‹ Chateaubriand: Essai Médico-PsychologiqueChapitre 20 sur 27 · PASCAL · texte numérisé non relu

PASCAL

Nous venons de voir l’évolution psycho-sexuelle de Cha teaubriand arrêtée au stade infantile de narcissisme, À cette âme emmurée, trois issues s'offrent vers le monde exté-

rieur : la littérature, l’action et l'amour.

« Dans le désert de ma première existence, j'ai été obligé d'inventer des personnages pour la décorer, Lai tiré de ma propre substance des êtres que je ne trouvais pas ailleurs et que je portais en moi. » (1), Chateaubriand ne pouvait mieux définir son art. Dans toutes ses œuvres d'imagination (Atala, René, Les Martyrs, Les Natchez, Le dernier Abencérage), l'intrigue souvent n'est qu'un prétexte, et ce que nous raconte Chateaubriand, c'est son âme. Il n'est pas seulement René, Eudore où Chactas; il est encore Atala, le père Aubry, Moïse, et bien d’autres. Tous ses personnages expriment ses idées, ses sentiments, ses sensations, qui se contredisent perpétuellement et font par là la valeur dramatique de l’œuvre : « On ne peint bien son propre cœur qu'en l'attribuant à un autre, et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. » ®, Les paysages qu'il nous dépeint, il

(2) Génie du christianisme.

LE Ste

les a vus : ne fait-il pas le voyage de Jérusalem pour voir les lieux où il placera les Martyrs ?

Son œuvre est une défense contre la névrose. Nous avons vu la nécessité d'une sorte de déséquilibre pour l'éclosion du génie. Les romantiques avaient placé ce déséquilibre en dehors du poète : «L'homme est un apprenti, la douleur est son maître. Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. » En vérité, il est dans le poète, il fait le fond de sa nature intime, L'homme moyen qui vit en paix avec sa cénesthésie et son inconscient n'écrira jamais les Pensées de Pascal ou les Symphonies de Beethoven. Non pas que tous les génies soient des déséquilibrés dans le sens de fou que l’on donne communément à ce mot. Il ÿ à, au contraire, opposition entre la folie et la création artistique; comme la dit Freud : « S'il possède le don artistique, psychologiquement si mystérieux, il peut, au lieu de symptômes, transformer ses rêves en créations esthétiques. Ainsi échappe-t-il au destin de la névrose et trouve-t-il un rapport avec la réalité. » (@),.

Ce rôle de satisfaction des tendances inconscientes que prend l’œuvre littéraire entraîne conme conséquence cette purgation de l’âme dont parle Aristote, L'œuvre a le même rôle thérapeutique que la méthode psychanalitique, qui consiste à amener à la lumière de la conscience du malade les complexes dont il souffre obscurément, et leur enlever ainsi une partie de leur puissance; car le malade, les connaissant, pourra les combattre efficacement avec sa raison et son sens moral. Un exemple typique chez Chateaubriand est René : cette histoire d'un frère et d'une sœur qui s'aiment, et dont le principal acteur, parlant à la première personne, semble se confondre avec le poète, n'est pas le récit de ce qui s’est passé réellement entre Chateaubriand et Lucile

— bien que l'atmosphère, le paysage, les sentiments, soient

(3) Cinq leçons de psychanalyse.

réels — mais plutôt l’image de ce qui aurait pu se passer. L'auteur part de données réelles de sa propre vie, qu'il amplifie et développe dans le sens de la satisfaction de ses tendances. Ce thème de la sœur et de l'amour fraternel réapparaît du reste dans d'autres œuvres : «...ces unions ineflables, alors que la sœur était l’épouse du frère, que l'amour et l’amitié fraternelle se confondaient dans le mêine cœur » (Atala). « Je quitte les pensées et les chimères de ma jeunesse comme des sœurs, comme des:amantes, que je laisse au foyer de la famille. » (Mémoires.) N'est-ce pas encore ce même thème qui soupire dans la romance du Dernier Àbencérage :

Combien j'ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance,

* Ma sœur.

Et dans Les Martyrs, quelle résonance étrange ont ces paroles de Velléda : « Pourquoi m as-tu traitée avec {ant de douceur ? Je suis vierge, vierge de l’île de Sayne. Que je garde ou je viole mes vœux, j'en mourrai. Tu en seras la cause, voilà ce que je voulais te dire. Adieu. » «Jamais je n'ai éprouvé une douleur pareille, poursuit le poète. Rien n'est affreux comme le malheur de troubler l'innocence. » Simples phrases qui affleurent de temps à autre, caillou isolé, seul témoin de la couche primitive que l’on trouverait en creusant le sol.

