‹ ChateaubriandChapitre 4 sur 7 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Réfutation du manifeste de Chateaubriand sur la liberté de la presse, par (niy-Marie de Place, dans la Gazette Universelle de Lyon. — Le libéralisme de Chateaubriand.

Le 29 décembre 1826, le ministère Villèle, irrité de l'opposition violente qu'il rencontrait dans les journaux, présentait à la Chambre des pairs une loi relative à la police de la presse : les écrits de 20 feuilles et au-dessous, ne pourraient être mis en vente pendant les cinq jours qui suivraient le dépôt; les écrits de moins de 5 feuilles étaient imposés d'un timbre onéreux; pour les périodiques, on élevait le prix du timbre, on supprimait la fiction des éditeurs responsables et on s'en prenait aux propriétaires mêmes des journaux; on aggravait les pénalités de certains délits et on établissait la responsabilité elfective des imprimeurs.

Aussitôt Chateaubriand (jui. en maintes cir-

conslances, avait pris la défense de la liberté de la presse, écrivit au rédacteur du Journal des Débats une lettre de protestation contre cette loi vandale (.'^janvier 1H9.7J; il disait :

Lorscpu*, à la (lliamhrc des pairs, je parlerai du rapport moral du projet de loi. je in(Uitrerai (jue ee projet décèle une horreur profonde des lumières, delà raison et de la liberté, iju il manifeste une violente antipathie contre l'oidre de choses établi par la Charte : je prouverai (juil est en opposition directe avec les niieurs. les pr()'i^rès de la civilisation, l'esprit du temps et la franchise du caractère national; qu'il respire la haine contre l'intellii^ence humaine: (|ue toutes ses dispositions tendent à considérer la pensée comme un mal. comme une plaie, comme un fléau.

(]'est en vain (pie le garde des sceaux, Peyronnet, lit réj)()ndre à (Chateaubriand par un article du Moniteur, où la loi était (pialiliée naïvement (h' loi (le justice et d amour : un vif niécontenteuu'ul se manifesta dans l'opinion. Le i(> janvier. rAcîidemii' fiançaise clïar<;ea Lacrelelle, Chateaubriand el \ illemain, de rédii^er une suppli(|ue au roi contre la loi proposée: le j»/) janvier, à l'una nimité des vini;t-deux membres présents, le |>rojet de supj)li(|ue fut adopt»''V

' (le nohl*' exemple lui miivi |»ai" deux acadi-nne^ de pmviiue, ceHcs do L\on et de l)ij(M»

A Lyon, le i(» janvier, le secrétaire, Dumas, proposa

Cependant, le projet de loi fut soumis à la Chambre des députés; fortemenl amendé par la Commission, il fui voté malgré T éloquence des orateurs de l'opposition , en particulier de Benjamin- Constant et de Royer-CoUard. Mais la Chambre des pairs nomma une Commission hostile, dont les amendements transformèrent si bien le projet primitif, que le Gouvernement le retira avant l'ouverture de la discussion.

Cette victoire de l'opinion ne fut que momentanée, car le 24 jnin, quand la session fut close,

d'adresser o une supplique au Roi, protecteur de l'Académie, pour le prier de faire retirer le projet de loi contre la presse, que les ministres de S. M. ont présenté à la Chambre des députés ». La Commission, nommée pour rédi'^^er la supplique, lit adopter son texte, dans la séance du 23 janvier, à la majorité d'une voix (14 contre i3).

Cette lettre au Roi, consi^niée dans les procès-verbaux de la Compa<;nie. était conçue en termes énerj^iques et dignes :

« Sire,

« I/Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, qui place au premier rani;- de ses litres d'honneur celui d'avoir le Roi pour prolecteur, croirait trahir les devoirs cjue lui impose un si gloi-ieux patronage, si elle restait muette à rasj)ect des dauf^ers qui menacent la presse et, par conséquent, les sciences, les lettres et les arts.

« Htrani;ère aux discussions polilicjues par la nature de ses travaux, mais apj)eléc par le but spécial de son institution à conserver linflépendance des lettres, ['.Académie dépose au pieil du tiùiie de \ . M ses justes alarmes et elle la supplie de les l'aire cesser...

" Quand la liberté de la [)resse appelle toutes les iiitel-

102 LE ROMANTISMK A LYON

le ministère usant du tlroit (|ue lui conférait la (Charte, rétablissait la censure. (Chateaubriand, à qui rallolenient du ministère avait fait prévoir ce résultat, s'était décidé à publier le discours qu'il avait |)réparé : « Ce discours, disait-il. frappe peu sur \l* c.'icJuvre du projet, mais beaucoup sur son esprit tout vivant encore dans les ennemis de la liberté et de la presse '. » La brochure parut sous ce titre : (opinion sur le proje/ de loi relutif à /.7 police de lu presse, et \v puldic l'accueillil avec faveur.

licences au partaj^c de toutes les ^doires. la l'rance n^uira pas sous voire réunie l'Ijuniilialion de quitter la j)lace (jue les autres nations lui acc«»riieul à la trte de la civilisation.

" W M. a entendu les acclamai ions des peuples, hirscpie à votre avènement elle leur rendit la liberté de la presse. I.e sj)ectacle imposant et touchant à la fois quollVit alors la l'Vance ne s'est elîacé ni de votre co'ur, ni de v«»tre souvenir. Nous en avons l'heureux pressentiment et la postérité «jlori liera la mémoire (\c ("harles X, protecteur de la Hépul)li(jue des lettres.

(« .Ncnis sommes, etc..

« Lyon, le a!^ janvier iS»; .

La Société littéraire de Lyon protesta aussi contre celle loi ; un des plus jeunes membres de la C.ompa^Miie chanta, aux applaudissements de ses confrères. cpieUpies couplets dont le refrain était :

sMusc.s, ch,iiitcz ! Muscs. c/i.iiiU'z encore : Demain peut-cire, il ne sera /)lus /c/zi/x.

(Cf. (^hansonx nouvelles, Lyon, 1828 .

* .Ue/.i/jr/e.v /}o/j7/Y"i'.^.édil. Pourrai, t. WWIILp. «^, note, la préface de la •.»." édition est du 7 mai 1827.

La presse dévouée à ^ illèle dénonça une fois de plus l'esprit républicain, dont cette nouvelle brochure était la manifestation, et flétrit l'alliance monstrueuse de l'ancien royaliste avec les libéraux : V Etoile, la Gazette de France, le Drapeau blanc reprirent vigoureusement l'offensive contre le traître qu'ils poursuivaient depuis 1 82^ ; un publiciste ultramontain et légitimiste, A. Madrolle, lui adressait celte hautaine leçon : « Le devoir d'être ministériels s'identilîe dans le devoir d'être royalistes ^ »

Le même écrivain entreprit la réfutation des derniers discours de Chateaubriand et chercha dans le Conservateur, dans la Monarchie selon la Charte, des passages qui fussent en contradiction avec la thèse récemment soutenue par l'illustre Pair-. Cette histoire des variations de Chateaubriand fut reprise à Lyon quelques mois après, par un de ses anciens admirateurs, Guy-^L^rie de Place, celui-là même qui avait consok' l'auteur des Martyrs, durement malmené par Hoffmann.

Les rôles étaient changés; l'avocat de (Chateaubriand s'était constitué son juge, et le réquisitoire

' Lettre au Moniteur du 10 mai iS.^y, passage cité par M. I.ansou, la Défection de Château hriatid, daus la /^ei'ue de Paris, i"'' août 1901.

- Cf. A. Madrolle, les iJaiif/ers d'une prolongation de la liherlédc la presse, 1H27, iu-S,

lU'i IX hOMANTISMK A LYO.V

(ju'il drt'Si^a coulre son ancien client ne manquait ni (réloquence, ni d'éclat. Onze articles diri<^és conire {'(opinion de Chateaubriand lurent publiés dans la (iuzcllc iinirer.scl/c de Lj/on ^ : ils étaieni anonymes, comme la défense des Martyrs, et 1 on ne nous dit pas si Chateaubriand sut d'où partaient les coups. Va\ tout cas, celle fois encore, le journal de province eut riionneur d'èlre lu; le vicomle de l^)nal(l. (juavaienl mis en cause Chateaubriand et son ami Ilvde de Neuville, riposta j)ar un écrit assez étendu", dans lequel il s'abritait derrièi'c 1 autorité du rédacteur de la (jazetlc universelle .• c'i'st (Î.M. de Place qui a fourni à de IJonald toutes les citations par lescpiellcs il met Chateaubriand en contradiction avec son passé. Si j)i(piantc' (juc soil lliisloiie des variations du noblr Pair, (i.-M. de Place ne borne pas là son eilbrt. Chateaul)riaiid sélail llallé d'avoir écrit ,

* \ Oir los 11""' (les S, <), -j»-.* et 29 juillet : des T), 9. u4 août; (les \\, 10. y.o septembre et du n» octobre 1S7.7.

