
En attendant que M. Pailhès complète les citations qu'il a bien voulu nous communiquer, nous ne pouvons que partager le préjugé courant, qui accuse l'égoïsme de Chateaubriand : les êtres créés par son imagination lui furent toujours des amis plus vivants que les meilleurs de ceux aux quels son existence avait été mêlée; ses grands rêves d'artiste l'airachaient à une réalité faite pour les esprits ordinaires. Joubert le savait bien, lui qui, dans une lettre de i8o3, disait de Chateaubriand : « Il n'est pas assez occupé des autres et pas assez détaché de lui. »
5^ LE hOilANTISME A LYON
Va\ lermiiianl la rclalion de son voyai^e au Moiit-l)lanc. C^haleaubiiaiul écrivait : - Il \ a (les monlai^iU'S (]iu* je visiterais encore avec im plaisir extrême : ce sont celles de la (irèce et de la .Indre. J aimerais à j)aic()iirii' K'S lieux dont iiU'S ii()ii\elles éludes nu* lorceul de m'occupcr cliacjue jour: j uai^ Nolouliers (.iuTclK'r sur le Tahor et le Tay^^c'le d aulns couleurs v[ d'autres harmonies, après a\()ir j)eint les monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau-Monde'. >• L'année suivante, il réalisait sa chimère de (irèce: le i!^ juillet iSo(>. il (juittait Paris à destination de .lériisalein.
Il traversa Lyon avec M"" de (Ihaleauhriand. (pii l'accompaLinail juscpi'à \'enise. (]elle-ci, de \'enise, écrivait à M""^ Jouhert. le •.>(> juillet i8o() : « ^'ous savez noire liistoiic de Lyon. A présent. vous comprendre/, comnu-nl on aime mieux un brii(and (ju un pi-^lolel -. •»
D'autre |)arl. le llullctin de I.i/nn j)ul)li;iil. le K) juillel, reniretilet siii\ant :
Mercredi dernier, deux pistolets charfjés partirent
' Klil. Pourrai, l. Mil, p. i i ..
' Af5 (Jorrci/) filun's de Jouiijrl, p. 'ii.
de rintérieur d'une voiture de poste qui traversait la place Bonaparte. Heureusement personne n'a été blessé. Cet accident, qui aurait pu être très funeste, est un nouvel appel à la prudence.
On aperçoit tout de suite la corrélation entre les deux faits : Y histoire de Lyon, comme dit M"^^ de Chateaubriand, et V accident des deux pistolets^ rapporté par le journal lyonnais. Le Bulletin, très renseigné pourtant sur les faits et gestes de Chateaubriand, puisque le même numéro, immédiatement après ravenlure en question, signale le passage récent de Chateaubriand à Lyon, n'a pas jugé bon d'être plus explicite ; mais son silence est suppléé par une longue lettre de Joubert à M"^^ de Vintimille * ; Yhistoire de Lyon y est contée, en détail, avec verve, et l'on s'étonne que le chroniqueur du Bulletin ait perdu l'occasion dune relation si piquante. A Paris, le matin de son départ, Chateaubriand se fit apporter des armes, pistolets, carabines, espingoles, et en acheta pour 800 francs. « Il eut besoin, sans doute, de beaucoup d'adresse, dit le narrateur, pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voilure déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très pénétrants de M""" de Cha-
* Les (lurrespinidanls de Jouherl , p. •> i •>-•.> 1 G.
60 LK nOMANTISMF. A LYON
teaubriaiid, (jui lui avait déclaré, l'avant-veille, en ma présence, (lu'cii voyaj^^e, elle aimerait mieux voir un brii^and (juiin pistolet. » A Lyon, il s'arrêta, et, le j(nir de son départ, il passa la matinée à char<;er ses armes. Puis « il part ; au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos; au bruit de l'explosion. M"' de Chateaubriand s'évanouit ; les chevaux s'arrêtent ; lout le monde accourt et leseuviionue. On descend : personne, i^ràce au ciel, n'est blessé: M""* de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, (|uan(l tout à coup (juelqu'un s'écrie que le l'eu est à la voiture. Je suj)pose (ju'il en sortait de la fumée et (|ue la pensée que le pistolet parti n était |)as le seul lit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on l'imai^nne aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint (ju'il avait caché dans un coin (juatre ou ciu(j livres de poudre. • lleureuseuu'iil. (hl-il. il ne perdit point la tête ; il (Mivrit sa voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et trouvant que les cordons étaient en feu. il l'éteii^nit. Sans son conra^^e et son industrie, ajoule-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air I - Il Unit
en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que, de là à Turin, tout s'est passé le mieux du monde. »
Le fidèle Ballanche avait promis d'aller à Venise chercher M°^° de Chateaubriand, pour la ramener en France. Il se fit attendre quelques jours ; enfin il vint un soir; et, dès le lendemain matin, à cinq heures, sans qu'on lui laissât le temps de voir et d'admirer Venise, les deux voyageurs s'embarquaient pour Fusina'. C'est ainsi que le bon Ballanche (( allait partout où on le menait, sans qu'il y eût la moindre affaire », comme disait son ingrat ami.
* Cf. Souvenirs de J/'"^ de Chateaubriand, dans E. Biré, Mémoires, t. 11, p. 5o(>, note.
02 Li: ROMANTISME A LYON
CUAPITRK IV
Los .'tUaqucs de F. -M. llolTinann (Ltms le Journal de i Empire, cl les nrlicles du défenseur ,inonif me, Giiy- Marlo (le IMaco, dans le Ilnllelin de Lyon. — G.->L de Place cl (Jourju.
La poslrriU" (jul vriUTc la iiU'inoirc des lioinines (le i^éiiic ronscrvr aussi i){)Ui les lU'-lrir les noms (les ciillcjncs iinpuissaiils (jiii insultèreiU à la ])oaiilé. Ilonièro. de sièele en siècle, traîne /oïle enchaîné à ses j)ie(ls.
(lomnie Ions les i^rands cri'alenrs, (Ihaleanhriaiid lui en huile à des délracleiirs systéniali(jues ; mais à aucun nionu'ul ds ne réussiront à éj^^arer r()|)iui(Ui . car leur acharnement suscita des défenseurs à 1 «euvre contestée. L'indigne crili(jue d'.l ////// faite par M. -J. (liiénier C()ni|)ri>nul an|)rés de ses contemporains sa ré|)utation d honinic (K- 'j,où\ ; pourlani celle mésaventure
ne préserva pas les Martyrs cratlaques non moins passionnées et non moins injustes.
Le livre parut en mars 1809 ; aussitôt les articles de critique, suivant une expression de M"^ de Chateaubriand « plurent sur l'ouvrage^ ». D'anciens amis de l'auteur, Parny et Ginguené, inséraient dans les almanachs des vers injurieux contre les Martyrs^. Bien plus, et c'est M'"'^ de Chateaubriand qui parle, « Nous vîmes des gens se disant royalistes, des prêtres même, sous le prétexte que les Martyrs n'étaient pas exempts de censures ecclésiastiques se mettre à en dire pis que pendre.^ »
Dans cette campagne de diatribes, Hoffmann se mit au premier rang par sa violence.
F.-B. IIolTmann, après avoir, pendant quinze ans, écrit des pièces de tliéàtre et des livrets d'opéra, était entré au Journal de l Empire, et bien vite y était devenu l'égal des Féletz et des Geoffroy. Ses jugements consciencieux et indépendants jouissaient d'une grande autorité ; un ton
^ Souvenirs, cl'. rabl)é Pailhôs, iUinlanihriand, sa femme et ses amis, p. m.
^ Parny publia dans le Mercure, Tancien journal de (Chateaubriand, une pièce de vers intitulée liadolarje, cl (iinguené répondit à Parny par une épilre en vers.
•^ là.. Labbé (Clausel, devenu plus tard évécpie de Chartres, et qui était alors };rand-vicairo d'Amiens, se dislin^Mia par son animosité contre les Marli/rs.
