‹ ChateaubriandChapitre 15 sur 38 · LETTRE SUR LA CAMPAGNE ROMAINE · texte numérisé non relu

LETTRE SUR LA CAMPAGNE ROMAINE

drait particulièrement une Lettre sur Naples, pour faire pendant à la Lettre sur Rome. On peut s'en dédommager toutefois, en relisant dans le récit d'Eudore la description si poétique de cette ville des plaisirs, voluptueusement couchée aux bords de la mer de Sicile *.

1 ■< Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, « je me rendais sous un portique qui s'étendait le long de la mer. Le « soleil se levait devant moi sur le Vésuve : il illuminait de ses feux « les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, l'azur de la mer « parsemée des voiles blanches des pécheurs; les îles de Caprée, « d'OEnaria et de Prochyta, la mer, le cap Misène, et Raies avec « tous ses enchantements. — Des fleurs et des fruits humides de « rosée sont moins suaves et moins frais, que le paysage de Naples, « sortant des ombres de la nuit. J'étais toujours surpris, en arri- « vaut au portique, de me trouver au bord de la mer ; car les va- « gués dans cet endroit faisaient à peine entendre le léger murmure « d'une fontaine. En extase devant ce tableau, je m'appuyais contre « une colonne; et, sans pensée, sans désir, sans projets, je restais « des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si « profond, qu'il me semblait que cet air divin transformait ma pro- « pre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m'élevais vers le « firmament, comme un pur esprit... Hélas! nous poursuivions nos « faux plaisirs! Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir « s'avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des Ilots, vo- " guer avec elle sur la mer, dont nous semions la surface de fleurs, « suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrtes et dans les « champs heureux où Virgile plaça l'Elysée : telle était l'occupation « de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir. Peuta être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême vo- <' lupté. Et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingé- « pieuse, en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau « d'une Sirène? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température

C'est là que le croquis est devenu un tableau achevé. Certes Lamartine lui-même n'a pas exprimé d'une façon plus heureuse le charme de Naples, et le spectacle enivrant de cette mer splendide qui en caresse amoureusement le rivage, et les soupirs de la brise et les parfums de la terre, et cette langueur délicieuse qui pénètre les sens et berce l'âme dans une molle et voluptueuse rêverie. — Et cependant, tout en admirant le talent si varié de l'enchanteur, il semble que Chateaubriand, lorsqu'il parlait de Rome, y était plus encore dans la vraie patrie de son génie; et que le tour grave et naturellement grandiose de son imagination, et la solennité de son langage répondent mieux encore à la majesté désolée de cette cité, reine du monde.

« de l'air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions

« des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour

« les sens, que tout repose et que rien ne blesse. Le Napolitain

« demi-nu, content de se sentir vivre sous les influences d'un ciel

« propice, refuse de travailler, aussitôt qu'il a gagné l'obole qui

« suffit au pain du jour. II passe la moitié de sa vie, immobile aux

« rayons du soleil, et l'autre à se faire traîner dans un char, en

« poussant des cris de joie : la nuit il se jette sur les marches d'un

<i temple, et dort sans souci de l'avenir, aux pieds des statues de ses

« dieux. » {Les Martyrs, liv. V.)

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