SIMPLE RECHERCHE DE PATERNITÉ LITTÉRAIRE
14 avril 1902.
Aujourd'hui, 14 avril 1902, il y a de cela un siècle jour pour jour, — le mercredi 24 germinal an X, — « chez Mignerôt, imprimeur, rue du Sépulcre, faubourg Saint- Germain, n° 28 », et « chez Le Normant, libraire-imprimeur du Journal des Débats, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, n° 42, la porte cochère vis-à-vis de l'église », paraissait enfin ce livre que, depuis deux ans, on attendait avec la plus légitime impatience, le Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne, par François -^Auguste Chateaubriand. L'ouvrage formait cinq volumes in-octavo, et il se vendait broché dix-huit francs. Il avait été tiré à quatre mille exemplaires. On avait compté sur un
grand succès de librairie, et l'attente ne fut pas déçue. En une seule journée, Migneret vendait pour mille écus, et, malgré la concurrence de deux éditions contrefaites, l'une allemande et l'autre française, il publiait au mois d'avril 1803 la seconde édition, et, dans cette même année 1803, trois autres éditions consécutives, soit au moins quatre autres mille exemplaires : une de ces éditions se vendait soixante-quinze francs, une autre cent huit francs. Le libraire dut se féliciter plus d'une fois, j'imagine, d'avoir, au mois de mai 1800, aimablement accueilli le jeune émigré breton que lui avait présenté et recommandé Fontanes.
Comment ce succès, l'un des plus grands du siècle qui vient de finir, avait-il été préparé, ménagé, assuré? Comment, pour tout dire, le livre avait-il été « lancé »? A quels besoins précis, à quelles aspirations profondes s'efforçait- il de fournir à la fois une satisfaction et une réponse, et dans quelle mesure y a-t-il réussi? Et l'auteur luimême, comment s'était-il préparé à son œuvre? Qu'y a-t-il mis exactement de sa personne morale, de son expérience intime, de son âme enfin? De quels secours extérieurs, de quels livres s'est-il aidé pour réaliser son dessein? A quelles « sources » a-t-il puisé, et comment les a-t-il exploitées? Quelles transformations successives a subies, chemin faisant, l'idée primitive, et quelle a été l'élaboration intérieure de l'ouvrage? Enfin, quelle action positive ce livre célèbre a-t-il exercée sur les idées et sur les lettres, sur les sentiments et sur les mœurs du
siècle qui l'a vu naître? Et aujourd'hui, après cent années écoulées, qu'en reste-t-il encore debout? — Sur toutes ces questions il n'est pas sûr, comme on l'a cru longtemps, que Sainte-Beuve ait dit le dernier mot, et il y aura lieu peut-être de les reprendre un jour. On voudrait aujourd'hui n'en poser et discuter qu'une seule, bien petite et bien modeste assurément, intéressante cependant à bien des égards ; et la voici :
Est-ce bien Chateaubriand qui a trouvé le titre magique : Génie du Christianisme?
Si l'on en croyait Chateaubriand sur parole, elle serait bien vite tranchée. « Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de Mme de Chateaubriand, nous dit-il dans les Mémoires d'Outre-Tombe, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de Génie du Christianisme que je trouvai sur le champ m'inspira; je me mis à l'ouvrage; je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un mausolée à sa mère. » Que ce titre brillant, original, comme son propre génie d'écrivain, ait séduit, ait « inspiré » le poète qui couvait en lui, c'est ce qu'on n'a pas de peine à concevoir. Un beau titre, un titre expressif et juste, c'est un livre, et un bon livre, presque à moitié fait, et je ne crois pas qu'on puisse citer de chef-d'œuvre littéraire qui nous soit parvenu muni d'un de ces faux titres, d'un de ces titres équivoques,
lourds et gauches qui ornent d'ordinaire la couverture des ouvrages médiocres. Les bons titres sont ceux qui expriment avec une concision saisissante la pensée maîtresse, l'inspiration dominante du livre qu'ils annoncent; et, à n'en pas douter, le titre de Génie du Christianisme remplit cette condition admirablement.
Mais il ne suit pas nécessairement de là que les bons titres soient toujours ceux qui, « sur le champ », nous sautent à l'esprit; et c'est ici le cas de redire le mot de Pascal : « La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la première ». Ce qui est sûr, c'est que Chateaubriand se vantait un peu tout à l'heure. Nous savons par sa correspondance que, bien loin d'avoir découvert au moment de sa conversion le titre lumineux dont il devait faire la fortune, et qui, très certainement aussi, a été pour quelque chose, peut-être même pour beaucoup, dans la fortune de son livre, il en a trouvé successivement deux autres, auxquels il ne s'en est heureusement pas tenu. Dans une lettre à Fontanes, datée du 19 août 1799, il parle d' « un octavo de grandeur ordinaire, et formant un volume d'environ 430 pages », et il l'intitule : De la Religion chrétienne far rapport à la Morale et aux Beaux-Arts. Un peu plus tard, dans une autre lettre à son ami datée du 27 octobre 1799, Chateaubriand écrit : « Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage; le voici : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres
cultes de la terre. Il formera deux volumes iii-8** de 350 pages chacun. » On sait que ce second titre, plus précis et plus juste que le premier, mais trop long, trop délayé, trop a xviii® siècle », si j'ose ainsi dire, a été en partie conservé, mais comme soustitre, dans les premières éditions du Génie du Christianisme.
