Les trois points d'exclamation sont dans Ballanche
rageusement en ce moment même. On notera que Ballanche n'aurait pas été le seul à lire le Génie sous cette première forme. Dans une note datée de 1800, et qui a été publiée pour la première fois par son dernier biographe, M. A. Le Breton, Rivarol s'exprimait ainsi : « On me fît lire à Hambourg une esquisse sur le Génie du Christianisme, imprimée à Londres, qui annonce un ouvrage plus complet et plus étendu. Il y a du Fénelon et du Bossuet dans cette esquisse, et l'auteur, qui est jeune encore, nous promet un homme religieux et un grand écrivain. » Rivarol a été bon prophète : mais aurait-il donc lu, avec son titre définitif, comme semble l'indiquer cette curieuse note, la première ébauche du grand ouvrage de Chateaubriand ?
Ce qui est en tout cas certain, c'est que le titre : Génie du Christianisme, avait déjà fait publiquement son apparition un an environ avant que Ballanche n'eût publié son livre Du sentiment. Si, en effet, dans le Mercure du 21 juin 1800, Fontanes parle encore Des beautés apoétiques et morales, cinq mois après il prononce le mot Génie du Christianisme ; et Chateaubriand lui-même, parlant de son livre dans sa Lettre au citof/en Fontanes du 1" nivôse an IX (22 décembre 1800), l'intitule Génie du Christianisme ou les Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne : la Lettre même est signée har* diment : l'Auteur du Génie du Christianisme. Et il est quelque peu surprenant que Ballanche, un an plus tard, citant le livre de Chateaubriand, n'ait pas donné le titre définitif sous lequel il commençait
déjà à faire son chemin dans l'opinion publique.
On peut, il est vrai, se demander à quelle époque exactement de Tannée 1801 a paru le livre Du sentiment. Il est bien évident que si l'ouvrage est du début de Tannée, l'auteur est fort excusable de n'avoir pas tenu compte d'un article paru le 22 décembre 1800. Mais la première mention du livre de Ballanche que j'aie rencontrée (il n'a été annoncé par le Mercure de France que plus tard) est celle du Journal typographique du 25 frimaire an X (16 décembre 1801). D'autre part, voici ce que nous dit Ballanche lui-même dans une de ses notes : « Pendant l'impression de cet ouvrage, on a publié VExposition des principes fondamentaux de la philosophie transcendantale d'Emmanuel Kant. Je n'ai pas encore lu ce livre, mais j'avoue que j'ai été dérouté par tout ce qu'en ont dit les journaux. » Or, V Exposition, qui est de Charles de Villers, est annoncée par le Journal typographique du 13 ther^ midor an IX (3 août 1801). C'est donc à ce momentlà qu'on imprimait le livre de Ballanche. Evidemment, ce n'est qu'un peu plus tard qu'il a pu écrire sa note, dans le courant de septembre, ce semble, au plus tôt. Et ce n'est guère que dans le courant d'octobre, au plus tôt, que son ouvrage a dû sortir de presse. Dans ces conditions, il a eu le temps de lire la Lettre au citoyen Fontanes, et s'il n'a pas donné au Génie du Christianisme son vrai titre, il vaut mieux dire que nous ne savons pas pourquoi.
