‹ Chateaubriand: Essai Médico-PsychologiqueChapitre 21 sur 27 · LEARN PRES · texte numérisé non relu

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proposé, il se donna toutes les apparences d'un homme qui redoute les fatigues et les difficultés. Il fallut le prier assez longtemps, lui faire presque violence, pour lui faire accepter le pouvoir dont il brûlait de s'emparer » (0 bis), Nous comprendrons encore mieux Île dégoût de Chateaubriand, sincère dans ses contradictions, et qui écrit avec tristesse : « Qu'ai-je gagné à ma nature réservée ? d'être devenu, parce que j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec ma réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi. » (M),

Ce qui frappe en lui, c’est son désintéressement absolu; il ressort du pouvoir plus pauvre qu'il n’y était entré, refusant même, par honnêteté, et un peu pour la beauté du geste, la pension que lui offre Charles X. Car ce qui le préoccupe avant tout, c'est ce souci d’idéaliser sa vie, d'en faire son plus beau roman, qui lui fait terminer spontanément sa carrière politique au moment qu'il juge opportun, quoi qu'il lui en coûte : « Finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l’homme publie. » (2).

Cette instabilité, que nous avons relevée tout au long de cette étude, s’épanouit pleinement dans la vie amoureuse de Chateaubriand. Beau, attachant, célèbre, il avait tout pour être aimé : sa carrière sentimentale n'est qu'une longue suite de victoires amoureuses, d'amantes éperdues; de Charlotte Ives, modeste fille d'un pasteur anglais, à la jeune Occitanienne de seize ans, qui s'offre au poète sexagénaire. La marquise de Custines, la duchesse de Mouchy — Ia pauvre mouche, comme la surnommait son entourage, qu'il vint retrouver en Espagne au retour de Jérusalem, et qui lui

(10 bis) Pasquier in Madame Récamier et ses amis. (14) Mémoires.

(12) Mémoires.

inspira le personnage de Bianca — la duchesse de Duras qui lui fit faire ses premières armes politiques, Mme de Cottens, et bien d’autres, connues ou inconnues de nous rencontrées au hasard des voyages et des Cours, certaines même qu'il n'avait jamais vues et qui s’enhardissaient à lui écrire, toutes l’ont aimé, Mais trois femmes émergent, qui ont joué un rôle important dans sa vie : sa femme, Pauline de Beaumont et la célèbre Mme Récamier.

Céleste Buisson de la Vigne avait dix-huit ans et cinq à six cent mille francs de fortune quand elle devint la femme du poète. C'est Lucile qui avait fait le mariage. Chateaubriand ne l’aimait pas, mais il avait besoin d'argent pour aller rejoindre l’armée des émigrés : « On me maria afin de me procurer le moyen d'aller me faire tuer au soutien d'une cause que je n’aimais pas», dit-il dans un passage des Mémoires, qui ne dut pas faire un très grand plaisir à sa femme quand il en fit des lectures publiques. Il continue, du reste, par des reproches à peine déguisés : « Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir Îu deux lignes de mes ouvrages... Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d’un commerce moins facile... Quel bonheur a-t-elle pour prix d’une aflec-

reconnaîit-1l tout de même

goûté tion qui ne s’est jamais démentie ? » Et, en ellet, toute sa vie, la pauvre Mme de Chateaubriand fut une compagne fidèle, souvent délaissée, froissée dans son amour-propre, mais toujours prête à revenir au moindre appel, faisant même bon ménage avec les amies de son mari, et se laissant tyranniser par Lucile. Elle a passionnément aimé son mari; en quels termes touchants elle en parle dans son Journal : « M. de Chateaubriand est à la messe; F’ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, car en vérité il est trop parfait pour habiter cette terre, et trop pur pour être atteint par la mort.» C’est un amour à la fois naïf et aveugle; du reste, il lui fallut bien être volontairement aveugle, et si elle déclarait hautement ne pas avoir lu deux ligñes des

FAURE

LPBETÉE

ouvrages de son mari, c'était peut-être pour ne pas avoir À y découvrir tant de choses blessantes, Ce fut une épouse faite sur mesure : aucune autre n'aurait pu rester pendant soixante ans la compagne fidèle et'aimante de Chateaubriand.

Tout rayonnant de sa gloire neuve il venait de publier Atala — Chateaubriand avait trente-quatre ans quand il rencontra Pauline de Beaumont, « plutôt mal que bien de figure » (3), ce qui ne l'empêche pas de Faïmer, et peut-être même l'incite à l’aïmer : car ce timide, dont la vie sentimentale à jusqu'alors été peu remplie, perdrait Tous ses moyens devant une beauté éclatante. «Je n'aurais pas été assez Léméraire pour élever mes yeux jusqu'à la beauté; ce n'est qu'à la faveur des imperfections d’une femme que j'osais risquer un respectueux hommage » 49, dit-il à propos d'une «agréable laide, sœur d’un officier », à qui îl fait la cour quand il est jeune sous-lieutenant. Mais cela peut s appliquer à Pauline de Beaumont. De plus, cette douceur, cette extrême faiblesse, «cette envie de mourir qui tourmentait Mme de Beaumont », le mettent en confiance, éveillant en lui de lointaines résonances affectives et évoquant peut-être Lucile, Car Pauline de Beaumont ressemble à Lucile; on dirait que Chateaubriand prend plaisir à réunir leurs lettres dans les Mémoires : « On est frappé, dit-il, de cette ressemblance de tristesse d'âme... Sa tendresse pouvait sé mêler de marcher côte à côte avec la sienne. » Lucile elle-même se prend d'affection pour Mme de Beaumont, au point qu'elle ne voudra jamais croire à sa mort. La pauvre

« Hirondelle » qui devait mourir si vite — et peut-être pour cela aussi — est certainement la femme qu'a le plus aimée

Chateaubriand, au point qu'il n'hésita pas, pour faire élever un monument à sa mémoire, à demander de l'argent à une de ses amies, Mme de Custines, qui d’ailleurs refusa.

«Que Jai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me

(13) Mémorres.

(14) Mémoires.

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