BIOGRAPHIE
« Il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin, ils se soutiennent l’un l'autre, et ils rôdent Ja main dans la main autour de l'homme inattentif. »
(MAETERLINCK, La sagesse et la destinée.)
« Quand Ïa mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes : Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; .depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat et l'Empire, ma vie à été littéraire; depuis la Restauration jusqu à aujourd'hui, ma vie a été politique. » Tel est le jugement que Chateaubriand porte sur sa propre vie dans une prélace des Mémoires d'outre-lombe, avec ce désir qui ne le quitta jamais de faire de sa vie une œuvre d'art accomplie.
L'enfant. -— François-René de Chateaubriand naquit à Saint-Malo le 4 septembre 1768 — vingt jours après Napoléon, remarquera-t-il — alors que soufflait une romantique tempête d’équinoxe. Il était le dernier de dix enfants; et ses parents, petits gentilshommes bretons, le mirent en nourrice à la campagne.
Il avait trois ans, quand on le ramena à Saint-Malo, dans sa famille, parmi ses quatre sœurs et son frère aîné, qui était le favori de sa mère, et qu'elle lui donnait toujours en exemple. Il se prit tout de suite d'affection pour Lucile, son aînée de deux ans, cadette délaissée elle aussi, et ils grandirent ensemble, jouant sur la grève de la pleine mer et dans les rochers avec tous les petits polissons de la ville;
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mais le petit garcon aimait les jeux solitaires : il se tenait aussi à l'écart à cause de son manque d'argent et de ses vêtement déguenillés, car il était déjà sensible à lélégance, et il souffrait autant de la sévérité de ses parents que de ne
pas se sentir égal aux autres.
Sur ces entrefaites, son père, avec toute sa famille, $
retira à Combourg, qu'il avait fini d'aménager; mais
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petit François partit presque aussitôt en pension à Dol. I y fut bon élève, assez espiègle, et y demeura jusqu'à sa première communion, Son père alors le destina à la marine : l’église ou la mer étaient la seule ressource pour un cadet.
À Brest, abandonné à lui-même pour la première fois, au lieu de se lier avec ses futurs camarades, il reste à l'écart, et il s'ennuie tellement dans cette solitude qu'il trouve le courage de braver la volonté de son terrible père, et qu'il rentre à Combourg sans autorisation, déclarant, pour gagner du temps, qu'il veut être homme d'église. Le voici dans ce triste château de Combourg, qui va influer sur toute sa vie : manoir lugubre, où disparaissent, logés aux quatre coins de l'édifice, les douze êtres vivants qui l'habitent. Le caractère dur et taciturne du père, les interminables veillées de famille, les histoires de revenants que chuchotent sa mère et ses sœurs, ne sont pas faits pour égayer l'humeur de l'adolescent. Il partage ses tristesses avec Lucile, ils font leurs premiers essais littéraires, ils se promènent tous les deux dans les bois, ils S’exaltent Fun l’autre, et en arrivent à vivre dans une tension continuelle, Au moment où l'homme commence à s’éveiller en lui, il se replie sur lui-même, au haut de la tourelle où il loge; il se forge un monde chimérique, où il déverse pêle-mêle toutes les aspirations que la puberté fait monter en lui; il crée une femme idéale, « sa sylphide », la chargeant des traits de toutes les femmes qu'il connaît, vivant avec elle toutes les sortes d'aventures irréelles et sensuelles que peut imaginer un garçon de quinze ans, tentant même une fois de se suicider, À vivre deux ans
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comme cela, 1! finit par tomber gravement malade: et, dès qu'il est rétabli, son père l’envoie à Paris retrouver son frère.