" Ik' l'oppnsitiitn il.ins le (iouverncmciil et de l.i lihcrtè (/(• lu presse, 1S27, iii-S. (lel vev\{ a éié reproiluil dans les Mêl;u\(p's liNêr.iires, p(tl{li<pies et phil<)S(t/)/ii<fucs du vicomle de Hoiiald, iS5^. t. II, p. liio-ifii ; à la suite on trouve des Ohsen allons sur / • dtseinirs (jue M. de (^hale.tuhri.'tiid der.iil prononcer .i /.v llimniltre îles pairs contre lu loi sur lu police de lu presse (p. 161-181 . e! (\e^ l^d'lruils des tii/fêrenis discours f)r<tnoncès pur M. de lUiuuld ù lu ahunihre des dèftud's, sur les lois relulires ù lu liherlè de lu /)resse (p. iSi->(>3).

CHATEAUBRIAND ET LA LICEIlTE DE LA PRESSE 105

dans son Opinion, une u espèce de traité sur la presse^ », son adversaire n'a pas des visées moins hautes : l'intérêt qu'il peut y avoir à faire ressortir les inconséquences de Chateaubriand ne lui suffît pas, il ambitionne mieux qu'un titre de simple polémiste; il veut, lui aussi, développer comme il dit, « sa doctrine sur l'action redoutable de la presse, sur les maux qu'elle a causés, sur les périls qu'elle sème sous nos pas, sur les précautions sérieuses qu'elle réclame et sur la législation spéciale qui doit lui être appropriée^ ».

On le voit, la discussion s'est considérablement élargie. Aussi bien, cette question de la liberté de la presse a toujours eu la première place dans les préoccupations de Chateaubriand. En 1827, il s'écriait, non sans emphase : « Oui, nobles Pairs, le projet de loi est \\n phare élevé aux limites d'un monde qui finit et d'un monde qui commence; il vous éclaire sur la plus importante des vérités politiques; il vous indique le point juste où la

^ Préface de la i>'' édition.

- Gazette universelle, li septembre. — Sur le retentissement de cette lutte à Lyon, voir Ilydc de Neuville : Des inconséquences ministérielles, ou lettre diin député à MM. les propriétaires de la aiiazette universelle de Lifon -> (i8'27, 16 p. in-8), et la Censure en province, scènes historiques, documents pour servir à l'histoire de l'année t f^'27 (Lyon, iSaj). — Le député du HIkmic, Pavv, prononça deux discours sur la proposition de loi, iSafi et 'lî. février 187.7: cf. l-'onds (]ostc.

l'ÎC, LK hOMAMIS.ME A LYON

société est parvenue et conséqueinment. il vous apprend ce que demandait celle société; d'un coté, il vous montre des ruines irréparables: de l'aulre. un nouvel univers (jui se déi^Mge peu à peu du cliaos d'une révolution ^ •■ Il esl de l)on Ion dans une discussion puMicjue d'élever le débat el de montrer (jue les deslinées de IKtat sont allachées au vole (jui \a suivre: mais, à la lin de sa vie, l(US(ju il résume le rôle (ju il a joué sur la scène du monde. Chateaubriand na-l-il [)as dit : « Homme d lùal. je me suis ell'orcé de donner au j)euj)le le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son rani: in lùirope. de lui rendre la force (jue les traités de N'ienne lui avaient t'ait [)erdre: /'///, du moins, uidê h confjut'rir celle de nos Uhcrtès (jui les r.iiif foiifcs, /./ lihcrlv de Li presse^. " (lelte lil)erte de la j^resse esl (loue le résultat le plus elaii* de l'aelion politi- (pie de (Ihateaubriand ; il aurait man(jué sa vie d'/ut/nnic (T l'J.if , s'il s'était trompé sur ce point, b'aut-il donc en croire (i.-M. de Place? (]omme en iSni), à propos des .17.7/7 ///'.v, a-l-il eu 1 honneur de raisonner jusle? (l'est ce (ju'il nous paiait utile d'examiner en détail : le jiii^ement que l'on doit porter sur la politicpie de Chateaiibriand déj)end

* Mvmtures d Oulre-Tomln\ id. Hin*. I. \ I. p. S'S.

de la solution à laquelle on s'arrête, quand on étudie la question de la liberté de la presse.

La discussion fut vigoureusement conduite par G. -M. de Place ; cet homme aux fortes convictions qui avait tenu tête à J.-B. Hoffmann, en 1809, qui, en 18 19, joua auprès de J. de Maistre le rôle de mentor sévère et presque toujours écouté, ne s'en laisse pas imposer par la haute réputation de son adversaire : à ses yeux, les opinions valent non par celui qui les soutient, mais par la vérité qu'elles manifestent.

Pourtant, remarquons-le, sa dialectique passionnée reste courtoise; la distinction de cette nature répugne aux injures. Ne lui demandez pas les aménités ordinaires de la polémique, ce n'est pas lui qui va crier à la grande Irnhison de M. de (Chateaubriand ; il ne le confond pas avec les révolutionnaires et les démocrates, pas même avec ceux qui ne se servent des libertés de la monarchie légitime que pour la renverser; il se plaît à retrouver dans la harangue de (Chateaubriand <( cette vivacité d'imagination, cette énergie d'expression, cette originalité de style, ces vastes connaissances historiques qui impriment à ses ouvrages \\\\ ca-

108 Li: KOMAMIs.MK A LYON

raclère à part >>. Il ii lu'silo pas à reconiiailrt' les services inaj)piéc'ialjles rendus à la relii^ion et à la France, par laiileiir du ^fC///c ; cependant, lors- (ju il rencontre dans le discours de (liiateaubriand cette ailirinatiun : ■ Jadis, j'ai combattu presque seul au milieu des ruines >'. une proteslation éclate sous sa plume : dans un beau mouvement d'éloquence, il eu appelle à lous les obscurs et à tous les sim|)les cpii. ;iu temps des |)erséculions, contribuèrent a sîiuver la loi ;

Jadis, vous avez C()nd)attu prescjuc seul au nulieu des ruines, c'cst-à-ilire, sans doute, tpie pres- (jue seul. NOUS avr/ lait un li\ie. Sans rapj)eler ici les écrivaius encore assi'/ u()nd)reux que nous pourrions eiler, et, (jui avee moins de talent peut-être, mais très certainement avee autant d'éner^^Me. de couraj^e et de /èle. ont défendu le elnislianisine en le considéiant sous d'autres rapjxnts (pu' vous ne 1 avez fait, ne eonq)te/-vous donc point j)arini les conihuttunfs ces millions de ehrétiens (pu professaient hautement leur loi ;iu niilicu (les ruinrs et des périls; (pii, pour la sauNer et la propai^er. donnaient l'exemple de tous les dévouenuMits. de tous les saerilices, visitant les prisons, reeueillanl les j>roserits, se dépouillant même du nécessaire p(»ur soula^^er linfortune, exervant dans leur*^ iannlles une sorti' de sacerdoce cpii suppléât à celui «pu a\ait disparu, catéchisant leurs «niants et les enfants du |)auvre. imitateurs enlin de (lelui qui passa en faisant du bien et lui ^-agnant des c<eurs, même parmi ses plus ardents

ennemis ? Ne comptez-vous donc point parmi les combattants ces prêtres épars çà et là au milieu des ruines de la France, véritables athlètes de Jésus-Christ, aux prises avec le mépris, les injures, les calomnies, les outrages, les persécutions des méchants, et conservant dans les travaux d'un ministère de charité les tristes débris d'un corps déjà usé par les veilles, les souffrances, les angoisses des cachots ou de Te x il? Le Génie du Christianisme est aussi là dedans, noble Pair. Ces hommes faisaient ce que vous racontiez, et, mis à côté du vôtre, leur livre est assez magnifique pour soutenir le parallèle.

