LE DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE
fier de ses opinions dans cette occasion solennelle, c'était l'honneur de sa vie. Mais le Souverain issu de la Révolution, et qui s'efforçait de confondre et de réconcilier dans un même silence les hommes de tous les partis, ne pouvait, ne devait même pas souffrir» qu'on en réveillât les souvenirs passionnés. Aussi, malgré l'éloge final de César, qui monte au Capitale, et l'apostrophe à la fille des Césars, qui sort de son palais avec son jeune fils dans les bras, le Discours fut-il jugé impossible par la Commission de l'Académie. L'Empereur en fut irrité de son côté. Mais Chateaubriand ne pouvait en faire un autre. Plutôt que de céder sur ce point, il aima mieux renoncer à entrer à l'Académie.
Sa fierté fût-elle excessive, honorons cette résistance généreuse et cette périlleuse fidélité de l'écrivain à ses opinions et à son rôle. C'est à l'homme qui, grâce à ses écrits, partageait alors avec Napoléon l'attention et l'admiration du monde, qu'il appartenait assurément de maintenir en face du pouvoir absolu l'indépendance de la pensée et la dignité des lettres,
que Tacite appelle si bien la conscience du genre Immain. Qu'on blâme l'orgueil de cet antagonisme, si l'on veut; cette constance courageuse avec soi-même fait honneur à Chateaubriand, qui y sacrifiait son repos et sa fortune. On est heureux de rencontrer ce front élevé et fier au milieu de toutes les têtes inclinées devant la gloire et la puissance.
Sa démarche ne refermait pas seulement l'avenir devant lui ; elle pouvait attirer encore la foudre sur sa tête. Chateaubriand n'avait pas hésité toutefois. Mais après avoir fait ce qu'il croyait devoir à sa renommée, il tomba dans un amer découragement. --Que fit-il pendant les années qui suivirent cet éclat ? On le sait à peine. Peut-être commençait-il à esquisser les Mémoires de sa vie; peut-être s'essayait-il à l'Histoire dans quelques-unes de ces Etudes historiques qu'il a publiées plus tard. — Mais non ; il est plus probable qu'en ces jours assombris, où s'amoncelait déjà autour de la France l'effroyable tempête qui devait balayer l'Empire, nulle étude ne pouvait plus distraire sa pensée absorbée dans les anxiétés du présent.