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dans les autres — ce qui est la loi normale — sans le trouver : c'est là l’épine secrète qui entretiendra perpétuellement sa mélancolie, mais [ui donnera aussi ses plus pures joies : « C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j'ai commencé à sentir les premières atteintes de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité. » (@1),
Nous allons pouvoir étudier maintenant certains traits de son caractère, qui découlent de ce narcissisme, ou qui, s'ils lui étaient préexistants, ont pris corps grâce à lun.
En premier lieu, nous noterons la tendance à l'introspection, qui n'est que l’amour de soi-même, On à pu voir par toutes les citations précédentes que — consciemment ou non — il s’est analysé avec beaucoup de justesse : source encore de mélancolie : «Le bonheur est de s’ignorer el d'arriver à la mort sans avoir senti la vie » @2), dira-t-il tristement; et encore : «Il ne faut pas toujours laisser tomber la sonde dans les abîmes du cœur... cette curiosité conduit à douter de toutes Les choses généreuses; elle dessèche la sensibilité, et tue pour ainsi dire l'âme. » @), De là cette affectation qui à fait voir en lui un homme et un écrivain artificiel : il n'y a pas plus naturel que lui, au contraire: son affectation est en quelque sorte spontanée : il se joue perpétuellement son propre rôle, il faut toujours qu'il soit son spectateur, qu'il se fasse une idée de lui-même au moment où il agit: et comme cette idée n'est pas forcément juste, toute sa conduite en est faussée et paraît incompréhensible ou artificielle aux autres. C'est ce qu'il note à propos de Byron; mais comment l'idée ui en viendrait-elle, S'il ne la tirait pas de lui-même : « Deux hommes différents comme
(31) Mémoires.
(32) Génie du christianisme.
(33) Génie du christianisme.
DORAATEE
la plupart des hommes sont unis dans Lord Byron : l'homme de la nature et l'homme du système. Le poète, S’apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l’a accepté, et s’est mis à maudire le monde qu'il n'avait pris d'abord qu'en réverie. » 39. C’est ce goût de sa propre image qui le conduit à arranger sa vie, à en faire «une comédie aux cent actes divers et dont la scène est l'univers », qui le poussera à écrire ses mémoires : « Je ne puis m'empêcher d'être frappé de ce continuel roman de ma vie. Que de destinées manquées ! » G5), Quoi qu'il ait pu dire de son «ennui, de sa vie qu'il allait baïllant, il en retirera un perpétuel amusement : «Je montai au Vésuve et descendis dans son cratère. Je me pillais; je jouais une scène de René. » 6%), Comme tous les poètes, il garde un fond de puérilisme qui lui fait voir la vie sous un aspect toujours neuf et inattendu : il conserve une fraîcheur d'âme et de sensations que la vie ne parvient pas à atteindre : « Cette tête, que ces cheveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être, fille aînée de mes illusions » 87, dit-il à soixante ans passés à sa sylphide. N’y a-t-il pas plus ingénu que cet écrivain célèbre qui voyage en chaise de poste avec sa femme et le buste d'Homère ? «Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de Mme de Chateaubriand, sauta par la portière el se cassa le cou. » @8),
De cette analyse perpétuelle dérive aussi sa timidité, qui
n'est qu'une façon de se voir du dehors, de se juger — et pas toujours à son avantage — avec les yeux des autres:
elle vient aussi de son enfance, de la condamnation que son terrible père portait sur les moindres actes du jeune garçon et qui retentit encore dans son inconscient, Timidité maladive : «Quand la nuit approchait, j'allais à quelque
(3%) Mémoires.
(35) Mémorres.
(36) Mémorres.
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MST ESS
spectacle, quoiqu'il m'en coutât toujours de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. » 69). Mais aussi timidité qui s'en veut à elle-même, qui prend le masque de la hauteur, et d'autant plus facilement que : « cette hauteur était le défaut de ma famille : elle était odieuse dans mon père; et je ne suis pas bien sûr de m'en être affranchi, bien que je l'ai soigneusement cachée. » (49). Ce poète célèbre, cet homme d'Etat appelé à toujours vivre en représentation, reste un grand timide; plus il est hautain, plus en Jui-même il est intimidé : « Je trouve toujours que Jes autres ont sur moi une supériorité quelconque. » (40 bas)
Mais rentré en lui-même, comme il se venge de ce sentiment injustifié et pénible d’infériorité ! comme il sait apprécier à leur juste prix son intelligence, ses dons littéraires, son extraordinaire valeur d'homme de génie ! De là, faisant pendant à sa timidité, son orgueil, cet orgueil « plus haut que les monts », dont parle Baudelaire, réflexe de défense que l’on prendra pour de l’ambition parce qu'il Jui. fait rechercher la célébrité, les hautes charges publiques et les honneurs.
A son narcissisme se rattache encore ce sentiment de la solitude morale qui va faire le fond du fameux mal du siècle. Solitude morale vis-à-vis des autres : l’homme est enfermé, en lui-même et ne peut pas en sortir; les âmes, les pensées sont incommunicables : «Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles. » 41, Solitude morale aussi à l'égard de la nature, qui reste impassible et éternelle pendant que l'homme s’agite sans être sûr de la minute qui vient, et tend fatalement vers la mort : « Le temps emporte et sépare
(39) Mémoires.
(40) Mémoires.
(40 bis) Mémoires.
(41) Mémoires.