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CHAPITRE IV

Les Martyrs. — L'Itinéraire de Paris à Jérusalem. — Les Aventures du Dernier Abencerrage.

C'est encore pendant cette année féconde passée à Rome, que Chateaubriand avait conçu l'idée de son poème des Martyrs. Depuis que, dans son Génie du Christianisme ^ il avait exposé la poétique de la religion chrétienne, il roulait dans son esprit le dessein de composer une épopée qui justifiât sa théorie. Car peut-être nulle œuvre moderne jusqu'alors ne démontrait d'une façon assez décisive et assez complète la supériorité de la poésie chrétienne sur la poésie antique l. Alors que, dans ses loisirs

1 « J'ai avancé (dit-il lui-même dans la Préface des Martyrs), que « la religion chrétienne me paraissait plus favorable que le paga- « nisine au développement des caractères et au jeu des passions « dans l'épopée. J'ai dit encore que le Merveilleux de cette religion « pouvait peut-être lutter contre le Merveilleux emprunté de la

prolongés, le Secrétaire d'ambassade errait des Catacombes au Colisée , et qu'assis sur ces ruines il rêvait aux temps héroïques de l'Église, dont ces lieux lui rappelaient le souvenir, l'idée s'offrit à lui de mettre, dans une grande composition poétique, la civilisation nouvelle née de l'Évangile en face du Paganisme expirant, et d'opposer le Dieu de la Bible au Jupiter homérique. A mesure qu'il y songe, il s'affermit de plus en plus dans sa pensée; désormais il rapporte à ce dessein toutes ses lectures, toutes ses rêveries ; il réserve pour son poëme la fleur de toutes les impressions poétiques qu'il aura recueillies dans son voyage en Italie.

Il a choisi pour sujet le spectacle du monde au temps de la sanglante persécution de Dioclétien contre l'Église. L'action de son poème

« mythologie. Ce sont ces opinions plus ou moins combattues que « je cherche à appuyer par un exemple. — Pour rendre le lecteur « juge impartial de ce grand procès littéraire, il m'a semblé qu'il « fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le « tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des « deux cultes; un sujet, où le langage de la Genèse pût se faire ente tendre auprès de celui de l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vint « se placer à côté du Jéhovah de Milton, sans blesser la piété, le « goût et la vraisemblance des mœurs. »

se développera à travers cette suprême épreuve, où il semble que l'enfer conjuré ait fait les derniers efforts pour étouffer le Christianisme en le noyant au sang des martyrs, et d'où l'Église, au contraire, va sortir victorieuse de ses vainqueurs et de ses bourreaux. Car c'est au milieu même de cette tempête que doit apparaître Constantin, « le nouveau Cyrus, qui « mettra le trône des Césars à l'abri des saints « tabernacles, brisera les simulacres des esprits « des ténèbres, et ne permettra plus aux faux « dieux d'élever leurs temples auprès des au- « tels du Fils de l'homme. »

Rien de plus simple que le roman du poème. Deux jeunes gens, dont la Muse a révélé au poète les noms inconnus, Eudore et Cymodocée , ont été fiancés l'un à l'autre : Eudore, qui, après un long exil et une jeunesse égarée, est rentré enfin dans sa foi et dans son pays ; Cymodocée, la fille d'un prêtre de Jupiter, qui a appris à aimer Eudore en lui entendant raconter les traverses de sa destinée. Eudore est chrétien ; mais Cymodocée renoncera volontiers au culte de ses pères, pour embrasser la reli-

gion du maître de son cœur. Cependant , au moment même où le bonheur leur sourit, on voit l'orage déjà s'amonceler sur leurs tètes. L'enfer a rugi; la persécution se déchaîne contre les chrétiens plus furieuse que jamais, et sépare les deux fiancés , qui , après bien des malheurs, ne se retrouveront plus que dans les cachots de Rome, destinés l'un et l'autre à périr. C'est dans l'arène des gladiateurs qu'un commun martyre consacrera leur hymen virginal.

Voilà l'histoire touchante, qui sera comme l'âme du poème. C'est autour de ces deux jeunes chrétiens prédestinés à mourir pour leur foi, que le poète va grouper tous les événements, et concentrer tout l'intérêt de son action épique. C'est même à leur généreux sacrifice qu'il rapporte le triomphe de l'Église. Dans ce dessein qu'il avait de rattacher à leur destinée l'histoire de la persécution, et à leur mort la défaite de l'enfer, on a pu s'étonner assurément que l'écrivain, au lieu de prendre dans la foule pour victimes choisies deux chrétiens obscurs, n'ait pas préféré donner le pre-

mier rôle dans son poème à quelque personnage historique. Mais, outre qu'avec ces deux jeunes gens inconnus la fiction est plus libre , qui pourrait dire , en ces jours de persécution et dans cette victoire de la faiblesse sur la force qui opprime, quelle est l'innocente victime, dont le supplice ignoré du monde a eu le plus de prix aux yeux du Seigneur pour être l'holocauste de la miséricorde ? Quel est le chrétien sans nom, dont le dévouement sublime et obscur a comblé la mesure ? Le triomphe de l'Église a été préparé dans la nuit des catacombes, et non pas dans le cabinet des Césars. Le succès est le secret de Dieu.

