AVANT-PROPOS. IX
table, et me mis à la lecture avec une avidité recueillie, détournant de temps en temps la tête vers le secrétaire, et lui montrant par mes yeux quel charme j'y trouvais : quelquefois, à la fin des chapitres, regardant par-dessus mes feuilles l'illustre écrivain appliqué à son minutieux travail de revision.... Quelquefois il m'arrivait, à de certains passages admirables, soit de plaisanterie fine et gaie, soit d'émotion éloquente, de tressaillir sur mon fauteuil, et de laisser échapper un oh! étouffé. Alors il levait la tête vers moi, et avec un sourire de contentement modeste, il me demandait ce qui m'avait frappé : et comme je lui indiquais l'endroit avec effusion de louanges longtemps retenues : « Vous êtes bien bon, » me disait-il, ou « je suis bien aise que cela vous plaise, » et autres petites obligeances de cette sorte; après quoi, il se remettait au travail et moi à ma lecture. Je passai deux heures ainsi; deux heures qui compteront plus dans ma vie que bien des jours entiers où je n'ai eu h m'alimenter que de mes propres ressources, deux heures que mes amis m'ont déjà fait raconter bien des fois et que j'ai marquées dans l'histoire de mon humble vie avec deux petits cailloux blancs, comme Horace faisait de ses jours heureux....
Quand, après mes deux heures de délices, amusé, instruit, intéressé, transporté, ayant passé du rire aux larmes et des larmes au rire, ayant vu tour à tour dans sa plus grande naïveté de sentiments, le poète, le diplomate assez peu goûté, le voyageur, le pèlerin, le philosophe, l'homme désenchanté qui raille, ou l'homme croyant qui trouve dans son imagination d'intarissables espérances, je me suis brutalement jeté sur la main de M. de Chateaubriand, et lui ai bredouillé quelques paroles de gratitude tendre et profonde, ni lui ni moi n'étions gênés, je vous jure; moi, parce que je donnais cours à un sentiment vrai; lui, parce qu'à ce moment-là il voulait bien mesurer la valeur de mes louanges sur leur sincérité.... Et moi, de ma place, libre de ma première émotion, ayant retrouvé ma langue, et pouvant donner un tour au sentiment brut que je lui avais jeté d'abord au visage, j'analysais les impressions qui m'avaient traversé dans le courant de cette lecture, et cherchais à donner à mon admiration le poids d'un jugement réfléchi et d'une opinion raisonnée. Et