CHAPITRE II
Chateaubriand au pouvoir. — Le Congrès de Vérone. — Sa disgrâce. — Son opposition à la tribune et dans la presse. — Les Quatre Stuarts.
Une circonstance allait bientôt se présenter, qui devait enflammer encore l'ambition du poëte devenu homme d'Etat. 1/ Espagne est en feu; une révolution vient d'y éclater, qui menace l'Europe à peine rassise; c'est un foyer de l'incendie mal éteint qui se rallume, et que la Sainte-Alliance veut étouffer. A ce sujet toutes les Puissances sont invitées à envoyer leurs représentants au Congrès de Vérone.
Quel théâtre pour les talents d'un diplomate ! Le duc de Montmorency avait été d'abord chargé d'y représenter la France. Placé auprès de lui pour l'aider de ses conseils, Chateaubriand n'avait pas tardé à prendre le premier rôle. Le voilà donc enfin arrivé à la situation qu'il avait si longtemps rêvée. Il faut
accepter cette domination du talent ; Chateaubriand est l'âme du Congrès, le maître de la politique de la France. On sait qu'il réclamait avec ardeur pour son pays la délicate mission d'aller détruire par les armes la constitution espagnole. Aussi, de quelque façon qu'on juge la part que prit la France au Congrès de Vérone et l'expédition de notre armée dans la Péninsule, c'est à Chateaubriand que revient la plus grande responsabilité de l'événement, et le souvenir de son nom restera désormais lié à cette guerre. Car, après avoir fait prévaloir la France dans le Congrès, appelé à son retour au ministère des affaires étrangères , il eut dans ce poste élevé à diriger et à poursuivre presque jusqu'au bout l'entreprise à laquelle il avait si ardemment poussé.
Lui-même du reste, il regardera toujours cette mesure comme le plus grand service qu'il ait pu rendre à la monarchie, et il en réclamera la gloire. Lorsque, dix ans plus tard, les orages politiques l'auront rejeté comme un naufragé au rivage, c'est à l'histoire de ce Congrès de f'crone qu'il consacrera ses pre-
miers loisirs, pour y exposer ses motifs et y raconter son triomphe. C'est ainsi que Cicéron, rejeté par les événements dans la retraite, aimait à se recueillir dans le souvenir de son olorieux consulat.
Je veux, en anticipant sur l'ordre des temps, demander à son livre les raisons de sa conduite politique en cette circonstance. Certes l'entreprise avait besoin d'être justifiée ; car la France libérale pouvait justement s'indigner de se voir ainsi chargée par la Sainte-Alliance de l'exécution de ses sentences contre la liberté des peuples . Qu'allait-elle faire en effet en Espagne, sinon prêter l'appui de ses armes à une Cour aveugle et fanatique, pour écraser le parti constitutionnel ? Qu'allait-elle faire, que désavouer là-bas les principes de la Révolution française, et étouffer, pour ainsi dire, la Charte dans la Péninsule? On conçoit donc les défiances et les colères, que dut exciter en France une telle aventure.
Mais Chateaubriand voyait tout autrement la chose. Pour lui c'était, tout au contraire, une éclatante occasion de dégager désormais
la France libérale de toute complicité avec la Révolution ; c'était la faire rentrer d'une façon digne d'elle dans le concert de l'Europe, et lui restituer son ascendant perdu, en même temps que donner à la monarchie de la Restauration ce prestige de la gloire militaire, qui pouvait seule consacrer en France le rétablissement des petits-fils du Béarnais. Du même coup il se flattait de détourner l'activité des esprits vers les glorieuses aventures. « Sous la « Restauration...,., disait-il, la légitimité cons- « titntionnelle ne paraissait à aucun esprit « ému le dernier mot de la république ou de « la monarchie. On sentait sous ses pieds re- « muer dans la terre des armées ou des révo- « lutions, qui venaient s'offrir pour des des- « tinées extraordinaires. M. de Villèle était « éclairé sur ce mouvement, il voyait croître « les ailes, qui, poussant à la nation, l'allaient « rendre à son élément, à l'air, à l'espace, im- « mense et légère qu'elle est. M. de Villèle « voulait retenir cette nation sur le sol, l'at- « tacher en bas. Nous doutons qu'il en eût la «force. Nous voulions, nous, occuper les
« Français à la gloire; essayer de les mener à « la réalité par des songes ; c'est ce qu'ils « aiment *. »