Dans ce cadre le poète a su, avec l'art le plus industrieux , faire entrer tout le spectacle du monde d'alors. Le ive siècle ressuscite sous nos yeux tout entier dans la diversité infinie de ses idées, de ses mœurs et de ses croyances, mais surtout dans le frappant contraste, qu'il présentait alors, de la civilisation païenne à son déclin , et de la société chrétienne à son berceau. — Ainsi le poème s'ouvre par une délicieuse pastorale , où l'écrivain nous peint les mœurs

simples et patriarcales d'une famille chrétienne dans une vallée de l'Arcadie. Puis , tout à l'heure, quand Eudore racontera, comme Ulysse chez les Phéaciens, les aventures de son exil, alors qu'il était retenu en otage en Italie ou qu'il servait dans les armées romaines, nous le suivrons à travers les contrées les plus lointaines où l'a promené sa fortune. Nous visiterons avec lui l'antique Rome , qui s'affaisse sous le poids de sa grandeur et de sa corruption , mais toujours majestueuse jusque dans son déclin ; et Naples, avec les enchantements de son ciel fortuné et l'ivresse de ses plaisirs; et Athènes, qui, dans la servitude du monde, demeure toujours la cité-reine de l'esprit et des beaux-arts. Avec lui, nous irons ensuite errer sur les bruyères redoutables où les Druides célèbrent les mystères sanglants de Teutatès; ou encore dans ces vastes clairières de la Germanie, où frémissent les barbares impatients de se disputer les lambeaux de l'empire romain. La suite du poème nous entraînera plus tard vers l'Orient; ou bien vers la Terre- Sainte, où Jérusalem, dans sa morne solitude,

semble à tout jamais accablée sous la malédiction des prophètes ; ou encore dans ces déserts de la Thébaïde , qui cachent aux yeux des hommes les miracles de la pénitence.

Pour faire revivre ce passé lointain dans sa vérité, le poëte ne s'est épargné aucune étude. Il faut reconnaître dans son ouvrage, non-seulement la création d'une belle et puissante imagination , mais encore le fruit d'une immense et laborieuse érudition. En même temps qu'il puise à pleines mains aux sources profanes d'Homère et de Virgile , et aux sources sacrées de la Bible et de Milton , il ne néglige rien de ce qui le peut faire entrer plus avant dans la vie et la pensée du siècle qu'il raconte : histoires, chroniques, et les œuvres des Pères, et les monuments de Lactance , de Salvien , de Paul-Orose , de Sidoine-Apollinaire, et les poèmes Scandinaves, il a tout consulté, tout dépouillé. Dans cette épopée si pleine de mouvement et de vie, pas un mot qui ne puisse être justifié par une citation ; mais l'auteur a su animer d'un souffle puissant cette œuvre ainsi composée des débris des siècles, et rendre

à cette poussière du passé une jeunesse immortelle.

On a pu toutefois lui reprocher plus d'un anachronisme. Sans entrer à ce sujet dans aucune critique de détail , convenons qu'il est étrange d'avoir fait refleurir au temps de Dioclétien la religion hellénique dans toute la naïveté et la fraîcheur de ses beaux jours, et d'avoir rapproché aux bords du Ladon l'évêque Cyrille, qui a la gravité d'un Bossuet, et ce bon Démodocus, qui a l'air d'avoir été bercé sur les genoux d'Homère *. Le Polythéisme y semble encore dans son enfance , tandis que le Christianisme y apparaît mûri déjà par le progrès des siècles. On sait bien pourtant que, si jamais la Grèce et l'Italie avaient cru d'une foi

1 La singulière naïveté de langage de ce prêtre d'Homère nous fait sourire. C'est à croire en vérité, que, contemporain de l'âge héroïque , il s'est endormi dans la grotte des Muses sur l'Hélicon, pour se réveiller au IVe siècle. « Demain, dit-il à sa fille, aussitôt « que Dicé, Irène et Eunomie, aimables heures, auront ouvert les

« portes du jour, nous monterons sur un char • Arrivé chez

Lasthénès, il doit bien l'étonner, quand il l'aborde en ces termes : « Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille, « que les Faunes avaient égarée dans les bois. » Don Quichotte, parlant de géants et de princesses enchantées, ne produisait pas un effet plus étrange. — A son tour ce païen des anciens jours avait pu être bien surpris de ce qu'il voyait dans la famille chrétienne de Las-

unanime à la religion d'Homère, depuis longtemps cette mythologie ne régnait plus que dans le monde des poètes. Il y avait des siècles déjà que les Epicure et les Lucrèce avaient achevé de dissiper les illusions de cette religion poétique et chassé des grottes et des lacs les divinités qui s'y cachaient. Si les temples des dieux sont encore debout au siècle de Dioctétien, s'ils ont encore leurs collèges de prêtres et leurs sacrifices, ils manquent d'adorateurs. Chateaubriand n'avait-il donc pas entendu le rire moqueur de Lucien, ce Voltaire antique, qui a achevé de mettre la mythologie en désarroi ?

Ce n'est pas sans doute que le paganisme, à cette époque, n'eût encore dans les âmes des racines profondes; car il tenait à toutes nos faiblesses ; par les plaisirs ou les terreurs qu'il avait consacrés, il enchaînait encore le monde.

théiiès. « Démodocus n'avait presque rien compris du récit d'Eu- « dore; il ne trouvait là ni Polyplième, ni Circé, ni enchantements, « ni naufrages ; et dans cette harmonie nouvelle il avait à peine re- « connu quelques sons de la lyre d'Homère. » — Assurément un tel personnage n'a nulle vraisemblance; on ne voit plus ici que l'antithèse, que le poète a voulu établir, avec d'énormes anachronismes, entre la poésie d'Homère et celle des Livres saints.

