L'INFLUENCE DE CHATEAUBRIAND
UNE DES SOURCES DE (( L'eXPIATION )).
Juillet 1904.
On ne lit plus beaucoup de nos jours, — et l'on a peut-être tort, car c'est l'un des plus beaux et des plus virulents pamphlets de la langue française, — la brochure que Chateaubriand publia en avril 1814 sous le titre De Buonaparte et des Bourbons \ Est-il vrai, comme Ta prétendu le grand écrivain dans les Mémoires d'Ouire-Tombe, que Napoléon, à Fontainebleau, fit à ces quelques pages l'honneur de les lire, de les discuter, et presque de les approuver? Et Chateaubriand avait-il le droit d'écrire encore dans ses Mémoires ces hautaines paroles : c< Louis XVIII déclara, je l'ai déjà plusieurs fois mentionné, que ma brochure lui avait
1. Le litre exact et complet est dans l'édition originale : De Buonaparte y des Bourbons, ei de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes, pour le bonheur de la France et celui de l'Europe, par F. A. de Chateaubriand, Paris, Marne frères, imprimeurs-libraires, rue du Pot-de-Fer, n** 14. Et se trouve chez Le Normant, imprimeur, rue de Seine, n° 8, H. Nicolle, libraire, même rue n" 12, 1814 (in-8**, n-87 p.).
plus profité qu'une armée de cent mille hommes; il aurait pu ajouter qu'elle avait été pour lui un certificat de vie? » — (^e qui est sûr, c'est que ce paiu|)lilet, dont Mme de Uémusat aurait voulu signer « chacune des pages )>, fit un bruit extraordinaire, provoqua une foule de répliques, se vendit à un très grand nombre d'exemplaires (on parle de cinquante mille), et qu'on en fit même des contrefaçons (nous en connaissons au moins une). Chateaubriand débutait dans la vie politique avec autant d'éclat qu'il avait, treize ans auparavant, débuté dans la vie littéraire par la publication d'Atala,
Victor Hugo, qui avait douze ans alors, et qui, deux ans plus tard, si nous l'en croyons lui-même, devait prononcer la fameuse parole : « Je veux être (lliateaubriand ou rien », Victor Hugo lut-il à répcxjue méiue de la publication l'éloquente brochure? (Icla n'aurait rien d'invraisemblable. Nous savons « ce qui se passait aux Feuillantines » : dans l'entresol du bonhomme Royol, les enfants Hugo lisaient toute sorte de choses; et la « vendéenne » Mme Hugo dut entendre autour' d'elle si souvent j)arler du nouveau pamphlet, — le général Hugo, qui fut destitué par la Uestauration, en goûta, je pense, médiocrement les tendances, — qu'elle ne fut sans doute pas la dernière à le lire, et que probablement elle se dispensa, pour une fois, de « faire essayer » sa lecture par son plus jeune fils. Et quand celui-ci, — en 1814, ou plus tard, peu importe, — ouvrit à son tour, le même
volume, il put y lire ce dramatique tableau de la campagne de Moscou* :
On vit errer six cent mille guerriers, vainqueurs de V Europe, la gloire de la France ; on les vit errer parmi les neiges et les déserts, s'appuyant sur des branches de pin, car ils n'avaient plus la force de porter leurs armes, et couverts pour tout vêtement de la pp.au sanglante des chevaux qui avaient servi à leur dernier repas. De vieux capitaines, les cheveux et la barbe hérissés de glaçons, s'abaissaient jusqu'à caresser le soldat à qui il était resté quelque nourriture, pour en obtenir une chétive partie : tant ils éprouvaient les tourments de la faim ! Des escadrons entiers, hommes et chevaux, étaient gelés pendant la nuit; et le matin on voyait encore ces fantômes debout au milieu des frimas. Les seuls témoins des souffrances de nos soldats dans ces solitudes, étaient des bandes de corbeaux et des meutes de lévriers blancs demi-sauvages, qui suivaient notre armée pour en dévorer les débris... Et que faisait le destructeur de nos pères, de nos frères, de nos lils, quand il moissonnait ainsi la fleur de la France? 11 fuyait! il venait aux Tuileries dire, en se frottant les mains au coin du feu : « Il fait meilleur ici que sur les bords de la Bérésina ». Pas un mot de consolation aux épouses, aux mères en larmes dont il était entouré; pas un regret, pas un mouvement d'attendrissement, pas un remords, pas un seul aveu de sa folie! Les Tigellins disaient : « Ce qu'il y a d'heureux dans cette retraite, c'est que l'Empereur n'a manqué de rien : il a toujours été bien nourri, bien enveloppé dans une bonne voiture : enfin il n'a pas du tout souffert, c'est une grande consolation. » Et lui, au milieu de sa cour, paraissait gai, triomphant, glorieux...; et tous les diamants de la couronne ne pouvaient cacher le sang dont il était couvert.
Ouvrons maintenant VExpiation :
Hier la grande armée, et maintenant troupeau. On ne distinguait plus les ailes ni le centre. 11 neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre