‹ Chateaubriand: Essai Médico-PsychologiqueChapitre 13 sur 27 · ETUDE PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

ETUDE PSYCHOLOGIQUE

« Si nous n'avions pas de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres. »

(La ROCIHEFOUCAULD.)

«Je n’ai jamais été heureux... personne ne sait quel était

le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur... Je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur. » Ainsi commencent les Mémoires dans le manuscrit primitif que recopia Mme Récamier en 1826, remanié par la suite, et dont la Duchesse de Duras écrivait déjà en 1817 : « C'est charmant à lire, mais j'espère qu'il ne se laissera pas aller à les lire à personne autre que moi... Ces mémoires ne doivent paraître que cinquante ans après sa mort; peu m'importe le nombre d'années, pourvu que ce ne soit pas de son vivant. » ().

Nous allons essayer nous aussi de comprendre cet inex: plicable cœur, d'analyser le déséquilibre secret qui l’a tourmenté toute sa vie, Pour cette étude psychologique, je m'appuierai surtout sur les Mémoires d'outre-tombe.

Ici se pose le problème de la sincérité de ces Mémoires. On en à beaucoup discuté : « De ses mémoires, M. de Chateaubriand à fait et a dù faire un poème », insinuait déjà Sainte-Beuve en 1834; plus tard, on s’est même ingénié à

(1) Madame Récamier et ses anus.

établir un parallélisme entre les Mémoires et les Confessions de J.-J. Rousseau. Il semble pourtant qu'il faille leur accorder créance. Il y a tout d'abord une sincérilé réelle beaucoup de contemporains où d'intimes en ont commenté les moindres passages, et tous s'accordent à en reconnaître la minutieuse vérité : « J'ai eu bien des fois l'occasion de constater l’exactitude de ces traits si habilement tirés du caractère de M. de Chateaubriand, si justes et si vrais sous sa Main, qu'on croirait impossible de les dessiner soi-même », dit M. de Marcellus, qui fut son secrétaire d'ambassade ®2). On sent, dans les Mémoires, Chateaubriand partagé entre le désir de se raconter à lui-même sa vie, et le souci de l’arrancer pour les autres, et de choquer le moins possible tout en étant véridique. Mais il est toujours difficile d’être d’une sincérité absolue; il l’a reconnu lui-même : « Je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme. » ®). Cela n’enlève rien à la sincérité symbolique de l’œuvre, aussi importante pour nous que l'étude des rêves pour un psychiatre, qui cherche à remonter par eux jusqu'aux instincts les plus cachés. Chateaubriand lui-même y avait pensé : « Si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles. » 4%.

Nous allons étudier d'abord les facultés intellectuelles : mémoire, jugement, imagination; puis la vie affective et les conséquences qu'elle a pu entraîner.

Facultés intellectuelles.

La mémoire, base essentielle de toute intelligence, était remarquable chez Chateaubriand. Une mémoire involontaire, semble-t-il : n'est-il pas capable, au collège de Dol, de répéter point par point un sermon qu'il n'a écouté que d’une

(2) Chateaubriand et son temps.

(3) Mémoires, manuscrit de 1826.

(4) Mémoires.

Gus

oreille distraite, persuadé qu'on ne l’apercevra pas dans Île confessionnal où il s'est caché pour rêver à son aise. Et plus tard, revenant à Londres, après des années d'absence, 11 parlera de sa « maudite mémoire, telle... que j'ai reconnu jusqu'à des marques que j'avais vues sur des bornes ».

Cette mémoire lui permet facilement d'être un bon élève «Mon aptitude au travail était remarquable, ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques... je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. » (5), Dès son jeune âge, il possède ainsi un sérieux bagage scientifique et littéraire, qui ira en augmentant, et en fera un véritable érudit. L’Essai sur Les révolutions, le Génie du christianisme, les Etudes historiques, révèlent un travail de recherches et de compilation considérable : il n'y a, pour s’en rendre compte, qu'à jeter les yeux sur le Génie du chrishianisme : les notes emplissent le bas des pages, et forment des appendices à la fin de chaque volume, où il renvoie aussi bien aux auteurs anciens qu'aux Pères de l'Eglise, en passant par les chroniques du moyen âge et les livres hindous.

« Maudite mémoire », dit-il en plaisantant. Elle a pourtant une part immense à la formation de son génie, du génie en général. On est frappé de voir le développement extraordinaire qu'elle prend chez les grands hommes : a-t-on jamais entendu Pascal, Racine ou Napoléon se plaindre d'amnésie ?

Le jugement, cette faculté qui nous permet d'établir des relations entre les objets extérieurs à nous et nos propres idées, ses adversaires tant littéraires que politiques lui ont bien souvent reproché d'en manquer : on l'a considéré comme un poète, incapable d'action, ne songeant qu'à ses rêves et ne pensant qu'à faire de belles phrases. Et pourtant, il a fait preuve toute sa vie d’un rare discernement, comprenant

(5) Mémoires.

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