Mais, pour garder cet empire, combien n'avaitil pas dû se transformer depuis l'âge d'Homère jusqu'au ive siècle? A mesure qu'elles s'étaient désabusées de la foi de leur enfance , que de nouveaux dieux, que de rites étranges, que de superstitions impures, la Grèce et Rome n'avaîent-elles pas empruntés à l'Orient, pour repeupler le ciel qu'elles s'épouvantaient de voir muet et désert? C'était alors dans les mystères honteux d'Isis, de Sérapis et de Mithra, que se ruaient les cœurs troublés pour y trouver la paix ; les orgies tumultueuses des prêtres d'Atvs avaient remplacé à Athènes l'auguste procession des Panathénées; et Rome, on le sait, pour avoir un Dieu plus vivant et plus présent que Jupiter Capitolin , avait divinisé ses Césars.

Voilà le bizarre et monstrueux Olympe qu'il fallait mettre en regard du Christianisme sortant des catacombes l. Sans doute l'imagination

1 Lois de l'apparition des Martyrs, Benjamin Constant, dans un avticle du Mercure, avait ainsi rappelé l'auteur à la vérité de l'histoire. « Cette lutte du théisme, disait-il, non pas contre le polythéisme (car le polythéisme n'existait plus en réalité), mais contre des formes vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'au-

s'arrête avec plus de plaisir sur la fraîche et riante mythologie des premiers jours de la Grèce ; mais la raison proteste contre une telle substitution. On sent trop chez l'artiste la gageure, le parti pris de réunir et d'opposer dans un cadre artificiel la poésie païenne à celle du Christianisme. Ces scènes charmantes, où Démodocus et Cymodocée parlent avec tant de grâce la langue d'Homère, semblent détachées du Télémaque de Fénelon. Encore Fénelon, dans son style plus uni, n'a pas cet éclat; son imitation d'Homère est plus simple et plus naturelle. Il semble continuer le chantre d'Ulysse, sans es-

torité, bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre à ménager ; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage dont rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée. — J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des Martyrs ne l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le rapport de la poésie. 11 ne fallait pas opposer la religion d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au catliolicisme de Bossuet : c'était commettre un anachronisme de quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont l'une n'existait plus, et l'autre pas encore. — Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait pas offert à l'habile artiste des sujets de tableaux moins frappants : et ces tableaux auraient eu sur les autres l'avantage de la nouveauté. »

sayer de lutter avec lui. Sou génie est si naïvement antique, qu'il parle la langue d'Homère comme la sienne ; sa pensée sans effort revêt d'elle-même cette forme poétique. Mais, dans l'œuvre de Chateaubriand, tout en admirant la merveilleuse industrie avec laquelle l'artiste reproduit tout l'appareil de la poésie grecque pour l'opposer à l'éloquence des livres saints, on sent trop le pastiche. La poésie antique ne coule plus ici de sa source sacrée avec cette limpidité toute virgilienne qu'elle a dans le Télé ma que.

On voit trop aussi le système dans l'usage que l'auteur fait du Merveilleux. Assurément nul sujet ne justifiait mieux l'intervention divine. Si jamais il a été permis à l'historien et surtout au poète de montrer dans les événements de la terre la main de Dieu, qui, alors que l'homme s'agite au gré de ses passions aveugles, le mène au but qu'il a lui-même marqué, et se sert ainsi des mouvements confus de l'humanité pour accomplir ses desseins sur elle, c'est bien dans le tableau de cette persécution terrible, qui tourne au triomphe du Christia-

nisme. Combien, en effet, cette lutte décisive du mensonge contre la vérité, d'où allait dépendre le salut du monde, n'a-t-elle pas dû tenir le ciel attentif, et, d'un autre côté, passionner l'enfer conjuré à la ruine du genre humain! Nous devons donc nous attendre à ce que le poète entr'ouvre à nos regards le ciel et l'abîme. Voilà l'occasion de déployer le sublime du Merveilleux chrétien. Certes il y a fait preuve d'une admirable imagination. — Et cependant, quelque plein qu'il soit des figures des prophètes et de la poésie de Mil ton, je crains bien qu'il ne trouve là l'écueil de son système et de son talent. Non, nul ne saurait fixer ses yeux dans un moment d'extase sur les splendeurs du Ciel chrétien , sans en avoir le regard ébloui, l'âme accablée. Ce merveilleux, plus sublime que poétique, ne se décrit pas; chercher à l'exprimer, c'est vouloir atteindre à l'infini, traduire l'ineffable. L'effort de Chateaubriand est une preuve de plus de l'impuissance de l'homme à soutenir cette vision *. Fé-

1 Quoi que fasse le poète, et quoiqu'il prodigue les images enflammées des prophètes et les merveilles de l'Apocalypse, son génie est

Delon, dans Têlémaque, en empruntant quelques images à la vie de la terre pour nous donner une idée du bonheur des créatures glorifiées dans les Champs Elysées, est encore l'écrivain qui a parlé le plus dignement des demeures bienheureuses ; il n'y a employé d'autre merveilleux que celui de l'àme. C'est, en effet,

coiouie accablé par ce spectacle du Ciel, où le Saint des saints apparaît dans sa gloire ineffable : il s'efforce vainement d'en donner quelcpie idée; nulle expression de la terre n'en peut exprimer le sublime. Les figures bibliques que le poète accumule , en essayant de les prendre dans leur sens propre, ne produisent que des effets étranges qui déconcertent et fatiguent l'imagination. « Des jardins « délicieux (dit-il) s'étendent autour de la radieuse Jérusalem. Un h fleuve découle du trône du Tout-Puissant : il arrose le céleste « Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu. « L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, « se divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec « la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui « parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la col- « line de l'Encens : un peu plus loin, l'Arbre de science étend de « toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables; « il porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité, « les lois occultes de la nature, les réalités morales et intellectuelles, « les immuables principes du bien et du mal... Là surtout s'accomplit, loin de l'œil des Anges, le mystère de la Trinité. L'Esprit, •< qui monte et descend sans cesse du Fils au Père, et du Père au « Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables. » {Les Martyrs, liv. III.) Qu'est-ce que cela, que de mystérieuses métaphores, des figures sublimes, qui aspirent moins à peindre aux yeux l'inexprimable, qu'à jeter l'imagination dans l'extase, et qu'on ne saurait prendre à la lettre pour en faire une description du ciel?