Ainsi, grâce à son imagination et à son génie, Chateaubriand réussit à rejoindre la vie, et même à réaliser ses rêves dans ses œuvres, bien que, comme la plupart des hommes, il ait rêvé plus que ce que la vie pouvait lui donner.

« Un second homme s’est trouvé en moi : l'homme politique. J’y suis fort peu attaché. » ®. Si paradoxal que cela

(4) Mémoires.

puisse être, c’est la timidité que nous trouvons à la base de sa carrière politique : comme beaucoup de timides qui recherchent un uniforme ou entrent dans l’armée pour se sentir à l’aise dans l’action collective, c'est sous le. masque du pouvoir ou des hautes fonctions que Chateaubriand peut laisser s'épanouir sa personnalité : « La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions favorables; ce qui se passait en commun m'aftirait parce que, dans la foule, je gardais ma solitude et n'avais point à combattre ma timidité. » :

Cela n’enlève rien à sa valeur politique, qui à été très grande. Comme Lamartine, qui «siègera au plafond », Chateaubriand s’est attaché à l’action et aux idées, au-dessus des hommes et des partis, bien qu'il ait été le chef d'un erand parti politique : « Pourquoi ai-je été royaliste contre mon instinct, alors qu'une misérable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre ? Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me prenaient pour un écervelé quand je parlais courage, pour un révolutionnaire quand je parlais liberté. » @), On sent percer dans cette réflexion — outre le dépit qu'on ne lui ait pas toujours accordé la place qu'il estimait due à un homme tel que lui — l'énervement de cette politique de clocher, de ces querelles d'hommes et de partis. Il envisage en premier lieu l'intérêt de la France, et H sait ce qu'il veut; l'histoire de son ministère des Affaires étrangères le prouve : il veut relever le prestige de la France, il veut sa guerre d'Espagne, il l’a envers et contre tous, car il n'hésite pas à parler ferme «M. Canning (ministre anglais) m'en veut de n'avoir pas cédé à ses menaces, et de n'avoir pas précipité la France aux genoux de l'Angleterre... Mais, guerre ou non, la France fera ce qu'elle doit faire, où je ne serai plus ministre. » (6).

Cela ne l’empêche pas d'apporter dans sa vie politique

(5) Mémoires.

(6) Mémoires.

les défauts et les qualités de son caractère : il s’enthousiasme facilement, c’est en poète qu'il parle de « l'amour pur que j éprouvais pour la Charte; non que je fusse un niais, mais j étais idolâtre de ma dame, et j'aurais traversé les flammes pour l'emporter dans mes bras » (D; mais il se décourage aussi facilement : après avoir écrit lettres sur lettres au ministre pour qu'on l'envoie au Congrès de Vérone, après avoir mis toutes ses influences en branle, ayant eu vent qu'on n’y voulait pas de lui, quand il obtient sa nomination, il est déçu : «Eh bien ! mon vrai penchant n'était pas ce que j'avais obtenu. J'aurais eu sans doute quelque dépit si l’on m’eût contraint de rester en Angieterre. » ®), Cette der: nière phrase le peint tout entier : il désire toujours ce qu'il n'a pas, et quand il l’a, il est déçu, car il l'avait imaginé autrement. '

De plus, cette sorte de défiance envers lui-même, qui coexiste avec son orgueil, cette tendance à se donner sa vie en spectacle, l'empêchent bien souvent de prendre au sérieux et son rôle et les événements : « L’insouciance que j'avais de ma personne me trompa sur l'importance des faits... j'ai le défaut de ne pas me compter assez » (9), Ajoutons ses moments de dépression qui succèdent toujours aux périodes d'activité : « Pour éviter une tracasserie d’une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle... un comme vous voudrez m'a toujours débarrassé de lennui de persuader personne ou de chercher à établir ma vérité » 10): et nous comprendrons facilement l’amertume de ses amis politiques, froissés par cet individualisme forcené, déroutés par cette conduite incompréhensible, le taxant de comédie et le

dépeignant : « de ces hommes qu'il était plus dangereux

de subir que de combattre... Lorsque le ministère Jui fut

(7) Mémoires.

(8) Mémoires.

(9) Mémoires.

(10) Mémoires.

FAURE

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