DE BUONAPARTE ET DES BOURBONS
l'ancien régime ; de l'autre côté, il fallait, visà-vis de ce Souverain étranger à la France nouvelle, assurer les intérêts et les droits fondés par la Révolution ; en un mot, Chateaubriand a pensé bien mériter alors de son pays, en appuyant la restauration de la Royauté légitime sur la Charte constitutionnelle. Et, en vérité, tout en regrettant dans son pamphlet tant d'expressions de colère qui affligent les cœurs français, on ne peut qu'être frappé du sincère patriotisme qui l'inspire. Aussi l'influence de cette brochure fut-elle aussi puissante que rapide. Louis XVNI disait que, pour sa cause, récrit de Chateaubriand avait mieux valu qu'une armée.
Par cette démarche, le poète venait d'entrer dans la politique. Il s'y jetait, comme on voit, l'épée à la main, et era prenant Némésis pour sa Muse. C'était là un de ces actes solennels qui décident de toute une carrière. Incertain jusqu'alors dans sa foi politique, et ramené vers les Bourbons par les événements plutôt que par ses convictions, il embrassait aujourd'hui la Restauration de toute sa haine contre le ré-
gime qui tombait. Par le rùle qu'il avait pris à l'heure de la crise en même temps que par son immense renommée, il devenait le personnage consulaire du parti royaliste, désigné pour entrer tôt ou tard dans les Conseils du nouveau pouvoir; et lui-même, rassasié de la gloire de l'homme de lettres, il ambitionnait désormais la gloire de l'homme d'Etat.
Sans partager entièrement les préventions de Louis XVIII contre les poètes, je ne puism'empècher de regretter ici cette ambition, qui entraînait désormais le noble fils des Muses dans la carrière orageuse des affaires. Quoique son rôle politique sous la Restauration n'ait pas été sans grandeur, j'aurais volontiers rêvé pour lui une plus paisible et peut-être plus glorieuse destinée. J'aime à me le figurer, quant à moi, présidant presque comme un dieu à cette Renaissance poétique, qu'il avait inaugurée avec tant d'éclat aux premiers jours du siècle, dirigeant avec une autorité suprême cette jeunesse généreuse qui s'élançait avec ardeur dans toutes les voies ouvertes par lui , et jouissant ainsi de son œuvre.
Car, tant que l'Empire avait duré, Chateaubriand avait plus étonné les esprits parla nouveauté de ses créations, qu'il n'avait exercé sur eux d'influence féconde. Lui et Mmc de Staël apparaissent alors comme deux génies précurseurs, mais longtemps solitaires. L'un et l'autre débordaient trop leur temps par l'étendue et l'originalité de leur pensée, pour en être tout d'abord compris. Ils devançaient l'avenir, tandis que la génération contemporaine, fille du xviiic siècle, continuait à vivre sur les idées du passé. Dans les lettres du moins et dans la philosophie, l'esprit du siècle dernier régnait toujours. Aussi regardait-on avec défiance et même avec un sourire moqueur ces explorateurs téméraires, qui signalaient des continents nouveaux.
Mais en outre, à cette époque, l'esprit de la France était ailleurs qu'aux lettres. Il se faisait alors des choses si prodigieuses au dehors, qu'il était difficile que l'attention publique ne fût pas absorbée dans la grandeur d'un tel spectacle. C'était Napoléon qui écrivait à la pointe de l'épée son épopée merveilleuse. Pen-
dant que cet étrange poète en préparait les chants divers à Marengo, à Austerlitz, à Iéna, à Wagram, tout se taisait attentif, étonné autour de lui. On n'écoutait alors que la pensée de cet homme, qui remplissait le monde de son activité ; on n'entendait que sa parole. Luimême, pour commander seul, il voulait être seul à parler, et il forçait au silence tous ceux qui n'acceptaient pas de lui le mot d'ordre.
Aussi n'est-ce qu'après la chute de l'Empereur, qu'on vit les maîtres de la pensée prendre enfin possession de toute leur influence et de toute leur gloire, et la littérature nouvelle, qu'ils avaient annoncée, produire sa brillante moisson. On peut dire en vérité que ce furent Chateaubriand et Mme de Staël, qui succédèrent à Napoléon. Mmc de Staël cependant ne devait guère survivre au début du nouveau règne, qu'elle avait appelé de tous ses vœux et salué avec tant d'espérance. Mais Chateaubriand allait exercer sur les esprits un empire incomparable. A cette royauté du grand écrivain sur l'opinion, on ne saurait comparer que celle du roi Voltaire.