bien moins encore par l'imagination que par le cœur, que l'homme peut pressentir quelque chose de la béatitude céleste. — Les scènes de l'enfer, où Satan se propose de se servir de l'amour naissant d'Eudore et de Cymodocée pour faire naître de nouveaux orages, ne nous fatiguent guère moins que les visions du Paradis par leurs inventions ressuscitées de Dante et de Milton. En dépit de tout son talent pour soutenir sa gageure, on ne saurait dire en vérité que l'auteur du Génie du Christianisme ait ici gagné sa cause.

Jl faut convenir, du reste, que Chateaubriand n'avait pas cherché à diminuer les chances de la lutte en dissimulant les grâces de la mythologie. Loin de là, il se complaît à en faire revivre la poésie au contraire , avec tous ses enchantements: si bien que, même en lisant les Martyrs, on se surprend à regretter, au point de vue de l'art, toutes ces fables si aimables. On a hâte de redescendre de ces hauteurs sublimes du ciel où le vertige vous saisit, ou de s'échapper de l'abîme peuplé de sombres abstractions, pour venir respirer dans les

vallées de la Grèce, et pour reposer ses yeux sur le merveilleux mythologique , plus à la portée de l'àme. On dirait même que le poëte aussi a subi le charme , malgré qu'il en ait , et qu'il ne peut évoque)-, sans en /être luimême séduit, les souvenirs de ces fictions ingénieuses et riantes d'un peuple à qui Ja poésie tenait lieu de religion, et dont les paysages de la Grèce semblent encore aujourd'hui garder la mémoire l . On s'en veut sans doute de rester ainsi païen par l'imagination. Mais cet aveu ne fait-il pas la critique même de la thèse que le poëte avait prétendu défendre dans ses Martyrs,

1 Quand le poète chrétien, par exemple, fait sortir tel démon de l'abîme pour séduire les hommes, il s'empresse de lui prêter, comme une autre ceinture de Vénus, tous les enchantements de la mythologie homérique. « Le démon de la Volupté, dit-il, se revêt de tous « ses charmes. 11 prend à la main une torche odoraute et traverse « les bois de l'Arcadie. Les Zéphyrs agitent doucement la lumière du « flambeau : tels au milieu des bocages d'Amathonte ils se jouent « dans la chevelure parfumée de la mère des Grâces. Le fantôme « magique fait naître sur ses pas une foule de prestiges. La nature « semble se ranimer à sa présence; la colombe gémit, le rossignol « soupire; le cerf suit en bramant sa légère compagne. Les esprits •'. séducteurs, qui enchantent les forêts de l'Alphée, entr'ouvrent « les chênes, amollis, et montrent çà et là leurs têtes de nymphes. « Ou entend des voix mystérieuses dans la cime des arbres, tandis « que les divinités champêtres dansent avec des chaînes de fleurs « autour du démon de la Volupté. » (Liv. XIII.)

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à l'endroit de la supériorité poétique du merveilleux chrétien?

Si l'intérêt languit dans ces régions du surnaturel, dès que le poète redescend sur la terre, il a bientôt ressaisi nos esprits et nos cœurs. Qu'est-il besoin de rappeler tant de scènes pathétiques ou charmantes, qui sont restées dans les souvenirs les plus aimables ou les plus attendrissants de notre jeunesse ; la rencontre d'Eudore et de la jeune Cymodocée égarée dans les bois, aussi gracieuse que celle d'Ulysse et de Nausicaa dans Y Odyssée; la visite de Démodocus chez Lasthénès, qu'on pourrait comparer à la pastorale biblique de Ruth chez le vieux Booz ; et les délices de Naples, et les mystérieuses cérémonies de l'Église cachée au fond des Catacombes?

En même temps que le poète moissonne ainsi d'une main industrieuse les fleurs des deux antiquités, et confond ensemble dans son œuvre composite la poésie d'Homère et celle des Livres saints, il rouvre à nos imaginations le monde encore plus oublié alors de nos traditions nationales ; il pénètre dans ce chaos de

la barbarie, d'où devaient sortir les nations modernes. Il s'assied avec le pâtre gaulois sur les grands débris des édifices romains, et contemple d'un œil mélancolique et profond ces restes éloquents, au milieu desquels campent déjà les guerriers sauvages, que la Providence tenait en réserve pour le châtiment et la régénération du monde1.

1 « J'employai plusieurs mois à visiter les Gaules. Jamais pays « n'offrira un pareil mélange de mœurs, de religion, de civilisation, a de barbarie. Partagé entre les Grecs, les Romains et les Gaulois, a entre les clirétiens et les adorateurs de Jupiter et de Teutatès, il <c présente tous les contrastes. — De longues voies romaines se dén roulent à travers les forêts des Druides. Dans les colonies des vain- « queurs, au milieu des bois sauvages, vous apercevez les plus beaux « monuments de l'architecture grecque et romaine, des aqueducs à trois « galeries suspendus sur des torrents, des amphithéâtres, des capi- « tôles, des temples d'une élégance parfaite. Et non loin de ces co» « lonies, vous trouvez les huttes arrondies des Gaulois, leurs forte- « resses de solives et de pierres, à la porte desquelles sont cloués des a pieds de louves, des carcasses de hiboux, des os de morts. A Lug- « dunum, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie, la jeunesse gauloise « s'exerce avec succès dans l'art de Démosthène et de Cicéron; à « quelques pas plus loin, dans la montagne, vous n'entendez qu'un