64 LE HOMANTISME A LYON
tranchanl, un (.'sj)i'il acéré (loiinaicnl l)caiicoii|) de saveur à sa critique sèche et bourrue. Mais il était reslé un liomnie du wiii'^ siècle, et ses principes littéraires le rendaient hostile à l'art nouveau : « J'espère, disait-il. (pie les préceptes d'Horace et de Hoileau prévaudront sur toute littérature ronuinticpie ou mélodramatique. » Pour traiter un point de jurisprudence, de médecine, de géographie, ou la (juestiou du somnaudjulisme et (h'S cMux minérales, il déployait nue vivacité d'espiit. une verve, et une facililé de j)lume vraiment irrésistibles; mais |)our juger les Martyrs de (Chateaubriand, peut-être fallait-il une intelligence plus pénétrante, des connaissances plus solides, et surtout nu sens religieux inconnu à cet attarde"' (hi \\\\v siècle.
Aussi contre les M./rfi/rs i"nt-il « atroce » comme a dit M'"^ de ( Chateaubriand .
(Ihaleaubriand l'ut très sensible aux attaques d'IIollmann, non j)ms cprelles pussent remettre en discussion son litre de grand écrivain, mais parce (ju'elh's ralteignaienl diuis sa consciciue de travailleur seruj)ul(ii\. diTudil longtemps attaclu' à une même besogne, et de catliolicjue animé des meilleures intentions dv prosélytisme et d'édilication.
dépendant il n()pj)()sa j>ersonnelli'mi'ut aucune réponse a ce (pid appi'lail ■ wiw odu'use m-
LES MARTYRS DR CHATI- AUBKIAND 65
trigiie » : » Je crois, écrivait-il, le i5 mai i8o(), que le silence absolu est ce qu'il v a de mieux pour moi. Il faut laisser parler mes amis^ »
En effet, des amis, ou mieux des admirateurs soutinrent Chateaubriand dans cette épreuve.
Esménard publia, au Mercure^ un article sérieux sur les Martyrs, et s'il contestait aux héros du poème la dignité de personnages épiques, au nom des vieilles théories de Tépopée solennelle ; s'il critiquait la marche de l'action, trop languissante à son gré, en revanche il proclamait la fî^randeur du suiet et les beautés de cette (cuvre
suj
éminemment poétique.
Guizot, qui faisait alors ses débuts dans le Publiciste^ y inséra plusieurs articles favorables aux Martyrs^.
La Gazette ecclésiastique ou Journal des Curés publia sept articles, pour démontrer l'orthodoxie des Martyrs et pour ébranler dans l'esprit des catholiques les préventions injustes qu'une piété farouche avait dressées contre le livre.
Mais de toutes ces défenses, aucune n'est
* l'^ra^Miient de letli-e cité par M. Pailht-s, p. 4"^>'>- ^ (Jiateaubriand en fui exlrèmenieiit louché el remercia (iui/ot par plusieurs lettres, dont trois ont été publiées par (lui/.ot dans ses Mcmoires (l. 1, p. 877 . Les articles du Puhlici.sle sur les Murti/r.s ont été recueillis au tome II -p. •mG) d'niie série de mélaii^'^cs. intitulés le 7\'m/)s
comparable à celle qniiii Lvonnais écrivit sous le voile de 1 anomnie. dan- le journal réciii^é par Ballanclie, le lUilldin de Lj/on. (le Lyonnais. Guy-Marie de Place, sur (pii prsc un oubli iniuu'rité, rendit, nous Talions voir, le |)lus siijnalé des services à Clialeaubriand : grâce à lui, l'auteur des Mnriyrs retrouva la fierté de son (euvre et la conliance en son i^i'nie.
Lors(pu'. liuil mois aprrs la jxiblicalion di' son livre, (]bateaubriand sortit du silence au(juel il avait cru bon de se condamner, il rapj)ela avec complaisance le jugement j)orté j)ar Msménard, « un liomme de beaucoup d'esprit, de goût et de mesure, et (pii de plus, clait poîlc. et poète d un vrai (aient ^'i mais il diil iH-rulcr les objections noml)reuses mêlées aux éloges, cl (jiii. laites sur un ton réservé, pouvaienl séduire les esprits réiléchis. — - Ciui/ol ne roiirnil pas une seule ligne au plaidoyi'r personiud compose par (!liateaubriand, et celui-ci réserva ])our des lettres iiilimes re\|)ressi()ii de sa reconnaissance à I fndroil (I un cnlnpie (jui jngeail en pleine iiidcpcndance, et non j)our obéir au mol d ordre de la |)olici' ou d'un direcleur de journal. — l\n(in la (t.izcffc rrrfcsi.t.sfiffuc, excellente à libérer (lliateaubriand du reprocbe d bérésie, n'avait plus I.i même aulorite pour j)i'ononcer >iir la valeur lilleraire (\v> Mni'h/ts.
Seul, Guy-Marie de Place eut Thonneur d'écrire une apologie complète et décisive, et Chateaubriand lui emprunta presque tous les matériaux de sa défense : « Il a paru, disait-il, au début de son Examen, une brochure imprimée à Lyon où l'auteur, qui m'est inconnu, a bien voulu se déclarer en faveur des Martyrs. On ne peut réunir à des autorités plus graves une manière de raisonner plus saine. Je citerai souvent l'ouvrage de mon défenseur. » Sainte-Beuve, qui put, grâce à l'obligeance d'un autre Lyonnais, F.-Z. CoUombet, lever le voile de cet anonymat, et qui rendit justice à l'avocat de Chateaubriand, se trompe donc quand il écrit que « cette brochure de province n'arriva point à Paris, et n'y eut aucun écho* ».
Bien loin de rester enfouie dans les colonnes du Bulletin de Lyon, elle obtint une éclatante publicité : Chateaubriand la recueillit presque tout entière dans son Examen; elle fit désormais partie de l'œuvre qu'elle avait entrepris de soutenir. Ce nom que Sainte-Beuve dévoila plus tard ne s'y trouvait pas, il est vrai ; mais l'auteur était d'une modestie telle que le bonheur d'être approuvé et reproduit par Chateaubriand lui eùl été moins sensible, s'il avait fallu s'affranchir de
* ChaleauJjriundelsdiKjroupc liUcrai/w a'éd., l. II. j). (i'^.
m LE HOMANTISME A LYON
cc'l aiionymal. deriRTc* k'(|iiel il dcrobail au «^raïul public son talent de polémiste et la sûreté de son goùl.
Le !'.> mai, (]lialeau])iiand écrivait à Guizot : « \'érilablemenl. Monsieur, je le dis très sincèrement, les critiques cpii ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrai^e me font une certaine houle pour les l'Vançais. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris mon ouvra<^e, (jur les rèL,des de l'épopée sont singulièrement oubliées, (juc l'on juge un ouvrage de sens et d'un immensi' travail comme on parlerait d'un ouvrage d'nu jour et d'un roman? Kl tous ces cris contre K- merveilleux î ne dirait-on pas que c'est moi (jiii suis l'auteur de ce merveilleux ? que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue?... Tout cela est sans bonne foi comun- tout eu France •.
