HARAS
les événements et les individus avec cette intuition spontanée qu'ont les hommes de génie, et qui, chez eux, semble parlois préexister à l'expérience (comment s'expliquer autrement les enfants prodigues comme Pascal, Mozart et Musset ?) : « Je me souviens avoir dit à mon camarade... que le roi périrait sur l’échafaud, et que notre expédition devant Thionville serait un des principaux chefs d'accusation contre Louis XVI. Ferron fut frappé de ma prédiction. depuis ce temps-là, j'en ai fait bien d’autres... l'accident était-il arrivé, on se mettait à l'abri, et on m'abandonnait aux prises avec le malheur que j'avais prévu. » (6), Malgré le témoignage qu'il donne, certains ne manquèrent pas de parler de prophétie rétrospective. Mais est-ce un pur rêveur d’abstrait, ou un homme d'action ayant le sens des réalités qui a pu écrire « Les esprits géométriques sont souvent faux dans le train ordinaire de la vie; mais cela vient même de leur extrême justesse. ITS veulent trouver partout des vérités absolues, tandis qu'en morale et en politique toutes vérités sont relatives, » (1).
Comme tous les hommes de génie, il vivait en avance sur son temps. N'y a-t-il pas, plus qu'une claire compréhension des événements, une sorte de divination dans cet article intitulé : Avenir du monde : « La découverte de l’imprimerie a changé les conditions sociales : la presse, qu'on ne peut plus briser, continuera à détruire l’ancien monde jusqu'à ce qu'elle en ait formé un nouveau... Quand il ne S’agirait que de la seule propriété, n’y touchera-t-on point ?... mais si l’on y touche, il en résultera des bouleversements immenses qui ne s’accompliront pas sans elfusion de sang... Quelle sera la société nouvelle ? Comment les fortunes se nivelleront-elles ? Comment le salaire se balancera-t-il avec le travail ? Comment la femme parviendra-t-elle à l'émancipation légale ? Je n’en sais rien... »(), Ne croirait-on pas ces paroles écrites
(7) Génie du christianisme.
(8) Revue des Deux-Mondes, avril 1834.
d'aujourd'hui, que nous venons de les lire dans le journal de
ce matin ? Elles sont d'avril 1834.
Son imagination, comme il fallait s’y attendre, est extraordinairement développée et tient une part prépondérante dans le concert de ses facultés intellectuelles : « Personne ne se crée comme moi une société réelle en invoquant des ombres; c'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. » (®). On sent la place que tiennent dans sa vie ces longues rêveries dont il parle si souvent et où l'imagination erre au hasard des associations d'idées « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une erive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. A l’instant, ce son magique fit paraître à mes yeux le domaine paternel. » Cette multiplication des associations d'idées se montre comme un élément prépondérant chez tous les grands écrivains : elle S’épanouit au plus haut point chez Marcel Proust, dont La Recherche du lemps perdu n’est qu'une suite d'associations d'idées. On la trouve aussi dans l'ivresse alcoolique où dans l'excitation mentale de certaines névroses. Le génie ne serait-il pas lié à une excitation particulière des centres intellectuels ?
L'imagination chez Chateaubriand est surtout visuelle: ses descriptions de paysages sont de véritables tableaux de plein air, Où l'air circule entre les mots, où le silence des forêts devient palpable, où la vie de la nature baigne le lecteur, le tout en peu de mots sobres mais lourds de résonance affective : il se dégage de la précision des termes une sensation imprécise qui annonce la poésie symboliste et Ja musique de Debussy : « La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre... Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux
vieux chênes et aux rivages antiques des mers. » (0), Mais il ne réussit pas moins le portrait; même en politique, où il s intéresse à tous les domaines, son imagination ne perd pas ses droits : « J'étudiais beaucoup d'individus, j'apprenais beaucoup de choses; les finances, l’armée, la justice, l'administration m'initiaient à leurs éléments... Le long de la nuit, dans mon demi-sommeil, |'apercevais les diverses attitudes des têtes chauves, les diverses expressions des figures de ces Solons peu soignés et mal accompagnés de leur corps. » (D.
Cette imagination infinie n'est cependant point désordonnée; elle revêt, quand il écrit, la forme de l'inspiration, où la pensée coule sous les doigts de l'écrivain comme un courant venu hors de lui qui le traverse : « Je me mis à bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue maternelle; jour et nuit, je chantais mes plaisirs. » Il porte longtemps ses œuvres en lui-même, il les laisse mûrir dans son subconscient, où lé travail se fait tout seul : « Une ombre que longtemps après F'appelai Cymodocée se dessina vaguement dans ma tête... je m'enfermai avec elle comme cela m'arrive toujours avec les filles de mon imagination; mais, avant qu'elles soient sorties de l’état de rêve, elles changent souvent de forme. » (2),
Mais cette facilité naturelle, il la cultive par un travail acharné : « J'ai souvent écrit douze ef quinze heures sans quitter la table où j'étais assis, raturant et recomposant dix fois la même page. » (3), Nous avons vu plus haut à quel travail de recherches et de compilations ül se livre avant d'écrire ses œuvres. La composition le préoccupe autant que la rédaction : il fait et refait le plan de l’œuvre avant de l'écrire « Tout ce que j'ai pu faire a été de mettre au net un trolsième livre et d'imaginer une nouvelle disposition... Cette
sorte de division toute antique que je fais ainsi revivre à
(10) Atala.
