HEURES D'ATTENTE
Il suivait d'un ardent regard les désastres immenses de cette fortune impériale, qui avait trouvé au Kremlin les bornes de ses prospérités, et qu'aujourd'hui tous les prodiges d'activité et de génie ne pouvaient plus sauver d'une irrémédiable ruine.
En face de la crise qui s'avançait, on sait combien les esprits étaient partagés. Tandis que les uns pleuraient sur les malheurs de la patrie et sur les fautes de ce despotisme à outrance, condamné à périr sous ses propres excès ; d'autres, fatigués d'une guerre sans fin où la France épuisait son sang et ses ressources , et irrités de l'insatiable ambition du souverain, qui, à leurs yeux, semblait alors moins travailler pour la France que pour lui-même, en étaient presque venus à hâter de leurs vœux la chute de ce régime désespéré, et se consolaient de nos désastres par l'espérance d'une délivrance prochaine. Vœux impies, il faut le dire, que des Français ne pouvaient faire, quelles que fassent leurs rancunes, sans tristesse et sans remords! Lorsque surtout le sol de la France était envahi par l'étranger, le devoir du
citoyen devenait clair ; le péril devait grouper tous les cœurs, tous les bras autour du défenseur de la patrie. Toutefois, en jugeant cette époque douloureuse, soyons indulgents pour les hommes; ne calomnions pas la génération qui a précédé la nôtre, et n'attribuons pas seulement à des motifs honteux et à la défaillance du patriotisme les sentiments qui éclatèrent alors. Il y a des temps pleins de confusion, où le bon citoyen ne distingue plus nettement où est la patrie, et si Rome est avec Pompée ou avec César *. Depuis quelques années déjà la France s'habituait à séparer sa destinée de celle de son souverain ; et l'Europe, bien plus altérée elle-même de repos que de succès, semblait
1 II est juste, pour juger ici la conduite de Chateaubriand et de ceux qui ont été mêlés comme lui à ces événements déplorables, d'user de la modération, avec laquelle il avait voulu lui-même, dans son Discours de réception à l'Académie, apprécier les orages civils où J. Chéuier avait été entraîné et le rôle qu'il y avait pris. •< Nous tous « (dit-il) qui vécûmes dans les troubles et les agitations, nous n'é- « ebapperons pas aux regards de l'histoire. Qui peut se flatter d'être a trouvé sans tache dans ce temps de délire . où personne n'a l'usage <c entier de sa raison ? Sovons donc pleins d'indulgence les uns pour (( les autres; excusons ce que nous ne pouvons approuver. Telle est « la faiblesse humaine, que le talent, le génie, la vertu même peuvent « quelquefois franchir les bornes du devoir. •> (Mémoires d'outretombe, t. II, p. 5G4.)