Le lendemain i[\ mai (iuv-Marie de Place commenvait au lUilIcliii de Li/on sa polémi(pie contre Iloirmauu, celui (jue Cdialeaubriand appellera spirituclli'meul • rexrcutcur Av la justice des vanités' : et cv\ obscur journaliste allait vengei- riioinicur l'ompromis i\r la criticpie l'ran- Vaisi', adoucir l'amertume d'un grand écrivain, abrcuvi' d'attacjues malveillantes, jouer, loules
• Mrnioirt'S <!'( )ulri'-'i imihc, ctlit. Hiii'. t. IN, j>. ii.
proportions gardées, le rôle délicat d'un Boileau auprès d'un Racine meurtri et découragé I
Guy-Marie de Place appartenait à cette génération de chrétiens, qui avaient salué d'un long cri d'admiration et d'espoir le Génie du Christianisme. Il savait bien que Bossuet aurait trouvé dans la religion un autre génie et d'autres beautés : mais sans chicaner l'auteur sur l'insuffisance de son érudition théologique, il avait vu se lever avec le livre l'aurore d'une renaissance religieuse. Avec quelle élévation de pensées il avait traduit les émotions du chrétien et de l'artiste en face de cette œuvre immortelle I II s'écriait :
M. de Chateaubriand, racontant les bienfaits de la religion et sa gloire, produit des impressions d'autant plus vives et plus profondes, que cette gloire était éclipsée, que ces bienfaits n'étaient plus au moment où sa plume était occupée à les peindre. Debout sur les ruines du sanctuaire, comme au milieu d'un temple que la foudre aurait frappé, et dont elle n'aurait laissé que de tristes débris, il semble, si je puis parler ainsi, prononcer l'oraison func'bre du christianisme. De là cette touchante harmonie de son style avec la mélancolie religieuse de ses tableaux, de là ces expressions empreintes de douleur, ces longues pages d'affliction (lui. en montrant tant de L^randeur anéantie.
lont couler ^les larmes et rendraient inconsolable, si la (k'solation du chrL-tien pouvait être sans espoii ^
(iuy-Maiie (le Place tressaillit au plus pr(»loiul de son âme, lorsque, dans les Mnr/i/rs\ ('liateaui)rian(l, opposant le vrai Dieu aux dieux nu>rls du pai^anisnie. célébra la victoire miraculeuse d'une religion persécutée.
Certes, il faisait des réserves sur le nouvel ouvrai^^e : l'ortbodoxie lui paraissait olîensée en plusieurs endioits. et surtout les couleurs vives dont l'épisode de ^ elléda était peint lui luspiraient des scrupules, car <« il est, disait-il, des liommes corrompus, dout les bouleuses passions n'ont jamais plus d'activité cprà la vue des objets qui, en leur raj)pelant les tiistes suites de leurs égarements, devraient les ramener au repentir».
Mais il passait condamnation sur ces défauts; (^bateaubriand, docile à la iriliijue, eifacerait des Marh/rs les iuad\c'i'tances, se uietlrait d'accord avec les théologiens, et adoucirait les expressions trop passionnées cjuil avait mises sur les lèvres de la vierge gauloise.
(]es taches, j)eu nombreuses du re^te, uv \\\A'\-
' Arlirlo (le (iuv-Miiric de IMaee (liuHelin de l.ifon, \\ oclohro itSo7), ;i j)ropos dune édition abrégée du (icnii\ en a volumes. Lorsque parut la 5* édition du livre (5 vol. in-8', il publia deux nouveaux articles sur le (tcnie (22 cl 29 avril 1S09).
fiaient pas les articles révoltants d'IIoirmann. Avec une dignité grave et un tact parfait, de Place repousse les insinuations de ce critique, qui, sous l'apparence d'un zèle habilement joué, se présente comme le vengeur de la religion compromise par Chateaubriand.
D'abord Hoffmann prétend que c'est outrager le vrai Dieu que de le placer dans une épopée. — Mais qu'ont fait le Tasse et Milton? Le xvii* siècle, malgré l'autorité de Boileau, n'a-t-il pas cru qu'un poème épique devait « renfermer la théologie de la nation pour laquelle il est écrit » ? Contre le vieil aphorisme repris par Hoffmann : <( Soyons païens dans la poésie », de Place ch^esse les théories de Rollin, de l'abbé Batteux, de Marmontel, de \ oltaire lui-même et de la Harpe, et conclut sagement : « Soyons chrétiens dans la poésie, ou résignons-nous à n'avoir jamais de poète épique. "
Combien Chateaubriand a raison de soutenir que le merveilleux du paganisme est inférieur à celui de la religion chrétienne! Qu'est-ce en elfet, que la mythologie ancienne, si ce n'est <( un amas grossier d'absurdités et d'inconséquences »? — Ces dieux sont humains, objecte Hoffmann; ils (( agissent par passions^ par alfections, par des considérations purement humaines, » ce qui jette un grand mouvement dans la poésie, « parce que
7i Li: no M A Ml s. M K A LYON
les êtres <urnalurels y sont plus élroiteineiil liés avec les hommes. Ils ont d'ailleurs un avantage inappréciable, d'avoir tous une physionomie disliuele, des attributs et un earaetère particulier, et, ce qui est plus important encore, une volonté et un pouvoir indépendant sur la partie de la nature soumise à leur empire ". (les dieux, réplique de Place, font pitié, et « Homère ne supplée à la faiblesse de ses niarhines poélicpies (juà h)ree de i^énie ». \()llairc' lui-nu"'UU' n Opposait (pi'uu seul argument à ceux (jui accusaient d'c.r/r.tr.i- (jnncc les dieux (rilomère : <• (l'est, disait- il, reprocher à un peintre d'avoir donné à ses ligures les habillements de son temps. •
Par Tiiitroduction dQ> anges (hms son poèuu'. Chateaubriand, ((tnlinue Iloll'mann, «< dénature lidc'e (pu' nous axons (h' la gi'anch'ur cl de la puissance de Dieu », car il est <( ridicule (jue celui qui d'un mot a fait jaillir la Ininière du sein du chaos, et a éclairé riini\ ers justpie dans ses immenses profondeurs, envoie un ange en and)assade à un aulre ange. |)()ur j)()iisser une iVéli' baiMjue el lui l'aire faii'e le Irajcl du Péloponèse à la côle de Syrie. >> — Mais. r(''|)on(l dr Place, « h' nom d'ange veu( dire envoyé-, messager, ambassadeur ", et il est naturel -- (pie des and^assadeurs aillent en ambassade •• ; la Ihble et les Pères di' 1 Kglise nous nu)ntrenl sans cesse les an^es
LES MARTYRS DH ClIATEAUBhiAXD 73
présidant aux actions des hommes, leur apportant les volontés de Dieu, ^^eut-on en leur faveur une autorité sinon plus importante, du moins plus voisine de notre temps? C'est Bossuet qui, dans son Commentaire sur l'Apocalypse, a dit :
Quand je vois dans les Prophètes, dans TApocalyse, et dans l'Evangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs, l'ange des petits enfants qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent; l'ange des eaux, l'ange du feu, et ainsi des autres; et quand je vois parmi tous ces anges, celui qui mit sur l'autel le céleste encens des prières, je reconnais dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges; je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour y présider. Car toute erreur est fondée sur quelques vérités dont on abuse. Mais à Dieu ne plaise que je voie rien dans toutes ces expressions de l'Ecriture qui blesse la médiation de Jésus-Christ que tous les esprits célestes reconnaissent comme leur seigneur, ou qui tienne des erreurs païennes, puisqu'il y a une diderence infinie entre reconnaître, comme les païens, un Dieu dont l'action ne puisse s'étendre à tout ou qui ait besoin d'être soulagé par des subalternes, à la nuuiière des rois de la terre dont la puissance est bornée, et un Dieu qui, faisant tout et pouvant tout, honore ses créatures en les associant (juand il lui plaît, et à la manière qu'il lui plaît, à son action *.
* Hossuet, sur iApncnlifpse, n. XW'II.
La (lialc'c'li(jut' (riloirinann nV'sl pas encore à l)()ul (le ressources conlre le poème de (liialeaubriaiul : u Le inélaiiL^e du sacré cl du profaue. dil-il. esl un i^raïul scandale. •> — Ce inélaiii^e, de Place ne le voil pas : Taclion du j)oènie devait sans cesse opposer Jé>us-(!lii'isL aux divinités de ri'jupire. Dieu à Jupiter: mais chaque personne V parle courorinéinent à sa croyance : « ainsi selon le chaui^enieul diulerloculeurs. ou a tour à tour sous les yeux le lauLiai^c d'un disciple de Jésus-(]hrisl et celui d'un adorateur dvi^ idoles >•. Où est la confusion? Où est le sacrilèj^e ? Oorneille dans Po/j/riic/c, \ Ollaire dans Zn't'rc el nu'-uu' lîaciue dans l'.slhcr. n'ont ils j)as plactlune à coté de l'audri' les deux reliL^ions, el ce contraste a-l-il l'ail ci'ier au scandaK' ?