Et dès lors, nous sommes un peu en droit de nous demander si Chateaubriand n'a pas encore été trahi par sa mémoire de poète quand il nous affirme avoir trouvé lui-même le titre éclatant qu'il a définitivement adopté. La question, remarquonsle, n'est nullement indiscrète, et nous ne sommes pas les premiers à nous la poser. Dans une intéressante étude qu'il a consacrée à son ami Ballanche, Jean-Jacques Ampère déclare en propres termes que le titre Génie du Christianisyne n'est pas de Chateaubriand, mais bien de l'auteur d'Orphée, Et sans doute il avait ses raisons pour parler ainsi. Ami personnel des deux écrivains, — c'est lui qui a représenté l'Académie française aux funérailles de Chateaubriand, — on ne peut guère l'accuser d'avoir voulu ravir au grand poète une partie de sa gloire; et il est bien plutôt à croire qu'il s'est fait l'interprète d'une sorte de revendication posthume, et l'écho des souvenirs, des confidences, je n'ose dire des plaintes secrètes de celui qu'on appelai! couramment le bon Ballanche.
Ne serait-il point possible d'aller plus loin, et d'appuyer sur quelque fait précis, sur quelque preuve positive le curieux témoignage d'Ampère?
— En 1801, un an par conséquent avant le Génie du Christianisme, Ballanche publiait à Lyon un livre qu'il n'a pas réimprimé plus tard dans la collection de ses Œuvres complètes, et qui est devenu extrêmement rare. L'ouvrage est intitulé : Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts, par P4-S. Ballanche fils (à Lyon, chez Ballanche et Barret, imprimeurs, aux Halles de la Grenette, et à Paris, chez Calixte Volland, libraire, quai des Augustins). « Ce premier livre de Ballanche, a dit M. Faguet dans une remarquable étude, est tout simplement un manifeste catholique. C'est en cela, à cause de la date, qu'il est intéressant. C'est un Génie du Christianisme enfantin, mais qui a paru avant le Génie du Christianisme, » Enfantin est de trop, et il suffirait de dire : un peu naïf. Mais il est parfaitement exact que tous les principaux thèmes qui vont être développés par Chateaubriand se trouvent déjà esquissés, et parfois avec une réelle éloquence, dans le livre Vu sentiment. La simple table des matières est fort instructive à cet égard. Trois chapitres ont pour titres : De la mélancolie, Des institutions religieuses. De la religion catholique. Je demande ici la permission d'en copier les divisions intérieures : De la mélancolie : De ce qiC était ce sentiment chez les anciens, et de ce quil est chez les modernes; — De la solitude; — Des ruines; — Du malheur; — Delà mort et des tombeaux. — Des institutions religieuses : Sans elles, rien de grand et de beau; — Influence des institutions religieuses sur la littérature et les
arts. — De la religion catholique : — Des monuments de la religion catholique; — De sa morale; — De son influence sur la littérature el les arts, — Ne croirait-on pas lire la table des matières du Génie lui-même? Et pour peu qu'on feuillette le volume, on voit les analogies de fond et de forme se multiplier et se préciser. Ce sont, de part et d'autre, les mêmes idées, les mêmes préoccupations, le même tour d'esprit et de style. Seulement, Ballanche, s'il a le souffle plus court et s'il est évidemment moins artiste que Chateaubriand, paraît avoir une culture plus étendue et peut-être plus profonde que son illustre contemporain. « Son éducation intellectuelle n'est pas très variée, dit M. Faguet. Il me semble qu'il a peu lu. » J'oserai ne pas être de cet avis. Dans ce livre Du sentiment^ je le vois citer, en homme qui a l'air de les bien connaître, les anciens et les modernes, les étrangers comme les Français : il y parle assez congrûment de Richardson et de ïlerder, d'Adam Smith et de Kant, « celui de tous les écrivains modernes dont les ouvrages sont le plus capables d'opérer une révolution dans les idées », — le témoignage à cette date a son prix; — il cite le Tasse dans le texte original; il a lu Mme de Staël et le livre De la Littérature; il a lu les Considérations sur la France^ de Joseph de Maistre; il en ignore l'auteur, mais il signale à l'attention publique cette « brochure remplie de choses originales » ; enfin, il est manifestement nourri de Rousseau, de Bossuet, et peut-être surtout de Pascal, dont il cite les Pensées avec complai-
sance. Décidément, ce jeune homme de vingt-cinq ans n'a point mauvais goût, et il est, comme Ton dit, au courant. Quand son livre, quand ce Génie du Christianisme avant la lettre tomba sous les yeux de Chateaubriand, celui-ci ne dut point le lire sans profit.
