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LA MONARCHIE SELON LA CHARTE

majorités parlementaires fait prévaloir l'expression libre et légale des besoins et des vœux du pays. Qu'il survienne entre le Pouvoir et le Parlement quelque dissentiment, le Roi cède à l'opinion en changeant ses Ministres, ou bien il dissout la Chambre élective pour en appeler au pays lui-même. Autour de ce système, le publiciste groupe ensuite un ensemble d'institutions destinées à le compléter et à en assurer la sincérité ; il veut une administration intègre et modérée, qui respecte la liberté des opinions et veille à la satisfaction de tous les intérêts publics, mais surtout une presse libre, qui fasse circuler la vie politique dans la nation et jette la lumière dans l'administration de ses affaires. — Qu'était-ce que toute cette théorie politique, que le commentaire éloquent de la Charte, que Louis XVI II avait donnée à la France? Aussi, malgré certaines défiances, où se trahit encore l'intolérance de l'esprit de parti, ce livre de Chateaubriand, qui résume avec tant de netteté et d'éclat la pratique du gouvernement constitutionnel , demeurera comme l'Évangile des publicistes pendant

toute cette période de la Restauration. Cet ouvrage dominera même par son ascendant le mouvement des idées : les grands principes de liberté légale, que l'écrivain y a proclamés avec éloquence, pénétreront dans les esprits et dans les mœurs ; et la Restauration sera elle-même comme entraînée par le courant de l'opinion à la pratique plus complète de la Charte et du Gouvernement Constitutionnel.

Sous un air de théorie cependant, cette Monarchie selon la Charte n'avait été, en ces années de polémique ardente, qu'une machine de guerre dirigée contre le ministère. Chateaubriand débutait dans son rôle d'opposition. Il dut payer de son titre de Ministre d'État la publication de sa brochure. Mais, plus libre désormais, il va poursuivre dans le Conservateur sa prédication libérale.

Nul écrivain assurément n'a plus contribué que lui, par les articles éloquents qu'il publia dans ce journal, à donner à la presse périodique la puissance et l'éclat incomparables qu'elle acquit sous la Restauration. Le journal rivalisait alors d'éloquence avec la tribune:

un article du Conservateur ou du Journal des Débats était un événement. Le talent des écrivains allait faire de la presse, comme on l'a dit, un quatrième pouvoir dans l'État. Mais alors aussi on connut les dangers de cette puissance nouvelle, qui fait honneur sans doute au pays où elle règne, quand elle en est comme la conscience, et devient la gardienne scrupuleuse des libertés politiques et des droits de tous, mais qui aussi a toujours eu besoin, en France surtout, d'être protégée elle-même par la loi contre ses propres excès. — Magna eloquent/a, a dit Tacite, sicut. flamma, materia alitur, et motibus excitatur, et urendo clarescit — Et il ajoute : Quœ in bene constitutis civitatibus nunquam oritur1. « L'éloquence est une flamme qui brille, mais qui dévore. « Quand on se rejette par la pensée au cœur de cette mêlée orageuse de toutes les doctrines, des passions, des espérances, des regrets, qui éclataient alors dans les Journaux et faisaient fermenter la France, on en ressent encore sans doute l'exaltation généreuse. Mais l'on com-

1 Dialogue de Causis corruptœ eloquentiœ, XXXVI.

prend aussi combien ces luttes passionnées, en surexcitant les esprits, durent embarrasser et compromettre l'œuvre de la restauration politique et sociale. La France d'alors rappelle à quelques égards Athènes au temps de Périclès. Le démagogue de génie, en détruisant avec une noble imprudence les dernières barrières qui s'opposaient au débordement de la démocratie, afin de donner plus libre carrière à l'activité du peuple le mieux doué de la terre, procura sans doute à sa patrie un moment incomparable de puissance et de splendeur, mais suivi bientôt de terribles désastres. En France aussi, on usa jusqu'à l'excès de cette liberté de la parole récemment reconquise. A cette époque si chargée encore de tempêtes, la plume aux mains de tant de partis rivaux et passionnés devint souvent une arme de guerre civile; souvent l'ardeur de la polémique entraîna les écrivains même les plus dévoués à des violences factieuses. Il aurait fallu que la presse alors fit avec mesure et progressivement l'éducation politique de la France, qu'elle observât la plus grande prudence pour y ac-