Mais la conduite présente de Chateaubriand lui paraît en contradiction avec son passé : « Jamais, dit-il, en faisant effort pour rattacher un langage nouveau au langage d'autrefois, on ne laissa voir plus clairement qu'on s'égarait, que la route par laquelle on s'avançait n'était pas celle qu'on suivait naguère, et que pour peu que l'on continuât à marcher, on allait, bon gré mal gré, se trouver sous un autre étendard. »

G. -M. de Place avoue que le royalisme de Chateaubriand n'a jamais été parfaitement orthodoxe; que cette pensée, capricieuse, mobile, avide d'horizons nouveaux, ne se résigne pas à ré[)étcr docilement le (Jrcdo monarchique; Chateaubriand, il le sait bien, n'accepte l'ancien régime (jue sous bénéfice d'inventaire, et il fait des concessions aux idées modernes. Mais autrefois quand il parlait de

110 LE ROMANTISMK A LYON

la monarchie, cV'lail avec une sorte de piété filiale : (jiiaïul il rencoiilrail (levant lui les royalistes inipénilenls, il les appelait dv< " huninies dignes de Ions les respects » (Me/., I, '.>.'^c)), << les seuls (pii eussent des idées constitutionnelles, qui entendissent le gouvernement rej)résentalif, à (pii la C.liarle convînt » ((^onserr., \.'.>m9.\: s'il faisait l'éloge de la liberté, il distinguait la liberté a cpii est fondée sur la religion cl sur la morale, celle (pii vient du ciel », de celle " (pii est la lille de nos crimes, et dont les alliés naturels seraient l'impiété, l'immoralité et l'injustice " (Mcl.. t. Il.jjir.

Tel était (Chateaubriand avant 182/!; mais depuis!... (i.-M. de Place convient qu'avec beaucoup de rovalistes il a lui-mènu' ressenti péniblement le contre-coup de la disgrâce de (Ihateaubriaud ; j)ourtaiil dans la décision brutale de Louis W III, il respecte les dispositions du nion;tr(/uc (/ui scu/ nomme c( dcplucc les ministres .7 volon(t\ snns Dpposilion cl sans ronfrn/e. Ainsi s'i'xprimait (]hateaul)iiaii(l à Tépoipie ou sa lidelilé chevaleres(jue se liaduisait eu celle formule: <- (Juand ou leur demauderail ii eux, vieux serviteurs du l\oi. tous les genres de sacrilices, cela n'aurait aucun inconvénient, cela n'altérerait en rien leur lidelité » (Mel., t. I. 5S<), et II,(i.'() .

Aussi rim|)resî:*ion de (i.-M. de Place esl-elU' douloureuse en laci' du ( Ihaleaubriand de 1S27.

Le voilà qui ramasse dans l'histoire les crimes les plus hideux de nos rois, qui les déroule aux regards avec un luxe déplorable d'érudition el qui dans ce « triste inventaire des dépravations humaines » s'excuse même de n'être pas allé assez loin K Aujourd'hui il prodigue les injures aux royalistes, (( ces hommes d'autrefois, qui, toujours les yeux attachés sur le passé et le dos tourné à l'avenir, marchent à reculons vers cet avenir ». Aujourd'hui il réhabilite la Révolution Française qui lui paraît renfermer un principe honorable, un principe de liberté caché sous les enveloppes du crime. Ne faut-il pas voir dans ces déclarations des contradictions étranges et graves? « On éprouve, dit G. -M. de Place, un véritable supplice en voyant que le génie a ainsi employé ses forces à se ruiner, à défaire lui-même sa gloire ».

Nous ne croyons pas que Chateaubriand mérite de pareils reproches, il a pu défendre la cause de la liberté de la presse par des arguments discutables, mais il n'a pas varié sur le principe. Nous allons nous en convaincre en étudiant cette réfutation de Y Opinion sur le projet de loi relalif ii la poliee de la presse.

^ Ci. Préface de la 2'' édition : « Je n'ai pas tout dit sur les siècles où la presse était inconnue et sur les temps où elle étail opprimée », et il conlinue sa Irislc énuméralion.

il2 LK ROMANTISME A LYON

Chaleaiil)riancl a résume'' son discours dans quatre propositions, dont il veut essayer de démon- Irer la vérité. Les voici :

« i" La loi n'est pas nécessaire parce (|ue nous avons surahoudaïu'e de lois répressives des abus de la presse : les hihimanx oui Tail leur devoir:

« •>" Les erinu'S el les délils cpir Ton inij)ule à l'usage de la presse et à la liberté de la presse n'ont jK)in( été commis par la presse, et sous le réi^ime de la liberté de la presse :

(( .3" La rebifion n esl j)oiut iuléressée au pi'ojet de loi : elle n y lioiive aucun secours : Tespril du clu'islianisuu' el le caraclère de TL^lise gallicane sont eu opj)osilion direcle avec resj)ril du projel de loi :

« "î" La loi uc'sl point de ce siècle ; elle n'est j)oiul aj)plical)le à Telal actuel de la société. »

Avec (i. -M. de Place, nous allons suivre (Ibaleaubriaud (lau> l'exanu-u de chacuiu' de ces (juestions.

I l'oul d'abord (vbaleaui)riand énuuu're loules les lois portées depuis 1789 j)our la répression des délits de la presse ; et il établi! , par une luinulieuse slali>li(jue. cpie les Iribuuaux oui fait leur devoir.

G. -M. de Place ne conteste pasàChateaiil^riand la multitude de lois existantes et le nombre de jugements rendus par les tribunaux ^ mais il objecte que le mal est allé croissant et que l'aggravation des délits exige de nouveaux moyens de répression. Bien plus, il déclare que les lois répressives sont impuissantes, parce qu'elles n'empêchent pas le désordre : la condamnation étend la publicité d'un écrit dangereux ; voter une loi préventive, voilà quel serait le salut.

Chateaubriand convient qu'il y aurait avantage à refondre dans une seule loi toutes les lois relatives à la presse, et au milieu desquelles la pensée libre pouvait si difficilement évoluer, car la nécessité d'une autorisation pour fonder un journal, la faculté de rétablir la censure pendant les intervalles des sessions, et surtout les poursuites en tendance, créaient des gênes insupportables aux écrivains : Uenversons-les, dit Chateaubriand, et faisons une loi unique, terrible, jusqu'à la peine

* Chateaubriand s'applaudit d'avoir apporté tant de chillres : « 11 y a, dit-il, des personnes timides ([ui s'ima- ^Mnent que le retrait du projet de loi nous laisse sans moyens de répression ; et d'autres qui se li^^urent que les tril)unaux n'ont pas employé ces moyens ; en lisant mon discours, si elles le lisent, elles se pourront rassurer. Ces calculs sul)sistenl, en outre, comme le témoi^nia-^e d'une respectueuse reconnaissance pour une maj^istralurc (pu délend avec tant de i^ravité les droits du Irônc cl les intérêts des citoyens ».

ITi lE HOMANTISME A LYON

(le iiîorl sil k' taul. coiilrc les al)iis cl les crimes, mais en U'ie de laquelle soil inscrite, comme dans la Gharlf. /// Uhcrh- jtleinc cl rnficrc. Sans doule les deux adversaires ne s'ciiU'ndraienl pas sur la rédaction de la nouvelle loi; du moins ils sont d'accord pour souleuir (jue le ministère \'illèle n'a j)as Iranclié la(jueslu)n : (Ihaleaubriand trouve lonl mauvais dans la loi rnndn/c: (i.-M. de Place lui-même se refuse» à voii- dans les mesures j)roposëes ])ar Pevroimel une /oi de juslicc cl fr.ininiir. el s il les aj)[)r()uve sur certains j)oints, il ne rej^^relle pas outre mesure (ju'elles se soient clîondrées devant riioslilité des Pairs.