Iloflniann, si zélé pour les inléi'êts du vrai Dieu, ne j)iM'(l j)as une occasion de se nio(pier de la reliL;jon. Poui' parler des choses les plus res j)eclal)les, il airecle un Ion hadiu el railleur, il iniillij)lic lo plaisanlerifs ludccenles. V.w \(»ici un exemple. commenU' |)ar de Place :
Peut (»n se (h'Tendrc d "un niouNonuMit «U» pitié lorsqu'on voit le eriti(pi(' xouloir en (piehjue sorte (pic le Paradis soit un nouveau (^alvairc, et trouver mauvais (pie M. do ('Jiateaul)rian<l ail présenté eoinnic riche et nia;^n\ili(pie le séjoui- destiné à elfaeer toutes les peines, il consoler Av tous les inaux el à rei onipcnser toutes
LES MARTYllS DE CHA TEAUBRIAND 75
les vertus? Qu'un lecteur sensé médise s'il y a autre chose que de l'impiété ou de l'ineptie dans cette phrase que je rougis de transcrire :
(( Le Dieu de M. de Chateaubriand, qui prêche le mépris du faste et des richesses, ne nous prêche pas d'exemple. »
Après cela, Hoffmann peut-il protester encore de la pureté de ses intentions ? « La gravité du sujet, remarque de Place, prescrivait la modération et la décence. En fait de religion, la plaisanterie est trop près du blasphème pour qu'elle puisse être permise. »
Tel est le dessein général de cette défense dont on retrouve les principaux arguments dans V Examen des Martyrs. Joubert écrivait à Chênedollé (i I novembre iHoc)) : a Chateaubriand qui devait venir me voir ne viendra pas ; il réimprime son livre et répond à toutes les critiques. J'ai peur qu'il ne réveille pour longtemps des débats assoupis ^ » Les craintes du paisible ami de Villeneuve furent en partie réalisées.
En effet, Hoffmann tira vanité de la' longue réponse que Chateaubriand faisait à ses critiques; et il ne voulut pas rester sous le coup des observations du c/e/'en^ew/' anonyme. 11 inséra, (hms le Journal de VKnipire, une nouvelle crilicpie des
1 l'Vai^mcnt d'une Ictli-c ciUk' par M. Pailliès, p. .\y\.
"6 I.K HUMA.NTlSMi: A l.VO.N
M.ir/i/r.s cl. proclamant ciavaiice son IrioinplR', il s'c'criail : « L'aiittHir m'appclk' à une nouvelle lu lit' ; elle sera courte, et telle est la force de la vérité (ju'avec un peu de bon sens je vais faire crouler un édilice élevé par une imagination brillante, un talent distini^ué et un savoir très étendu. -
(Chateaubriand ne crut j)as de sa dignité de poursuivre unv polémicpie. dans laquelle il n'était entré (jua regret; mais son défenseur anonj/me une fois encore prit sa cause en mains: et, tandis que son adversaire se tlatLail de marcher bientôt sur un monceau de ruines, lui, il montrait l'édilice toujours debout, sur sa base solide, assise j)()ur Téternité.
Il contesta une à une les assertions (riloirmaun. et maintint contre lui la valeur des autorités précédemment citées, llollinann s'étant applaudi des changenu'uts apportés par ( Ihateaubriand à la nouvelle édition dis M.tr/i/rs, de Place rabattit son orgueil : «< Les endroits supprimés, dit-il, ne teuaieul pas essentiellemenl au suji'l. Les éci'ivaius (pu oui rendu c(>uij)tt' des M.ir///r.s\ les avaient Màuus pour la plupart, et le censeur n"a eu (pu'hpu' sorte de personnel (pu* le ton de ses observations. l<ui (pu* la suppression des passages ci'iticpiés ne justifiera jamais. >»
Ainsi de Place rappelait à la modestie le lier
Aristarque. Il le citait de nouveau au tribunal redoutable des critiques anciens et modernes, des théologiens les plus autorisés. Enfin, pour parer les coups de cet athlète qui se comparaît luimême à (( un enfant qui, armé d'un caillou, terrasse un géant superbe », il s'abritait derrière Quintilien et posait après lui cette règle de critique :
« Il ne faut prononcer qu'avec beaucoup de retenue et de circonspection sur les auteurs dont le mérite est connu, de crainte qu'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de blâmer ce que nous n'entendons pas ^ »
9ie
Chateaubriand n'avait pas attendu cette nouvelle apologie pour exprimer sa reconnaissance au généreux anonyme, l^eucliot, invitant son ami de Place à venir à Paris (septembre 1809), ajoutait : « Nous irc^ns voir Port-Royal, ou du moins cnmpos iihi Troja fuit, les solitudes de Versailles et l'auteur des Martyrs. A'ous ne pouvez vous figurer quelle amitié il a pour vous, et il ne la prodigue pas. Je vais le voir souvent et je n'eu reviens jamais saus l'aiuier et fadmirer davan-
* De Inslidi/ionc oru/orin, lib. 10, cap. 1.
7H LE nOMANTISME A LYON
laf;e ; il esl si bon lionuiu'. si naïf eu petit comité '. ))
(l'est Beucliol (|ui, (K-jà dans une lettre antérieure <) noùt), avait dit à dv IMaee (jue Chaleau- Ijriand était enc/umfë de sd hrocluire. « \'ousavez obtenu, continuait-il. deux sullVages très llatteurs. Le premier est de M. IJoissonade. C'est comme vous le savez, un homme capable d'apprécier les gens et leurs travaux : et lîallancdie vous répétera à son arrivée les étoiles (juil vous a donnés.
« L'autre doit vous être infiniuu'ut ])réeieux. J'avais envoyé, à l'auteur de V Histoire de Fenelon, un exemplaire de votre broeliure. ^*oici en quels termes ce respectable homme ( NL de liaussel m'en parle dans une lettre que j'ai reçue hier :
.lai lu avec un sonsiblo plaisir K's extraits du lînllrfin de I.j/on sur les Marft/rs de ^L do Chateaul)ii.in(l. i';»i été frappé de l'excellente dialectique quv l'auteur ()p|)()se aux mauvais raisonnements et aux inconsécjui'ncos du journaliste erilique. J'ai été surtout Tort aise du ton de science (pii s y l'ail remarquer et conlrasli* si bien avec l'indécence et le mauvais t^oût du journilisti' ; au reste, connue je vous lai dit dés les premiers moments, l'ouvrage de ^L de Chateaubriand est un de ces ouvrages qui gagnent toujours à
' Lettre im'th'te. I/orii;inal aulojjraphc est entre les ni;iiiis (le M. Henri (\c Place, ingénieur civil, pclil lils <le ( in V-. Marie.
un examen réfléchi. J'ai déjà rencontré un grand nombre de personnes qui avaient vu s'évanouir, à une seconde lecture, les préventions qu'une lecture trop rapide avait excitées en elles. Il y a dans les extraits du Bulletin de Lyon un admirable passa^^e de Bossuet qui suffit seul à l'apologie de M. de Chateaul)riand et qui répond à toutes les objections qu'on avait entassées contre le système de son ouvrage ou plutôt de son poème.
A Lyon, les articles de Guy-Marie de Place convertirent beaucoup de catholiques à Tadmiralion des Martyrs. Une lettre que Dugas-Montbel écrivait à son illustre compatriote, Camille Jordan, nous permet de Taffirmer :
Les Martyrs, disait-il, sont le sujet de toutes les conversations; il y a des opposants. Les rigoristes surtout sont fâchés de cet ouvrage ; on craint que cette manière de regarder le ciel comme une machine épique soit plus nuisil)le (ju'utile à la religion ; je ne discute pas ce point ; il me suffit d'avoir pour moi le sévère Desplace (sic) pour être l)ien certain de mon orthodoxie. Ce Gaton de l'Eglise est enthousiaste du nr)uvel ouvrage ; il va même ius(|u'à contester les défauts littéraires'.