« Si M. de Chateaubriand approche jamais « des affaires publiques, disait de lui Napoléon
» Congrès de Vérone, t. H, p. 415. Le Ministre de la Restauration se souvient qu'il succède à Napoléon, et qu'il gouverne un pays trop accoutumé à remplir le monde du bruit de son nom pour s'accommoder aisément d'un bien-être modeste ; il pense que, pour y populariser la dynastie des Bourbons, il faut la retremper dans la gloire des armes. Les gens d'affaires lui opposent les frais considérables qu'a entraînés la guerre d'Espagne et le peu de profit que la France en a •étiré. Mais lui, il portait ses regards plus haut : il savait qu'il faut satisfaire aussi à l'imagination d'un peuple et offrir à son activité de nobles aventures. « En supposant, dit-il, que nous n'eussions pas « cherché dans la guerre d'Espagne nos intérêts matériels (et le con- « traire est abondamment prouvé), dans le cas, où nous n'aurions « poursuivi que les intérêts moraux de la légitimité, nous dirions « encore, qu'une des plus dangereuses erreurs serait de vouloir tout « ramener au positif; résoudre les problèmes de l'ordre social par « des chiffres, c'est se proposer un autre problème insoluble; les « chiffres ne produisent que des chiffres. Avec des nombres, vous « n'élèveriez aucun monument ; vous banniriez les arts et les lettres « comme des superfluités dispendieuses ; vous ne demanderiez jamais a si une entreprise est juste et honorable, mais si elle rapportera « quelque chose, ou si elle ne coûtera pas trop cher. Un peuple ac- « coutume à voir seulement le cours de la rente et l'aune de drap a vendue se trouve- t-il exposé à une commotion; il ne sera capable « ni de l'énergie de la résistance, ni de la générosité du sacrifice : •< repos engendre couardise : au milieu des quenouilles on s'épouvante « des épées. — 1 es sentiments généreux naissent du péril affronté: « une foule de vertus tient aux armes. Il n'est pas bon de dorloter « son âme, de s'apoltronir dans les habitudes timides du foyer, dans a l'exercice casanier des professions. Quand on n'a jamais à chanter,
« à Sainte-Hélène, il pourra s'égarer; mais de « lui-même il est fait pour tout ce qui est grand « et national. » On partage la pensée de l'Empereur, en lisant le livre du Congrès de Vérone; et l'on est presque séduit par les raisons généreuses et vraiment françaises, qui ont poussé le ministre de la Restauration à poursuivre une entreprise alors si hautement désapprouvée par l'opinion. On admire tout ce qu'un tel conseiller, outre le prestige de son nom et de son talent, pouvait apporter au gouvernement de vues élevées et saines, de grandes et fières inspirations, et même d'habileté dans les négociations. — Chateaubriand même s'est flatté un jour (en se confiant trop à son génie et à son cœur) que, s'il eût été ministre principal sous la Restauration, il en eût changé la destinée. Certes, dans les éloquentes dépêches qu'il écrivait au sujet de cette guerre de 1 820,
« jamais à défendre la patrie ; quand on n'est plus ni poêle, ni soldat, « les idées d'honneur se perdent, les caractères s'abâtardissent. La <c liberté, acoquinée à la gloire ou enthousiasmée du pot-au-feu, se « corrompt de deux manières différentes : par la guerre, elle prend « le génie d'un tyran; par la paix, le cœur d'un esclave* » (Congrès de Vérone, l. II, ch. VU.
il a montré non -seulement avec quelle souplesse il savait accommoder son talent aux affaires, mais surtout quelle généreuse pensée inspirait sa politique. Au dedans, marier les traditions de la monarchie légitime avec les institutions libérales; au dehors, rendre à la France son ascendant dans les conseils du monde et le prestige de son épée , tel était le double objet qu'il avait en vue. Mais, pour l'atteindre, peut-être le poëte croyait-il trop à la vertu des idées, et n'était-il pas assez disposé à compter ni avec les passions des hommes ni avec les difficultés des choses.
Dans cette question même de la guerre d'Espagne, on sent trop, derrière l'homme d'État, le poëte. Il a été séduit par l'éclat d'une chevaleresque aventure. L'on sait du reste si notre armée, par sa valeur et la promptitude de la victoire, a répondu à ses espérances.