'.>.* Tne lutte |)lus sérieuse s'en^jage autour du (U'uxième arL;uuu'ul |)reseulê par Ciialeauhriand, à savoir (pie les crimes « l'I K-s délits (jue \\)n imj)ule a l'usaL^e de la presse et à la ld)erte de la presse n'ont point été commis parla j)resse el sous le réj^nmedela liherlé de la presse ^-. Au hrill.int j)laidover de ( lliateauhiiaud. (i.-M. di- Place oj)pose une poli'iuKpie si'irée, il accumule les textes, il j)ri'sse vivement son advi'rsaire et. eu iin de comj)li'. il l'IaMil certaines propositions ipie les esj)rils lihéraux ne contrediraient j)as : (ihaleauhriand reçoit (piehjues hlessures, j)omlant il sort de renL;aL,U'ment à son honneur.

l)al)oi(l j)armi ci'S déclamahous (.dulie la presse dont ( 'dialeauluiaud satlli^^e. (i.-M. de

Place rappelle celles de Biirke, de Mallet du Pan, de la Harpe, de Joseph de Maislre qui « déclamaient, dit-il, il y a trente ans, contre la presse », mais surtout celles de Chateaubriand, car c'est lui (( qui a déclamé le plus fort ». Qui donc dénonçait aux royalistes « ce nouveau torrent de libelles, d'écrits abominables, de calomnies indignes, qui, parcourant, attaquant tous les rangs, remonte audacieusement jusqu'aux personnages les plus augustes »? C'est Chateaubriand (Conservateur^ t. II, p. 8i). Qui donc a signalé (f un débordement d'écrits impies, séditieux, calomniateurs <>? C'est Chateaubriand (icL, t. VI, p. 141 )• Q*^^^ donc a flétri la presse « prêchant la souveraineté du peuple, Tinsurrection, le meurtre »? C'est Chateaubriand (id., VI, 383); lui, toujours lui î

A ces méfaits de la presse, il oppose aujourd'hui les crimes les plus dégoûtants de nos anciennes annales, les abominations commises par les rois, par les reines, par les papes. Ktait-ce à lui de remuer ainsi toute la fange de l'histoire? Est-il un seul adversaire de la presse assez niais pour prétendre qu'avant l'imprimerie ou pendant la censure (out fût paisibh' et heureux, que partout régnaient la piété et la vertu. Hélas! \v tîd)leau aux noires couleurs peint j)ar (Chateaubriand est de tous les temps: la Hberté de la presse n'a pas.

mèinc il noire épocjuc, réi;ênéré la mor.ilc, et lof civilisations les plus avancées ne sont pas à l'abri (le la corruption, mieux (pie les époques d'ignorance et (le barbarie intellectuelle.

Prenons noire parti de cjuebpies contradictions partielles et de (pielcpies erreurs de raisonnement et portons la question sur son véritable terrain. 11 ne s'agit pas de l'aire l'apologie ou le procès de la Kévolulion : acceptons la iiévolution comme un l'ait accompli, el demandons-nous avec (llialeaubriand si c'est la censure de 1 ancien régime ou la liberté d'écrire dont la b'rance a joui de lyS») à i7<)', (]ui a j)r()(luil << tous les forfaits de la Iiévolution >. A ses yeux, la liberté de la presse esl innoeenle de ces désordres : « NVsl-ce pas, s'écrie-t-il. l()rs(jue les collèges étaienl gouvernés j)ar des ecelésiaslnpies, (jue se sont écliappés de ces mêmes collèges les destructeurs du trône et de l'autel? Je n'accuse point la science et la piété de ces anci(.'ns maîtres, je désire que l'éducation soit fortenu'ut cbrétieinie; je ne fais point la guerre au j)assé. mais je défends le j)résent (ju'on calomnie : je dis (piOii 11 fnipècbe j)onil les géuérations d être ce (pTelles doivent élre. je dis (ju on n est j)as rei^u à cliarger la bberté de la presse des désordres (pie l'on croit apercevoir au jourd'lîui, lorscpie le xviir si('cle avec son imj)iete et sa dépravation s'est écoule sous la ceusure, >'esl élance, du sein

CHATEAUBrJAND ET LA LIBERTE DE LA PRESSE 117

même de renseignement religienx, dans le gouffre de la révolu lion. »

Quelle image saisissante pour proclamer cette loi historique de révolution fatale des sociétés ! Mais est-il juste de prétendre que la censure de Tancien régime ait existé ailleurs que dans la constitution ? Lorsque d'Alembert disait des censeurs de son temps qu'ils étaient raisonnables (lettre du 28 janvier i7.')7), ou quand il appelait la presse d'alors \<\ presse tirée des fers (lettre du 3o janvier \'](yf\), on sait ce qui se cachait sous ces euphémismes. En réalité, ^"oltaire résumait l'histoire de la lutte qui avait rempli le siècle entre la pensée libre et les censeurs officiels, quand il écrivait à d'Alembert : « Vive le ministère de France ! On lime les dents aux monstres, on rogne leurs griffes ; c'est déjà beaucoup. Ils rugiront et on ne les entendra seulement pas. Vbtre victoire est complète » 'lettre du 2 décembre ij^y*. La censure de l'ancien régime fut très tolérante, et l'on peut dire que la liberté de la presse existait de fait*, à cette époque que La Harpe caractérisait en ces termes : « Le choix des censeurs était ménagé avec toutes les précautions ])ossibles au gré des entrepreneurs ; de minces calculs de

' L'expression est de Hahaud de Saiiit-lUienne, dans son Histoire de la licrotiidon, p. 107.

librairie cjui avaient séduit les ministres et noniniénient un liouinie (Tailleurs si respectable pour son courage et son infortune, M. de Malesherbes, furent le prétexte politicjue de cette tolé-

Les royalistes sont donc en droit d accuser à la fois la presse de l'ancien régime et celle de lySc), l'une j)rotégée par la monstrueuse censure des derniers lefups de Lt nion.ire/iie, l'autre libre, d'avoir travaillé à la niénie (euvre. d'avoir, suivant l'expression de (i.-M. de Place, « charrié vers le gouffre de la révolution les mêmes doctrines anti-religieuses, anti-monarchiques, antisociales, les mêmes violences, la même rage, la nu nie fureur ■. (Ju'esl-ce (pie cela prouve, sinon qu'il est des transformations sociales nécessaires, que la constitution, établie pour maintenir l'ancien ordre de choses, se dislo(pia d'elle-même, quand elle ne s adapta plus aux besoins des temps, et (pie les privilégiés eux-mêmes, saisis par iesprit de rertiije et d'erreur, furent les complices de cette Hévolution, pressentie par tous les penseurs du siècle, impatiemment attendue par les niasses foulées. Non. ce n'est ])as la presse

' Cours (le liltt'r.ilnrc, t. \l\' cl W : voir larlielc si (Mirionx et si (iocunicnlé de M. iînmclirrc. inliltilé: la Ihri'chini t/c l,i Ithruiriv sutn M. ilc .)falcshcrl)es. dans sc< ,\ ourdies Ktuiîes criln/ucs. p. iCo

CHATEAUBR[AiVD ET LA LIBERTÉ DK LA PRESSE 119

libre qui portait le régicide dans ses flancs. Ce régicide n'est pas né des violences, des pamphlets^ des libelles et des journaux; il est né du despotisme, des hontes et de l'impuissance du régime monarchique. Xi Chateaubriand, ni son adversaire n'ont le droit d'appuyer leur thèse sur le mouvement révolutionnaire; la censure n'a pas retardé les malaises du corps social, la liberté de la presse n'a pas avancé sa dislocation : « On n'empêche point les générations d'être ce qu'elles doivent être. »

Cette censure qui, en 17H9, n'aurait rien empêché, serait-elle donc plus heureuse en 1827? Quel est l'état d'esprit des jeunes générations, dont A'illèle et Peyronnet veulent se faire les mentors? Les deux adversaires pensent bien différemment à cet éfjard : « Dans ces derniers temps encore, dit G. -M. de Place, malgré nos lois répressives, la liévolution a recommencé à agir, à parler comme elle agit, comme elle parla dans l'intervalle du 27 août i7H() au 17 août 1792, et que les aveugles seuls n'ont pas vu ses mouvements, les sourds seuls n'ont pas entendu les cris par lesquels elle a continué de manifester son horrible soif. »

Chateaubriand est aveugle et sourd, paraît-il, car il dit: « (Cessons, Messieurs, de flétrir le siècle qui commence : nos enfants valent mieux

IJU Li: hOMANTISMK A LYON

que nous... l'iu' jt-uncs^r plciiu' dv lalcnt el de savoii', uiu' jeunesse sérieuse, lro|) sérieuse peulêlre, n allielie ui 1 irréligion, ni la déhauelie. Son penelianl renlraine aux éliules graves el à la reclierelie des ehoses positives. Les déelaniations ne la louelieni point ; elle demande (ju'on reulrelieiiue de la raison, eoinnie laneieiine jeunesse voulait ([U On lui parlât de |)laisirs. •