■ langage grossier semblable au croassement des corbeaux. Un chà- « teau romain se montre sur la cime d'un roc : une chapelle des « chrétiens s'élève au fond d'une vallée, près de l'autel où l'Eubage « égorge la victime humaine. J'ai vu le soldat légionnaire veiller « au milieu d'un désert sur les remparts d'un camp, et le Gaulois, « devenu sénateur, embarrasser sa toge romaine dans les halliers « de ses bois. J'ai vu les vignes de Falerne mûrir sur les coteaux

■ d'Augustodunum, l'olivier de Corinthe fleurir à Marseille, et

Il fait plus, il s'enfonce dans les forêts de la Germanie, pour y surprendre dans leurs mœurs simples et farouches ces peuplades de l'invasion. Parmi heureux anachronisme, déjà même il nous fait voir les hordes de Mérovée se ruant sur la Gaule romaine. Les voici, les voici, ces Francks à la blonde chevelure, couverts de la dépouille des aurochs et des sangliers, qui se précipitent, en brandissant la framée et en chantant le bardit des combats. Dans une bataille épique digne de Y Iliade, vous les voyez enfoncer avec leur armée formée en triangle la ligne romaine. Au-dessus du champ du carnage planent les sombres et sanguinaires divinités du Valhalla ; Odin surtout anime les combattants de sa fureur. Cependant la discipline romaine finit par triompher de cette fougue sauvage ; le camp des barbares est forcé ; ils vont

« l'abeille de l'Attique parfumer Narbonne. » L'auteur s'arrête en particulier à nous rendre la physionomie antique de sa mélancolique Bretagne. « J'arrivai enfin chez les Rhédons. L'Armorique ne m'of- « frit que des bruyères, des bois, des vallées étroites et profondes, « traversées de petites rivières que ne remonte point le navigateur, « et qui portent à la mer des eaux inconnues : région solitaire, triste, « orageuse, enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des « vents, et dont les cotes hérissées de rochers sont battues d'un « océan sauvage. » (Liv. IX.)

être exterminés, quand soudain l'Océan, qu'ils invoquent comme un de leurs dieux, soulevé par une marée d'équinoxe , accourt à leur secours, et, envahissant les grèves du rivage où le camp était adossé, force les Romains à reculer. En relisant cette description saisissante, on ressent encore l'enthousiasme qui éveilla soudain chez Augustin Thierry les instincts de l'historien des temps barbares *. Puis, tout à l'heure, c'est la vieille Àrmorique qui va nous révéler les secrets de ses forêts mystérieuses, l' Armorique où les Druides proscrits sont allés ensevelir leurs rites sanguinaires et leurs complots de délivrance. Là, sur le récif battu sans cesse par l'orage , nous apparaît Velléda, la vierge de File de Sayne, une sœur de la Didon de Virgile, immortelle comme elle dans sa beauté et sa tristesse, et qui restera à jamais dans nos songes poétiques, inclinant sa belle tête couronnée de verveine sous sa faucille d'or, comme une moissonneuse qui se repose au bout du sillon.

1 Récits des Temps mérovingiens. Préface.

Si les derniers livres des Martyrs n'offrent pas le même intérêt que le récit d'Eudore, il n'en faut pas moins admirer l'art déployé par le poète, pour varier les incidents de son drame et sauver l'inévitable monotonie ou l'odieux même de certaines situations. La persécution étale sous nos veux ses sombres tragédies, depuis le jour funeste où l'assemblée chrétienne, qui s'était réunie pour les fiançailles d'Eudore et de Cymodocée, est soudain dispersée par les satellites d'Hiéroclès, jusqu'à la suprême épreuve , qui , après mille traverses , réunit les deux époux dans l'amphithéâtre, pour y mourir ensemble sous l'ongle des bêtes féroces. Désormais c'est dans les Actes des Martyrs que le poète va chercher surtout ses inspirations. Quelles scènes pathétiques n'en a-t-il pas tirées? Quoi de plus solennel que ce Repas libre, où les confesseurs, déjà brisés par les supplices, s'exhortent à la mort du lendemain, qui sera pour eux la dernière épreuve, et l'heure du triomphe! Quoi de plus tragique que la tentation, qui au moment décisif ébranle le courage d'Eudore, lorsqu'on lui vient an-

noncer, que, s'il n'abjure pas, Cymodocée sera livrée aux lieux infâmes, et lorsqu'après un moment d'horrible hésitation , renversant les aigles, il s'écrie : Je suis chrétien! De telles beautés assurent au poëme une durée immortelle.

Certes je ne défends pas ce genre de composition poétique. Le genre est faux. Cette espèce d'épopée tout artificielle entraine par cela même aussi un style de convention. Ce langage suspendu entre la prose et la poésie est magnifique sans doute, souvent gracieux ; mais il n'est pas vrai, il n'est pas intime. Jusque dans les pathétiques endroits que je viens de rappeler, on admire plus qu'on n'est touché, et l'on oublie rarement l'artiste, qui semble trop songer lui-même à nous étonner par les prestiges de son talent.