I ne tiendrait qu'à lui, en cours de route, d'avoir sa première aventure d'amour; mais ce jeune homme chaste, si ardent en imagination, est timide dans la vie réelle. Il esi présenté au roi, mais la Cour l'intimide bien plus encore. II obtient enfin un brevet de sous-lieutenant et va en garnison à Cambrai (1786). Son père meurt d'apoplexie, et sa mère, soucieuse de l'avenir du chevalier — car il est alors « le chevalier », personnage de comédies à la mode ou de romans libertins — sa mère le fait vaguement tonsurer, pour lui permettre d'entrer dans l'Ordre de Malte.
I a vingt-deux ans, et il est à Paris, quand la Révolution éclate. Il traîne toujours sa solitude intérieure dans sa famille, dans les rues, au théâtre. Il veut faire preuve de courage devant les premières têtes coupées qu'il voit porter sur des piques, mais à la longue il songe de plus en plus
à passer aux Etats-Unis pour découvrir — quelles lectures lui ont-elles inspiré ce projet ? — Je passage au Nord-Ouest
de l’Amérique., « Le chaos augmentait. Il suffisait de porter un nom aristocrate pour être exposé aux persécutions... Je résolus donc de lever mes tentes. Je Taissai mon frère et mes sœurs à Paris, et je m'acheminai vers la Bretagne. Le 8 avril 1791, il s'embarque. « Ici changent mes destinées. Again to
sea (Byron). »
Le voyageur et le soldat. — Après trois mois de traversée, durant lesquels il fait l'admiration de l'équipage à monter dans la hune du grand mât, il débarque à Baltimore. Le temps de rendre visite à Abraham Lincoln, et il s’équipe en trappeur, laisse pousser sa barbe, et s'avance à travers les savanes du Nouveau Monde. Il remarque en passant que les femmes indiennes ne sont jolies qu'à 14 ans, pousse jusqu'aux chutes du Niagara, et rencontre deux Floridiennes, l’une triste, l’autre fière, qu'il aime également, et avec qui il passe quelques journées heureuses, jusqu'au jour où deux
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Indiens les lui enlèvent. Il s'en consolera en en faisant deux personnages de ses romans : « J'ai fait de l’une une vierge, et de l’autre une chaste épouse, par expiation. » (D, Un journal qui lui tombe entre les mains fui apprend l'arrestation de Louis XVL. Il tourne bride, s’embarque en toute hâte, et fait naufrage en louchant la terre natale. Le voici de nouveau à Saint-Malo. I veut rejoindre l’armée des émigrés; il lui manque ce qui lui manquera toute la vie, l'argent. Pour lui en procurer, sa mère et Lucile le marient avec une jeune fille qu'il connaît à peine, Céleste de La Vigne; il se laisse faire, Là encore, nouvel événement romanesque : un parent fait opposition au mariage, et la nouvelle mariée est enfermée dans un couvent avec Lucile, qui ne la quitte pas plus que son ombre. Chateaubriand réussit à les en tirer, et ils partent pour Paris. Ia le malheur de jouer sa petite fortune; il en perd la plus grosse part, et oublie le peu qui lui reste dans un fiacre. Il laisse sa femme, toujours escortée de Lucile, et réussit tant bien que mal à passer la frontière.
Dans l’armée des émigrés, comme partout ailleurs, il y a des riches et des pauvres; Chateaubriand est de ces derniers. Il traîne dans la boue, crachant le sang, son sac et son bidon sur Le dos. La manuscrit d’Atala, qu'il porte toujours sur lui, le sauve d’une balle. Il prend part à plusieurs engagements; il est blessé à la jambe, L'armée des émigrés se disloque, el, Sans un sou en poche, il gagne la mer à pied, à travers Ja forêt des Ardennes : un oncle l'attend à Jersey pour le faire passer en Angleterre. La variole le prend en cours de route, sa plaie se rouvre, la gangrène s'y met, et il reste pendant quatre mois entre la vie et la mort.
Mal rélabli, 11 passe en Angleterre; il y connaît la misère parmi les émigrés français qui s'entraident mutuellement, tous plus pauvres les uns que les autres, Il tousse, crache le sang, s’imagine qu'il lui reste peu de temps à vivre, et se