Mais lorsque l'homme de guerre a fait sa tâche, alors commence l'œuvre souvent plus difficile de la diplomatie. C'est bien coupé, disait Catherine de Médicis à son fils Henri III, mais à présent il faut coudre. Or, les Cortès
par
une fois dissoutes et Ferdinand délivré nos armes, Chateaubriand a-t-il su, pour le bien de l'Espagne et la gloire de la France, tirer le meilleur parti d'un tel succès ? Tout entier à l'ivresse du triomphe, le poète oublie presque d'en assurer les résultats. Lorsque, après la prise du Trocadéro, le duc d'Angoulème, un genou en terre, a remis son épée au Roi d'Espagne, il semble à l'historien du Congrès de Vérone que le rôle de la France finisse sur ce noble spectacle, qui fait tressaillir son cœur '. Il ne songe plus au lendemain ; et c'est alors seulement que les embarras vont commencer.
• Son patriotique orgueil fait surtout explosion, quand il se rappelle ce moment où Ton vint lui annoncer que le roi d'Espague était enûn sorti de Cadix. « Cette dépèche (dit-il) et les cent coups de « canon qui annoncèrent la délivrance de Ferdinand, pensèrent nous « faire trouver mal de joie. Non certes que nous attachassions un in- « térèt personnel à la rescousse d'un monarque haïssable ; non que •• nous crussions tout fini. Mais nous fumes dans un véritable trans- « port, à l'idée que la France pouvait renaître puissante et redou- « table; que nous avions contribué à la relever de dessous les pieds « de ses ennemis, et à lui remettre l'épée à la main; nous éprouvions « un sentiment d'honneur égal à notre amour pour notre patrie. (Congrès de 1 ~érone,\. II, ch. II.) Assurément eu effet l'end tut glorieuse pour nos aimes; et à ce moment l'instigateur de cetl< guerre put être fier du succès. Mais quoiqu'il ait plus songé à la France qu'à l'Espagne, en poussant de toutes ses forces à l'expédi-
Que produisit en effet ce triomphe de nos armes, que des réactions sanglantes et honteuses et le rétablissement d'un stupide despotisme? N'y avait-il donc en Espagne nuis éléments sérieux, sur lesquels on pût essayer de fonder un ordre nouveau ? Qu'a-t-on fait pourtant, après avoir relevé le trône, que de livrer les libéraux aux vengeances de la royauté ? — Ce n'est pas néanmoins qu'on puisse accuser Chateaubriand d'avoir entièrement manqué de prévoyance. Pour épargner à l'Espagne les rancunes du tyran rétabli, il a tenté sans doute quelques nobles mais inutiles efforts. Sans doute aussi on peut dire avec lui, que la conduite des affaires d'Espagne allait bientôt lui échapper. Renvoyé peu après du ministère, il ne lui fut pas donné d'achever son œuvre; mais il n avait que trop éprouvé déjà son impuissance à cet égard. Peut-être fut-il heureux pour lui qu'on lui épargnât ainsi en partie la responsabilité de ces résultats désastreux.
tion, le souvenir de la triste réaction qui ne tarda pas à éclater dans la péninsule sous la protection de noire drapeau, devait, quand i[ retraçait plus tard l'histoire de son ministère, bien humilier l'orgueil du triomphateur.
Aussi, tout en reconnaissant que son livre donne une haute idée de son intelligence des affaires, on est obligé d'avouer que tant de rares qualités ne suffisent pas pour constituer le véritable génie politique. Ce n'est pas là l'instinct supérieur, auquel on reconnaît les hommes faits pour être les pilotes des États , qui saisissent par une sorte d'intuition de génie les problèmes sans cesse renouvelés par les événements ; ce n'est pas cette puissance décisive d'action, avec laquelle ces maîtres des affaires humaines dominent les circonstances et les volontés, et impriment au cours des choses leur impulsion souveraine1.
Cet acte mémorable de la vie publique de Chateaubriand nous a valu du moins une belle œuvre d'histoire diplomatique. Le Congrès de Vérone fait le plus grand honneur au talent de l'écrivain, dont le style semble ici arrivé à sa perfection. C'est une manière nouvelle, qui ne rappelle plus que de loin l'auteur
1 Fontanes. son ami, l'avait bien jugé d'avance : « Je l'attends au « ministère, disait-il, sans le lui souhaiter pour lui-même. Il y fera « quelque chose de mémorable ; et puis il tombera. »
$ Atala et des Martyrs. A côté de dépêches éloquentes , dont le ton sobre et simple pourrait servir de modèle du style diplomatique, on rencontre des scènes pleines de vie, des portraits tracés de main de maître et des peintures de mœurs du plus piquant intérêt. Sans doute l'écrivain se laisse-t-il parfois encore enchanter par son imagination; il aime à briller, il a trop d'étincelles. Le grand artiste de style ne saurait plus revenir à la candeur des maîtres du xvne siècle. Nulle part du moins il ne s'en est rapproché davantage. Plus soutenu par la pensée et plus animé par la passion que dans ses autres ouvrages, il est tout ensemble plus sincère, plus solide et plus souple; et sa phrase semble à la fois plus précise et plus dégagée, sans rien perdre pour cela de sa suavité et de ses magnificences. On admire tout ce que l'écrivain a gagné à traverser les affaires. On sait quelle brusque disgrâce vint bruta- Jement frapper Chateaubriand presque dans l'ivresse de son triomphe et au moment où il se croyait l'homme indispensable. On sait aussi quelle rancune il en garda. M. de Villèle
put regretter bientôt d'avoir rejeté dans l'opposition ce collègue qui lui faisait ombrage.
