X AVANT-PROPOS
j'éprouvais, faut-il le dire, une joie exquise de voir qu'un homme chétif, n'ayant que le don de sentir vivement les œuvres du génie, et celui, plus rare peut-être, de savoir pourquoi ses écrits n'en sont pas et d'en prendre son parti, pouvait, par un accent sincère, avoir prise un moment sur un homme supérieur, et comment il n'était pas impossible que le rat donnât du cœur au lion....
J'arrête ici ce mouvement lyrique; mais j'aurais voulu tout citer. Je ne commente pas, je ne souligne rien. Il y a des effusions dont on ne pourrait d'ailleurs qu'affaiblir l'éloquence. On avouera du moins que quand, de son vivant, et pendant près d'un demisiècle, on a reçu de pareils hommages, il est bien naturel et humain qu'après la mort une réaction se produise. Et l'on sait de reste que la réaction s'est produite. Elle a été violente; elle a été durable; elle ne fait guère que de prendre fin.
Un homme l'a personnifiée : c'est Sainte-Beuve. On attendait pourtant de lui, et lui seul peut-être en son temps aurait pu nous donner le livre mesuré, calme et complet qui eût remis toutes choses au point, et porté sur l'homme et sur son œuvre le jugement équitable et nuancé auquel, aujourd'hui encore, nous serions heureux de souscrire. Il avait tout ce qu'il fallait pour cela : la connaissance personnelle de Chateaubriand, de son milieu et de son groupe ; une extrême finesse ; un grand tact littéraire et le sens de la beauté poétique; le goût de l'information exacte; une intelligence très large et très déliée; un style exquis, plein d'imprévu et de grâce, précis et coloré tout ensemble, et qui grave la pensée par le piquant de l'expression. Il a mieux aimé satisfaire ses rancunes; et, au lieu de l'étude sérieuse et décisive qui seule eût été digne de Sainte- Beuve et de son passé, nous avons eu un livre très intéressant certes, et fort amusant, très habile aussi.