(Certes, ( ]!ialeaul)riand u'aNail j)as hahitué ses jeunes leeleurs à de j)areilles aménités, car il na pas attendu l'àLre de la \ieillesse morose pour dénigrer son temps ci d u eut pour ses disciples (pie (\v> mots p.u''prisant> : lo (Ainscrr.i/ciir porte à eliacjue iu>tant la Iraee de ces di'liauees. disons mieux, de cette antipathie contre les jeunes : " (Jua-l-on lait, demaudait-il un Jour. j)onr altachei' ces générations a la religion, au Hoi légitime, au gou\'ernement mouartliKjue? Dt'jà la Heslauration a nu entrer dan< le monde (piiu/e cent mille jeunes l'iauçais. (Jue sont ils ces jeunes liommes, cjui nouI nous remj)Iacer sur la scène du monde, occuper les tiihunaux. les corps politi(jues, les j)laces de 1 administration et de rarnu'e M aoicnt-ils eu Dieu.^ Heconnaissent-ils le lîoi? ( )l)t''issent-ils a leurs pères? Ne sonl-ils p(uut anti-chretieus. dans un Mtat clirtUieii. rej)u- Micains, dans une monarchie, désiri'ux de réxo-

CHATEAUBRIAND ET LA LinKRTE DE LA PRESSE i^i

lulions el de guerres dans un pays qui ne se peut sauver que par la paix ^ ».

Mllèle et Peyronnet répondent au noble Pair : Pour convertir ces jeunes gens à vos idées, à votre programme monarchique et religieux, votez les mesures que nous vous proposons. Erreur, dit Chateaubriand ; j'avais mal vu. Les jeunes gens de 1827 lisent le Journal des Débais, où, sous la garantie de la liberté de la presse, je fais leur éducation depuis trois ans; je leur démontre que le ministère ^ illèle conduit la France à l'abîme ; ils commencent à en être persuadés ; laissez-moi continuer ma tâche.

Tant d'optimisme pouvait il entrer dans l'âme de René ? Ces flatteries à l'adresse de la jeunesse font sourire par leur naïveté; les rudes accusations de G. -M. de Place et les déclarations du Conservateur ne sont pas plus fausses que cette apologie emphatique: la jeunesse de 1827 aurait elle-même refusé ce brevet de vertu, de religion, de moralité que Chateaubriand lui décernait gratuitement.

W'^ Ce n'est pas sans quelques précautions oratoires (jue Chateaubriand tait intervenir (bans son plaidoyer pour la presse l'intérêt de la religion : « J'entre, dit-il, avec une sorte de regret

* (^onserrulciir, 1. I\', p. nSi.

dans rcxamcn (ruii sujet relii^ieux. Nous aulrcs, iiOQinies (lu siècle, nous pouvons faire lorl à une cause sainte en la mêlant à nos discours; trop souvent les fciiblesses de notre vie exposent à la risL'e la force de nos doctrines. » Cependant (pumd on est l'auteur du (îciiie du (Jhrisiianisme on a quelque droit de parler au nom de la reliîzion '.

(t. -M. de Place, qui ne compte pas j)armi les apoloj^isles du christianisme, mais qui pourtant a conscience d'avoir, dans sa modeste sphère, contribué à défendre les saines doctrines, n'hésite pas à suivre Chateaubriand sur ce terrain dangereux, mais pour être sûr de n'avancer qu'avec j)rudence. il choisit pour guides les représentants les plus autorisés du clergé français.

(Chateaubriand aflirmail (jue, «» depuis rétablissement de la liberté de la presse, il n'avait j)as été publié un seul ouvrage contre les prineij)es essentiels de la religion ».

Une réponse péremploire eût j)u lui être faite, à l'aide de ces statisti(pies auxquelles lui-

* Ne (lira-t-il pas quelques années j)lus lanl, après une visite au curé de Néris : *« .le suis reçu comme un frère par ces prêtres, cpii m'ont adopté et qui sont si accoutumés à mon nom qu'ils me traitent comme une vieille connaissance - . (I.etlrc du 6 août 18^1 à M"" Hécamier. dans les Souvenirs (ienfauce cl de Jeunesse tle (^/mleuuhriand, par Lenormand, p. '.\^i .)

même avait sur d'autres points accordé lant de confiance, G. -M. de Place préfère s'abriter derrière l'autorité d'un évêque, M^^' de Frayssinous, ministre de Tlnstruction publique. Prononçant l'oraison funèbre de Louis XVIII, Frayssinous peignait ainsi le mouvement antireligieux de son temps : « Tout est perverti : on dénature notre histoire, en ne recueillant que des traits d'ignorance ou de scandales, en présentant les faits sous un faux jour; et la jeunesse n'apprend ainsi qu'à dédaigner les pères comme odieux et ridicules. On dénature la religion, en rappelant tous les maux dont elle a été quelquefois le prétexte, et en jetant un voile sur les biens immenses dont elle est la source. Rien n'est oublié de ce qui peut affaiblir ou môme briser les liens qui doivent nous attacher aux maximes monarchiques et chrétiennes des temps passés. Dans toutes ces productions les notions du bien et du mal sont altérées. La piété est une faiblesse, l'obéissance une servitude, le respect pour le sacerdoce une superstition, le mépris de cette religion une noble indépendance. »

Pour justifier ces cris d'alarme poussés contre l'impiété du siècle, les mandements des évoques signalent les incessantes réimpressions qui sont faites des œuvres de A'oltaire et des encyclopé-

Ij; I,K nOMANTIS.MK A LYON

disles'. Mais, oljji'clail Chalcauhriaiul, on réinipriine aussi Hourdaloue, Kénelon, Massillon et Bossuc'l. Oui, mais les sernionnaires du wir siècle paraissaient en rnormes éditions in-orlavo. et allaienl s'enlasser. dans les bihliollièques des gens riches, dont les croyances n'étaient pas menacées, tandis (jue \'oltaire et ses pareils, répandus à profusion, sous des l'orniats commodes et j)eu coûteux, inondaient les hihliothècpies, les librairies, les cercles, les cahmels de lecture, pénétraient chez rouvrier. elie/. l'artisan, au cabaret dw village, chez le magister, chez le curé lui-mènie, à (jui un é(bleur malicieux jouait parfois le tour d'euNoyer en dépôt (piehpies exemplaires de ces livres exécrés. Chateaubriand n'est |)as ellra\'e par ce déluge de liNies du xvnr siècle: « l>ans les (euvres complètes de \ Ollaire, dit-il, cpiand vous aurez l'elranehé une douzaine de volumes, et c'est beaucoup, le reste ne |)ourrait-il ])as être mis entre les mains fie tout le monde. ■•( '/est être indulgent à \'oltaire. don! rauliiii- du (icnir avait dit autrefois (jii il j)(>ursuir:iil ;) fr.ircr.s .soi.r.in/c-du' ro/umes ce (/ii'i/ uppcllc /'in/Yinic: admellou^ cpi'il y ait un XOllaire anodin et un \ Ollaire dangereux: CJia-

' l*',ii iS>7, oïl (lisininiail K» jimspoetiis «le i;i » i f.n(in:i (le N'olliiire depuis dix ans.

teaubriand pouvait-il répondre que ies lecteurs de 1827 fermaient avec liorreur la P ucel le ])our s'ennuyer dévotement aux rapsodies tragiques de Voltaire ?

Il semble à Chateaubriand que le grand combat mené par Voltaire contre la religion n'a plus qu'une valeur rétrospective, qu'il est entré dans riiistoire, et que les pointes de sa malice sont à jamais émoussées; n'est-il pas intervenu depuis le xviii" siècle un fait d'une importance capitale ? un défenseur de la religion ne s'est-il pas levé contre Voltaire, et n'a-t-il pas obligé les adversaires du christianisme à modifier leur tactique Les royalistes de 1 827 ne veulent pas en convenir (( Ecoutez-les parler des anciens livres, dit-il ils y aperçoivent toujours les dangers qu'on y pouvait trouver il y a quarante ans. » Ce raisonnement de Chateaubriand doit être pris en considération, car après le (renie quelque chose est changé dans les polémiques religieuses, et ^^oltaire lui-même, s'il avait pu lire cette défense du christianime. aurait laissé de coté ses facéties scandaleuses, son cynisme révoltant, ses plaisanteries de corps de garde ; mais si les lecteurs éclairés de 1827 ne sont plus atteints dans leur foi par les pamphlets antireligieux de ^'oltaire, celui-ci ne conserve-t-il par son autorité auj)rès de ce nouveau public, que les éditions à bon niar-

126 IL aOMANTISMr A LYON

elle lui ont procuré cl (juiine ciillure solide ne défend pas contre les sophisnies ? (Chateaubriand en convenait quand il disait, dans ses McLmcjes l>()lih(jucs : « Les doctrines qui sortent de ces livres sont une j)esle, un iléau, dont on peut dire ce (pi'Attila disait de son cheval : I/herhene croît plus partout où elles ont passé •> t. I. p. (\ . Ces anciens livres sont toujours nouv€<iu.r pour les jeunes i^ens. ils ont fait autrefois de (Château hriand liii-mènu' un pc/if philosophe : le poison a-l-il doue perchi toute sa force?