RE e
quelque chose de singulièrement attrayant, et d’ailleurs favorise beaucoup mon travail »(1, écrit-il au moment où il compose Les Martyrs. Non content de son propre avis, il demande celui des autres : « J'avais consulté des critiques de goût et de savoir et je m'étais soumis à leurs raisons. Cent et cent fois j'avais fait, défait et refait la même page. » (5). Et encore, le livre publié, il remanie les éditions suivantes.
Mélange d'inspiration et de travail acharné, sa façon d'écrire nous montre cet effort perpétuel de l'homme de
génie — jamais satisfait, toujours difficile vis-à-vis de luimême — qui a fait dire que le génie n'était qu une longue
patience. Mais la patience ne suffit pas.
Vie afiective. Essai de psychanalyse.
« Que de sueur et de sang les conquérants ont répandu pour traverser dans leur cours ces ondes qu'un chevrier franchit d’un pas à leur source. » (46), Modeste chevrier, je vais essayer de remonter à la source en étudiant l'enfance de Chateaubriand. La psychanalyse à montré la part importante que prend l'enfant à la formation de l'homme. Il est bien certain que, dans notre enfance, dorment toutes les possibilités qui S’épanouiront en nous plus tard, comme le fleuve le plus puissant n’est à sa source qu'un mince filet d’eau. À cette époque où la sensibilité est toute neuve, les moindres traumas affectifs peuvent marquer pour toute une vie; mais encore faut-il pour cela une réceptivité particulière; nous sommes tous plus où moins, à un moment de notre vie, elfleurés par des idées troubles, mais elles disparaissent de notre conscience; il faut un esprit prédisposé pour qu'elles persistent et qu'elles y germent. Pour reprendre la comparaison du fleuve, un caillou que l’on y jette y déter-
(14) Mémoires.
(15) Mémoires.
(16) Mémoires.
mine des cercles concentriques jusqu'à l'infini si l’eau est plate et calme; mais s’il y a la moindre pente, le courant se hâtera de les effacer.
Chateaubriand, si parfait analyste de lui-même, avait senti quelle influence ses premières années avaient pu avoir sur fui : « J’ignore si la dure éducation que je reçus est bonne en principe... Ce qu'il y a de sûr, c’est qu’elle a rendu mes idées moins semblables à celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c’est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie, née chez moi de l’habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l’imprévoyance et de la joie. » (7), Son père, toujours sombre et parlant peu, n'était pour lui qu'un maître terrible, l’image même du Devoir dont on ne discute pas les ordres et les condamnations. Sa mère avait déjà fort à faire avec six enfants; de plus, elle avait un préféré : son fils aîné : « Toutes ses aflections s'étaient concentrées dans son fils aîné; non qu'elle ne chérit ses autres enfants; mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. » (9. Nous sentons cette déception sentimentale qui tout d’abord tend à mettre le jeune garçon en révolte contre sa famille, en faif cet enfant insupportable, ce garnement dont on dit qu'il est méchant et.qu'il n’a pas de cœur, alors que justement il en à trop : « Quand ma mère couronnait ses remontrances par l'éloge de mon frère, qu'elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout Ie mal que l’on attendait de moi. » (9).
Sur qui se reposer, dans cette famille où personne ne semble vouloir accueillir la tendresse du petit garçon ? Sur un autre compagnon d’infortune; le mot n'est pas trop fort, car à cet âge où tout est neuf, ces douleurs dont on rira peutêtre plus tard en les appelant de petites misères sont de vraies douleurs. Non seulement ce compagnon d'inlortune
(17) Mémoires.
(18)- Mémoires.
(19) Mémoires.
Faure. 3
ARE Pen
est une fille : une fille, ce mot qui évoque le mystère de la différence des sexes, qui préoccupe si précocement les enfants; mais encore il est faible, on peut le dominer tout en le protégeant; toutes conditions favorisant cet instinct de possession égoïste et exclusive des jeunes enfants : « Elle me fut livrée comme un jouet, je n’abusai point de mon pouvoir; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. » 20), C’est ainsi que se noue, au milieu de la famille, cette tendresse élective entre, le jeune garcon et Lucile.
