LES QUATRE STUARTS
ce encore en effet que Y Histoire des Stuarts, publiée vers cette époque, qu'un avertissement indirect qu'il empruntait au passé, pour signaler aux ultra-royalistes les dangers de leur impopulaire réaction ? Le publiciste voyait bien que la France commençait à rêver un 1688. Bien qu'il écarte avec soin bien des analogies menaçantes entre la restauration des Bourbons et celle des Stuarts, il ne peut s'empêcher de signaler la dangereuse chimère de ceux qui pensent pouvoir défaire l'œuvre de la Révolution, a Les Stuarts (dit-il, après avoir exposé « les fautes de Jacques 11) auraient-ils pu ré- « gner après la restauration? Très-facilement, « en faisant ce que fit Guillaume en Angleterre, « ce qu'a fait Louis XVIII en France, en donk nant une charte, en acceptant de la Révoluce tion ce qu'elle avait de bon, d'invincible, ce « qui était accompli dans les esprits et dans « le siècle, ce qui était terminé dans les mœurs, « ce qu'on ne pouvait essayer de détruire sans « remonter violemment les âges, sans boulece verser de nouveau la nation. Les révolutions « qui arrivent chez les peuples dans le sens
« naturel, c'est-à-dire dans le sens de la mar- « che progressive du temps, peuvent être ter- « ribles, mais elles sont durables ; celles que « l'on tente en sens contraire, c'est-à-dire en « rebroussant le cours des choses, ne sont pas « moins sanglantes ; mais, fléau d'un moment, « elles ne fondent, elles ne créent rien ; tout « au plus elles peuvent exterminer. Les Stuarts « ont passé, les Bourbons resteront, parce « qu'en nous rapportant leur gloire, ils ont « adopté les libertés récentes, do/uloureusement a enfantées par nos malheurs. Charles II dé- « barque à Douvres les mains vides ; il n'avait <c dans ses bagages que des vengeances et le « pouvoir absolu ; Louis XVIII s'est présenté « à Calais, tenant d'une main l'ancienne loi, « de l'autre la loi nouvelle avec l'oubli des « injures et le pouvoir constitutionnel ; il était « à la fois Charles II et Guillaume III ; la lé- « gitimité deshéritait l'usurpation. Le loyal « Charles X, imitant son auguste frère, n'a « voulu ni changer le culte national, ni dé- «. truire ce qu'il avait juré de maintenir. » — El nu ne, HegeSf inlelligile.
Mais, irrité de cette opposition qui lui semblait factieuse, Charles X ne pouvait plus rien entendre. Chateaubriand du reste, dans ses attaques contre le ministère, entraîné par sa passion, allait souvent au-delà de sa pensée. Il croyait (illusion trop commune en France) que l'édifice monarchique était assez enraciné déjà dans le sol, pour pouvoir être ainsi sapé impunément.
Après i83o cependant, le tribun, étonné de son œuvre, ne dut-il pas se reprocher d'avoir apporté trop de ressentiment dans sa polémique, et de n'avoir pas toujours été assez scrupuleux sur le choix des armes ? Qu'il dut regretter, par exemple, d'avoir si légèrement, pour des dissidences d'opinions, ou même pour des querelles de portefeuille, invoqué contre les ministres les lois violées, le rôle de la France amoindri, les humiliations infligées à l'honneur national! Exagérations ordinaires des partis, mais qui altèrent l'autorité morale de la presse, et qui trop souvent, prises au sérieux par des esprits naïfs, préparent de loin les révolutions. Nous n'avons vu nous-mème
que trop fréquemment en France les funestes résultats de ce dénigrement quotidien, qui dispose en outre les esprits à la défiance et au mépris des dépositaires du pouvoir.
Toutefois, si le royaliste fidèle a pu songer plus tard avec amertume à la vivacité téméraire de ses attaques en ces jours de fièvre, ce n'est pas à nous qu'il appartient de lui reprocher cette ivresse de ses convictions libérales. Qu' il soit absous des fautes qu'il a pu faire, en considération de ses intentions généreuses, de son dévouement à la race de ses rois, et des services qu'il a rendus à son pays. Car personne n'a plus contribué encore que Chateaubriand, à relever l'esprit public après nos désastres, à réconcilier la nouvelle France avec l'ancienne, à populariser, par la gloire de ses souvenirs, la dynastie revenue de l'exil, et à engager ces rois du passé dans les voies de l'avenir. En même temps qu'il couvrait la monarchie du prestige de son talent, il n'a jamais cessé de défendre avec une foi sincère le gouvernement constitutionnel et la liberté. Mais si la France moderne se félicitait d'avoir ainsi entièrement
converti à ses intérêts et à ses idées ce noble champion, la royauté ne sut pas le comprendre et le suivre dans cette carrière hardie et glorieuse où il voulait l'entraîner. La Restauration, plus docile à ses conseils, aurait-elle pu se sauver ? Je n'ose prononcer sur cette question. Il est de fausses situations, que nulle sagesse peut-être ne saurait corriger :
Si Pergama dextra Defendi possent, etiam hac defensa fuissent '.
1 A la fin de son histoire du Congrès de Vérone, l'écrivain laisse échapper de tristes et éloquentes paroles au sujet de l'aveuglement, dont la longue infatuation du rang suprême semble frapper les derniers héritiers d'une vieille dynastie. A force d'être rois, on dirait qu'ils cessent presque d'être hommes; ils perdent la sagesse vulgaire de la vie, et ne comprennent plus rien aux événements. « Durée de race, dit-il, si salutaire aux peuples monarchiques, ne serait -elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les enivre; ils per- « dent les notions delà terre; tout ce qui n'est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux , abaissement profond, est im- « piété. Leur propre malheur ne leur apprend rien : l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de respect; et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. Ces hommes, par ■ le laps du temps, deviennent des choses : ils ont cessé d'être des personnes : ils ne sont plus que des monuments, des pyramides, de « fameux tombeaux. » (T. II, ch. xxvi.)