(Ihalt'auhriand invite le clergé de iS',>j à suivre l'exemple donné par le cleri^é de l'ancien réi^inie, dont la «Jurande majorité s'était déclarée j)our la liberté de la presse. Des <( soixante-dix volumes in-folio formés ])ar les cahiers des députés ih^^ trois ordres aux Mtals L;énérau\ de ijS») -•, (!hatcaubriand (.'xlrail (piei(jues citations (pii lui semblenl décisives. Kn réalité, aucun des cahiers cités j)aj' (Chateaubriand ne (h'inande la liberté entière: mais (Chateaubriand lui-même, nous l'avons vu, ne croyait pas que l'on j)ùl se passer (le lois répressives, .\ussi rapj)elle-t-il avec salisfaction ei's j)aroles /Jicrnor.ih/cs du elerifé de Mi'lun et de Moi'et : - La hberle moiah' i"t des facultés intellectuelles étant encore |)lus j)récieuse il l homme cpu' etdle i\u corj)S et (\v> facultés physi(pu's. il sera libre de faire imprimer et j)ul)lier

tout ouvrage, sans avoir besoin préalablement de censure et de permission quelconque ; mais les peines les plus sévères seront portées contre ceux qui écriraient contre la religion, les UKturs, la personne du roi, la paix publique, et contre tout particulier. Le nom de Tauteur et de Timprimeur se trouvera en tête du livre. » C'est un libéralisme relatif, cela s'entend ; mais d'abord Chateaubriand lui-même n'allait pas au delà; ensuite le clergé de la lieslauration n'aurait plus avancé de pareilles théories; ce n'est pas aux cahiers de 1789 qu'il serait allé demander des exemples, mais plutôt aux procès-verbaux des assemblées du clergé, rédigés au dernier siècle ; volontiers il aurait repris pour son compte cette déclaration du clergé faite au roi en 1780; (( Il est temps, permettez-nous de le dire, avec la candeur apostolique de notre ministère; il est temps... Encore quelques années de silence, et Tébranlement devenu général ne laissera plus apercevoir que des débris et des ruines... Que Votre Majesté sauve donc la religion, les mœurs, l'autorilé, en se hâtant d'adresser à toulcs les cours souveraines une loi bienfaisante pi'opre à contenir enlin le plus noble de tous les arls, Tari (1 écrire, dans les bornes d'une généi'euse mais sage liberté ' >».

' Proccs-rerh/iu.r de /7S(), p. ;î3r).

128 l.V. nOMANTISMr A LYON

Le clergé de la Heslauralion reprenait l'œuvre an poinl où l'avait voulu amener l'Assemblée du (ller^é de ijS'), qui élaborait un projet d'édilion, en dix-neul" ailieles. eoneernant la composition. rinipri'S-^ion. la vente et la tlistribution (\c> écrits contraires a la religion et aux prnieipes des me purs '.

Aussi les n<)l)les appels de (Ibateaubriand à l'indépendance du clergé, à son amour de la liberté, n'avaient-ils aucune chance d'être entendus. « l'!li 1 (ju'v aurail-il de plus beau, s'écriait-il. (juc la j)ar()le de Dieu réclamant la liberté de la parole luuuaiiu'/ •■ (l'elail se méprendre étrangement sur lespril nouveau dont était animé le clergé de i(S'>j. Nous n avons pas l'intention de l'aire 1 histoire de la (longrégalion " : pourlanl. il n'esl pas inutile d"aj)porler ici le li-moignage d'un jeune représentant de cette (Congrégation, (pii, s'en prenant ii (Ibateanbriand lui-même, posait ainsi les re\ l'Uihcalions du parti religieux : « Quelles son! donc les j)retentions de ce parti rovaliste cl religieux (jue le noble \ icomte se reproche d avoir poussé au pomoir .' (pielles sont donc les usurpations, les |)rivilèges coiujnis ou inv()(jues j)ar les Jésuites cl le clergé? Les voici '-

' rrnrr.s-icr/>;ni.r (le J/SJ, ji. 112.

- (11. 1,1 doiK/rninlion sous /,i Itcsl;iiir,ifi(Hi. p;jr .lo.ui I.épjmx. hroeliurc iii-S. Paris, FoiiloniniMi:. 1 •)«•(».

les registres de l'état civil, réducation publique, des tribunaux ecclésiastiques, les mariages religieux. Voilà les principes que demande le parti, car on ne saurait dire qu'il les a obtenus ^ »

Il ne les obtiendra jamais, et heureusement, car ces privilèges auraient établi la suprématie du pouvoir religieux sur le pouvoir civil, et la laïcisation de la société moderne aurait été indéfiniment ajournée. On le voit, dans cette lutte pour la liberté de la presse. Chateaubriand combattait pour le libéralisme ; contre lui toutes les forces du passé étaient coalisées ; à l'idéal moderne, né de la Révolution, le parti monarchique, sous l'inspiration de Charles X et de Yillèle, prétendait substituer le vieil idéal de Tunion du trône et de l'autel. Le journal de G. -M. de Place disait : « Elle ne redeviendra vraiment libre cette France, si cruellement punie d'avoir méconnu son bonlieur, que lorsque, suivant le vœu de Fénelon, le prince aura rendu l'impiété muette, que lorsque la religion, qui prêche au peuple la seule égalité possible, aura repris tout son empire, que lorsqu'un Gouvernement vraiment chrétien aura anéanti ces causes puissantes de corruption, qui asservissent d'autant phis riiommc qu'elles exci-

* A MM. lie C/uileauhriaiul, (le Jus.sicu cl de S;ilrninli/, par M. Chauvin, brocluire parue à Lyon, 20 juillet iS>7,

130 LF HOMANTISMR A LYON

lent en lui des passions (jn il ne lui esl pas donné de satisfaire* ».

4"" C'est ainsi, en ell'el. qu'il faut poser la question, et Chateaubriand n v a pas manqué dans le quatrième argument développé par lui : « La loi sur la liberté de la presse n'est point de ce siècle, dit-il, elle n'est point applicable à l'état actuel de la société. » Pour le démontrer, (Chateaubriand établit d'abord certains axiomes politiques, auxquels G.-M. de Place a raison de refuser la clarté, comme ceux-ci, par exemple : (( Il y a deux mouvements dans les sociétés, le mouvement particulier d'une société particulière, et le mouvement général des sociétés générales, lequel mouvement commun entraîne chaque société séparée. »> Certes, depuis Montes(juieu, hi langue politique en France avait acupiis assez de souplesse, et (Chateaubriand lui-même, auli iii* (\v> Ucflcxions j)o/ifi(jues et (\c \;\ Monurchic selon la Churlc, avait parlé cette langue avec assez de précision, pour (pion pût exiger de hii un raisonnement plus net et des apliorismes moins énigmaliques. Mais l)ien vite Chateaubriand (h)niiiie sa j)ensée, et il la détache en formules cpii unissiiil la rigueur à l'éloquence. Jamais le libéralisme n a plus foilement posé le principe du /rnr.n'l lent et (jrnduel

' (îiizclh' umrcrscllc de /.</o/j, >»o juillet iSjj.

