AVANT-PROPOS. XI
mais aussi malveillant qu'habile, livre très superficiel en somme et d'une criante injustice. Car notez tout d'abord que l'ouvrage est fort incomplet : il abandonne Chateaubriand en 1814, ou plutôt en 1811, comme si les trente-sept années que le grand écrivain a encore à vivre ont été perdues pour les lettres. Et assurément, ce serait le droit strict du critique de limiter ainsi son étude et sa vision, si ce n'était pas en même temps une façon formelle de laisser entendre que le reste de l'œuvre ne compte guère. « Mais là encore il (Chateaubriand) ne devait laisser que des fragments, et ces fragments furent des ruines. » (c Fragments » donc, tous les discours et tous les articles et traités politiques de Chateaubriand, a fragments », ses Éludes historiques, et (( fragments », ses Mémoires d' Ouire-Tombe\ Et je sais que sur quelques-uns de ces points, — l'œuvre historique exceptée, — Sainte-Beuve est revenu, assez légèrement d'ailleurs, dans quelques articles. Mais les articles ne sont pas le livre, et le livre, il ne faut pas l'oublier, n'est lui-môme qu'un simple a fragment ». Encore, si cette étude toute fragmentaire était, dans ses limites voulues, suffisamment impartiale, approfondie et complète I Mais, sans parler ici du parti pris d'aigreur et d'antipathie qui en vicie presque toutes les pages, que de lacunes et que d'insuffisances dans ces deux volumes I Le dernier biographe de Sainte- Beuve, M. G. Michaut, observe justement qu'il n'a même pas abordé les JSatchez, si intéressants cependant pour qui veut saisir les origines littéraires de Chateaubriand. Et même dans les parties qui paraissent fouillées et solides, sur les Martyrs par exemple, et sur le Génie du Christianisme, parmi bien des observations délicates et ingénieuses, que de choses souvent essentielles il laisse à dire à ceux qui viendront après lui! Bien rarement, il faut le savoir, dans ce livre où
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il y a tant de talent et tant de science, bien rarement Sainte-Beuve est allé jusqu'au « tuf », comme lui-même aimait à dire. Et sans doute le Chateaubriand reste un livre à lire; et sans doute, « les morceaux en sont bons ». Mais est-on Tauteur de l'admirable Port-Royal pour ne laisser que des (c morceaux », — lesquels d'ailleurs sont souvent moins bons qu'on ne pense?
Et cependant, et j'en conviens sans peine, le livre a fait longtemps, il fait encore autorité et illusion. D'abord il est soutenji par le nom et la réputation de Sainte- Beuve. Et puis, il répondait à un tel besoin de réaction contre « celui que notre siècle, jeune encore, avouait Sainte-Beuve lui-même, salua et eut raison de saluer comme son Homère », que tout un demi- siècle de pensée et d'effort littéraires s'y est comme reconnu et en a épousé l'esprit. Quoique Dumas fils ait composé dans sa jeunesse un opéra à'Atala^ le Fils naturel est trop loin de René pour que la génération qui a inspiré et applaudi l'un comprît pleinement et admirât l'autre, (( Nous ne sommes plus au temps, écrivait Taine dans un article peu connu, nous ne sommes plus au temps où les poètes, maudissant la société et niant la science, appelaient de leurs déclamations et de leurs vœux le magnifique avenir qui devait réparer tout ce que leur siècle avait détruit. Nous ne voulons plus pour héros des solitaires désespérés ou des jeunes gens enthousiastes. Nous demandons qu'on nous montre des personnages moins rêveurs, moins chimériques, exempts des imaginations humanitaires, moins occupés à lever de grands bras vers Vabsolu, plus prompts à comprendre le monde et à se comprendre eux-mêmes; bref, plus positifs et plus critiques. » On a su gré à Sainte-Beuve, après avoir penché du côté de Chateaubriand, de s'être rangé à l'avis de Taine. Et enfin, son livre est si adroit et si persuasif, l'erreur y côtoie de si près la vérité, la