‹ Chateaubriand: Essai Médico-PsychologiqueChapitre 10 sur 27 · LAN DRE · texte numérisé non relu

LAN DRE

Un ami de son frère, Chènedollé, la demanda en mariage; elle accepta, puis reprit sa parole; il semblait qu'il n y eût pour elle qu'un amour possible : celui qu'elle ne pouvait pas s’avouer. Errant de l’une à l’autre, à charge à tous et à ellemême, écrivant à son frère des lettres désespérées : « La seule pensée de notre réunion m'a soutenue. Aujourd'hui que je perds sans retour l'espoir de couler ma carrière auprès de toi, souffre mes chagrins », elle finit par mourir loin de ce frère tant aimé, qui ne put même pas venir à son lit de mort.

Quel substratum organique pourrait-on trouver à sa névrose d'angoisse ? Cette instabilité, ce nervosisme, cet « œil de feu » dont parle Chateaubriand, cette agitation, ce climat interne perpétuellement orageux, évoquent assez le tableau clinique de Pinstabilité thyroïdienne, que nous pourrions aussi déceler chez ce frère, dont il est grand temps de parler.

Un tableau célèbre de Girodet représente Chateaubriand les cheveux au vent, frisant sur un front très haut, le regard perdu au loin. Voici comment le dépeint la baronne de Hohenlauhen : «M. de Chateaubriand est d'une taille assez petite, et pourtant élancée, Son visage ovale a une expression de piété et de mélancolie. Il a les cheveux et les yeux noirs : ceux-ci brillent du feu de son esprit... » (8). Nous retrouvons ei ces yeux brillants de Lucile : était-ce une simple métaphore ?

I'est certain que Chateaubriand était beau, et il le savait; s’il parle dans ses Mémoires du petit « Breton obscur, sans gloire, sans beauté, qui passerait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait », c'est pour mieux nous faire apprécier combien le contraire s'est réalisé. Il était très sensible à l'élégance, quitte à se faire punir pour sa tenue « fantaisie » — dirionsnous aujourd'hui — quand il était sous-lieutenant. Il n’est

(8) Mémoires.

pas un livre des Mémoires, où il ne nous décrive en quelques mots ses vêtements du moment. Il resta très longtemps jeune d'aspect, malgré ses cheveux blanchis précocement et ses tempes dégarnies.

Toute sa vie, qui fut longue puisqu'il mourut à quatrevingts ans, il se plaignit de sa santé. Déjà, à sa naissance, il était frêle et peu vigoureux : « J'étais presque mort quand je vins au jour; le mugissement des vagues empêchait d’entendre mes cris. » (9), Il semblait si chétif que la nourrice à qui on le confia fit vœu de le vouer à la Vierge jusqu'à l’âge de six ans s’il vivait.

If grandit en liberté, au bord de la mer, ne rentrant à la maison que pour être grondé, aussi turbulent que les polissons de la ville, dont il fait ses amis : «J'en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout : je parlais leur langage, j'avais leur façon et leur allure, J'étais vêtu comme eux. » (0).

Au collège de Dol, c’est un mélange de bon élève et de garnement. Il y prend la fièvre tierce, on le renvoie chez lui quelque temps avec un précepteur pour ne pas lui faire perdre le courant de ses études, Au moment de la puberté, tant par l'étrange exaltation où ül vit à Combourg que par les pratiques solitaires qu'elle dut entraîner, il tombe gravement malade : état prétuberculeux, psychasthénie ? On le croirait en lisant les descriptions qu'il en donne : «Je parlais peu, je ne parlai plus; j’étudiais encore, je jetai Tà les livres... J'avais tous les symptômes d’une passion violente; mes yeux se creusaient, je maigrissais, je ne dormais plus... Ma poitrine se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya chercher à Bazouches un médecin... I] m'examina attentivement, ordonna des remèdes, et déclara qu'il était surtout nécessaire de m'arracher à mon genre de vie. Je fus six semaines en péril. » (1).

(9) Mémoires.

(10) Mémoires.

(11) Mémoires.

CL of eux

Après cetle alerte, sa santé se rétablit parfaitement. I note cependant en passant : «Je n’assistai pas à Ja Fédération de juillet 1790; une indisposition assez grave me rétenait au lit. » (2), L'air salubre qu'il respire en mer pendant les trois mois de sa traversée, la vie dure et saine qu'il mène dans les forêts de l'Amérique, semblent l'avoir endurci; c’est un homme affermi et un peu plus sûr de lui qui revient en France : « J'étais encore bronzé par le soleil d'Amérique et l’air de la mer; je portais les cheveux plats et noirs, Ma figure et mon silence gênaient Rivarol. » 43), Mais les fatigues à l’armée des émigrés ne tardent pas à altérer de nouveau sa santé : « Le poids de ma capote, de mon bidon, de ma bouteille clissée, me faisait cracher le sang... il me prenait des étourdissements, le mouvement des bras me causait une douleur insupportable. » 49, (Notons les hémoptysies et le point de côté.) Il est blessé à la cuisse. Et durant son pénible voyage à pied, où il manque de tout, à travers la forêt des Ardennes, sa plaie s’infecte, et de plus la variole, qui était plus meurtrière en ce temps-là que l'artillerie pour les armées en campagne, l’atteint : une variole contre laquelle son organisme malgré tout se défend assez bien : « Le docteur ne revenait pas de son étonnement : il regardait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui n'arrivait à aucune de ses crises naturelles. La gangrène S'élait mise à ma blessure, on la pansa avec du quinquina. » (5),

Etait-ce vraiment la gangrène qu'avait jugulée ce traitement par le quinquina » Quoi qu'il en soit, il guérit de sa blessure et de la variole, mais son état général reste précaire : il est maigre et pâle, il présente à nouveau des hémoptysies, de la dyspnée, des sueurs abondantes et de la toux. Les médecins anglais lui déclarent pour une guinée

(12) Mémoires.

(13) Mémoires.

(14) Mémoires.

(15) Mémoires.

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