des siècles. La Révolution a créé un fait désormais acquis pour le genre humain : la liberté : « Le passé, dit-il, a lutté contre l'avenir, les intérêts divers en se combattant, ont multiplié les ruines, le passé a succombé. Il n'est plus au pouvoir de personne de relever ce qui gît maintenant dans la poudre... Les lois, les mœurs, les usages ont graduellement changé ; on n'a plus considéré les objets de la même manière, parce que le point de vue n'était plus le même. Des préjugés se sont évanouis, des besoins jusqu'alors inconnus se sont fait sentir, des idées d'une autre espèce se sont développées, il s'est établi d'autres rapports entre les membres de la famille privée et les membres de la famille générale. Les gouvernants et les gouvernés ont passé un autre contrat ; il a fallu créer un nouveau langage pour plusieurs parties de l'économie sociale. »

Après de pareilles explications, il est impossible de confondre Chateaubriand avec le parti monarchique, qui, en 1827, obéit aux suggestions de la Congrégation, et rêve d'un retour impossible à l'ancien idéal politico-religieux. Libre à G. -M. de Place el à la Gazette universelle de chercher dans le (Jonservaleur des phrases amères à l'adresse de la société moderne ; libre aux ministériels de rejeter dédaigneusement Chateaubriand dans une confraternité scandaleuse avec les rédacteurs du

i:.-2 LE RO.MANTISMK A LYO.V

(Courrier français cl du (lonstilulionnel. Chaleaiibriand, plus lard, u a-t-il pas rappelé dans sei^ Mémoires dUutre-Tomhe ■ los lémoii^niagcs d'admiralion el do sympalhie (|ui lui vinrenl i\c lienjainiu (^onslanl, du ^^énéral Sébasliani . (rKliennc cl d'aulrcs chefs (\\\ parli libéral •'. A Benjamin (]onstanl surloul. Clialeaubriand devail assez pour (pi'il ne lui niénai^'càl pas sa reconnaissance, car celle lani^mc libérale, c'esl dans les opuscules de Benjamin (]onslanl qu'il avail appris à la palier'.

Saink'-lîeuvc avail donc raison dv dire, (piand il jugeait ralliludc de (!lialeaul)riand à l'égard (hi

' Nous allons on doinuM' (|iiclqiics preuves très sii^Miilicatives. Ainsi Hcnjamin (louslant. parlant des royalistes, après la journée de vendémiaire, disait : « (3es hommes ne vivent plus dans le présent ; ils sont étran';ers au monde: ils habitent les tombeaux » ^ De ta force du Gouvernement, p. i6i. Chateaubriand, à son tour, s'exprimait ainsi : « Ils ne pourraient être compris (jue des morts. Or. ce publu* est silencieux et l'on n appl.iudit point dans la t<>mbe • (Opinion, p. 8^).

Happrochez encore ces deux passa j^es : «« Ces hommes, dit U. Constant, ont encore le sint;nlier malheur de n'apercevoir aucun des chani^emcnts apportés par les événements même dont ils se plai^'iient; ils ne v«>ient pas que les révolutions font disparaître toutes les nuances, qu'un torrent nivelle tout ; tout ce qui peut exister encore n'est rien pour eux, auprès de ce «pii n'existe plus ))/(/.).« Au milieu «le la ra(e nouvelle, dit Chateaubriaîid, il reste des hommes «lu siècle écoulé «jui crient «pie tout est penlu, parce que 1.1 socirfr à lafpielle ils appartenaient a fini aulnnr d*«Mi\,

ministère Yillèle : « M. de Chateaubriand ne différait plus, désormais, des écrivains du parti libéral que par quelques phrases de pure courtoisie royaliste jetées çà et là, par quelques restes de panache blanc agité à la rencontre et par l'éclat éblouissant du talent ^ »

Loin d'en faire un reproche à Chateaubriand, comme le pense G.-M. de Place, et comme le laisse sous-entendre Sainte-Beuve, nous dirons que c'est un titre de gloire pour lui d'avoir eu la conscience de cette force d'évolution qui pousse les sociétés dans des voies sans cesse nouvelles. L'un de ses adversaires, le vicomte de Bonald, lui opposait cet aphorisme : « Ce qu'on croyait

sans qu'ils s'en soient aperçus. Ils s'obstinent à ne pas croire à cette disparition ; toujours jugeant le présent par le passé, ils appliquent à ce présent des maximes d'un autre âj^e, se persuadant toujours qu'on peut faire renaître ce qui n'est plus » (ici., p. 8!5).

Enlin, voici quelques lif^nes encore intéressantes à comparer : " Marchant vers l'avenir, le dos tourné, dit H. Constant, ils ne contemplent que le passé. Leurs souvenirs sont tous en ressentiments, et ils ont de l'oubli toute l'imprévoyance » Cid.). ^<(^es hommes d'autrefois, dit Chateaubriand, qui, toujours les yeux attachés sur le passé et le dos tourné à l'avenir, marchent à reculons vers cet avenir, ces hommes voient tout dans une illusion complète »

De même, l'un et l'autre parlent en termes identiques de la civilisation, des lumières, du xiv" sit'cle^ de la race nouvelle, etc., etc.

^ Causeries du IauuU, 1. II. p. r)r)S.

i34 LE nOMANTIS.MF A LYON

vrai en physique, sous Arislole et Tycho-Hrahé peut ne l'être plus aujourd'hui ; ce qu'on croyait vrai en morale aux j)remiers jours de la société, en religion aux premiers jours (hi Christianisme, en politique aux premiers jours de la monarchie, est vrai encore et le sera toujours ^ » N'en déplaise à de Bonald, qui se pose en docteur infaillible de la science politicjue, il introduit Tahsohi dans la science la plus rehitivo cpii soit : la monarchie (le hi llestauraliou n'est pas la motuirchie (les premiers Jours, cl la It'cjisUition primitive n'est pas celle (pii doit, juscjuà la lin des siècles, réjrir les sociétés. Le xviiT' siècle, si odieux à de Bonald, aflicha-l-il une conliance plus grande que la sienne en la loiiU-puissance de la raison? Où donc est l'homme ahslrail, pour lecpiel de Bonald croit pouvoir légiférer .'

Au contraire. (Ihaleaiihiiand soutient, contre le traditionalisme, ipie l'i'spril humain n'est pas immohile. el (pTavec lui se Iransiorment les conditions (le la vie sociale aux diil'érentes époques. Le sens historicpie (\v réNohilioii. Chateaubriand l'a |)()rU'' jns(|iu' dans la religion elle-méine : il a l'i'ii (pie le Chrisliaiiisnie avail assez de puissance intérieure pour s'adapter toujours aux transformations incessantes de 1 humanité, (jiie les dog-

' Mll.UKJCS, 1. il. p. 17 ', .

mes eux-mêmes n'avaient pas, du premier jour, développé tout leur contenu, et que, le sentiment religieux d'un Racine ou d'un Pascal ne pouvant plus se retrouver au xix^ siècle, il fallait offrir aux nouvelles générations un idéal chrétien modifié, correspondant aux énergies nouvelles que les bouleversements sociaux avaient éveillées dans les âmes. Dans cette voie, il avait marché un peu à l'aventure, et certains croyants avaient été scandalisés de ce nouveau Christianisme, plus poétique que vrai, plus moral que dogmatique : la religion, en effet, est enfermée dans un Credo auquel on ne peut toucher sans tomber dans l'hérésie.

Mais y a-t-il un Credo politique? quel est le concile, quel est le pape infaillible, qui, en ces matières, a le droit d'imposer une croyance, hors de laquelle l'orthodoxie n'existe plus? Les dogmes politiques n'ont engendré que des fanatiques de toute espèce ; les Jacobins sont les frères des Ultras de i8i5, issus, les uns et les autres, de ce faux esprit politique, qui raisonne et prétend enfermer la vie dans des raisonnements, alors que la vie résiste, s'écliappe de tous côtés, et se rit des chaînes qu'on voulait lui imposer.