JNous devons regretter nous-même pour la Restauration, qu'elle n'ait pu employer au succès de son œuvre difficile un homme qui, outre le prestige de son talent et de sa gloire, lui apportait tant de lumières et le dévouement de son cœur loyal. Mais Louis XVJI1, nous le savons, préférait les hommes d'affaires à ce paladin trop avide de gloire et d'aventures. En politique vieilli dans la disgrâce, il se défiait de ce génie chevaleresque et téméraire, en quête de belles entreprises , mais trop peu soucieux des difficultés du lendemain, et qui, s'il échoue, se console volontiers, pourvu qu'il puisse s'écrier, en tombant noblement : Tout est perdu fors F honneur T ! — Sans croire avec le vieux Roi
! Il y eut des occasions pourtant, où l'inspiration généreuse du poète put être, même en politique, l'instinct le plus sûr delà sagesse et du devoir. Dans sa défiance pour Chateaubriand, Louis XVII I ne sut pas assez reconnaître le bon sens suprême de quelques-uns de ses conseils. Lorsqu'au début de la Restauration, Chateaubriand conjurait avec des larmes le Roi de ne pas se laisser imposer Fouché dans son premier ministère, et que le Roi repoussait sa prière en invoquant la nécessité, le sentiment d'honneur révolté par un tel scandale conseillait mieux que la politique. — Et plus tard, quand l'Europe victorieuse signifia à Louis XVIII l'ultimatum du traité de Vienne, si le Roi, plutôt que de
qu'il faille reléguer à jamais les gens de lettres dans le monde idéal, et que les poètes n'aient pas eu parfois, plus que les politiques de profession, l'instinct de ce qui s'agitait au cœur de ce chevaleresque pays de France, il faut convenir toutefois avec Louis XVIII que Chateaubriand, s'il avait les grandes qualités de l'homme d'État, était trop dépourvu des petites, qui ne sont pas moins nécessaires au succès. Car, pour être un conducteur des peuples, l'instinct des grandes choses ne suffit pas. Il faut savoir avec patience et dextérité se plier aux événements en attendant le moment favorable, tourner les difficultés, ménager les opinions et les passions contraires, s'astreindre à une suite obscure de petites choses qui sont souvent la condition des grandes, et, avec une ambition positive et opiniâtre, viser plutôt au succès durable qu'aux satisfactions
subir cette loi des vainqueurs, n'écoutant au contraire que son désespoir et l'indignation du poète, eût remis à ces alliés exigeants le trône qu'on lui faisait acheter à ce prix, sa démarche hardie n'eût» elle pas été en même temps la plus habile ? L'Europe embarrassée et la France émue auraient assuré bientôt de meilleures conditions au malheureux Prince.
de la vanité. Avec votre nature impétueuse et passionnée, votre fierté chevaleresque, votre romanesque imagination, votre soif de gloire et d'éclat, qu'alliez-vous faire, 6 René, auprès de M. de Villele, dont la médiocrité supérieure vous étonne «et vous irrite? J'admire votre grand cœur et vos nobles pensées : mais, pour sauver la Restauration, il fallait plus de prudence et de ménagements que vous n'en apportiez dans les affaires. Avec le tempérament de votre esprit, je crois que la disgrâce, en vous rejetant dans l'opposition, vous a remis à votre vraie place. Là, en effet, il suffit d'être éloquent pour régner; la parole y a toute sa vertu. Et puisque la nature vous a rendu plus propre à manier les idées que les hommes, et à émouvoir les esprits qu'à les conduire, vous jouirez dans ce rôle de toute la puissance et de toute la popularité de votre talent.