Ce rôle pacifique, qui eut suffi à sa gloire, ne saurait toutefois suffire à l'ardeur inquiète qui dévore René. Il veut être un conducteur des nations. Est-ce que Dieu a prodigué les dons du génie au poète seulement pour l'amusement des hommes ? Le poète, au contraire, ne doit-il pas user de l'ascendant qu'il a pris sur les âmes par son talent, pour éclairer les esprits, maîtriser les volontés et diriger les destinées de son pays? — Les événements d'ailleurs ne semblent-ils pas eux-mêmes convier le grand écrivain à la politique? À la place de l'homme d'épée, c'est aux hommes de la parole et de la plume que paraît appartenir dorénavant le gouvernement du monde. La France allait reporter maintenant dans le domaine de la pensée cette remuante ardeur et cette passion de conquêtes, par lesquelles depuis vingt ans elle étonnait et troublait l'Europe; et les idées, que le dictateur, tant qu'il régna, avait retenues au second plan et dans l'ombre, dès qu'il disparut delà scène, passaient au premier. Obligé en effet d'octroyer à la France la liberté pour la consoler de la gloire perdue, Louis XV 1 1 1
lui apportait, avec la Charte de i8i4,des institutions qui assuraient aux idées la puissance souveraine. La tribune se relevait et devait bientôt, par l'éclat de ses débats, attirer l'attention du monde ; la presse, sous" ses auspices, s'essayait à son tour à la liberté et à l'empire des idées et des passions. Tel fut bientôt le mouvement de la vie publique, que tous les écrivains y furent entraînés. Comme au xviue siècle, l'opinion leur déférait le gouvernement des esprits. Si ces guides éclatants ne furent pas toujours les plus sûrs, certes ils étaient du moins selon l'esprit et le cœur de la France.
Louis XVI II toutefois goûtait peu de tels auxiliaires. « Gardez-vous, disait-il souvent, « d'admettre jamais un poète dans les affaires. « Ces gens-là ne sont bons à rien ta . Chateaubriand surtout l'offusquait. Le vieux Roi ne subit jamais que malgré lui ce conseiller, que lui imposait l'éclat des services rendus. Il le jugeait trop chimérique et trop aventureux, pour servir de pilote dans la navigation si pé-
1 Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 332.
rilleuse où il était engagé. Royaliste fougueux de la veille, Chateaubriand tout d'abord menaçait d'apporter à l'œuvre de la Restauration une ardeur passionnée, dont ne s'accommodait guère la prudence du prince. Aussi Louis XVIII, après avoir pris un instant Chateaubriand pour ministre pendant sa fuite des Cent-jours, s'était-il hâté de l'écarter aussitôt qu'il revint à Paris *.
Chateaubriand, du reste, avec son imagination chevaleresque et ses animosités, ne pouvait guère se prêter aux ménagements de cette situation délicate. Bien qu'il fût bien supérieur assurément par ses lumières et ses études
1 Si ce ministère de Chateaubriand dans l'exil de Gand fut court et presque illusoire, il en est resté du moins un monument glorieux et durable. C'est un éloquent Rapport an Roi, destiné à être répandu en France et communiqué aux Cours étrangères, dans lequel le grand publiciste proteste à la face de la patrie et du monde contre la révolution, qui a ramené au pouvoir le captif de l'île d'Elbe, et maintient contre cette agression les droits impérissables de la Monarchie légitime. Dans ce manifeste, les plus indifférents ne durent pas lire sans émotion ces belles paroles : « Dieu a ses voies impénétrables. Il « a voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre « Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons, qui avaient ra- « mené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en « France que les cendres de Louis XVI ! Elles régnent, Sire, en Votre « absence ; elles vous rendront votre trône, comme vous leur avez « rendu un tombeau. » (OEuvres complètes, t. XXIV, p. 301.)