Et nous ne savons pas non plus, malheureusement, quelle était exactement cette esquisse qu'on
a fait lire à Rivarol, à Hambourg, cette première version du Génie que Chateaubriand avait rapportée de Londres et qu'il a remaniée par deux fois à Paris pour en faire l'édition priîiceps de son grand ouvrage. Seulement, si, ce premier texte, nous ne l'avons pas en son entier, nous pouvons cependant nous en faire une idée imparfaite peut-être, mais plus satisfaisante en somme qu'on ne pourrait croire. En effet, dans une édition que je crois unique des Œuvres complètes de Chateaubriand, l'édition Fume, on a reproduit les variantes que présentait, par rapport aux éditions françaises du Génie, l'édition imprimée à Londres'. Cette reproduction a-t-elle été intégrale ? et le travail a-t-il été fait d'une façon irréprochable? Je voudrais en être sûr. Mais enfin, force nous est bien de nous contenter de ce qu'on nous a donné ; et si parmi ces variantes nous rencontrons l'expression « génie du christianisme », nous aurons cette fois d'assez bonnes raisons de croire que ce n'est pas Ballanche qui l'a suggérée à Chateaubriand. Or, nous l'y trouvons ; et la page où elle est enchâssée ayant été très modifiée dans l'édition définitive, il y a
i. Je dois dire ici que cette édition et ces variante» m'auraient 1res probablement échappé, si l'existence ne m'en avait pas été fort obligeamment signalée par M. ral)bé Faillies, l'un des hommes de PVance qui connaissent le mieux Chateaubriand et ses alentours, et dont les savants et ingénieux travaux ont été plus d'une fois mis ii contribution par moi au cours de toute cette étude. Je recommandcrni tout spécialement ses deux derniers ouvrages, son Ckaleauhrinnd, sa femme et ses amis (1 vol., Paris (Champion, 18%), et le livre si curieux qu'il a justement intitulé : Ou nouveau sur Joubert (I vol., Paris, Garnicr, 1900).
lieu d'insérer ici ce fragment du Génie primitif. Il a pris place depuis au chapitre vi du Livre I" de la troisième partie : ce chapitre a pour titre : Architecture^ Hôtel des Invalides :
Mais voici une chose remarquable. Chez les Grecs, il n*y avait point d'architecture qu'on pût appeler proprement religieuse. Un temple et un palais se ressemblaient. Par là on voit d'un coup d'œil que la religion chez ces peuples ne s'élevait pas au-dessus de la politique, et qu'elle n'avait rien de divin et de mystérieux. Le christianisme, au contraire, a distingué ses monuments de ceux des hommes, et plus les âges qui les ont élevés ont eu de piété et de foi, plus ces monuments ont été frappants par la grandeur et la noblesse de leur caractère.
On peut voir un bel exenmle de cette vérité dans les Invalides et dans VÉcole milv^airc. Les premiers sont du siècle de la religion, la seconde est du temps de l'incrédulité. Ces deux édifices sont placés l'un auprès de l'autre comme par un dessein de la Providence, afin qu'ils se servent de commentaire, et qu'on puisse juger du génie du christianisme et du génie de la philosophie *.
1. On sera sans doute curieux de voir ce que ces quelques lignes sont devenues dans l'éditicn originale (elles ont encore été modifiées dans les éditions ultérieures). « Le christianisme, lisons-nous donc dans l'édition de 1802, le christianisme a rétabli dans l'architecture, comme dans les autres arts, les véritables proportions. Nos temples, moins petits que ceux d'Athènes, et moins gigantesques que ceux de Mcmphis, se tiennent dans ce sage milieu où régnent le beau et le goût par excellence. Au moyen du dôme, inconnu des anciens, la religion a fait un heureux mélange de ce que l'ordre gothique a de hardi, et de ce que les ordres grecs ont de simple et de gracieux.