Guy-Marie de Place fut donc, à Lyon, le pro-
' Lettre du <» avril 1801), citée [)ar M. M. Ilerriol. Camille Jordan cl In lîcsiauration dans la Iicviic d' Ilis- Ifurc de Li/on, mars-avril h)0', p. i-'S.
80 M. F.OMANTISMi: A L^ON
lecteur de? M;irlf/rs dans ce inonde catholique toujours scrnj)iilcMi\ cl circonspect , (jiii ne voulait donner son adlicsion à Itcuvrc d'arl (juc sous le couvert d'une stricte orthodoxie. Admirons Tindé- |)endance et la lar«j^eur de i^oùt de celui (jue DuLjas-Monthel appelle de ce terme expressif « le (]aton delKi^lise »>. Les défauts des M/ir/i/rs, il les voyait, (pu»i (|u en dise Dui^as-Monlbel, et il s'en explicpia assez nellcnicnl, au cours même de ses articles, j)()urqui' nous ne l'accusions pas d'avoir, ce jour-là, laisse lléclur la rii^ueur de ses principes littéraires ou relii^ieux ' : mais ces défauts, à ses yeux, étaient sauvés par des beautés supérieures, et surtout par le i^rand service rendu à la relii^ion. 11 terminait ainsi l'un de ses articles : « Sans vouloir juL^er les j)ersonnes honnêtes (jui ne ])enscnl pas comme moi, je n'en déclarerai pas moins avec sincérité, (pie. si j'étais l'ennemi de la reli<;ion et de la L^doire littéraire de mon pJiys, je dirais heau-
' K \']n rrfuhinl, dil-il arlitlo (hi -^ juin iSoj)). une criliqno si souvoul l'anssc ci injuslc, je n'en ai pas moins l)lânu' avec franchise ce qui, aux yeux de la rcli};ion, esl inexact cl rcprclicnsible, je n'ai point dissimule (jue certains lahleaux sont peints avec des couleurs trop vives pour que toute espèce de lecleui*s indistinctement puisse y arrêter ses rej^ards. » l''l il «ijontait en note : « ,Ie ne serais j)as revenu sur ces observations si des hommes estimables, mais auxcpiels la prévention n'a pas même permis de me lire, ne m'eussent ^^ravemcnl rejiroché de Itml approuver dans les }f.irli/rs, cl cela sur de >im|)lcs ouï-dire. •
coup de mal de M. de Chateaubriand et de son livre. » Il laissait à Hoffmann le triste honneur d'être l'ennemi du christianisme et des lettres françaises.
Le souvenir de ce bel assaut de science et d'esprit vit encore à Lvon ; mais une légende est en train de s'établir, qui ravirait à Guy-Marie de Place la gloire d'avoir combattu pour les Martyrs. Le défenseur anonyme s'était contenté de mettre un modeste G. au bout de ses articles; or, un autre rédacteur du Bulletin de Lyon, estimable professeur de philosophie, connu par quelques publications consciencieuses, portait le nom de Pierre Gourju. Cette coïncidence a suffi pour qu'on attribuât à Pierre Gourju la paternité des articles que nous venons d'étudier'.
\'anité que la gloire littéraire î Sainle-Beuvc avait pourtant noté en bonne place pour la postérité le nom de cet obscur confrère, Guy-Marie de Place, ami de Ballanche et d'Ampère, conseiller de Josepli de Maistre et éditeur du Pape. Il s'en est fallu de peu que sa précaution fût inutile. (]etle erreur, s'il l'eût connue, eût fait souffrir (iuy-Marie de Place, mgis l'aurait-elle corrigé de son excessive modestie?
' \'oir les Ann.ilcs de In Son'clr n.tlion.ilc li lùliHnlit)U (le Li/on^ 4"'' livraison, p. lii. c(^nijilc iciidu de la séance (lu i4 lévrier i8ç)r>.
82 LE ROMANTIS.MK A LYON
OIIAIMTRK V
I. Lyon cl \a ^micito df rin(U''|)oiHl;Mico lu'l]t'ni(]iic. — Le mouvomcnl [)lulhoIlrnr à Lyon cl rinlervcnlion de (^halcaubriand.
IL La fondation do l'Acadt'inic j)rovinciale (iS.?6): (llia- Icaubriand rcçoil le lilrc de président honorain* cl pcrpclucL
On lil dans les McnK^ircs d'Ou/rc-Tonihc. i\ raniu'c 1 S>() :
<( M'"^ (le (Ihalcaiihriaiîd. rlanl malade, lil im voyai^c dans le Midi de la l'ranee. ne s en Ironva pas bien, revinl a Lvon, ou le M' rinnelle la condamna. Je lallai rejoindre : je la conduisis à I^ausanne, oii elle lil mentir M. Prunelle'. »
Le séjour de ( Ihaleanhriand à I.von dura <juel (jues jours seulemenl dw \ mai au lundi Si. mais son importance esl considérable dans riiisloire de noire cilé. Son arrivée coïncidait, en ell'el. avec
' 1'. I\ . |.. .\>iK
le mouvement de généreux enthousiasme qui agitait les esprits en faveur des Grecs révoltés contre les Turcs. A Ljon, le philhellénisme devait revêtir un caractère particulier; il était, en quelque sorte, comme une réparation des victoires que rempoi^tait sur les Grecs un Lyonnais, le colonel Sève, plus connu sous le nom de Soliman-Pacha. Quelle destinée originale que celle de ce fils de meunier, engagé volontaire, chef d'escadron à la chute de Napoléon I^^, lieutenant-colonel aux Cent-Jours, aide de camp du maréchal Grouchy à Waterloo? Menacé d'un procès criminel sous la seconde Restauration, il part pour Alexandrie, est mis en rapport avec Méhémed, le pacha d'Egypte, qui lui confie le soin d'organiser une armée à l'européenne pour marcher contre les Grecs; enfin, il avait abjuré, était devenu bey sous le nom de Soliman et avait reçu le commandement de l'armée qu'Ibrahim, fils de Méhémed, conduisait en Grèce ^
Les compatriotes de Soliman-Pacha pourraientils jamais efTacer les tristes eil'ets de cette trahison? Ils n'ollrirent aux malheureux Grecs que
* /Vimé \'in;;lrinier a écrit i;i vie ilc cet aventurier fSoliman-Pachr'i, colonel Scrc ou l'hisloirc des (juerres de l'Eijuple.de IS'JO à /S(i(), Paris, iSSfi. iii-,S, :>gn p.), avec la fidélité scrupuleuse dun liislorieii et la verve séduisante d'un romancier.
«4 LF. nOMANTISMK A LYON
leur svnipalhie cl leur arLicnt, mai? nous allons voir (ju'ils y inircnl loul leur c<i'ur.
