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LE PROBLÈME BIBLIOGRAPHIQUE

DU

Mai 1904.

C'est le mercredi 24 germinal an X (14 avril 1802), nous l'avons dit, que le libraire Migneret mettait en vente, — en cinq volumes in-octavo, — le Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne, par François-Auguste Chateaubriand. Dès les premières pages, l'auteur exposait ainsi son dessein et son plan :

Quatre parties, divisées chacune en six livres, composent tout notre ouvrage. La première traite des dogmes et de la doctrine.

La seconde et la troisième renferment la poétique entière du christianisme, ou les rapports de cette religion avec la poésie, la littérature et les arts.

La quatrième contient le culte, c'est-à-dire tout ce qui concerne les cérémonies de l'Église, et tout ce qui regarde le clergé séculier et régulier.

Au reste, nous avons souvent rapproché les dogmes, la doctrine et le culte des autres religions, des dogmes, de la

doctrine et du culte évangélique ; pour satisfaire toutes les classes de lecteurs, nous avons aussi touché, de temps en temps, la partie historique et mystique *.

Rien de plus net, on le voit, et même, rien de plus symétrique. Mais dans la pensée de Chateaubriand, le Génie du Christianisme ne date pas du 14 avril 1802. Le livre a été conçu, à Londres, nous le savons, dans les derniers mois de Tannée 1798, à la suite d'une crise religieuse déterminée en grande partie par l'émotion que lui avait fait éprouver la nouvelle de la mort de sa mère. Le grand écrivain a donc mis près de quatre ans à élaborer son œuvre, à récrire, à la corriger, à la refondre même à plusieurs reprises.

Voici d'ailleurs en quels termes, dans la première Préface de son livre, il s'exprimait lui-même à ce sujet :

J'étais encore dans l'étranger, lorsque je livrai à la presse le premier volume de mon ouvrage. Cette édition fut interrompue par mon retour en France, au mois de mai 1800 (floréal an VIII).

Je me déterminai à recommencer Timpression à Paris, et à refondre le sujet en entier, d'après les nouvelles idées que mon changement de position me fit naître : on ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie.

Deux volumes de cette seconde édition étaient déjà imprimés, lorsqu'un accident me for(;a de publier séparément l'épisode (VAtala^ qui faisait partie du second volume, et qui se trouve maintenant dans le troisième ^.

1. Génie du Chi'istianisine, édition princeps, t. I, p. 13-14. — Le texte des éditions actuelles a été un peu modifié.

2. C'est l'histoire de René, qui remplace aujourd'hui celle (VAtaldy dans le second volume. (Note de Chateaubriand.)

L'indulgence avec laquelle on voulut bien accueillir cette petite anecdote, ne me rendit que plus sévère pour moimême. Je profitai de toutes les critiques; et malgré le mauvais état de ma fortune, je rachetai les deux volumes du Génie du Christianisme^ dans le dessein de retoucher encore une fois- tout l'ouvrage.

C'est cette troisième édition que je publie. J'ai été forcé d'entrer dans ces détails, premièrement : pour montrer que si mes talents n'ont pas répondu à mon zèle, du moins j'ai suiiisamment senti l'importance de mon sujet; secondement : pour avertir que tout ce que le public connaît jusqu'à présent de cet ouvrage, a été cité très incorrectement, d'après les deux éditions manquées. Or, on sait de quelle importance peut être un seul mot changé, ajouté ou omis dans une matière aussi grave que celle que je traite.

Il y avait dans mon premier travail plusieurs allusions aux circonstances où je me trouvais alors. J'en ai fait disparaître le plus grand nombre; mais j'en ai laissé quelques-unes : elles serviront à me rappeler mes malheurs, si jamais la fortune me sourit, et à me mettre en garde contre la prospérité *.

J'ai tenu à reproduire ici toute cette page, que Ton chercherait en vain dans les éditions courantes du Gé7iie du Christianisme -. Comme le dit justement M. Edmond Biré, « cette Préface est une vraie page de mémoires, écrite, non après coup, à distance, mais au moment même de l'événement, et toute vibrante encore de l'émotion ressentie' ».

