LccLures des Mémoires, etc., p. xx
(( le premier jet », la (( rédaction primitive ». Je n'oserais même pas affirmer que le manuscrit autographe que j'ai eu entre les mains appartenait à cette rédaction primitive. A l'extrême rigueur en efifet,il serait possible que nons fussions là en présence d'une copie revue et remaniée par l'auteur d'un premier brouillon antérieur. Cependant, comme il est olographe, et comme d'autre part il me semble bien y reconnaître les hésitations et les tâtonnements d'un premier jet, j'inclinerais à penser, — sous toutes réserves, et jusqu'à plus ample informé, — que nous avons bien là quelques fragments du manuscrit primitif des Mémoires (TOutre-Tomhe, Et comme enfin ces pages font partie de la première moitié du premier livre des Mémoires^ que ces Mémoires ont été commencés en 1811, d'après le texte définitifs en 1809, d'après le Manuscrit de 1 826 ^ en 1803, d'après une lettre à Joubert % il se pourrait que ces quelques
i. « Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie ». {Mémoires (T outre-tombe, édit. Biré, 1. 1, p. 3.) Et, au début du livre premier (p. 1), on lit en note : « Ce livre a été écrit à la Vallée-aux-Loups, près d'Aulnay, d'octobre 1811 à juin 1812. >• C'est à cette même date que le manuscrit de 1834 semble avoir rapporté le commencement de la rédaction des Mémoires : « En 1811, écrivait alors Sainte-Beuve dans son article de la Revue des Deux-Mondes, en 1811, à Aulnay, dans cette Vallée-aux-Loups où il a écrit Vltinéraii^e, Moïse, les Martyrs..., M. de Chateaubriand... se retourne un matin vers le passé et commence la première page de ses Mémoires. » (Lectures des Mémoires, p. 124.)
2. « Mémoires de ma vie, commencés en 1809 », voilà ce qu'on lit en tête du Manuscrit de 1826.
3. Au mois de décembre 1803, dans une lettre à Joubert qui a été publiée par M. Paul de Raynal dans les Correspondants de Joubert, Chateaubriand écrivait : « Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. » Comme 3 et 9 sont deux chiffres qui se ressemblent fort, on pourrait se demander si Mme Récamier, en copiant le ManuscHtde 1826, n'a pas lu 1809 pour 1803.
66 CaATEAUBRIAND.
feuillets fussent de ceux que Chateaubriand noircissait à Rome pour se consoler de la mort de Mme de Beaumont. Si cela était, il n'y aurait pas, je pense, par le monde, beaucoup d'autographes plus anciens de René. Quoi qu'il en soit, ce manuscrit est certainement antérieur à 1826. Et puisque nous avons la bonne fortune d'en posséder deux rédactions imprévues ultérieures et successives, l'occasion est excellente de donner ici un texte critique de ces quelques pages. Je vais publier intégralement le texte de ce fragment autographe, en figurant de mon mieux par des signes typographiques les corrections et ratures. Les passages en italiques et entre crochets dans le corps du texte sont barrés dans l'original; les corrections ou additions sont placées dans les interlignes aux endroits précis où elles figurent dans l'original, et elles sont marquées par de plus petits caractères. Les notes mises au bas des pages sont de trois sortes ; elles sont groupées par catégories, et distinguées les unes des autres par la différence des caractères. Les notes de la première catégorie (A, B, C, etc.) renferment divers éclaircissements supplémentaires sur le fragment autographe; les notes de la seconde catégorie (a, 6, c, etc.) contiennent diverses observations relatives au Manuscrit de 1826^ et en enregistrent toutes les variantes ; les notes de la troisième catégorie (1, 2, 3, etc.) recueillent toutes les variantes du texte définitif de 1850. — J'espère que cette disposition sera trouvée suffisamment claire, et qu'elle permettra de suivre assez facilement, et pour ainsi dire chronologiquement, les corrections et remaniements successifs que Chateaubriand a fait subir à son premier texte.
On a très scrupuleusement respecté l'orthographe et la ponctuation du manuscrit.
^^\.. Je paraissois déguenillé au milieu des enfants parés de leurs plus beaux habits*. A certains jours de l'année ^*\ il y a à Saînt-Malo des espèces de foires qu'on appelle des assemblées, et qui se tiennent dans des isles et sur des forts aux environs de la ville ^"^^ [Rien de plus gai que ces fêtes,] On s'y rend à pied quand la mer est retirée ou en bateau lorsqu'elle est pleine^. La foule des matelots et des paysans, le .concours des marchands, les tentes élevées au bord de la mer, les vaisseaux qui entroient au port ou mouilloient en rade, les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuoit à répandre dans ces fêtes le mou-
(a). La phrase commence ainsi dans le Mantiscint de iS26 et dans le texte courant des Mémoires d'Ontre-Tombe : « J'étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé... »
(b). Le Manuscrit de i826 (p. 30) donne une autre ponctuation qui me paraît erronée : « ... de leurs plus beaux habits, à certains jours de l'année. Il y a à Saint-Malo... »
(c). Var. Manuscrit dei8î6, p. 30 : « ... des espèces de foires aux environs de la ville; on s'y rend à pied... »
1. Var. Texte de 4850, éd. Biré, I, p. 48 : «... des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braver le. » Puis suivent, dans ce texte définitif, deux paragraphes dont nous retrouverons le premier tout à l'heure (« Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger... je me suis souvenu de la première »), mais dont le second (« Enfermés le soir sous la même clé... qu'il appelait un monstre barbare ») ne figure en aucun endroit du Manuscrit de 1826.
2. Var. Id., ibid. : « Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s'y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute,.. »
08 GHATEAUBRUND.
vement et la gaîté *. J'étois le seul qui n'en partageât pas la joie*; j'y paraissois mar^^ vêtu et sans argent pour acheter des jouets et^"^ des gâteaux'. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la mauvaise fortune, j'allois m'asseoir loin de la foule auprès de ces flaques d'eau que la mer laisse dans la concavité des rochers*. [Là je m' abandonnais à mes petites rêveries \^ je m'amusois à voir voler les oiseaux de mer, ou à ramasser des coquillages [à mes piedsy. Le soir en rentrant ^ je n'étois
(A). « Mal » est écrit on surcharge : jo n'ai pu lire le commencement du mot que Chateaubriand avait d'abord écrit.
(a). Var. Manuscrit de i8S6, p. 31 : «... des jouets ou des gâteaux... »
1. Var. Texte de 1850, id, p. 49 : « La multitude de matelots et de paysans; les charrettes entoilées; les caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets; le concours des marchands; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété... »
2. Var. Id,, ibid. : « J'étais le seul témoin de ces fêtes qui ... »
3. Var. Id., ibid. : « J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux... »
4. Var. Id., ibid. : « Evitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais loin de la foule, auprès de ces llaques d'eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers... »
5. Var. Id., ibid., p. 49-50 : « Là, je m'amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils... »