(]*c'sl vers la lin d avril i(S>(i (jue le inouvenieiil se dessine, el aussitôt il j)rend dv^^ proportions considérables. Un journal, l' Kchiircur du lihnnt\ se l'ail coninie le centre des informations et Tapôtre de celte canîpaL,nie. Pour enllammer les Lyonnais. il leur expose ce (jue la cliarilé ingénieuse de (ienc'\e a su trouNcr p(.)ur venir en aide aux (irecs: collectes, concerts, loteries, ventes de tableaux, etc.*. In voile mystérieux dérobait à l'anxiété de ri\!urope la marche précise des événements (pii s'accomplissaient en (irèce; les alternatives de succès et de revers passionnaient les (Meurs; on se demandait avec anxiété si Missolon<;ln l'iait au j)()uv()ii' des Turcs : Lvon s'émut : les femmes, imilaul rexemj)le donné à Paris j)ar leur illustre compatriote M'"*" Kécamier, pi'irent l'initiative d'une (juéte à domicile, et remj)lirent leur louchante mission avec un zèle dii^Mie du renom de c'iiarile. (pie leur ville avait déjà dans le monde (.'ulier. Mallieureusemenl . la polilicpie
' Les âmes naïves avaient aussi leur part dans cet élan: « lùîlin, on fait porter dans toutes les maisons, el on voit à toutes les places el sur toutes les ciicminées une carie nnpi'itnéc. simple el louclianle, sur hupielie on lit une jK'tile exiiortatinn en laveur (k"* nialiicuieux (irecs. sui vie ti iiM passage de riOcrilurc. » (lùLiircur, -^j) avril
intervint ; le comité parisien de souscriptions en faveur des Grecs s'était recruté parmi les libéraux ; le chef de l'opposition. Chateaubriand, avait jeté un appel éloquent à l'opinion dans sa fameuse Note sur la Grèce; les mêmes passions contrarièrent à Lyon un élan qui aurait dû être général, puisqu'il prenait sa source dans les sentiments respectables de l'humanité et du dévouement. Certaines bourses s'obstinèrent a rester fermées, et la malice des chansonniers consola les dames lyonnaises, éconduites de certaines maisons; Tun d'eux lança quelques plaisanteries spirituelles contre ceux qu'il appelait les Chrétiens turcs, car, disait-il :
Tous les Turcs ne sont pas en Turquie : Il est chez nous, vous l'yerrez bien, Plus d^un Turc en habit de chrétien ^
Sur ces entrefaites, on apprit l'arrivée de Cha-
^ Les Chrétiens lares, cliansori dédiée aux dames lyonnaises,qui ont lait la quête en laveur des (irecs anonyme). l*'n voici un couplet :
A7 ce marquis, s'il ne mus douiie, (l'esl (juil il seul r levé le trône ; Kl puis, d'ailleurs, c'est t/u'un Ihtnneau lieçoil, mais ne fait pas d' cadeau.
Mesdames, qu^l rous en sourienne.
Ses hauts faits s(uit inscrits /i \'ienne... (le mar</uis, rous le roi/cz hicn.
\'est f/u'nn Turc en hahil de chrétien.
m LK ROMANTISME A LYON
Icauhriaiul. Depuis plusieurs jours. M""' de Clialeaubriand était lo^^ée à Thotel de Provenee. plaee de la Charité: l'étal de sa sauté, uu printemps froid et pluvieux ne lui avaient pas permis de continuer sa route vers la Suisse ; le jeudi /^ mai, (Chateaubriand était venu la rejoindre à Lyon.
l'n concert était ori^Muisé pour le lendemain T) mai, dans la salle de la Bourse, à (i heures du soir. Le (Comité u avait pas obtenu l'autorisation de l'annoncer par ariiches, ni de faire passer une note dans les feuilles publi(pies, auxquelles l'autorité supérieure avait enjoint le silence. Néanmoins, la salle était comble: on savait que Chateaul)rian(l serait parmi les spectateurs et qu'un siè«;e d'honneur lui était réservé à côté des dames ([uêleuses. A son entrée. (Chateaubriand lut applaudi, et (piand la première partii' du concert fut achevée, un homme de lettres, Lacointa, élève de ^'illemain, et dont les ccmu's privés avaient beaucoup de succès à Lyon, se fit 1 interprèle des Lyonnais : il salua en quelques phrases émues le ^^rand écrivam et \v L;énéi'eu\ ami de la(irèce^
• Dans la I{tofir,i/)hiccnnfrmpor,iinc îles gens de Icllres (i8j!6 , liiutialiviMlo I.acoinla c>l sévèrenionl jiifcôe : « On se rappelle, (lisaient les anlenrs de ce pamphlet irrévérencienx, cpio. lors du passa^'e de .M. de (Chateaubriand à l.vnn. M. Lacointa, Iranehanl du pelil usurpateur, se cniishlua. sans mandai, l'interprèle des Lyonnais, au mi- Ik'U d'une assemblée tort nombreuse. On se rap()ellc aussi
CHATEAUBRIAND A LYO\ EN 18-26 87
Chateaubriand répondit :
Monsieur,
Je vous remercie beaucoup de l'honneur que vous me faites : j'étais loin de m'y attendre. Le hasard m'a conduit dans cette ville et je suis lier de me trouver dans une assemblée réunie par les plus nobles sentiments. Au reste je n'attendais pas moins des Lyonnais : Lyon se connaît en dévouement. Les Grecs ne pouvaient manquer de défenseurs dans une ville où la cause de l'humanité, celle de la relig-ion et les plus saintes causes font palpiter tous les cœurs ; dans une ville qui a donné les mêmes exemples d'héroïsme, qui s'est distinguée par les plus nobles sacrifices dans les temps les plus difficiles de la monarchie.
Le concert continua ; une dame, M'"" Monvielle, chantait une romance de Déranger dont le refrain est : Doux rossignol^ chantezpour moi. Le secrétaire de l'Académie, Dumas, qui était présent, improvisa un couplet qu'on intercala dans la romance :
que l'orateur embarrassé termina par une péroraison entremêlée de bé^^ayements. Tous les yeux étaient tlxés sur lui, toutes les bouches demandaient : Quel est-il ? Que fait-il ^. Le connaissez-vous? Nenni. répondait-on, ni moi, ni moi non plus. L'n article de journal lit sfnipvonner le lendemain aux Lyonnais que AL Lacointa était du pays où prit naissance ce proverbe si fameux: ^'Qti,'ilre-rinf/(-dix-neuf moutons el un Ch.inipenois funf cenl /jctes » p. 58 .— Lacointa était étran^^er, libéral et romantique, triple raison pour que la Ihographie contemponiine le déchirât.
88 LK KO.MA.NTIS.MK A LYOX
Ami des Grecs, rival d'Homère, \'iens embellir notre dessein, La cité de Minerve est lière De te posséder dans son sein ; Les vœux que ton p^énie inspire Pour la ^^loire animent nos airs ; Un instant prête-nous ta lyre, Et rien ne manque à nos concerts.
<( ^L1 lyre I dit (lliaU'anhriand (jiii sciait K'vc cl tourne vers M'"^ Moiivicllc, je ncn ai |)as ; je voudrais emprunter la V("»lrc pour nous remercier dii^nement. »
Le concert s'acheva au milieu dv rcnlliousiasmc du public^ (Chateaubriand >e retira, à pied, escorte par les commissaires du ccmccrt cl j)ar la joule, (jiii raccoinj)ai;na jusipi'à riiôtcl de Provence en criaiil : \ ire (Ihnlcuuhrinml !
Les jouis suivants, (dialcaubriand reçut et rcndil (jiud(pics visites, <lina chez son ami, l'abbc lîonncvii*. cl le lundi il pailail jjonr la Suisse.
' Tous les morceaux chantés se rapportaient indirccteinonl aux uialhcurs <lc la (irècc; c'était le chu'ur de iienioNvski : AOjyv le jurons pur les in.in.r t/uc nous avons soufferts: celui (le l'crnand C.orlc/ : Oui, nous .ichrrcrons noire inmiortcl (nirr.Kfc. ri nous les compicrons (fu.ind ils seront soumis : cet autre du luéme opéra : Faut il (fuitter lu terre mi dorment nos .lïeu.r : culiu Pair de la prise de .lériclm.
CIIATEAUBUIAI^D A LYON EN 182(3 89
Avant de quitter Lyon, il reçut en hommage une pièce de vers que lui dédiait un jeune poète, Aimé de Loy, amené à Lyon par les hasards de sa vie errante. Après avoir célébré u le chantre de René, de Moïse et d'Eudore », Aimé de Loy continuait ainsi :
Aux champs américains jeté par un orage. Sur quels bords son esquif n'a-t-il pas lait naufrage? Il a vu le Jourdain, le Til)re et TEurotas ; De la tombe où gît Sparte il ])aisa la poussière, Il pleura sur Athène, et sa voix la première A réveillé Léonidas.
