‹ ChateaubriandChapitre 20 sur 38 · LE SUCCÈS DES MARTYRS CONTESTÉ · texte numérisé non relu

LE SUCCÈS DES MARTYRS CONTESTÉ

core dans le monde des lettres , et poursuivait de son persiflage le champion de la poésie chrétienne. Mais surtout la presse officielle faisait la guerre à un homme en disgrâce, qui, après avoir donné sa démission lors de la mort du duc d'Enghien, avait osé depuis garder visà-vis du Premier Consul devenu Empereur une attitude fière et même hostile. On lui faisait expier son imprudent article du Mercure sur le / oyage en Espagne de M. de Laborde, où certaines saillies trahissaient la révolte de son cœur contre le gouvernement militaire qui s'appesantissait alors sur la France. Les complaisants des journaux outrepassaient, comme il arrive toujours, les rancunes du maître. L'Empereur en effet, malgré ses griefs contre Chateaubriand, estimait son beau génie et son noble caractère. Il s'étonnait que l'auteur du Génie du Christianisme eût été omis par l'Institut dans la distribution des prix décennaux; il exigea même un rapport spécial sur son ouvrage, et voulut, comme réparation de cette injuste omission de l'Académie, que l'auteur

fût nommé membre de l'illustre corps.

On put croire un instant que Chateaubriand se laisserait séduire à ce retour de faveur. Mais de son élection même à l' Académie allait sortir un nouvel orage. En succédant à Chénier, il revendiquait le droit de juger librement dans son Discours de réception non-seulement les œuvres littéraires de son prédécesseur, mais encore les sentiments, la conduite politique du tribun, et les événements sinistres auxquels il avait été mêlé. Il ne pouvait consentir à ce qu'on renfermât les lettres dans une critique banale et superficielle, en les isolant au milieu des affaires humaines, et en leur interdisant toute considération morale sur les choses contemporaines *. Que l'écrivain réclamât pour les lettres cette noble indépendance, que l'émigré prétendit en môme temps ne rien sacri-

1 « La liberté (disait-il) est nécessaire à l'aini des Muses comme « l'air qu'il respire; elle élève son cœur; elle enflamme son génie. « Les arts peuvent jusqu'à un certain point vivre dans la dépendance, « parce qu'ils se servent d'une langue à part qui n'est pas entendue « de la foule; mais les Lettres, qui parlent une langue universelle, « languissent et meurent dans les fers. Comment tracera- t-on des « pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire en écrivant tout sen- « fiaient magnanime, toute pensée forte et grande? La Liberté est « si naturellement l'amie des Sciences et des Lettres, qu'elle se ré- « fugie auprès d'elles, lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples. »

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