Quelque préoccupation de gloire néanmoins que Chateaubriand ait apportée dans cette œuvre composite, entreprise à l'appui d'une thèse littéraire, on ne saurait y méconnaître une intention profondément chrétienne. En même temps qu'on admire la mise en scène

du poëte, on sent que l'esprit même du Christianisme y respire, y circule partout. Tous les grands traits, en effet, de sa doctrine et de son histoire, la pureté de mœurs dont les chrétiens donnaient l'étonnant exemple au milieu de l'universelle corruption, mais surtout l'héroïque dévouement de ses martyrs aux jours de la persécution, tout cela revit dans ce poëme avec une grandeur et une grâce singulières. Qu'Eudore même, le coupable et le renégat, ait mérité par sa pénitence d'être l'holocauste choisie, n'est-ce pas là encore l'heureuse inspiration de cette idée si chrétienne, que le repentir est tout-puissant pour la rédemption du pécheur? Sans doute le poëte ne cherche pas à pénétrer dans les mystères de la vie spirituelle , par laquelle le Christianisme a régénéré le monde : il reste, pour ainsi dire, à la porte du sanctuaire ; il sait mieux en décrire les rites extérieurs, les touchantes cérémonies, et les actes héroïques, qu'en sonder les vertus intimes et en expliquer l'irrésistible puissance d'expansion. Du moins son œuvre poétique suffisait pour réveiller dans les âmes la curiosité, la

sympathie, le respect même pour cette civilisation chrétienne , que la France d'alors était habituée à traiter avec dédain. Que les gens du monde s'accoutumassent seulement à regarder la Religion sans mépris, la Religion ellemême devait faire le reste.

Mais ce qui peut-être dans cette œuvre gardera encore.lintérêt le plus vivant, ce sont les descriptions. L'auteur de la Lettre sur la Campagne romaine ne sera point surpassé dans la peinture qu'il nous a donnée, soit de la rade de Xaples, soit des belles nuits de la Grèce aux bords du Pamisus1, soit du spectacle d'Athènes

1 * C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes sem- « blent craindre de cacher le beau ciel de la Grèce : ce n'étaient point « des ténèbres; c'était seulement l'absence du jour. L'air-était doux « comme le lait et le miel , et l'on sentait à le respirer un charme « inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés « de Colonide» et d'Acritas, la mer de Messéuie, brillaient de la plus « tendre lumière ; une flotte ionienne baissait ses voiles pour entrer « au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères « ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier ; Alcyon c gémissait doucement sur son nid ; et le vent de la nuit apportait à « Cvmodocée les parfums du dictame et la voix lointaine de Neptune. <c Assis daus la vallée, le berger contemplait la lune au milieu du « brillant cortège des étoiles, et il se réjouissait dans son cœur. ■ (Les Martyrs, liv. I.) On dirait une page empruntée a V Odyssée ou aux Aventure f tTAristonoûs; mais en même temps quiconque a visité ces beaux lieux et vu les ombres diaphanes du soir s'élever dos

étalant au lever du soleil ses édifices sacrés audessus des bosquets d'oliviers x ; soit encore quand il nous mène au désert de Scété, aux rivages maudits de la Mer Morte, ou à la morne vallée où Jérusalem garde son deuil éternel. Tout voyageur qui visitera ces lieux après Chateaubriand sera un admirateur de plus acquis à ce peintre incomparable; car il est impossible à la fois de mieux voir et de mieux exprimer , non-seulement l'aspect fidèle des lieux, mais encore leur caractère et, pour ainsi dire, leur physionomie 2. Quelle

vallées profondes de l'Ilhôme daus un ciel limpide et coloré encore d'un rose tendre par les derniers reflets du jour, ne pourra assez admirer la vérité éternelle de ce paysage.

1 « Lorsque, suivant la Voie sacrée, le fils de Lasthénès eut gravi a le mont Pcecile, et que la plaine de l'Attique s'offrit à ses regards, ce il s'arrêta saisi d'admiration et de surprise : la citadelle d'Athènes, « élégamment découpée dans la forme d'un piédestal, portait au ciel « le temple de Minerve et les Propylées : la ville s'étendait à sa « base, et laissait voir les colonnes confuses de mille monuments. « Le mont Hymette faisait le fond du tableau, et un bois d'oliviers « servait de ceinture à la Cité de Minerve. » (Les Martyrs, liv. XV.)

2 On aurait été à Jérusalem, que l'on ne conserverait pas de ces lieux désolés une impression plus profonde, que celle que vous laisse cette page des Martyrs. « Les pèlerins s'enfoncent dans un désert, où « des figuiers sauvages clair-semés étalaient au vent brûlant du midi « leurs feuilles noircies. La terre, qui jusque-là avait conservé « quelque verdure, se dépouille ; les flancs des monts s'élargissent, '<■ et prennent à la fois un air plus grand et plus stérile; peu à peu la

netteté, quel ordre dans la composition de ses paysages! quelle précision dans son dessin! mais en outre quelle lumière poétique enveloppe ses tableaux, y circule et en caresse harmonieusement les contours! lumière vraiment idéale, qui ne les éclaire pas seulement , mais les colore, les glorifie, lamine vestit purpureo, et surtout les imprime avec tant d'éclat dans l'imagination , que le souvenir de la réalité