Amant des libertés, soutien de la couronne, Tes mains ont de la charte affermi la colonne ; Ta voix aux jours mauvais ranima notre espoir; Tu balanças les flots du parti populaire, Et ton œil a marqué la l3orue salutaire Où doit s'arrêter le pouvoir.
Dans le conseil des rois tu parus ... et la France Des temps de Paul-Emile entrevit l'espérance ; La sainte humanité voilait déjà ses pleurs... Soudain sur mon pays l'orage se déploie ; Il te frappe : Albion jette un long cri de joie, La Grèce un long tri de douleurs 1
Mais la gh)ire te reste : elle est louchante et pure; Ton nom d(; l'avenir ne craint pas lu nuirnuu'c. Tu peux goûter en paix ta popularité, Ce n'est pas le roseau (pi'un vent du soir outragi'.
ÎX) LK h OM A MIS. ME A LYON
C'est le cIiL'iie vainqueur dont l'élernel ombrage Doit couvrir la postérité'.
L:i présonce de (^lialeaubriand avait natnrellenieiit surexcité le pliilhellénisnie des Lvonnais : de nouvelles sousei'iplions lurent reeueillies par les (jnèleuses, et (juehpu'S jours aj)i'ès (lo mai), elles se réunissaient ehez leur présidente, M""" André Hontoux. pour totaliser les recettes, (jui s'élevau'ul à i)>.r>()o IV. /Jo. Di's peintres. Duclaux. (lornu. Thierriat. Arnaud. Auguste l^'landi'in. oll'rirenl (\c> laMeaux représentant des vues de la (irèce, d AlheiU'^ ou de Missolonl;1u : Lyon avait entièrenu'ul sui\i l'exeniple de (ienève et le proLjramnie tracé par I Kcluircur (lu Hhniic, au début du niouvenient. se trouvait rempli -.
' Prrludcs jKtclujUcs, 1N27, p. \ et ."».
* In négociant de Paris, M. Itayniond, né à Lvon, fonda même un prix consistant en nne médaille d'or de r>(»o francs (pii serait donnée an meilleur discours développant '> les motifs (pii doivent intéresser tous les jienples de la clirétienlé à la cause des (irecs ». I/Académie de byou, charj^ée de «listribuer le j)ri\. annonça séance du \\n am'il i8>(i) (pielle avait reçu dix-lunl mémoires, niais cprelle n'en couronnait aucun l,e même sujet était pro- |)t)sé pour l'aimée iSv.y.^ — l)aiis celle même séance, I Académicien l'rélis lut une ode sur la mort de lord Hyron. et SerN.in di* Suj;ny un dialo<;ue en vers, entre un néj;ocianl de Lyon et un néj^'ocianl étrauLTcr. an sujet des événements de (irécc.
CHATEAUBPxIAND A LYON EN 1826 91
Le Comité grec de Paris remercia les dames lyonnaises par une lettre en date du 27 avril 1826 et signé du président Ternaux et du secrétaire Yillemain'.
Nous ne poursuivrons pas l'histoire des manifestations grécophiles dont Lyon fut le théâtre dans les mois qui suivirent ; contentons-nous d'indiquer que les poètes lyonnais, à Légal de leurs grands émules de Paris, soutinrent énergiquement dans leurs vers la cause des Grecs ; Fun d'eux, Charles Massas, s'écriait dans un heau mouvement de lyrisme :
Chrétiens, pleurez la Grèce ! oui, ses fds expirants, Tout mutilés des coups d'une etlVoyahle guerre, Abandonnés par vous à la faux des tyrans,
^^ont disparaître de la terre.
Chrétiens, vers vous encor ils élèvent leur voix Leurs bras sont accablés, leurs murs croulent en cendre; Vainqueurs, mais alFaiblis par leurs propres exploits,
^ Voici quelques lignes de cette lettre adressée à la présidente :
« Madame,
a V^euille/ a<,Técr nos remerciements, nos hommaj^es, et les transmettre aux dames de la ville de Lyon, qui se réunissent chez vous pour l'œuvre généreuse et chrétienne qu'elles ont si bien commencée. Dans le mouvement national qui intéresse toute la France en faveur d'une héroïque cité de la Grèce Missolonghi , Lyon ne pouvait rester en arrière par respect pour ses propres souvenirs. On saura surtout avec quelle ardeur tant de dames lyonnaises ont (piété pour les iléfenseurs et les blessés de la Cirèce... "
92 LK HOMAMISMi: A I.V».\
Ils inarclieiit \ ers leur tombe, ils vont tous y descendit! Peuples, réveillez-vous, accourez les défendre! Peuples, sauve/, les Grecs qu'abandonnent les rois ' î
lu aulrc j)()ète lyonnais, (^.-L. (irandperrel, écrivait une épître de 187 versa Lamartine, pour renf^a<,'er à sortir de son silence, à faire honte aux rois de leur inaction, cl à jelcr le i^n-and cri (l'iiuinanilé (jui sauverait la (Irèce. Juscjuici. en cll'et. le j)octc s'était dérobé, ou. du moins, il n'avait célébré (ju'indircctcuieul bbéroïsmc des martyrs de la liberté grec(jue : aussi son abstcn-
• /.// (irt'cc HKxU'rnc, Messénicnno. 1 S '6. Paris et byon. I .'» p. in- S.
C.ettc po(''sie fut lue dans une soirée musiealc et littéraire donnée au profit des (irees à Lyon, le yj) mai. L'auteur, (Charles Massas, avait déjà elianté Seio cl Ipsara; voiei encore un beau passa^^e de celte Messéuicinic :
On (lit (/lin /'(hicuL <ni roil dur.iiil les nuits
Les fcu.r de l'inrcndic i'iincclcr encore.
Que des s.iiK/LinIs dèhris ont n>u(/i le linsphnre
Et (jue les (irees tomhês sous leurs rein/).irts détruits
pour 1,1 dernière fois tnit s;iluê l'.iurore.
On dit (jue des nochers, pur l orage i(/;u'ès,
(hit ru. prêts // p.irtir de ces pilules rires,
l)es i;iisse;iu.r dont les m.its de drpouilles p.irês
Plinient sous des Liinheaii.r /).ilpit,ints, déchirés,
h'oii le s.uK/ ruisselait sur des rier<ies ciptires !
On le dit, in.iis en i.iin. ces récits odieux
h une nourrlle horreur fnippenl i'Kuropc entière.
Les peuples r.iinenient t>nt uni leur prière.
Les rois sont demeurés muets comme les dieu.r.
lion faisait-elle valoir plus encore la noble initiative de Chateaubriand :
(( \ la tète des orateurs qui ont embrassé la cause des Grecs, disait Grandperret, on est fier de citer le premier écrivain de notre époque, celui à qui il ne manque aucun genre de gloire ^ ».
Ainsi à Lyon, ce mouvement de philhellénisme s'abrite toujours sous le grand nom de Chateaubriand ; celui-ci en fut vivement touché, et peu de temps après, quand il imprimait son Voyage de iSOo en Italie, dans l'édition de ses OEuvres complètes, il ajoutait cette note :
(( Il m'est très doux de retrouver à vingt-quatre ans de distance, dans un manuscrit inconnu, l'expression des sentiments que je professe plus que jamais pour les haljilants de Lyon ; il m'est encore plus doux d'avoir reçu dernièrement de ces liabitants les mêmes marques d'estime dont ils m'honorèrenl. il y a bientôt un quart de siècle - ».
Cette déclaration fui commentée avec mauvaise humeur par une revue de Lyon, les Archives du Rhône: ^ M. de Cliateaul^riand, disait le rédacteur, parle ici avec un peu trop d'emphase de la
Note mise à l;i siiile de V l'!pili c /i M. <lc L.tni.irhUc. (If. édition Pourrai, l. XIII, p. 5. note 2.
9i Li: ROMAMISMi: A LYON
(IcriiitTo réception qui lui fui laite à Lyon. On sait que laccucil (ju'il a rocu (.lait loin (Tèlre unanime, el ressemblait à une allaire de parti, cl (pic tout sV'sl hornr a (jucKpies applaudissements (juOn lui a donnés dans une salle de concert, et à deux ou trois couplets, du j)lus mauvais i^^oùt. (jui y ont été chantés en son honneur' »).
