LA VIE DE RANGÉ
de son sujet, on a lieu de croire que son cœur esl resté encore trop engagé à ces choses de la jeunesse et du monde. Il a l'air de s'acheminer malgré lui vers le cloître où son héros va s'ensevelir; la Trappe lui fait peur. Il sait bien que Rancé, implacable dans sa pénitence, dépouillera au seuil du monastère toutes les passions d'autrefois. Il semble regretter que le moine, dans sa vie mortifiée, ait fermé entièrement son cœur aux chères images de sa jeunesse, et qu'il n'aime pas, comme le pénitent Eudore, à s'arrêter encore avec complaisance aux troublants souvenirs de Velléda T.
' Rancé savait bien au contraire que le récit de nos fautes est un dangereux discours ; s'arrêter au souvenir de ses égarements, c'est encore s'y complaire. « Tout ce que je lisais et entendais du péché « (dit-il lui-même en parlant du temps de ses désordres) ne servait >< qu'à me rendre plus coupable. » Le pénitent a donc enseveli le passé dans un silence, sinon dans un oubli absolu. Mais Chateaubriand est comme effrayé de cette discrétion sublime. « Cet empire d'un << esprit sur lui-même, dit-il, vous fait peur. Rancé ne dira rien; il « emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut trembler devant « un tel homme. » (Liv. II, p. 62.) On dirait que l'historien, en cherchant les matériaux de cette vie de Rancé, avait espéré y retrouver quelques confessions, avec lesquelles il pût refaire le roman de la tragique passion de M"' de Montbazon. Mais non, nul retour vers une jeunesse coupable. Il est tout déconcerté de ce silence obstiné.
Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible, si ce n'était admirable, c'est la barrière infranchissable, que Rancé a placée entre
Il était trop poëte et trop ensorcelé par les charmes de la jeunesse, pour arriver jamais
lui et ses lecteurs. Jamais un aveu, jamais il ne parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public (car il a beaucoup écrit) saus daigner lui apprendre ce qu'il est ; la créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle ; il renferme en lui-même son histoire qui lui retombe sur le ca>ur. » (Liv. III, p. 216.) — Ne semble-t-il pas que le biographe de Rancé lui garde rancune d'avoir anéanti tous les vestiges d'une passion pleine de remords, expiée ensuite par une pénitence exemplaire, mais dont il eût été si intéressant de suivre les vicissitudes orageuses? Eudore aurait aimé à ajouter ce nouvel épisode à son récit. Obligé d'y renoncer, on croirait que c'est pour s'en dédommager, que Chateaubriand s'est complu à analyser, dans une digression délicieuse mais étrangement placée, la marche ordinaire d'une correspondance d'amour, où la passion d'abord éclate dans toute son ardeur inquiète et heureuse, et où peu à peu ensuite des symptômes de négligence commencent à trahir la satiété et la langueur du déclin. On me saura gré de citer ce morceau charmant, par lequel il se console de la stérilité de son sujet.
« D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées : le jour n'y •> suffit pas : on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots •• au clair de lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, « de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à l'aube ; à « l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir ■< oublié de dire. Mille serments couvrent le papier, où se reflètent « les roses de l'aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots qui « semblent naître du premier regard du soleil : pas une idée, une « image, une rêverie, un accident, une inquiétude, qui n'ait sa lettre.
« Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse « sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le ■• front d'une femme adorée. Le souflle et le parfum de l'amour ex- « pirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise du soir s'en- « dort sur les fleurs. On s'en aperçoit, et Tonne veut pas se l'avouer. « Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de « nouvelles, de descriptions, de choses étrangères. Quelques-unes