Chateaubriand n'a pas voulu soumettre la pensée humaine à un tel esclavage ; il a fait un loyal et sincère elfort pour comprendre son époque, il

IM) LR ROMAMISMR A LYON

a respecte l'espril moclerne, et, tout en lui assignant les limites qu'il jugeait utiles, il n'a pas rêvé d'une brusque réaction (|ui ramènerait la l'rance (le iSi5 à celle de ijiSo; en religion et en politique, il fut un libéral, et il le fut avec plus de constance qu'on ne l'a dit. N'est-ce pas dès i8i() (|u'il b^rmnlail ce programme, au(juel, en iSj~. il aurait pu souscrire sans restriction : « Attachons-nous iortenient à nos nouvelles institutions, empressons-nous d'y ajouter ce (pii leur man(jne. Pour relever 1 autel avec des applaudissements unanimes, pour justilier la rigueur que nous avons déployée dans la poursuite des criminels, soyons généreux en sentiments j)oliliques: réclamons sans cesse tout ce (pii appartient à 1 in- (ii'pendance et à la dignité de Ibomme. Quand on saura i\\\v notre sévérité religieuse n'est point de la bigoterie; que la justice (|ue nous demandons pour les prêtres n'est point une inimitié secrète contre les philosophes: (jue nous ne voulons point faire rétrograder l'esprit humain, (jue nous désirons seulement une alliance utile entre la morale et les lumières, entre la religion et les sciences, entre les bonnes md'urs et les beaux-arts, alors rien ne nous sera impossible, alors, tous les obstacles s'évanouiront, alors nous pourrons espérer le bonheur et la restauration de la France. Trois choses, Messieurs, feront notre salut : le roi, la

religion et la liberté ! C'est comme cela que nous marcherons avec le siècle et avec les siècles, et que nous mettrons dans nos institutions la convenance et la durée ^ »

Admirons cette confiance de Chateaubriand en lui-même et en son temps : loin de croire que le salut de la société est dans un retour vers certaines formes du passé, il excite l'individu à vivre de sa propre vie, à se considérer comme l'héritier et le continuateur, et non comme l'imitateur des générations mortes : un nouveau monde politique et social sortira de ce développement individuel, et l'humanité continuera sa marche vers les destinées que ses efforts lui auront méritées. Guizot avait bien raison de dire de Chateaubriand : (( Il avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays et de son temps-. »

^ Opinion sur le projet de loi relatif aux élections, prononcée k la Chambre des pairs, séance du .'} avril I S l (i (dans Opinions et discours^ t. XXX, p. 3()'.

- Mémoires, t. I, p. aGi.

Dans la (|iU'iellr (jin s'riiiul aulour des Martyrs, nous avons ailniiri' It- ht-aii rôle joué par (i.-M. de Place, chrétien lervenl et lettré de goût ; ici, nous ne pouvons approuver raulcur des articles de la (n'izettc universelle. (]e journîd consentait à admettre (jue la (juestion de la liberté de la presse était obscure, (jnelle j)ouvait diviser et cnd)arrasser les meilleurs esprits ; mais il s'in- (juirtait de \oii' (Chateaubriand di-venu l'allié du parti libéral : - Nous le conjurons, disait (i.-M. de IMace. pour son bonheur ccunme pour sa i^loire, de rej^ardcr de j)res. t't de considérer si le chemin j)ar lecjuel il s'a\ance ne mène pas droit du camp des clii'ctu'ns au camp des philosoplu'S. » I/aNcnii' a diiuciih ces ciainUs où l'on sent passer la l'cspeclueuse émotion d'un admiraleur : (Ihaleaubriiuul a continué le cond)at j)our la liberté de la presse, «< ne pouvant |)as |)lus se taire sur la censure, disait-il. (pu^ M. \\'ilberforce sur la Iraile des nègres ^ •; il reslait lldclc aux deux autie< termes de sa devise : le roi et la reli'Mon.

' Du rcl.ihlisscmi'nl (le la dcnsuro p.ir rordonn.mcc Jn J f juin IS'J7, Arcrd^sscmcnt, t. XW'il. p. '^l^.

Aussi pouvait-il en toute justice se rendre à luimême ce témoignage :

Un avantage me reste sur nos adversaires : point n'ai renié mes opinions ; je suis ce que j'ai été ; je vais à la procession de la Fête-Dieu^ avec le Génie du Christianisme, et à la tribune avec la Monarchie selon la Charte. Comme pair, j'ai prononcé plusieurs discours en défense de la liberté de la presse, j'ai écrit cent fois pour cette liberté dans le Conservateur et dans d'autres ouvrages. Pourquoi cette énumération? Pour me vanter, pour me citer avec complaisance? Non : pour répondre à des hommes qui, ayant trahi leur premier sentiment, veulent mettre leurs variations sur le compte des autres ; à ces hommes qui s'écrient : Vous marchez! quand vous êtes immobiles, ne s'apercevant pas que ce sont eux qui passent, et qui se figurent en changeant de place que l'objet offert à leurs regards s'est déplacé ^

Si nous avions à juger dans son ensemble la politique de Chateaubriand, nous n'accepterions pas sans la discuter cette image plus belle que vraie ; mais il ne s'agit ici que de la liberté de la presse. Kli bien, cette liberté. Chateaubriand l'a toujours demandée, dans la Monarchie selon la Charte^ dans le Rapport fait au roi dans son conseil à GancL dans ses Discours, dans sa Polcmi-

* Du Jiêlahlisscnieiil, iil., p. 322.

l'iO IF. nOMANTIS.ME A LYON

(lue : il a lini voir pareil elle «■ prescpie runique all'aire de sa vie politique ". Avant même de s'exercer au rôle d'iioninu* dMlal. Chateaubriand étail ac(juis à celte idée. Faut-il s'en étonner? l)"()ii lui élail venue sa «^doire ? De sa plume uniquement. (Test elle qui avait fait de lui un secrétaire d'ambassade : c'esl elle (jui lui avait permis de lancer l'anatlième sur le lyran Honaparle, aux jours de ses prospérités, comme à la veille de son exil ; les dioils dr léfrivaiii, lésés en sa personne j)ar l'iulndulion du Mercure, il les avait défendus dans son Discours de réception ù IWcudéinie frnnr/iise, avec tant de force (pie, si le discours avait été prononcé, il aurait, au dire de Suard, H fait crouler les voûtes de llnstitul •> ; par ses écrits d avait ( onlribiié à la restauration de Louis W'III, aiiliiut (jue s'il l'ùl été le général d'une armée (U* mo.ooo lioinnies; et (piand ce même gouvernemeul de Louis W'ill l'avait tenu à l'écart, c'est par ses articles de journaux, j)ar le Consercifeur, (pi'il s'était imposé; enfin, il devait à sa j)lunie un plaisir cpie les âmes animées de Mves j)assions savoureiil délicieusement, le j>laisir de la veni^eance : renvoyé brutalement du ministère en i8'.;4' ^^ était devenu par le Journul (les heljufs, le ministre d'une portion considérable de l'opinion piibli(jue. Sous Na|)oléon, la liberté de la plume il de la parole était donc

CHATEAUBRIAND ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE lil

le levier dont Chateaubriand pouvait lui aussi ébranler le monde que le grand pélrisseur d'empires remuait jusqu'en ses fondements ; sous la Restauration il fut encore le défenseur passionné et sincère de la liberté de la presse. Pouvait-il écouter les objurgations et les reproches de son ancien défenseur anonyme ?

Il avait rompu avec Villèle, Corbières. de Bonald, tous ses anciens amis du Conservateur : il s'était séparé de cette fraction de Topinion royaliste, en garde contre les méfaits de l'esprit moderne, et poussant à tout propos un cri d'alarme contre la Révolution qu'elle croyait apercevoir à l'horizon: il s'était séparé de cette portion importante du clergé, des évêques particulièrement, que l'impiété ou rindifTérencc des âmes inquiétaient, et qui, dans leur impuissance à sauver la foi, en appelaient à toutes les forces de la monarchie, pour refaire l'ancienne union du trône et de l'autel ; il s'était séparé de ces jeunes gens, moins attachés à la liberté qu'à l'ordre, et qui, façonnés par Tesprit rétrogade de la Congrégation, disaient à Chateaubriand et à ses amis : « Ne comptez pas sans nous, Messieurs ; il est une jeunesse fervente par sa foi, dévouée par ses doctrines. \o\\s l'oubliez parce qu'elle n'est ni havîirdc, ni turbulente : vous la trouverez au jour du danger, elle sera sur les marches du

ii2 LK RO.MAMIS.Mn A LYON

Irone' ! •• Elle tint parole : mais en face d'elle, se leva une jeunesse travaillée par le noble malaise (le la liberté, ardente, enthousiaste, ayant foi dans ses destinées ; au nom de Tesprit moderne, elle renversa un trône, et elle salua de ses applaudissements le i^^'and orateur (jui avait lutté pour alVranehir la presse et la parole, ces deux forces que les despotismes trouveront toujours liguées contre eux, et (jui travaillent à rémancipalion de riiuinanilc.

' (Conclusion de la l)roilinrc de M. (.haiivin citée plus haut.

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