1. Génie du Christianisme^ édition princeps, t. J, Préface, p. v-vii.

2. Dès la seconde édition du Génie (1803), cette Préface avait disparu. Chateaubriand Ta bien réimprimée dans Quelques éditions 'du Génie, publiées de son vivant : la 4% la 5% la 6% et la T (elle ne figure plus dans l'édition définitive de 1828); mais, sans crier gare, il a retouché son texte primitif.

3. Mémoires d'Outre-Tombe, édition Biré, t. II, p. 566. — M. Biré

D'autre part, et surtout, elle nous fournit les plus précieux détails sur la manière dont le Génie a été composé, retouché, refondu par son auteur. Le livre, tel que nous le connaissons *, n'a pas été écrit d'un seul jet. Il s'est transformé chemin faisant. L'élaboration intérieure, si je puis dire, en a passé par trois phases successives qui sont représentées pour nous par les deux éditions avortées de Londres et de Paris, et par l'édition originale de 1802. Et pour bien nous rendre compte de la nature des transformations que Chateaubriand a fait successivement subir à son dessein primitif, ce qu'il nous faudrait avoir entre les mains et sous les yeux, ce sont d'abord ses divers et multiples brouillons avec leurs corrections, leurs retouches, leurs ratures, bref, ce sont les manuscrits du Génie; et ce sont ensuite les deux éditions partielles et manquées de 1799-1800 et de 1800-1801.

Hélas ! ces conditions idéales d'une reconstitution

a reproduit avec raison cette Préface, d'après le texte original, dans un appendice de son édition des Mémoires (t. II, p. 563- 565).

1. Chateaubriand a bien corrigé et retouché à plusieurs reprises son texte de 1802; mais ces corrections et retouches ne portent que sur des détails, — des détails de style surtout, — et n'altèrent en rien la disposition générale de Fœuvre. Pour préparer la 5" édition de son livre, celle de 1809, Chateaubriand a eu entre les mains un exemplaire de la 4* édition, celle de 1804 (en 9 vol. petit in-i8), sur lequel il a fait toutes ses corrections. Ce curieux exemi)laire se trouve actuellement à la bibliothèque Victor Cousin, à la Sorbonne. Voir sur toute celte question un volume qui va prochainement paraître à la librairie Fontemoing : Étude bibliog rapliique et critique sur les différentes éditions du Génie du Christianisme, par Joseph Girardin, lecteur de langue française à l'Université de Fribourg.

historique et critique sont, — actuellement du moins, — elles seront sans doute longtemps encore, elles seront probablement toujours bien loin d'être, même très imparfaitement, réalisées.

D'abord, le manuscrit, on plutôt les manuâcrits du Génie du Christianisme nous échappent entièrement. La famille de Chateaubriand, je le tiens d'elle-même, ne les possède pas. La librairie Dulau, — qui existe encore à Londres, — et qui avait imprimé les premières feuilles de l'édition anglaise, ne les a pas non plus gardés par devers elle. Et enfin, si, comme il est très improbable, la librairie Migneret avait conservé quelques pages écrites du grand écrivain, encore faudrait-il savoir qui détient ces pages à l'heure actuelle. Or, la librairie Migneret disparaît du Bottin à partir de 1840, et, en dépit de toutes mes recherches, je n'ai pu retrouver ses héritiers. Il y a, je pense, neuf cent quatre-vingtdix-neuf chances sur mille pour que tous les manuscrits du Génie du Christianisine aient été perdus ou détruits.

En ce qui concerne les deux éditions avortées, nous ne sommes pas beaucoup plus heureux. A ma connaissance, aucune bibliothèque publique ou privée, — y compris celle de la comtesse actuelle de Chateaubriand, — ne les possède. Les plus riches dépôts publics de Paris, le British Muséum, la Bibliothèque royale de Bruxelles, celle de Berlin, celle de Hambourg, sont à cet égard aussi mal partagés que les bibliothèques de la Suisse. J'ai écrit à la maison Dulau; j'y ai fait faire des recherches :

toutes les vieilles éditions ont été envoyées au pilon, et le plus vieux livre de comptes date de 1821. Voilà près de dix ans que, par tous les moyens en mon pouvoir, j'essaie d'intéresser les amateurs, les lettrés, les travailleurs à cette question, à cette enquête. Sans parler ici des innombrables lettres privées que j'ai dû écrire à ce sujet, la Revue d'histoire littéraire de la France, la Revue des Deux-Mondes, la Quinzaine, V Intermédiaire des curieux et des chercheurs, le Bulletin critique ont successivement retenti de mes appels. Vains efforts ! Les deux éditions manquées de Londres et de Paris ou ont été détruites, ou sont, — pour le moment, — introuvables.