climater peu à peu, avec la pratique tempérée des institutions parlementaires, les mœurs de la vraie liberté, c'est-à-dire cette modération, cette patience, ce respect du droit partout où il se trouve ; fruits tardifs de l'expérience, que les partis alors ne connaissaient guère. Les amis de la monarchie surtout ne devaient-ils pas éviter de laisser voir que la Royauté, qui était la base de l'édifice constitutionnel, pouvait être forcée dans sa prérogative? Mais ils croyaient déjà pouvoir, à l'image de l'Angleterre, user impunément du droit absolu des majorités parlementaires. Par une fatalité de la fausse situation qu'il avait prise au début, ce fut pourtant, le parti catholique et monarchique, qui, mené à l'assaut par Chateaubriand, renversa le sage et habile ministère de M. Decazes, le seul peut-être, qui par ses prudentes transactions ait eu quelques chances d'accorder la France libérale avec la vieille dynastie, et d'asseoir enfin chez nous un gouvernement de liberté tempérée.

La conduite politique de Chateaubriand sous la Restauration nous offre bien des contradic-

tions de ce genre. Comment donc lui, qui voulait faire refleurir le Lis antique sur cette terre de France si profondément renouvelée par la Révolution, s'élève-t-il avec tant de passion contre ceux qui s'efforcent d'obtenir des partis des sacrifices réciproques pour la pacification de la patrie? Dévoué comme il l'est à la royauté des Bourbons, comment se laisse-t-il entraîner jusque dans les rangs de ceux qui l'attaquent avec le plus d'acharnement?

Il faut le dire, avec tant de grandes qualités, on regrette de ne pas rencontrer dans Chateaubriand un plus ferme caractère et une raison plus haute. Son cœur est sollicité par tout ce qui est bon et national, mais sans pouvoir toujours accorder tous ces nobles mouvements qui l'entraînent ; son intelligence est ouverte à toutes les grandes pensées, mais elle reste parfois comme éblouie elle-même de ses contradictions brillantes, sans parvenir à les concilier dans une vérité plus élevée. Il aime à la fois la monarchie et la liberté, la raison et la foi, les souvenirs de la vieille France et les espérances de la nouvelle. Toutes les grandes

choses de la patrie, tous les éléments de la société moderne s'agitent confusément dans son àme, mais sans y trouver l'idée souveraine, qui parvienne à les coordonner. Aussi flotte-t-il souvent, disputé par des sentiments contraires, mais assurément toujours généreux et désintéressés; et s'il ne peut arriver jamais à concilier avec équité tous les droits, il sera du moins l'avocat dévoué de toutes les nobles causes. — La nature d'un tel esprit le jetait donc dans l'opposition. Sa vraie place est dans le Journal et à la Tribune de la Chambre des pairs. Cependant il ambitionna toujours une part plus active aux affaires, et il s'irritait de la défiance que Louis XVIII gardait à son égard. Mais au moment même où, après avoir renversé le ministère Decazes, Chateaubriand, à la tète de son parti, rentrait par la brèche au pouvoir, et croyait qu'il allait prendre un rôle considérable dans la nouvelle administration, il se vit encore relégué dans l'ambassade de Berlin et ensuite dans celle de Londres. Louis XVIII, qui ne supportait ce brillant dominateur qu'avec impatience, l'aimait mieux ainsi dans une

glorieuse et lointaine ambassade. Chateaubriand dut se résigner à cet exil ; mais de là il épiait d'un œil inquiet les événements, espérant bien que la fortune ne tarderait pas à lui offrir l'occasion de prendre enfin dans le gouvernement de son pays la place à laquelle il se croyait appelé par son talent et son patriotisme1.

1 En maints passages de ses écrits , mais surtout dans son histoire du Congrès de Vérone, le poète blessé exhale sa colère et sou dédain contre le préjugé vulgaire, qui exile des affaires l'homme de génie, comme si ses grandes facultés ne le rendaient propre qu'à poursuivre des chimères. « Les sots en France (dit-il), espèce particulière et « toute nationale , ne feront point de concessions d'habileté aux >< Oxenstiern, aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas « Morus, aux Spencer, aux Falkland, aux Clarendon, aux Boling- « broke, aux Burke, et aux Canning de France. Notre vanité ne re- « connaîtra point à un homme, même de génie, deux aptitudes, et la « faculté de faire, aussi bien qu'un esprit commun, des choses com- « mîmes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires, mille " imbéciles s'écrient : Vous vous perdez dans les nuées.' ravis qu'ils « se sentent d'habiter en bas, où ils taillent leur plume d'un air im- « portant et s'entêtent à penser. Ces pauvres diables, en raison de " leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite. Dans leur déses- « pérance démonter plus haut, ils renvoient avec compassion Racine « et Virgile à leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous ren- « voyer ? à l'oubli : il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que « vingt vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité. » (Congrès de Vérone, t. II, ch. II.)

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