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La solitude des désirs » est écrit dans l'interligne

LES « MÉMOmES D'OUTRE-TOMBE ». 23

Tennui du cœur et la disgrâce des années, dis ',n'aurai-je pas fourni 2 aux démons, dans ma personne, l'idée d'un supplice 3 qu'ils ♦ n'avaient pas encore inventé dans la région des douleurs éternelles?

Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse ces derniers chants de tristesse; tu ne les entendras qu'après ma mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées...

Jamais, je pense, V « ardeur de la passion » ne s'est exprimée en des pages plus poétiques et d'ailleurs plus troublantes. On retrouve ici Tauteur de René, de la lettre à Céluta des Nalchez, vieilli certes, mais non pas assagi. Si Sainte-Beuve avait connu ce fragment quand il écrivait son article sur Chateaubriand romanesque et amoureux, on devine le malicieux parti qu'il en eût tiré. Il ne l'a connu qu'un peu plus tard, et, dans un article assez inattendu S il en a inséré quelques fragments avec des mines de pudeur effarouchée qui sont bien amu-

1. Le texte du manuscrit est : « Dis [dans la région des douleurs éternelles] n'aurais-je... • Les mots entre crochets ont été barrés.

2. Le texte du manuscrit est le suivant : « fourni [un supplice qui (ici, un mot illisible)] dans ma personne... » Les mots entre crochets ont été barrés. « Aux démons >• est écrit dans l'interligne.

3. Le texte de l'autographe est : ■ ... ma personne [un supplice'] l'idée d'un supplice... » Les mots entre crochets ont été barrés.

4. Le texte du manuscrit est le suivant : « ... qu'ils [ici, plusieurs mots illisibles et barrés]... ». « N'avaient pas encore inventé » est écrit dans l'interligne.

5. Nouveaux Lundis, t. II, p. 258-260, article sur le Poème des champs, par M. Calemard de Lafayette.

santés de la part de l'auteur du Livre d'amour et de tant de « pensées » libertines. c( J'y supprime seulement, écrivâit-il, çà et là, quelques traits, quelques notes trop ardentes et qui ne seraient à leur place que dans le Cantique des Cantiques, » Et avec son ingéniosité ordinaire, la page non la moins « ardente » une fois citée, il en soulignait, il en commentait les « coupables faiblesses ». Il négligeait d'ailleurs de chercher à se rendre compte de la part de réalité que recouvraient d'aussi intimes confidences. S'il avait tenu à le faire, il n'aurait pas eu à chercher bien loin.

Voici, en effet, ce que nous apprennent les Mémoires eux-mêmes sur 1' « objet charmant » de ces « derniers chants de tristesse* ». En 1830, quelque temps avant les journées de juillet, — Chateaubriand avait alors soixante-deux ans, — il voyageait dans les Pyrénées, quand une jeune c( Occitaaieane » qui, depuis deux ans, lui écrivait sans qu'il l'eût jamais vue, se présenta à lui. Il lui rendit sa visite : c< Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais, je n'ai été si honteux... La brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur;

1. Edouard Bricon, qui intitule ce fragment Amour et Vieillesse^ renvoie avec raison, je crois, au t. IX, pp. 136, 137 des anciennes éditions des Mémoires (édition Biré, t. V, p. 237-238), ceux qui voudraient avoir quelques détails sur cette « vierge des dernières des amours ». Après m'être demandé si le fragment ne pourrait pas aussi se rattacher au chapitre De quelques femmes (tome XI), je me rallie entièrement à l'opinion de Bricon.

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la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice : elle est mariée. » Et telle est l'aventure, assurément peu banale, qui semble nous avoir valu les pages brûlantes qu'on vient de lire. Ce fragment détaché des Mémoires peut désormais y reprendre place : un éditeur moderne n'est pas tenu aux mêmes scrupules que Chateaubriand.

Car, si je ne me trompe, ces pages peuvent servir à nous expliquer les intentions de l'auteur lorsqu'il composait ses Mémoires^ et, partant, nous aider à en apprécier le véritable caractère. Après un demi-siècle écoulé, les rancunes de toute sorte que l'œuvre avait soulevées lorsqu'elle parut dans la Presse sont maintenant apaisées : on en peut parler avec calme et rendre enfin pleine justice à l'ouvrier. Celui-ci avait bien senti que sa gloire ne pourrait que gagner à attendre. « Si j'étais encore maître de ces Mémoires, avait-il écrit, ou je les garderais en manuscrit, ou je retarderais l'apparition de cinquante années. » Supposons que ce dernier vœu ait été exaucé. Chateaubriand n'a pas été forcé d' « hypothéquer sa tombe » : conformément à ses dernières volontés, ses Mémoires d Outre-Tombe viennent enfin de paraître; et son exécuteur testamentaire, ce n'est pas Emile de Girardin, c'est M. Edmond Biré.