« Plus les âges qui ont élevé nos monuments ont eu de piété, plus ces monuments ont été frappants, par la grandeur et la noblesse de leur caractère. On en voit un bel exemple dans l'hôtel des Invalides et dans VÉcole militaire. Le premier semble avoir dilaté ses voûtes dans le ciel, à la voix de la religion : l'autre s'être abaissé vers la terre à la parole du siècle athée. » Dans la deuxième édition du Génie, Chateaubriand a corrigé
Une conclusion s'impose maintenant, semble-t-il, au moins jusqu'à plus ample information. Si le livre de Ballanche n'a probablement pas été inutile à Chateaubriand pour la rédaction définitive de son propre ouvrage, il est bien peu vraisemblable qu'il lui ait dû son titre, puisque la formule s'en trouvait déjà dans les feuilles imprimées qu'il rapportait de Londres. Il faudrait supposer, pour donner raison à Ampère, que Ballanche eût envoyé en 1799 son manuscrit à l'écrivain émigré, qu'il ne paraît pas avoir connu à cette époque. Or, c'est plutôt le contraire, nous l'avons vu, qui aurait eu lieu, et l'on pourrait, à l'extrême rigueur, accuser Ballanche d'avoir emprunté à Chateaubriand l'heureuse expression dont nous cherchons l'inventeur, et d'avoir négligé de lui en rapporter l'honneur. Il vaut mieux croire sans doute que les deux écrivains l'ont découverte chacun de leur côté, et la rencontre, pour être remarquable, n'a rien pourtant qui doive trop surprendre.
Mais, c'est Chateaubriand seul qui a eu l'idée d'en faire le titre glorieux de son livre ; et serait-il prouvé qu'il a pris sa formule dans Ballanche, c'est bien à cette conclusion qu'il faudrait en revenir, toujours. Et pareillement, quand il serait démontré,
cette dernière phrase : « On dirait, a-t-il écrit, que le premier a fait monter ses voûtes dans le ciel, à la voix du siècle religieux... »
— et on peut, je crois, le démontrer, — que Chateaubriand n'a rien inventé, sauf la forme de son œuvre, que son seul mérite a été d'accueillir, de développer et de revêtir de son grand style des idées et des sentiments souvent exprimés avant lui et autour de lui, c'est bien lui pourtant, et lui seul, qui a écrit le Génie du Christianisme, Oui certes, le Génie avait été bien souvent désiré, rêvé, essayé même avant Chateaubriand ; et Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Ballanche, pour ne parler que des plus grands, s y sont employés tour à tour. « De V utilité de la religion y écrit Rousseau quelque part. Titre d'un beau livre à faire et bien nécessaire. Mais ce titre ne peut être dignement rempli ni par un homme d'Eglise, ni par un auteur de profession. Il faudrait un homme tel qu'il n'en existe plus de nos jours et qu'il n'en renaîtra de longtemps. » Chateaubriand est venu réaliser ce vœu de Rousseau, — et de bien d'autres. Il est venu donner un corps et prêter une voix aux mille pressentiments épars, aux mille besoins obscurs, aux mille velléités balbutiantes de la pensée contemporaine. Et c'est parce que, depuis plus d'un demisiècle, on attendait le Génie du Christianisme , c'est parce que le livre a été voulu par plusieurs générations successives, et comme porté par tout un large et lointain courant d'idées et de préoccupations, c'est à cause de tout cela qu'il a excité à sa naissance une telle ferveur d'enthousiasme, et qu'il a été sur le champ adopté par tout ce qu'il y avait de jeune, d'ardent et de généreux dans la France de
LE « GÉNIE DU CHRISTIANISME ». i09
1802. Le livre répondait à un pressant besoin, et, une fois de plus, le besoin avait créé son organe.
Dans la Proclamation que, quatre jours après la publication du Génie du Christianisme^ Bonaparte adressait « aux Français » pour leur annoncer la conclusion du Concordat, il s'exprimait ainsi ;
Français, du sein d'une révolution inspirée par Tamour de la patrie, éclatèrent tout à coup au milieu de vous des dissensions religieuses...
Une politique insensée tenta de les étouffer sous les débris des autels, sous les ruines de la religion même. A sa voix, cessèrent ces pieuses solennités où les citoyens s'appelaient du doux nom de frères et se reconnaissaient tous égaux sous la main du Dieu qui les avait créés; le mourant, seul avec la douleur, n'entendit plus cette voix consolante qui appelle les chrétiens à une meilleure vie; et Dieu même sembla exilé de la nature...