Au collège, dans ce milieu où tous sont égaux devant la même discipline, son naturel espiègle et content de vivre s’épanouit plus librement; d'autant plus que son intelligence, ses succès de bon élève, donnent une certaine importance à sa petite personnalité, Il se laisse aller à son caractère impulsif; puni pour une espièglerie, il se regimbe : « ….. Il demeura sourd à mes prières. Je me levai plein de rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied si rude qu'il en poussa un cri. » @1), Ses succès scolaires sont peut-être moins dus à la volonté de travailler qu'à la curiosité de connaître la vie : il la devine confusément à travers les auteurs du programme : «Je découvris dans Didon et Eucharis des beautés qui me ravirent... Je traduisis un jour à livre ouvert l’Ænaeadum Genitrix hominumque divümque volup- Las de Lucrèce avec tant de vivacité que M. Egault m'arracha le poème et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un Tibulle : quand j'arrivai au Quam juoat immiles ventos audire ecubantem, ces sentiments de volupté et de mélancolie me révélèrent ma propre nature. » @2), On peut expliquer cette expérience précoce de la vie, qui semble innée et qui étonne chez tous les enfants de génie, par cette compréhension particulière des premières lectures : Ià où les écoliers ne voient qu'un exercice sec el ennuyeux, ils découvrent un
= 2 L 20) Mémoires.
21) Mémoires.
22) Mémoires.
monde palpitant et vivant : tout est bon pour mettre sur la voie du réel leur intelligence toujours à l'affût.
Ajoutons à tout cela l'éducation religieuse, qui donne à la lois la peur et le goût du péché, et nous aurons une idée approximative de cette sensualité envahissante et tourmentée de remords : «Je perdis le sommeil; la nuit, je croyais voir des mains noires et des mains blanches passer à travers mes rideaux. » (23),
Cette sensualité n’est pour le moment qu'intellectuelle; mais quand Chateaubriand retourne à Combourg — il a alors quinze ans — la puberté et ses manifestations physiques ne tardent pas à lui en indiquer le véritable sens : « À peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il se fit dans mon existence une révolution : l'enfant disparut, et l’homme se montra. » 2, Mais au début l'indication sexuelle s’ébauche à peine parmi tous ces bouillonnements d'âme qui montent en lui : « J'étais agité d’un désir de bonheur que je ne pouvais ni régler ni comprendre. Je croissais auprès de ma sœur Lucile, notre amitié était toute notre vie. » @5), Ce sont des courses dans les bois, de longues conversations, des essais littéraires; le tout innocent, mais teinté d’une nuance sexuelle, car au fond d'eux-mêmes cette idée que lun est garçon et l’autre une fille doit former un accompagnement à toutes leurs pensées : « l’image de ma mère et de ma sœur couvrant tout de sa pureté épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins désintéressée. » (6),
Un événement fortuit l’éclaire sur les relations qui peuvent exister entre homme et femme : «Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans Île village, on courut à une des fenêtres de la grand’salle pour
23) Mémoires.
(24) Mémoires.
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regarder. J'y arrivai le premier, l’étrangère se précipitait sur mes pas; je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me barra involontairement le chemin et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi. Dès ce moment, j'entrevis que d’aimer et d'être aimé d’une manière qui m'était inconnue devait être la félicité suprême. » (27).
On se représente facilement la teinte affective que prend désormais son adolescence dans cet immense château de Combourg
Bretagne gris et pluvieux presque toute l’année. Que se
perdu au milieu des landes, sous ce climat de
passe-t-il au juste entre lui et Lucile ? Y a--il véritablement inceste, comme on l’a prétendu ? Je ne le crois pas. Il semble qu'il y ait entre eux des velléités, des vibrations sensuelles, qui passent à l’arrière-fond de ces conversations brülantes, passionnées; des curiosités, physiques peut-être ? ou tout simplement ces ellusions tendres, normales entre frère et sœur, mais qui prennent au fond d'eux des résonantes sexuelles. On peut parler de complexe d'OEdipe chez Chateaubriand : la pensée de l'inceste lui est sûrement venue; elle seule peut expliquer ce curieux roman de René; il le signe même François-Auguste de Chateaubriand, quand il le publie — alors que son nom est François-René — pour écarter les rapprochements que l’on n'a pas manqué de faire.
Qui semble avoir été plus affectée par le complexe d'OEdipe, c'est Lucile, René est sorti sain et sauf, du moins en apparence, de la crise de Combourg; mais chez elle la pensée de l'inceste à trouvé un terrain favorable: et toute sa vie en a 6L6 faussée, On la voit essayer de donner à son frère tout au moins une femme choisie par elle : n'est-ce pas un souvenir de ce qu'elle à pu lui dire que ces paroles d'Amélie dans René: « Peut-être frouveriez-vous dans le mariage un soulagement à vos ennuis... Quelle est la femme qui ne chercherait pas à vous rendre heureux... Elle serait tout amour,
(27) Mémoires.