Et cependant, — même dans Tétat actuel et extrêmement rudimentaire de nos connaissances et de nos ressources, — il n'est pas impossible de tenter une reconstitution, au moins partielle et fragmentaire, de ces deux éditions, et d'esquisser très brièvement, très sommairement, ce que l'on pourrait appeler l'histoire des variations du Génie du Christianisme,

Tout d'abord, si l'édition de Londres, à proprement parler, nous échappe, je veux dire, si nous n'avons encore pu mettre la main sur aucun exemplaire du volume, — « épreuves » ou « bonnes feuilles », — que Chateaubriand, au mois de

mai 1800, rapportait en France*, nous possédons, on l'a vu plus haut, dans une des éditions des Œuvres complètes de Chateaubriand , l'édition Fume, les « variantes » de l'édition de Londres. Voici d'ailleurs en quels termes l'éditeur nous les présente : « Cet ouvrage (le Génie du Christianisme), nous dit-il dans une note, cet ouvrage a été composé en Angleterre vers la fin de 1798; l'impression en avait même été commencée lorsque le retour en France de M. de Chateaubriand le fit renoncer à la publication. Ce sont les variantes des parties imprimées à Londres avec les éditions françaises que nous reproduisons ici^ ». Rien de plus net en apparence. Mais d'où provenait l'exemplaire qui a servi à cette publication? A-t-il été conservé? Qui a-t-on chargé de relever les variantes? L'auteur de ce travail l'a-t-il exécuté avec toute l'intelligence, toute la conscience minutieuse qu'une opération de ce genre exige? Et n'a-t-il pas négligé de noter au passage bien des indications qui nous seraient ou utiles, ou même nécessaires? Ce sont là, encore une fois, tout autant de questions que je

1. Le volume a dû pourtant circuler à l'époque, tout au moins parmi les rangs de l'émigration. Rappelons à ce sujet la précieuse note que M. André Le Breton a publiée dans le livre si savant, si spirituel et si vivant qu'il a consacré à Rivarol (Paris, Hachette, 1895, in-8, p. 162). M. Le Breton, consulté par moi, m'a affirmé que « les « bonnes feuilles » en question ne se trouvaient point parmi les paperasses à lui communiquées par la famille de Rivarol ». Et je demande encore, par pur acquit de conscience cette fois : Où sont-elles?

2. Œuvres complètes de Chateaubriand, édition Fume, Paris» 1875, t. XII, p. 578.

me pose, et sur lesquelles je ne suis pas encore parvenu à faire la pleine lumière. Néanmoins, sous la réserve de ces doutes, il est encore possible de se faire une idée de ce qu'était, sous sa forme probablement primitive, le grand livre de Chateaubriand.

Il est plus difficile de se le représenter exactement sous sa seconde forme, je veux dire sous les espèces des deux volumes de l'édition de Paris rachetés en 1801 par Chateaubriand. Cependant, là encore, certains éléments d'information ne nous font pas entièrement défaut. Avant de publier son œuvre, Chateaubriand, de temps à autre, avec un art consommé, — je reviendrai quelque jour sur la façon dont le Génie du Christianisme a été «t lancé », — Chateaubriand en communiquait certains fragments aux journaux et revues du temps. En recueillant ces pages éparses, — disjecti membra poetœ, c'est bien le cas de le dire, — et en les comparant au texte définitif, on peut, dans une certaine mesure, se rendre compte de la nature des retouches et remaniements que le grand écrivain a fait subir à sa première version*. Seulement, outre qu'il est assez difficile de retrouver toutes ces feuilles échappées des cartons de l'industrieux auteur, il est parfois bien délicat de décider si tel ou tel morceau appartient k l'édition de Londres ou à l'édition de Paris. Qui retrouvera les deux volumes imprimés déjà par Migneret? Qui publiera les variantes de la seconde édition manquée?

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