AVANT-PROPOS. XIII
juste admiration y est si étroitement unie à l'injuste critique, le style en est si charmant, si insinuant et si vivant, il ouvre à chaque instant tant d'aperçus originaux et ingénieux, il met en œuvre tant de faits intéressants et tant de piquantes anecdotes, tant de textes inédits ou rares, tant de curiosités et de rapprochements, tant de notes et de références, qu*on est séduit, émerveillé : il faut, — j'en sais quelque chose, car moi aussi, comme tout le monde, j'en ai longtemps subi le charme incisif, — il faut une longue pratique du livre de Sainte-Beuve, et en même temps une connaissance personnelle assez approfondie de Chateaubriand et de son œuvre, pour entrer en défiance et pour commencer à croire que le portrait n'est point très ressemblant. Mais le grand public n'y regarde pas de si près. Les deux volumes de Sainte-Beuve ont fait fortune : on les a lus, on les a réimprimés, on les réédite encore; ils ont fait oublier le livre singulièrement plus complet, et, sinon mieux informé, — il Test sur plus d'un point, — tout au moins plus équitable, de Villemain sur le même sujet. L'ouvrage de Villemain était de deux années antérieur à celui de Sainte- Beuve, et je soupçonne ce dernier d'avoir imprimé le sien pour faire concurrence à son maître et rival en critique. Mais Villemain ne savait guère mettre en valeur les documents qu'il exploitait; il aimait peu les citations et les notes ; il se plaisait enfin à déguiser et à effacer l'originalité de sa pensée et la conscience de ses enquêtes sous l'élégance apprêtée et sous la banalité spirituelle d'un style trop uniformément académique. Mal lui en prit aussi d'avoir voulu être juste. Ce fut le livre de Sainte-Beuve qui fit l'opinion pendant trente ans au moins sur Chateaubriand, et qui retarda de bien des années encore, je le crains, l'heure des hommages sans illusions et des réparations sans complaisance.