aux préjugés de la plupart des Royalistes, il n'en partageait que trop les passions contre les idées et les hommes de la Révolution. On dirait que l'esprit de parti, qui a inspiré la violente brochure de Buonaparte et des Bourbons, trouble encore le tribun. — Sa rancune éclate avec vi^icité dans la série des Réflexions politiques, qu'il publiait en 1 8 1 4- Sans doute il y veut sincèrement concilier ensemble la vieille Monarchie et la liberté nouvelle ; il est trop de son temps, pour regretter l'ancien régime et rêver un retour impossible vers le passé ; il sent bien que la France désormais ne peut reprendre la tradition monarchique que sous un régime de droit et de liberté régulière; et il a pu voir d'assez près le jeu de la Constitution anglaise, pour espérer que son pays pourra à son tour sous un semblable gouvernement retrouver enfin, comme l'Angleterre, son repos et sa puissance x. Mais, en dépit des
1 On ne saurait assez rappeler dans tous les temps les paroles sensées, par lescpielles, dans ses Réflexions politiques, Chateaubriand s'était efforcé, dés le début de la Restauration, de ramener à un sentiment plus juste des nécessités présentes ces Royalistes aveugles, qui ne pouvaient consentir à pactiser avec l'ordre nouveau, et traitaient
RÉFLEXIONS TOLITIQUES. 185
vues si saines de son esprit, son cœur est comme offusqué de ses préventions d'émigré. Dans son impatience des obstacles qui retardent l'accomplissement de son noble rêve, il
la Charte avec dérision comme une transaction éphémère, dont la Royauté avait amusé le peuple un instant. « Non (leur disait-il), la « Charte n'est point une plante exotique, un accident fortuit du « moment : c'est le résultat de nos mœurs présentes ; c'est un traité « de paix signé entre les deux partis qui ont divisé la France; traité, « où chacun des deux abandonne quelque chose de ses prétentions « pour concourir à la gloire delà patrie. L'ancienne constitution de « la Monarchie était excellente pour le temps : mais il faut, dans la « vie, partir du point où l'on est arrivé; un fait est un fait. Que le « gouvernement détruit fût excellent ou mauvais, il est détruit ; que » l'on ait avancé, que l'on ait reculé, il est certain que les hommes « ne se trouvent plus dans la place où ils se trouvaient il y a cent « ans, bien moins encore où ils se trouvaient il y a trois siècles. 11 faut « les prendre tels qu'ils sont, et ne pas toujours les voir tels qu'ils « ne sont pas et tels qu'ils ne peuvent plus être. — Quand nous vou- « drions tous que les choses fussent arrangées autrement qu'elles le « sont, elles ne pourraient l'être. Déplorons à jamais la chute de « l'ancien gouvernement, de cet admirable système, dont la durée « seule fait l'éloge. Mais enfin notre admiration, nos pleurs, nos re- « grets ne nous rendraient pas Duguesclin, Lahire et Dunois. La vieille « monarchie ne vit plus pour nous que dans l'histoire. »
Déjà dans son Discours de réception à V Académie, arborant l'esprit de l'âge moderne, l'orateur s'écriait : « Chénier adora la liberté : « peut-on lui en faire un crime ? Les chevaliers eux-mêmes, s'ils sor- « taient aujourd'hui de leurs tombeaux , suivraient la lumière de « notre siècle. » Et complétant en poète l'expression de sa pensée : •■ On verrait (continuait-il) se former cette illustre alliance entre « l'honneur et la liberté, comme sous le règne des Valois les créneaux « gothiques couronnaient avec une grâce infinie dans nos monuments » les ordres empruntés de la Grèce. » {Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 5G5.)
s'irrite des ménagements que l'on garde avec les préjugés contraires; et au lieu "de travailler avec les plus sages à réconcilier les partis, et d'appeler à lui le concours de tous les libéraux, quelle que fût leur origine, il garde une aversion violente contre les hommes de la Révolution ; le fantôme de l'esprit révolutionnaire l'obsède ; partout il le voit, il le sent, irréconciliable, continuant à rêver dans l'ombre une république impossible, subissant le présent, mais sans abdiquer ses espérances, et poursuivant dans les complots son œuvre souterraine.
L'avenir a montré si cette défiance était sans fondement. — Toutefois la France de 1 8 1 5 n'avait pas besoin qu'on attisât encore le feu de ses ressentiments. Assez de préjugés, d'intérêts, de passions ennemies la divisaient, lorsqu'à la chute de l'Empire, dans lequel la Révolution s'était comme incarnée, la vieille France, qui rentrait de l'exil avec ses Rois, mais aussi avec ses regrets du passé, se trouva soudain replacée par la fortune en face de la société nouvelle sortie de la fournaise de 89 et de o,3. — La