Il est vrai (|ue les syinj)alliies grécophiles vinrent surtout des lihéraux lyonnais, (pu' le concert, au(pu'l assista ( ihateauhriand. ne lut pas donné sous la haute protection de 1 administiation, et qu'aucun i'onctionnaire n'osa donner son adhésion : il est vrai (jue XwCrazcttc univcrseUc de L/yo/z, journal dévoué au ministère, lit entendre de discrètes protestations contre celle manifeslalion lihéi'ale, et contre le i^nand écrivain, " dont les hommes rdij^neux, disail-il, ne peuvent se décider à confondre la cause avec celle du Joiirn.il des Déh.'if.s- •'. (Jue l"aul-il eu couelure .' (Jue la politicpu' lil eu celte eireou-lance. coimue eu beaucoup (I autres, (h'-vier les seiilimeuts. (pie beaucouj) (I lionuèles i^ens crureiil (le\ oir oublier (ju ds elaieul l'iaucais el chreliens, pour se souM-nir
' Archives (hi li/iniic, I. \ II. [>. 4:m|, ik.Ic.
^ NuriUMo (lu S iiKM iSj»(i. le luin.ii, la (î.izcUr
apulaiidissail à la dcfoiisc dos inisMomiaires prise par ( lli.dcauhriand coiilrc \c .lournuï ilrs I)il)uls.
( HATEAUBRIAND A LYOX E\ 1826 95
uniquement qu'ils étaient monarchistes à la façon de ^'illèle; mais depuis quand la charité esl-elle un crime, lorsqu'elle s'exerce en faveur des peuples opprimés? L'histoire juge plus impartialement que les passions passagères : elle dit que les libéraux lyonnais se sont honorés par cet élan de générosité, et que le séjour de Chateaubriand à Lyon en 1826 compte parmi les pages les plus nobles de cette existence si longtemps agitée au souffle des événements.
Le pliilhellénisme de Cliateaubriand lui conquit des sympathies qui jusque-là s'étaient dérobées. Toute la jeunesse libérale de Lyon ab(Hqua résolument les préventions que la politique de Chateaubriand avait pu éveiller jusque-là. Ainsi Charles Durand qui avait combattu dans la Minerve, aux côtés de Benjamin Couslanl, de Jouy, d'Aignan, de Pages, de Lebrun etd'Arnauit. et qui avec eux avait protesté contre la Moiuirchie selon la Charte, se rallie désormais au drapeau de Chateaubriand, et il invite ses compalrioles de Lyon, à prendre pour chef k' défenseur (k* hi (irèce, cehii cjui a llélri hi /)oliU(/ue immorale
or, LE nOMANTISME A I TON
des gouvernements el fail cnlcndrr le rri de lu conscience el les conseils de lu probité :
Suivons-lo donc désormais, s't'crie-t-il. et ne \c perdons point de vue dans les liaiiti's réj^ions où de i^ravi's prineipes et des sentiments lu''roï(jues l'ont appelé. pour eour(»nner la plus éelatante des carrières littéraires par K's plus nobles eliefs-d'(j'uvre de sentiment et d'humanité (pie puisse inspirer une âme «grande et i^énéi-euse. ('/est m;nnt»'nant (pi il faut limiter, c'est mjiintenant (ju'il faut s'empresser de suivre son exemple ! \on ! tant d elforts, de raison, (réloquence et de sensibilité, ne seront point \ ains. Allons, allons tous sur les traces de l'écrivain célèbre, soyons ses disci- |)les et ses imitateurs; car il s'a^^it, celte fois, de la cause des hommes i-t de la cause des peuples. ,Ioii;nons nos instances aux siennes et nos cris au cii du ses entrailles. Au nom de tout ce ((u'il y a de sacré, au nom de la sainte cause (pi'il a si noblement défendue, unissons-nous à lui, ])our(pu* le sani; chrétien s'arrête, l't pour »[ue le siècle ne soit point déshonoré' !
Aussi fenneiuenl attachés aux iiberb'S j)nbli- (jues(ju"aux idées relii^ieuses. le>- hbeianx lyonnais se lournèrent vers ('Jialeaid)naii(!. le loii- (lalcnr (le ce j)arli consl ihitioiiiud. (|ni voulail le
' .N o//Ve sur M. de i'.linlcnuhriand cl ses ntirniffcs. parue en appeiulice diuis les J'rchnics poclif/iics dWiiné de hoy (i8yi7 . — ('cite notice, Cilialeanhriand lavait lue, cl il disail : " Il est impossible décrire avec plus de f;où( t ( .le mesure et avpe un meilleur esprit de crili(|ue. •<
CIIATEAUDKIAND A LYON EN 1826 07
pouvoir sans arbitraire, la religion sans fanatisme, la liberté sans excès. Lorsque, le i8 octobre 1826, ils jetèrent les hases d'une Académie provinciale, destinée à combattre la centralisation littéraire et à secouer le joug de Paris, ils se mirent sous le patronage de Chateaubriand, qu'ils acclamèrent, comme président honoraire et perpétuel ^
Charles Durand, qui lui-même était nommé secrétaire perpétuel, expliquait à Chateaubriand que toutes les opinions se rencontreraient au sein de l'Académie, mais que tous les membres s'accorderaient sur un point : Union et tolérance, telle serait la devise de la Société : « La France et toutes ses gloires, l'humanité et tous ses principes, la royauté et toutes ses institutions, voilà ce que nous voulons ; et nous ne craignons pas d'être désavoués par celui qui, à toutes les époques, fut le défenseur du Roi, de la Charte et des honnêtes gens » .
La jeunesse libérale était heureuse d'être enfin comprise ; elle, si longtemps méconnue, accusée
^ A ccLle manifestation, Chateaubriand répondit (lettre du () octobre iSafi) : « On doit être lier de mériter les sulîraf^es de cette jeunesse française si généreuse et appelée à de si grandes destinées ! »
Sur cette Académie provinciale, on trouvera de plus amples détails dans louvra^-e de MM. Houstan et I.atreille siii- Lïjon contre P.iris nprcs IS:U) ( il. Cliampicui, éditeur, i|)o5i.
08 LR KOMANTISME A LYON
faussement de jacobinisme el d'athéisme, elle trouvail eiilin une noble pensée hospitalière à ses rùves :
( )n raccuse d'impiété, et elK' \ ii'iil à vous (jui navez pas attiMidii, pour (U'veiilr religieux, (piil v oui du béuélici' à rétru ; ou Taccuse d'une ardeur polit i([ue trop libérale, et elle vient à vous qui avez prouvé (pie Taniour des libertés publiques peut s'allier, dans le même eœur, avec le dévouement frane et loyal à nos rois, surtout à l'époque du malheur. Ce n'est donc j)oint pour vous, mais j)our elle et dans son propre intérêt, ([ue la jeunesse l'i-an^aise entoure de tant d'hommai^es votic piTsonne et vos écrits. IMaeé à sa tête comme une bannière vivante, vous la justifiez contre des imputations absurdes; et c'est à l'ombre de votre gloire qu'elle se réfuj^ie, jxtur se soustraire à la fois à l'inlluenee des jacobins, des bonapartistes el des contre-révolutionnaires; jalouse quelle est de vivre l't de mourii' i)ure de tout excès, el eimeinie de tout laïKitismc politKpie ou rtOii^ii'UX '
Dont-, plus (|ue jamais, la jeune i^eiu-i'ation (k's Lyonnais subissait riullucuee de CJiateaubriand. Mais nous allons assister à un retour oll'ensil' (les hommes de la génération précédente, an nom des vieux principes, sur la (piestion de la liberté de la jiresse.
' (lli. I)iiryii(l. <(/.. |>. I V ', et ly'».
ClIATEAUnRfAND ET LA LIBERTE DE LA PRESSE 09