« végétation se retire et meurt : les mousses même disparaissent : « une teinte rouge et ardente succède à la pâleur des rochers. Par- « venus à un col élevé, tout à coup les pèlerins découvrent un vieux « mur surmonté de la cime de quelques édifices nouveaux. Le guide « s'écrie : Jérusalem ! et la troupe, soudain arrêtée par un mou- « vement involontaire, répète : Jérusalem! Jérusalem! — A l'ins- « tant les chrétiens se précipitent de leurs cavales ou de leurs cha- « ineaux. Ceux-ci se prosternent trois fois : ceux-là se frappent le a sein en poussant des sanglots : les uns apostrophent la ville sacrée « dans le langage le plus pathétique : les autres restent muets d'éton- « nement, le regard attaché sur Jérusalem. Mille souvenirs accablent « à la fois le cœur et l'esprit, souvenirs qui n'embrassent rien moins « que la durée du monde! 0 muse de Sion, toi seule pourrais peindre « ce désert qui respire la divinité de Jéhovah et la grandeur des pro- « phèles! — Entre les vallées du Jourdain et les plaines de l'Idumée, « s'étend une chaîne de montagnes qui commence aux champs fer- « tiles de la Galilée, et va se perdre dans les sables de l'Yémen. Au « centre de ces montagnes se trouve un bassin aride, fermé de toutes « parts par des sommets jaunes et rocailleux ; ces sommets ne s'en- « tr'ouvrent qu'au levant, pour laisser voir le gouffre de la Mer Morte « et les montagnes lointaines de l'Arabie. — Au milieu de ce paysage « de pierres, sur un terrain inégal et penchant , dans l'enceinte d'un

ne serait pas plus vif que celui d'une telle image.

On sait, du reste, avec quel soin Chateaubriand est allé recueillir les impressions des lieux. Son Itinéraire nous a permis depuis de l'accompagner pas à pas dans ce pèlerinage aux divers pays, où il avait placé les scènes diverses de ses Martyrs. Peut-être n'était-il pas entré dans son premier dessein de publier

« mur jadis ébranlé sous les coups du bélier et fortifié par des tours « qui tombent, on aperçoit de vastes débris; des cyprès épars, des '< buissons d'aloès et de nopals, quelques masures arabes, pareilles « à des sépulcres blanchis, recouvrent cet amas de ruines : c'est la « triste Jérusalem. — Au premier aspect de cette région désolée, un « grand ennui saisit le cœur. Mais lorsque, passant de solitude en « solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui « se dissipe; le voyageur éprouve une terreur secrète, qui, loin « d'abaisser l'âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects «■ extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par « des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, l'humble hysope, « le cèd'e superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous le; tableaux « de l'Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère; chaque « grotte déclare l'avenir ; chaque sommet retentit des accents d'un « prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, « les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts, attestent le prodige; « le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé « rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Éternel. » (Liv. XVII.) Comme avec l'aspect des lieux le grand peintre leur a rendu leur âme ! En vérité, de telles pages, quelque jugement que l'on porle d'ailleurs sur cette épopée des Martyrs, suffisent pour assurer à cet ouvrage une pince éminente dans notre littérature.

ce journal de son voyage. Mais, quand il vit une critique jalouse contester la solidité de sa composition épique, il y joignit Y Itinéraire, à titre de commentaire et de pièces justificatives. Assurément il n'est pas sans intérêt de confronter la première esquisse du voyageur avec le tableau achevé que l'artiste devait en faire. Bien des gens même préféreront ce commentaire des Martyrs au poëme. Car Y Itinéraire de Paris à Jérusalem est une véritable épopée d'une année de la vie de l'auteur. Ici le héros, c'est lui-même , non plus transfiguré et enveloppé de solennité comme dans René ou Enclore, mais dans son naturel : plus de fiction, plus de théâtre ; le héros est devenu un simple mortel ; et certes il n'a rien perdu ici à s'humaniser de la sorte. Jamais en effet il ne s'est montré plus aimable que dans ce livre, où il nous admet à vivre dans son intimité. C'est plaisir vraiment de connaître ainsi de près ce vrai gentilhomme, qui réunit dans son âme ardente et généreuse tant de contrastes charmants, qui est tout ensemble un paladin, un rêveur et un érudit, un homme des anciens

jours et un homme de son temps, mêlé aux affaires du monde et gardant néanmoins les instincts de la solitude, poëte comme au temps d'Homère, et, avec cela, traînant avec lui toutes les tristesses du siècle ; tout cela avec une noble aisance, un naturel plein de grâce, une allure familière, parfois même avec sourire et le mot piquant et spirituel. On n'eut jamais en voyage plus agréable compagnon,

Avec lui aussi, on se sent dans un pays vrai, et non plus dans la Grèce déclamatoire de Pouqueville. Sa course est bien rapide sans doute à travers la Morée et l'Attique; il esquisse à vol d'oiseau : mais il a vu d'un regard d'aigle. En venant après lui , on ne peut que constater la merveilleuse exactitude de ses descriptions; on ne saurait faire autrement ni mieux.

On n'admire pas moins le sur instinct qui le guide dans son exploration hâtive. Par une sorte d'intuition, il reconnaît l'emplacement de Sparte parmi les huttes de Magoula. Mais cette divination du génie avait été préparée et assurée à l'avance par les plus sérieuses études.

Le poète était en même temps un archéologue et un historien. On lui a même reproché l'étalage de son érudition. Pour moi, je sais gré à ces hommes supérieurs de nous laisser entrevoir leur travail et le respect qu'ils ont de leurs œuvres. Chateaubriand m'apprend d'ailleurs ainsi l'art de voyager avec fruit. Luimême il n'a rien négligé. Auteurs anciens et modernes sont sans cesse dans ses mains et sont confrontés avec les lieux. Il savait bien que ces lieux historiques, qui ont tant de choses à nous apprendre du passé, ne répondent qu'à ceux qui savent les interroger.

Son Itinéraire restera surtout le meilleur guide du voyageur à Athènes. Si Chateaubriand ne s'est arrêté que huit jours dans cette ville, il l'a visitée en homme qui la connaît de loin ; il l'a goûtée en Athénien du temps de Périclès. Il était là dans la vraie patrie de son génie. Nul n'a eu, même parmi les anciens, un sentiment plus vif et plus exquis de la beauté du ciel, de la nature et des ruines de l\Attique; nul n'a mieux rendu l'effet de ces beaux débris de l'Acropole, qui, malgré tant de ravages, rayon-

lient encore sous le soleil de leur immortelle splendeur T.

