‹ ChateaubriandChapitre 17 sur 38 · LE DERNIER ABENCERRAGE · texte numérisé non relu

LE DERNIER ABENCERRAGE

à cette demi-confidence, rien de plus accompli d'ailleurs dans sa sévère et sobre beauté, que ce petit roman à quatre personnages, où l'on entrevoit l'Espagne du Moyen Age dans toute la poésie de son héroïque et religieuse histoire. Aben-Hamet, le dernier rejeton de la tribu des Àbencerrages, et Blanca, la digne descendante du Cid, malgré l'inclination d'estime et d'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, conservent fidèlement le génie de leur race ; on sent qu'ils sont séparés par l'héritage de haines séculaires, que l'antagonisme des croyances religieuses et huit siècles de guerre ont jetées entre les deux peuples qui se sont disputé si longtemps l'Espagne. Séduits cependant par cette passion mutuelle qu'un hasard funeste a allumée dans leur cœur, Aben-Hamet se flatte que, pour être à lui, Blanca consentira enfin à se faire musulmane; Blanca espère qu'Aben- Hamet pour l'épouser deviendra chrétien. On partage un instant l'illusion des deux jeunes gens, en errant avec eux ou dans les cours désertes de l'Alhambra ou dans les jardins du Généraliffe, où ils respirent, avec les parfums

des citronniers et des orangers en fleurs, les souvenirs d'amour que ces lieux leur rappellent. Après bien des combats, Aben-Hamet chancelle ; il va sacrifier à Blanca la religion de ses pères. Mais la fille du Cid apprend que son amant est le dernier reste du sang héroïque des Abencerrages. Retourne au désert, lui ditelle en étouffant son cœur, et résolue à mourir, plutôt que de demander à celui qu'elle aime de démentir l'honneur de sa race.

Ce petit drame chevaleresque, où l'honneur, comme une fatalité inexorable, condamne les deux amants au deuil éternel de leur amour, laisse dans L'âme, après la lecture achevée, une impression prolongée de généreuse mélancolie; on savoure longtemps cette héroïque douleur. En plaignant Aben-Hamet et Blanca que leur destinée sépare à jamais, on leur porte presque envie; on sent bien qu'il n'y a rien au monde encore de plus beau que ce sacrifice noblement accepté de la passion au devoir et à l'honneur. On dirait en vérité un magnanime écho du Cid de Corneille.

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