Si je disais, y pouvait-il lire, que la Religion catholique a inspiré les plus beaux chefs-d'œuvre dont aient à s'enorgueillir les siècles modernes, je dirais une chose que personne n'ignore; mais si j'ajoute qu'elle a aussi contribué à la perfection des ouvrages dont elle n'était pas l'objet, je dis une chose nouvelle, qui est cependant vraie. Je prie le lecteur d'examiner mon assertion, et il sera étonné de ne pas s'être encore aperçu de ce singulier phénomène. Je ne citerai qu'un exemple, l'admirable allégorie de Télémaque : ce beau livre est fondé tout entier sur une base mythologique; mais combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le génie du christianisme!...
Imaginez maintenant Chateaubriand lisant cette page. Il a la tête pleine du grand livre auquel il travaille, et qu'il a déjà recommencé deux fois; le titre qu'il a trouvé tout d'abord l'a si peu satisfait qu'il en a déjà adopté un autre, et ce second titre ne le satisfait pas davantage ; il rêve quelque chose de rapide et de précis, de hardi et de glorieux tout ensemble ; une de ces formules brillantes , impétueuses et sonores qui déconcertent l'adversaire, repoussent l'objection naissante, et qu'il jettera comme un défi ou comme une devise au jeune siècle qui se lève. La page qu'il vient de lire et qui exprime si bien sa propre pensée s'est sur la fin éclairée pour lui d'un trait de flamme. Voilà le mot
LE c( GÉNIE DU CHRISTIANISME ». 101
qu'il cherche depuis si longtemps; voilà la forte et magique parole dont il a besoin pour enchanter les imaginations et les cœurs. Ce jour-là, le Génie du Christianisme était né.
Mais n'était-ilpas déjà né, — ou plutôt baptisé, — à pareille époque? Et les choses se sont-elles bien passées comme nous venons de le dire? L'érudition contemporaine est exigeante, et elle n'admet pas, quand on peut s'appuyer sur des faits, qu'on se contente de conjectures, si séduisantes soient-elles pour l'imagination. Serrons donc de plus près la question, et tâchons de n'en négliger aucun aspect.
Tout d'abord, il n'est pas indifférent d'observer que, dans l'une des très nombreuses notes qu'il a jointes à son livre, Ballanche cite une page... du Génie du Christianisme qui n'a pas encore paru. Le texte en diffère un peu, surtout au début, du texte courant, et la voici :
Nous n'avons pas d'historiens, osons-nous dire! Moi, je pensais que Bossuet était quelque chose. Montesquieu luimême lui doit son livre de la grandeur et de la décadence de l'Empire romain, dont il a trouvé l'abrégé sublime dans la troisième partie du Discours sur Vhistoire universelle. Les Hérodote, les Tacite, les Tite-Live, sont petits, selon moi, auprès de Bossuet : c'est dire assez que les Guichardin, les Mariana, les Hume, les Robertson, disparaissent devant lui. Quelle revue il fait de la terre ! Il est en mille lieux à la fois : patriarche sous le palmier de Tophel, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et à Rome, il change de temps et de
place à son gré ; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une autorité incroyable, il chasse pêle-mêle devant lui et Juifs et Gentils au tombeau : il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations, et marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain!!! ^
Ballanche donne au livre d'où il tire cette belle page le titre : Des beautés poétiques du Christianisme, par Chateaubriant {sic).
Qu'est-ce à dire, et comment Ballanche a-t-il pu citer avant sa publication le livre qui devait faire oublier le sien? Ici, différentes hypothèses peuvent être envisagées. Avant de faire paraître son ouvrage. Chateaubriand en avait fait passer quelques extraits aux journaux : en particulier le passage cité par Ballanche figurait dans la célèbre Lettre au citoyen Fontanes, sur la seconde édition de Couvrage de Mme de Staël, et Ballanche aurait pu d'autant mieux déclarer qu'il détachait une page de la grande œuvre de Chateaubriand que celui-ci, s'adressant publiquement à son ami Fontanes : « Ce que je vais donc vous dire dans cette lettre, écrivait-il, sera tiré presqu'entièrement de mon livre futur. » Néanmoins, le texte cité par Ballanche étant un peu différent du texte de la Lettre de Chateaubriand, j'inclinerais plutôt à penser que l'écrivain lyonnais a dû avoir communication des bonnes feuilles de l'édition inachevée que Chateaubriand avait rapportée de Londres, et qu'il refondait cou-