Français, soyons tous unis pour le bonheur de la patrie et pour le bonheur de l'humanité; que cette religion, qui a civilisé l'Europe, soit encore le lien qui en rapproche les habitants, et que les vertus qu'elle exige soient toujours associées aux lumières qui nous éclaireiit.
Ne croirait-on pas lire une page détachée du Génie du Christianisme! Et n'est-ce pas là le meilleur commentaire historique du livre de Chateaubriand? Le même jour, jour de Pâques, en même temps qu'il publiait la proclamation du Premier Consul et l'annonce de la ratification du traité d'Amiens, le Moniteur reproduisait l'article de Fontanes au Mercure sur le grand ouvrage de son ami ; ce même jour, après dix ans de silence, le bourdon de Notre-Dame annonçait joyeusement la fête de Pâques, et Bonaparte, entouré de son état-major et
1 i CHATEAUBRIAND .
suivi des principaux corps de l'Etat, se rendait en grande pompe à la vieille cathédrale où, après la messe, le cardinal Caprarà chantait un Te Deum d'actions de grâces. Et quelques jours plus tard, dans son numéro du 5 floréal, le Journal des Débals insérait un fragment en prose poétique d'une naïveté touchante : Emmanuel^ premier bourdon de la métropole, au Premier Consul, sur le rétablissenient du culte. — c( Depuis dix ans, j'étais privé de la parole ; vous m'en avez rendu l'usage : il est donc juste, ô Premier Consul, de vous en consacrer les premiers accents. — Quitte, ô Sion ! tes habits de deuil... » Il faut relire là-dessus le chapitre de Chateaubriand sur Les Cloches,
Sainte-Beuve, si dur d'ordinaire et si injuste pour Chateaubriand, — j'entends pour Chateaubriand mort, — a voulu cependant, dans l'une de ses Causeries du Lundi, c< payer sa dette » au grand écrivain, et c( célébrer l'anniversaire » du livre « qui inaugurait sous de si brillants auspices la littérature du xix® siècle ». « A cinquante-deux ans d'intervalle r>, il lui semblait voir des « ressemblances réelles » entre l'époque où il écrivait et celle où Chateaubriand entrait triomphalement dans la gloire ; et il en signalait délicatement quelques-unes. — Si Sainte-Beuve revenait au monde, les ressemblances au moins morales qu'il découvrirait entre le commencement de notre xx^ siècle et le début du xix® le frapperaient bien davantage, et il serait bien intéressant de les lui voir analyser.
Pour n'en indiquer qu'une seule, aujourd'hui comme alors, après tant d'expériences tentées en tous sens, d'illusions rabattues, et de douloureux mécomptes, il semble que beaucoup d'âmes, et non des moindres, en soient revenues au point où en étaient, il y a cent ans, la plupart de celles qui nous ont précédés dans la vie. L'inquiétude morale est la même, et pareil l'apaisement auquel on aspire. Depuis vingt ou trente ans, il s'élabore à n'en pas douter dans les profondeurs de la pensée contemporaine un nouveau Génie du Christianisine^ et déjà peut-être un observateur pénétrant et attentif serait-il capable d'en discerner la physionomie future et d'en esquisser la genèse. A combien d'écrivains, — je ne veux nommer personne, — l'idée que j'exprime ici n'est-elle pas déjà venue, et sous combien de plumes n'a-t-on pas retrouvé à ce propos le titre même du grand livre de Chateaubriand? Quel sera ce nouveau Génie, et surtout qui l'écrira? Evidemment, il sera moins esthétique et plus philosophique, plus social aussi et peut-être plus historique. Mais, encore une fois, qui l'écrira? — Pour mon humble part, s'il m'est encore permis d'emprunter ce dernier mot à Sainte-Beuve, « je m'estime heureux d'avoir pu célébrer à ma manière ce que j'appelle le Jubilé du Génie du Christianisme ».