VIII AVANT-PROPOS
ont été admis à l'honneur de lire les Mémoires de M. de Chateaubriand... Car j'ai goûté à ce fruit défendu qui donne la science, mais ne donne pas la mort : j'ai eu ces Mémoires dans les mains, et je les ai reçus des mains de M. de Chateaubriand; je les ai feuilletés, je les ai lus devant lui, sur le fauteuil où il s'assied, à la table où il les a écrits, lui à ma droite, corrigeant et raturant des pages déjà recopiées, son secrétaire, qui est son ami, à ma gauche, transcrivant de nouveau au fur et à mesure les pages corrigées et raturées... Qu'on me permette de dire quelques mots de cette scène si simple, dont tous les détails me sont restés au fond du cœur, où est la meilleure sorte de mémoire. Déjà M. de Chateaubriand avait bien voulu, à deux reprises, me lire quelques pages de ce ton simple, doux, grave, qui ne cherche point à faire illusion sur les choses, qui n'enfle rien et découvre tout, et, pour nombre d'auditeurs, diminuerait l'effet au lieu de l'augmenter. Mes vœux allaient plus haut : ravi des fragments que j'avais entendus, mais ne voulant point disposer à la fois de l'auteur et du livre, j'osai demander h M. de Chateaubriand la grâce de me recevoir quelques heures chez lui, et là, pendant qu'il écrirait ou dicterait, de m'abandonner son portefeuille, et de me laisser m'y plonger à discrétion, tout le temps que je ne me jugerais pas importun. Il y consentit. Au jour ûxe (je pourrais dire ce jour), j'allais rue d'Enfer ; le cœur me battait; je suis encore assez jeune et assez candide pour sentir des mouvements intérieurs à l'approche d'une telle joie. M. de Chateaubriand fit demander son manuscrit.... Il eut la bonté de me lire les sommaires des chapitres. Lequel choisir, lequel préférer?... Je ne l'arrêtais pas dans sa lecture, je ne disais rien.... Enfin il en vint au Voyage à Prague. Une grosse et sotte interjection me trahit; du fruit défendu c'était la partie la plus défendue. Je demandai donc le Voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit, et me tendant le manuscrit: « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous, » me dit-il, m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander, ou plutôt (car de lui à moi, son humble admirateur, j'ai sujet de tout interpréter par la bienveillance), voulant me donner une marque particulière de confiance et de bonté....
Quand j'eus le précieux manuscrit, je m'accoudai sur la