« C'est à Rome, nous dit Chateaubriand quelque part, que je conçus pour la première fois les Mémoires de ma vie. » Il avait alors trente-cinq ans. Il était dans toute la force et dans tout l'éclat de son génie : il avait publié Atala, René, le Génie du Christianisme] il songeait aux Martyrs; il allait écrire l'admirable Lettre sur la campagne romaine. Il venait de perdre Mme de Beaumont : des pensées attendrissantes de mort et d'immortalité, de religion et de gloire faisaient alors diversion à ses préoccupations politiques. « Je cherchais, dit-il, à ramener à un centre de repos mes pensées errantes hors de moi; » or, ce « centre de repos », que pouvait-il être autre chose que lui-même? C'est en se repliant sur son « moi » que le poète des Martyrs s'est toujours consolé des souffrances et des désillusions que la vie ne lui a pas plus ménagées qu'à un autre. Personne, sauf Rousseau peut-être, ne s'est plus voluptueusement retranché en lui-même, n'a plus vécu de sa propre substance ; et de même que Rousseau, si quelqu'un était comme prédestiné à écrire ses Confessions, assurément c'était Chateaubriand.

Voici comment, dans une lettre à Joubert, datée de décembre 1803, et qui devrait servir de préface aux Mémoires, il a lui-même indiqué ses intentions et défini son dessein : « Mon seul bonheur, écrivait-il, est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de radoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie (tel était le titre primitif, encore conservé

dans le manuscrit de 1826). Rome y entrera; ce n'est que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille ; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. // ne faut présenter au inonde que ce qui est beau; ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie rien à cacher; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés; mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que Von trouve partout! On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine. » — Il faut avouer qu'au début des Confessions^ Jean- Jacques Rousseau parle d'un autre ton et d'un autre style; mais, pour ma part, j'aime autant le style, et je préfère le ton de Chateaubriand.

Ainsi donc, les Mémoires d' Outre-Tombe ne seront pas des Confessions à proprement parler.

Point de ces aveux cyniques qui déshonorent celle» de Rousseau et qui nous font malgré nous songef à Casanova ou à Uestif do la Bretonne. Singulier moraliste que celui qui se complaît ainsi au §pectacle de ses pires défaillances, et qui prostitue son talent, son génie même, à en perpétuer le honteux souvenir ! Quand bien même on aurait de moindres faiblesses à se reprocher, il faut, par reipect pour le lecteur et pour soi-même, les « laijf*er derrière le voile ». Assez d'autres, critiqueil ou chroniqueurs, viendront fouiller dans notre vie privée, et, sous prétexte de « probité scientifique », se feront une joie maligne d'en étaler aux yeux du public les intimes contradictions et les secrètes « gerçures ». Ne leur en donnons pas nous-même l'exemple : ne privons pas d'un peu de « copie » le futur historien de Chateaubriand et son groupe littéraire^ ou l'indiscret auteur des Enchantements de Prudence. Que si, d'aventure, un fait de la vie réelle nous a suggéré quelques imaginations malsaines, quelques pages d'une inspiration équivoque, nous nous garderons bien de les imprimer. Qui sait? peut-être est-ce déjà trop d'avoir écrit et publié René, Savons-nous toujours quel effet produisent nos livres? Et s'ils éveillent ça et là des pensées morbides, n'en sommes-nous pas largement responsables? « Une vie, a-t-on dit bien fortement, une vie est une profession de foi; elle exerce une propagande irréparable et silencieuse; elle tend à transformer, autant qu'il dépend d'elle, l'univers et l'humanité à son image. » Et s'il en est ainsi.

ceux-là seuls pourront reprocher à Chateaubriand de n'avoir pas tout dit sur lui-même, qui reprocheraient à Bossuet de n'avoir pas, dans la chaire chrétienne, raconté les désordres passés de la princesse Palatine.

Mais, dira-t-on, Bossuet, lui, avait été mis dans l'obligation de composer ses oraisons funèbres, et l'on sait de reste combien il aimait peu ce genre, où l'on « marche parmi des écueils », et où la sincérité est parfois mise à une si rude épreuve : au contraire, rien ni personne ne forçait Chateaubriand à écrire ses Mémoires et à déguiser la vérité sous de pieux « gémissements ». — Chateaubriand avait sans doute prévu l'objection : car dans une introduction de quelques pages qui nous a été conservée par le manuscrit de 1826, puis dans une Préface testamentaire publiée dans la Revue des Deux-Mondes en 1834 et recueillie pour la première fois par M. Biré dans son édition, il y a répondu avec une vigueur de conviction presque irrésistible. L'introduction de 1826, — ou plutôt de 1809, — est écrite d'un style plus simple, plus modeste, et,

i je l'ose dire, moins retentissant de l'éclat d'une victorieuse fanfare ; je ne sais pourtant si elle n'est pas plus persuasive que l'éloquente Préface de 1834. « Je considère, y disait-il, que, ma vie appartenant au public par un côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. » Et, après un portrait peu flatté de son

siècle, il concluait : « Tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger. » On ne peut certes refuser à Chateaubriand le droit d'écrire, au même titre que Guizot, des Mémoires pour servir à V histoire de son temps. Et il en avait une autre raison, — raison d'artiste, celle-là, de poète, de moraliste aussi, — et qu'il faut bien lui passer, puisqu'elle nous sert, aujourd'hui encore, à justifier du « sot projet qu'ils ont eu de se peindre » et Montaigne et Rousseau. « J'écris principalement, a dit Chateaubriand, et nous pouvons l'en croire, pour rendre compte de moi-même à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jan^ais atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur ; la plupart des sentiments y sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souve-

nirs*. »

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