LE SUCCÈS DES MARTYRS CONTESTÉ
vrai, ne lui ont pas avant longtemps permis de suivre cette pensée; jamais même il n'a pu s'y consacrer entièrement. La politique bientôt allait s'emparer de lui, pour ne le rendre plus à ses études historiques que par intervalles et aux jours de disgrâce. Mais son œuvre poétique ne s'arrête pas moins ici. Une vie nouvelle s'ouvre devant l'écrivain. Comme luimême, dans cette voie orageuse, où sa destinée et son ambition vont l'engager, nous tournerons souvent en arrière un œil de regret vers ces régions sereines et souriantes de l'idéal, qu'il abandonne aujourd'hui pour descendre dans l'arène enflammée des passions politiques. Ainsi, aux jours sombres de la vie, on se reporte avec attendrissement aux doux et légers souvenirs des jeunes années*
La fortune des Martyrs aurait été d'ailleurs bien de nature à décourager le poète. Le Génie du Christianisme avait comme fatigué l'admiration ; Chateaubriand pouvait s'attendre à quelque revanche de l'opinion. Mais, outre les justes critiques que pouvait susciter son ouvrage, il se vit encore en butte aux violentes
attaques de l'esprit de parti '. L'esprit du xvine siècle, l'esprit de Voltaire dominait en-
1 Une malignité clairvoyante chercha dans le poëuie des allusions hostiles contre l'Empereur. Comme autrefois dans le Télêmaque de Fénelon, on y démêla plus d'une intention blessante. L'Empereur lui-même en fut frappé et se plaignit que Chateaubriand eut voulu Végratigner sur la peau de Dioctétien. Que le poëte ait songé à ce rapprochement, on ne le saurait nier. Le maître irrité ordonna aux journaux de critiquer les Martyrs à outrance. — L'œuvre assurément, pour qui n'en voudrait relever que les défauts, prêtait à bien des attaques. Mais il faut convenir qu'elle ne fut pas épargnée. L'auteur resta d'autant plus déconcerté de cette explosion de critiques ennemies, qu'il avait été jusqu'alors plus gâté par l'opinion. Il douta presque de son œuvre, à laquelle il avait pourtant consacré tant d'efforts et rattaché tant d'espérances. Jamais il n'eut plus besoin que Fonlaues, son cher Patrocle, qui de bonne heure l'avait deviné, compris et aimé, relevât sa foi dans l'avenir. C'est en poëte, que ce fidèle, ami de la bonne et de la mauvaise fortune consola le poëte troublé. On connaît les strophes généreuses qu'il lui adressa dans sa disgrâce.
Chateaubriand, le sort du Tasse Doit l'instruire et te consoler; Trop heureux , qui , suivant sa trace , Au prix de la même disgrâce, Dans l'avenir peut l'égaler!
Contre toi du peuple critique Que peut l'injuste opinion?
Tu retrouvas la Muse antique Sous la poussière poétique Et de Solime et d'Ilion.
Du grand peintre de l'Odyssée Tous les trésors te sont ouverts :
Et dans ta prose cadencée Les soupirs de Cymodocée Ont la douceur des plus beaux vers.
Aux regrets d'Eudore coupable Je trouve un charme différent :
Et tu joins dans la même fable Ce qu'Athènc a de plus aimable, Ce que Sion a de plus grand.