Repoussé ainsi dans l'opposition par une destitution imprévue, Chateaubriand se réfugie dans les Journaux, pour y faire au Ministère qui l'avait rejeté une implacable guerre ; car il gardait de sa disgrâce une rancune de poète :
Gênas irritabile vatum. Ces hommes éclatants du reste, sur lesquels le monde a les yeux, ont rarement la suprême grandeur de s'oublier. Aveuglés par l'amour-propre, ils lient trop volontiers l'intérêt public à leur fortune. En cédant à son ressentiment, Chateaubriand croyait encore servir son Roi et son pays ; et désormais il ne cessa plus de harceler le gouvernement, sans songer qu'en même temps il ébranlait la royauté. Avec l'éclat de son talent et de sa gloire, il devint bientôt à la tribune et dans la presse le chef de celte croisade libérale, qui, en voulant sauver la Restauration de ses propres excès, en accéléra la chute.
C'est la plume à la main surtout, que le tribun exerçait toute sa puissance. Sans doute il a prononcé à la Chambre des pairs de mémorables discours. Jamais on n'oubliera ses plaidoyers chaleureux en faveur de la Grèce, dont il avait vu de ses yeux la misère, et dont la lutte héroïque enflammait son noble cœur. Mais ce n'est pas à la tribune encore, que Chateaubriand est plus grand orateur. Car il n'improvise pas; la parole soudaine l'embar-
rasse; il n'est en possession de tout son génie qu'en écrivant ; il a besoin de méditer à l'avance les effets de son discours; il en ordonne les parties, il en colore le style à loisir. Ses meilleures harangues ne sont que d'éloquentes brochures qu'il lisait. Aussi, avec sa parole étudiée, obtenait-il plutôt le succès du lendemain, que celui de l'instant même. Le grand artiste semblait parler pour la Chambre et la postérité, y.T^aa ewaet. Ce n'est pas là toutefois l'éloquence qui agite et domine les Assemblées. Aussi la Restauration a-t-elle compté maints orateurs plus puissants que Chateaubriand; mais en revanche elle n'a pas eu de plus grand Journaliste. Il faut revoir dans le Journal des Débats, avec quel éclat et quelle passion il parlait à la France du haut de cette autre tribune qu'il s'y était faite1. Jamais encore la presse n'avait manifesté son pouvoir d'une façon si brillante. Chaque article de Chateaubriand faisait tressaillir la France entière. Mais aussi
1 Voyez surtout les articles polémiques, dont il a accablé le ministère Villèle, et qu'il a recueillis dans le tome XXVI de ses OEuvres complètes.
rien n'égale, en vérité, l'éloquence de ce style tout frémissant de l'émotion du moment, et où semble respirer encore après tant d'années l'âme passionnée de l'orateur. Quel effet devait produire sur les contemporains cette parole tour à tour grave, acérée, dédaigneuse, véhémente, splendide, ironique, palpitante, enflammée, ici trouvant des accents d'une solennité pathétique, là s'emportant en mouvements oratoires irrésistibles ou éclatant en formidables cris de colère ! Le tribun d'ailleurs fait appel à tous les sentiments, à toutes les passions généreuses de la France, à ses vieux souvenirs en même temps qu'à ses jeunes espérances ; il mêle ensemble les traditions chevaleresques et les aspirations démocratiques ; il réunit et confond sur sa bannière avec l'image de la fidèle Vendée celle de la liberté moderne, fdle de 89 ; et il donne l'assaut au pouvoir, en poussant du fond du cœur le vieux cri de Vive le fioi, qui couvre pour ses oreilles le bruit montant d'une révolution. — Mais la liberté, dans ses articles, apparaît si belle, qu'on n'en saurait plus désormais redouter les excès.
Cependant, en s'exaltant de plus en plus par l'ardeur de la lutte et en s'enivrant des applaudissements de la France, Chateaubriand ne s'aperçoit pas qu'il est déjà dans le camp de ses adversaires, et qu'Etienne et Benjamin Constant se félicitent de servir dans son armée. Il combattait en effet à côté d'eux dans la lutte si vive engagée en 1827 entre la presse et la censure. Mais il est convaincu que la fortune de la France et celle de la royauté dépendent du loyal maintien de la' Charte. Il s'inquiète des tendances de l'étroite et illibérale politique de Charles X ; il voudrait retenir sur la pente, où il s'engage de plus en plus, ce gouvernement aveugle et téméraire, qui conspire contre les libertés publiques et cherche son salut dans la contre-révolution. Il attaque avec vivacité cette politique inintelligente. Mais, jusque dans les entraînements de son opposition, il pense toujours être fidèle; il veut sauver son roi, en lui dénonçant la faute d'un ministère qui doit le perdre.
Certes alors le royaliste libéral n'a pas épargné les conseils sous toutes les formes. Qu'est-