On dirait même que le poète a mieux senti

1 « Le lendemain de mon arrivée, à quatre heures et demie du » matin, nous montâmes à la citadelle ; son sommet est environné de » murs, moitié antiques, moitié modernes : d'autres murs circulaient « autrefois autour de sa base. Dans l'espace que renferment ces murs, « se trouvent d'abord les restes des Propylées et les débris du temple « de la Victoire. Derrière les Propylées, à gauche vers la ville, on « voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune- « Érechthée et de Minerve-Polias ; enfin sur le point le plus éminent « de l'Acropolis s'élève le temple de Minerve; le reste de l'espace est « obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux, et

« par les tentes, les armes et les baraques des Turcs

« Je n'entrerai point dans la description particulière de chaque « monument... La première chose qui vous frappe dans les édifices « d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos cli- « mats, sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie, la pierre « du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdàtre. Le ciel clair « et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre « de Paros et du Pautélique une teinte dorée semblable à celle des « épis mûrs ou des feuilles en automne.

« La justesse, l'harmonie et la simplicité des proportions attirent « ensuite votre admiration... J'ai vu du haut de l'Acropolis le soleil se « lever entre les deux cimes du mont Hymette : les corneilles qui nichent « autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, » planaient au-dessus de nous; leurs ailes noires et lustrées étaient « glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fu- « mée bleue et légère 'montaient dans l'ombre, le long des flancs de « l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Atbè- « nés, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient des plus « belles teintes de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frap- « pées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se « mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au «. loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière, et la citadelle

la Grèce, toute pleine encore des souvenirs de sa riante mythologie, que la Terre-Sainte ellemême, ce dernier but de son pèlerinage ; et qu'il portait dans son voyage bien plus encore l'imagination de l'homme du monde sensible aux charmes de la nature et au culte des beaux arts, que la foi du fidèle et le besoin d'aller en pèlerin prier et pleurer au tombeau du Christ. Sur ce sol de la Palestine, son cœur chevaleresque semble même se souvenir mieux encore des exploits des Croisés et des fictions un peu profanes du Tasse, que de la poésie sainte de la Bible et des choses de l'Évangile. Sans doute le peintre a reproduit dans d'ad-

« de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau , brillait sur l'ho- « rizon du couchant comme un rocher de pourpre et de feu.

« Du lieu où nous étions places, nous aurions pu voir, dans les « beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'en- « nemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre « éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d'OEdipe, de Philoctète et « d'Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens « aux discours de Démosthène. Mais hélas! aucun son ne frappait « notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave « sortaient par intervalles de ces murs, qui retentirent si longtemps « de la voix d'un peuple libre. » (Itinéraire. — Voyage de la Grèce.) — Bien des fois ma vue ravie s'est promenée sur ces horizons éclatants; et chaque fois j'admirais davantage le grand peintre, qui avait su en reproduire ainsi l'aspect en des mots pleins de lumière.

L'ITINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM. lfil

mirables descriptions les aspects sévères de cette terre travaillée par des miracles et leur mélancolie sublime. Pour rendre leur voix à ces éloquentes solitudes, il retrouve parfois les accents de Job ou de Jérémie. Cependant, lorsqu'on le veut suivre en chrétien autour de Jérusalem , ou le long de la Voie douloureuse , on éprouve quelque mécompte. On le trouverait presque sec et froid ; il entasse l'érudition, comme pour suppléer à l'émotion intime. Il a, comme toujours, l'imagination magnifique; mais il est des choses qui veulent être senties par le cœur, Sunt lacrimœ reru/nl 11 n'a pas goûté les larmes de ces choses. Son cœur n'était pas là. — Ne nous a-t-il pas luimême appris que l'ambition d'une gloire mondaine l'avait, plus que l'attrait de la foi, conduit en Palestine? Il y allait achever son poëme des Martyrs. Faut-il ajouter, d'après son propre aveu, qu'il y portait une passion troublante, dont la pensée aurait suffi pour lui oter le sentiment des saints mystères accomplis en ces lieux l ? Pour goûter les tristesses ou les joies

1 «Mais ai-je tout dit dansl' 'Itinéraire sur ce voyage commencé au

162 LA JEUNESSE El LA POÉSIE.

intimes des choses divines, pour suivre le Sauveur au Jardin des Olives ou au Calvaire, il faut un cœur pur.

L' Itinéraire s'arrête au seuil de l'Espagne, par où le voyageur accomplissait son retour. C'est dans les Aventures du dernier Abeneerrage que, bien des années plus tard, Chateaubriand devait exprimer, sous le voile d'une transparente et idéale fiction, ses sentiments et ses pensées clans cette dernière phase de son voyage. On entrevoit , en effet , dans cette délicieuse Nouvelle, qui est le véritable couronnement de X Itinéraire, le souvenir enchanté d'impressions personnelles. Le poète a beaucoup mis de lui-même dans son preux et triste Vben-Hamet. Mais, outre l'intérêt qui s'attache

« port de Desdémona et d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ ■< dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait; « je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, « les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents « pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais « en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter « à l'Alhambra. — Comme le cœur me battait en abordant les cotes « d'Espagne! Aurait-on gardé mon souvenir, ainsi que j'avais traversé « mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère! Le soleil les « éclaire encore... Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, « il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchan- -< tentent et de délire. » (Mémoires d'outre-tombe.)

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